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La doctrine définie à Chalcédoine

 Une seule personne divine en deux natures : la nature divine et la nature humaine

 
NE suffit-il pas de dire Jésus-Christ ? Vouloir préciser que le Seigneur subsiste comme une seule personne en deux natures, n’est-ce pas nous exposer à des complications inutiles et peut-être inextricables ? Du reste ces termes abstraits de personne et de nature ne sont-ils pas superflus pour notre vie intérieure et inefficaces dans la prédication de l’Évangile aux contemporains ? Ces objections, qui paraissent aller de soi, sont quand même inopérantes. L’esprit humain est ainsi fait qu’il réclame la précision, même et surtout dans l’expression des mystères qui nous ont été révélés et qui nous dépassent. La piété chrétienne d’autre part étant nourrie de foi ne peut pas naître et grandir avec des énoncés de la foi qui sont équivoques, imprécis, ployables en tous sens. Quant à l’apostolat, sa première loi n’est pas d’être efficace, mais de prêcher la vérité révélée. Or comment la prêcher dans l’imprécision ? Et comment préciser sans recourir à des énoncés abstraits et formels ?
Au sujet du Seigneur Jésus, puisque, d’une part, il nous apparaît manifestement comme un homme, aussi bien par sa naissance, sa vie cachée et publique que par sa passion et sa mort, et puisque, d’autre part, il se donne comme Dieu, puisqu’il meurt pour s’être proclamé Dieu et ressuscite le troisième jour comme il l’a prédit – au sujet du Seigneur Jésus, dis-je, l’esprit humain ne peut éviter de demander : s’agit-il d’une seule et même personne ? L’être mystérieux dont l’ange Gabriel déclare : il sera appelé (sous-entendu d’une appellation qui répond à ce qu’il est), il sera appelé Fils de Dieu et, d’autre part, le petit enfant que saint Joseph devra bientôt soustraire à la fureur d’Hérode par le moyen très ordinaire et très commun de la fuite et de l’exil, donc celui qui est annoncé miraculeusement à la Vierge Marie et celui qui doit prendre la fuite en secret, est-ce bien le même personnage ? La question devient plus pressante tout au long de la vie publique : celui dont le Père affirme lors du baptême qu’il est son Fils bien-aimé et celui qui, après quarante jours de jeûne au désert, se met à avoir faim, sont-ils le même homme ? Si oui, comment est-il à la fois homme et Dieu ? On pressent déjà la réponse : cet homme-là est une seule personne, mais une personne divine qui subsiste à la fois dans la nature divine et dans la nature humaine : indivise, inconfuse, inseparabiliter, immutabiliter nous dit le concile de Chalcédoine : sans mélange ni confusion, sans division ni séparation.
 
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Vous me direz qu’il suffit à beaucoup de chrétiens d’invoquer Jésus-Christ sans chercher plus loin. Sans doute. Encore faut-il que l’Église ait cherché pour eux, parlé pour eux. Encore faut-il que l’Église leur ait exposé que, en invoquant Jésus-Christ, ils invoquent non un juste entre les justes, ni un prophète entre les prophètes, mais bien le Dieu sauveur, le Dieu fait homme, notre Rédempteur. Comment cela peut-il se faire ?
Cela ne peut se faire que de la manière suivante : pour que ce soit Dieu que l’on invoque lorsque l’on invoque Jésus, il faut que Jésus soit Dieu ; plus précisément il faut que Jésus et le Fils de Dieu ne soit qu’un seul et même quelqu’un ; disons une seule et même personne, la divine personne de la Trinité. Mais cette personne divine subsiste en deux natures ; en cette personne sont unies sans mélange, ni confusion, sans possibilité de changement ni de séparation, l’humanité et la divinité, les deux natures infiniment distantes : l’humaine et la divine.
 
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Certains chrétiens m’ont dit à ce sujet avec une grande légèreté : jonglerie de mots. Ne pourriez-vous tout aussi bien mettre le mot nature là où vous tenez tellement à maintenir le mot personne ? – Certes non, à moins de rejeter les récits évangéliques et tous les textes du Nouveau Testament. En effet les récits évangéliques nous montrent à l’évidence que, dans ce que fait le Seigneur Jésus pendant sa vie cachée, dans ce qu’il dit et ce qu’il souffre pendant sa vie publique et sa passion, enfin dans sa vie de ressuscité, il y a certainement deux principes d’opérations, alors qu’il existe un seul principe d’attribution.
L’agonie au jardin, par exemple, la crucifixion et la mort, nous les attribuons au Fils de Dieu ; à une personne que nous affirmons être le Fils en qui le Père a mis sa complaisance. Mais, s’il s’agit du principe d’opération et de souffrance, acta et passa, nous ne dirons jamais que la nature divine verse son sang, qu’elle est fouettée ou qu’elle meurt. A moins de ne plus savoir ce qu’on dit et de parler pour ne rien dire, on ne peut soutenir qu’il appartienne à la divinité d’éprouver les douleurs d’une nature corporelle, ni même d’avoir un genre de connaissance et d’amour identique à celui des natures spirituelles créées. Impossible de dire : c’est la divinité qui est déchirée par les fouets de la soldatesque de Pilate. Nous ne pouvons que dire et nous disons : une personne divine, laquelle détient nécessairement la nature divine, une personne divine toute puissante, infiniment sainte, éternelle comme les deux autres, une personne divine pâtit et meurt selon la nature humaine. – De même nous disons : Marie est Mère de Dieu, non qu’elle ait engendré la divinité, mais elle a engendré selon la nature humaine une personne divine. Toute mère est mère de quelqu’un, d’une personne. Eh bien ! la personne que Marie met au monde, l’enfant qu’elle conçoit, qu’elle porte, qu’elle enfante pendant la nuit de Noël, restant toujours vierge, cet enfant, cette personne, c’est le Fils même de Dieu. Certes c’est selon son humanité qu’elle l’a conçu, enfanté, mais justement son humanité est l’humanité de quelqu’un, d’un quelqu’un qui n’est pas un quelqu’un humain ; cette humanité est celle d’un quelqu’un qui est Dieu, qui est une personne divine.
C’est donc une grande légèreté, une absence de réflexion, mais d’abord sans doute une débilité dans la foi, qui fait dire à certains chrétiens sur un ton dégagé : vétilles que ces précisions. Jésus nous suffit ; qu’il soit constitué de deux natures en une personne comme c’est défini ou qu’il soit constitué de deux personnes unies par un lien d’amour et d’expérience mystique comme l’insinuent nos contemporains, cela ne nous intéresse pas. Ils ne saisissent donc pas que, si Jésus se composait de deux personnes, la divine et l’humaine, reliées simplement selon les liens d’une inspiration mystique ou d’une certaine expérience spirituelle, dans ce cas Jésus resterait essentiellement au niveau des humains qu’il venait instruire et racheter. Il recevrait peut-être un grand message à transmettre de la part de Dieu, mais les prophètes aussi recevaient des messages fort importants et toutefois aucun d’eux n’avait déclaré : Ce que je dis, c’est ce que je vois auprès du Père. – Jésus aimerait peut-être notre Père qui est aux cieux, au point de s’immoler sur une croix pour faire sa volonté et réparer les péchés des hommes ; mais des prophètes aussi ont donné leur vie pour le bon plaisir de Dieu et il n’y avait dans cette mort rien de plus, au fond, que ce dont un homme est capable avec la grâce de Dieu ; aucun prophète n’a déclaré, aucun saint ne pourra déclarer : Personne ne m’enlève la vie… j’ai le pouvoir de la donner et de la reprendre… Ce commandement, je l’ai reçu de mon Père (Jn 10, 17-18). Que des fidèles peu éclairés soient gênés par les mots abstraits de nature et de personne, qu’ils refusent de s’attarder à la distinction élémentaire entre, d’une part, principe d’opérations, j’entends d’opérations à la fois intellectuelles et corporelles et, d’autre part, principe dernier d’attribution et d’autonomie, principe qui fait que l’on dit d’une individualité détenant une nature raisonnable : c’est quelqu’un, c’est une personne, – que certains, dis-je, repoussent ces rudiments d’une réflexion de bon sens, d’une réflexion préphilosophique, leur refus ne saurait changer la nature des choses.
La nature d’un être est son essence, mais considéré comme principe des diverses opérations. Toutefois, dans le concret, l’essence, la nature, n’est principe d’opérations que si elle est l’essence qui appartient à un individu. De fait, dans l’existence concrète, une nature appartient toujours à un individu. Dans les êtres doués d’intelligence, l’individu prend le nom de personne : rationalis naturae individua substantia [1], selon la définition classique de Boèce. La personne est, dans une nature intellectuelle, ce à quoi tout appartient, tout est attribué : la nature, les facultés, les actes. Pierre par exemple n’est certes pas la nature humaine, mais il possède cette nature, il prend à son compte les actes spirituels et corporels propres à cette nature ; il dit : moi. Les actions qu’il fait procèdent sans doute de ses diverses facultés, mais elles relèvent en dernier ressort de quelqu’un qui possède et ces facultés et la nature où elles s’enracinent. Les actions relèvent en définitive de la personne. D’où l’axiome : actiones sunt suppositorum [2]. Notre pensée a beau procéder de notre intellect et de notre nature intellectuelle, il reste qu’en définitive c’est nous qui pensons. Pas de pensée qui ne soit la pensée de quelqu’un.
Le mystère du Verbe fait chair consiste en ce qu’une seule et même personne, la deuxième personne de la Trinité, possède deux natures : la divine et l’humaine sans confusion ni séparation, sans mélange ni division. Les deux natures restant distinctes sont unies dans l’unique personne du Verbe.
Pour exprimer la foi en Jésus-Christ, pour soutenir une vie intérieure dans la foi, pour annoncer en vérité Jésus-Christ à toute créature, la sainte Église catholique maintiendra toujours la formulation primitive : Jésus est une seule personne en deux natures ; Jésus est une personne divine, la personne du Fils, qui pour nous et pour notre salut est devenue homme, s’est fait, dans le sein de la Vierge, de même nature que les enfants d’Adam sans cesser pour cela d’être consubstantiel à son Père et de même nature que lui. L’Église dira toujours que cette union des deux natures en une personne unique, la personne du Fils est une union mystérieuse, ineffable, la plus haute qui soit ; tellement grande que le Verbe de Dieu s’attribuera toujours ce qui est devenu sien immuablement : la chétive nature humaine et, avec cette nature, tout ce qu’il a fait et souffert pour notre salut. Union tellement intime que l’âme de Jésus a bien pu se séparer de son corps, mais la nature divine du Verbe n’a pu se retirer, si l’on peut dire, ni du corps enseveli et gisant au sépulcre, ni de l’âme séparée qui visitait les limbes, et par l’effet de cette visite arrachait l’immense voile qui, depuis Adam, empêchait les justes de voir la face de Dieu. Et si la divinité s’était séparée de la sainte âme de Jésus après qu’elle eût quitté son corps, de quoi aurait bien pu servir aux justes des limbes – Adam, Abel, Noé, une foule d’autres – la visite de l’âme infiniment sainte de Jésus après qu’il eut consommé le sacrifice qui ouvre la porte du ciel ?
 
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Si les rapports entre Jésus et le Verbe étaient tels qu’il y ait « un autre et un autre quelqu’un », alors Jésus ne serait pas le Verbe ; alors Jésus n’aurait d’autres relations avec le Verbe que celles qui se rencontrent en n’importe quel juste, car Dieu et le juste sont évidemment un autre et un autre quelqu’un ; alors il n’y aurait plus rien de mystérieux dans notre religion ; il ne serait plus vrai que le Verbe s’est fait chair, il n’y aurait plus d’incarnation. Dans une telle religion on comprend tout, mais il ne reste rien à comprendre de ce qui est le propre du mystère de l’incarnation. L’histoire de Jésus devient une simple histoire humaine ; une histoire humaine sans analogue, mais enfin une histoire seulement humaine. Nous avons affaire à une religion dans les limites de la raison, pas à une religion révélée.
Pour nous, nous croyons, avec la nuée des témoins [3] dont parle l’épître aux Hébreux, que le Verbe a assumé notre nature ; qu’il l’a unie à la nature divine dans l’unité de sa personne de Verbe. Certes, il y a en Jésus selon la nature humaine un type d’union à Dieu qui se fait selon la vision et l’amour béatifiques, une union selon la grâce (et la grâce est ici capitale). Mais en Jésus l’union de grâce est bien plus éminente que chez n’importe quel bienheureux, parce qu’elle n’existe que fondée sur une union infiniment différente, infiniment plus haute et plus intime. En Jésus en effet l’union de grâce se fonde sur l’union hypostatique, en vertu de quoi il n’y a pas deux personnes unies mystiquement, mais une seule personne, un seul sujet, un seul moi qui subsiste en deux natures.
 
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Voilà pourquoi, du reste, tout ce qui est vrai de Jésus quand on le dénomme selon sa nature divine, comme par exemple d’être éternel ou adorable, est encore vrai de lui quand on le dénomme selon sa nature humaine, et inversement. Nous disons en toute vérité le Tout-Puissant est un enfant nouveau-né, posé sur un peu de paille, ou bien le crucifié du Vendredi-Saint est adorable. C’est en effet le même sujet qui possède à la fois la nature divine avec la toute-puissance et l’infinie sainteté, et la nature humaine avec sa fragilité et ses terribles possibilités de détresse et d’angoisse. Saint Paul n’hésite pas à écrire aux Corinthiens (1 Co 2, 8) : Le Seigneur de gloire a été crucifié. C’est ce que  l’on appelle communication des idiomes, c’est-à-dire des propriétés. Les propriétés qui, dénommées dans l’abstrait, conviennent exclusivement à l’une des deux natures du Christ, ces mêmes propriétés dans le concret doivent se dire également de l’autre nature, puisque le sujet est le même et puisque le langage concret se rapporte au sujet. C’est ainsi que la divinité n’est pas soumise à la crucifixion, étant rigoureusement impassible, de sorte que l’on ne saurait dire : la divinité est morte le Vendredi-Saint. En revanche nous disons, parlant dans le concret, le Seigneur de gloire (cette personne qui a pris notre nature, qui est Jésus) a été crucifié. L’exemple le plus courant de communication des idiomes est le Mater Dei que nous disons à chaque Ave Maria. Un des exemples les plus touchants est celui de la prière de saint Jeanne d’Arc avant de comparaître devant ses juges : « Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église. »
Après ce rappel du contenu des quatre premiers conciles, en particulier du concile de Chalcédoine : deux natures unies en la seule personne du Verbe, nous sommes mieux en mesure de méditer sur la sainte humanité de Jésus, sur les grandeurs et privilèges du Christ Rédempteur en son humanité.
 

Jésus prêtre


MÊME à un chrétien peu familiarisé avec les études doctrinales, si vous dites que Jésus n’est pas un prêtre, mais un simple laïc, si vous essayez, avec l’abbé Laurentin [4], de lui faire admettre cette étrangeté, il est extrêmement probable qu’il ne vous croira pas. L’instinct de la foi sera sa défense et sa force. Il aura peut-être beaucoup de mal à argumenter, mais il continuera de penser que le Christ est prêtre. Il se dira plus ou moins clairement : si le Christ n’est pas prêtre, comment donc y aurait-il des prêtres ? D’où les prêtres de l'Église tireraient-ils leur sacerdoce ? Dans l'Église catholique, le sacerdoce ne peut être affaire humaine ; consacrer le corps et le sang du Seigneur est d’un tout autre ordre que d’être distingué, sinon honoré, par le camail de chanoine et le manteau de Monsignor. Le sacerdoce catholique étant une réalité divine doit procéder de l’institution que seul peut faire le Fils de Dieu incarné, en vertu de ses prérogatives de grâce. C’est lui qui est par excellence le prêtre. Voilà, me semble-t-il, le raisonnement que se tiendrait à lui-même, sans être capable de le bien expliciter, le simple fidèle à qui l’on prétendrait que le Christ n’est qu’un laïc.
Si la fonction du laïc, encore qu’elle doive être référée à Dieu et exercée pour son amour, concerne essentiellement les choses profanes, la fonction du prêtre regarde Dieu même ; plus exactement cette fonction se rapporte au lien qui doit être maintenu ou rétabli entre Dieu et la créature ; entre le Seigneur et son peuple. La fonction propre du prêtre est l’intercession, la médiation entre les hommes et Dieu. Elle comporte le culte public, la prière publique et rituelle, le sacrifice, la prédication, la transmission du message reçu d’en-haut. Ces caractéristiques très générales du sacerdoce permettent déjà de saisir qu’il serait inconcevable de mettre le Christ Jésus dans la catégorie du laïcat. En vertu de ce qu’il est et de la mission qui est la sienne, le Seigneur se situe essentiellement dans la sphère du sacerdoce. C’est ce que saint Paul explique aux Hébreux dans son épître grandiose.
Or, dans la sphère du sacerdotal, si on peut dire, ce qui est au centre et au cœur, c’est le culte sous la forme du sacrifice ; et de plus le sacrifice sera propitiatoire puisqu’il faut réconcilier à Dieu un peuple pécheur, le genre humain, dont chaque membre, à l’exception de Notre-Dame, a péché dans le premier Adam. Jésus-Christ est donc prêtre parce qu’il offre le sacrifice propitiatoire, le sacrifice de la réconciliation. Il est prêtre, certes, par sa prière et par son adoration ; par la prédication de ce qu’il voit auprès du Père et par l’absolution qu’il apporte aux pécheurs qui se repentent. Mais il est prêtre avant tout par le sacrifice de la croix. De plus, comme il a fondé l’Église dont il est la tête et le chef, son sacerdoce ne cesse de s’exercer, à travers les sacrements dont il est l’auteur, par ceux qui sont ses ministres ; avant tout par ceux de ses ministres marqués d’un caractère absolument à part, qui les rend seuls capables d’offrir le sacrifice de la messe et de pardonner les péchés. – Ainsi le Seigneur est-il prêtre souverain et éternel dont le sacerdoce n’est jamais en sommeil et qui, d’auprès du Père, ne cesse d’exercer ici-bas son pouvoir sacerdotal. C’est toujours le Christ qui dit la messe et qui offre sacramentellement le même sacrifice qu’il offrit le Vendredi-Saint. C’est toujours le Christ qui donne l’absolution ou l’extrême-onction. (Encore faut-il évidemment que le rituel soit assez clair pour unir sans équivoque l’intention du prêtre à l’intention du Christ. Ce que ne font plus les rituels nouveaux).
Retenons de ces considérations que le sacerdoce du Christ s’exprime avant tout par le sacrifice, douloureux et sanglant, du Vendredi-Saint. Ce sacrifice, la veille au soir, pendant la dernière cène, il l’avait comme fait tenir, en toute réalité et sans la moindre atténuation, dans le sacrifice sacramentel de la messe, par la transsubstantiation séparée du pain et du vin. Ainsi le sacrifice unique de la croix serait-il rendu présent en vérité à toutes les générations. Ainsi serait-il possible à tous les fidèles de communier, sous les saintes espèces, à la réalité, à la substance du corps et du sang du Seigneur. « Et si sensus deficit, ad firmandum cor sincerum sola fides sufficit [5]. »
 

S’il est vrai qu’il appartient au prêtre d’établir par la prière officielle, par le culte, le lien entre Dieu et l’homme, ou plutôt de rétablir ce lien, d’apporter la réconciliation, de restaurer et de sceller l’alliance, il apparaît alors que Jésus s’est éminemment manifesté comme prêtre par sa passion et, avant sa passion, par la parole d’une audace qui ne peut être que divine, une parole que nul prêtre mosaïque, nul prophète, nul ami de Dieu, une parole que nul être humain ne pouvait songer à dire : Ceci est mon corps… ceci est le calice de mon sang, le sang de l’alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour plusieurs en rémission des péchés. Agir et parler avec cette autorité confondante, c’est agir et parler en prêtre qui est Fils de Dieu. C’est en effet dire en termes équivalents : l’alliance précédente entre Dieu et les hommes, cette alliance dont vous saviez du reste qu’elle n’était que préparatoire et figurative, voici que je viens y mettre un terme et établir dans mon propre sang la seule alliance qui ne passera pas. Désormais l’alliance, la réconciliation, le testament, c’est moi qui les établis en mon sang. C’est par mon sang que l’alliance est scellée et la réconciliation procurée ; c’est par moi que la médiation est assurée et elle est éternelle. Je suis le prêtre souverain qui s’offre comme hostie parfaite dans le sacrifice définitif. Après cela il n’y aura rien de plus ; il y aura seulement, car ainsi je l’ai décidé dans ma miséricorde et ma puissance, l’actualisation ininterrompue, sous les signes de la consécration séparée, du sacrifice sanglant que j’offrirai demain pour les hommes, sur la croix. Il y aura seulement l’offrande sacramentelle, c’est-à-dire effective sous un signe, de mon sacrifice ; l’offrande que je ferai moi-même, jusqu’à mon retour, par le ministère de prêtres validement ordonnés.
 
Le sang que je versai le jour où je fus prêtre
Et que j’officiai sur le premier autel
Et celui que je verse et que je fais renaître :
Le sang renouvelable et le sacramentel.
 
Le sang que je versai le lendemain du jour
Que je fus embrassé par un malheureux traître
Et ce sang d’un égal et d’un nouvel amour
Que je verse et refais aux mains d’un nouveau prêtre [6].

Ce sacrifice de l’alliance éternelle, ce sacrifice qui se substitue à tous les autres, qui est parfait et définitif, il n’est pas impossible qu’il soit offert, dans des offrandes sans nombre ; offert sous un signe non sanglant, en des offrandes qui le contiendront en toute réalité (non par simple commémoraison vide et vaine) et qui en apporteront le fruit à toutes les générations. Cela n’est pas impossible à réaliser à qui est capable d’opérer, étant le Fils de Dieu fait homme, la transsubstantiation du pain et du vin. En vertu de ce prodige, le corps et le sang seront aussi réellement immolés que sur la croix, mais sous un signe et donc d’une manière non sanglante. Cela n’est pas impossible et c’est même cela que Jésus est en train de réaliser ce soir du Jeudi-Saint, avec une miséricorde confondante, par l’effet du pouvoir qui n’appartient qu’au Verbe de Dieu. Hoc est enim corpus meum… Hic est enim calix sanguinis mei, novi et aeterni testamenti, qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum. C’est ici la première messe. L’immolation du Vendredi-Saint y est contenue. Cette première messe du Jeudi-Saint ne fait pas double avec le sacrifice sanglant qui sera consommé demain à la neuvième heure. Cette première messe ne saurait rien y ajouter, mais elle le contient en toute vérité sous un signe ; elle l’apporte aux Douze sous le signe de cette première consécration.
De plus les Douze sont ordonnés prêtres. Ils sont investis de ce pouvoir, marqués de ce caractère. Ils sont élevés à la dignité d’instruments du Seigneur pour offrir le sacrifice unique. Ils transmettront ce pouvoir aux prêtres de l’Église catholique.
Hoc facite in meam commemorationem [7]. Non pas : faites mémoire et souvenez-vous, mais faites ceci, accomplissez ce que j’ai fait, c’est-à-dire le sacrifice sacramentel par la consécration séparée, en mémoire du sacrifice de la croix ; car c’est le sacrifice de la croix qui porte tout. Le sacrifice de la croix, lui seul, contient toute rédemption et nous apporte toute grâce. Mais dire « lui seul » ce n’est pas dire : lui à l’exclusion d’un rite qui le contient en vérité. De même il n’y a qu’un seul Jésus-Christ, celui qui maintenant est assis à la droite du Père et lui présente les cicatrices glorieuses de sa passion. Mais ce seul Jésus-Christ est encore effectivement présent, lui, le même, sous les espèces eucharistiques.
En mémoire du sacrifice de la croix, cela signifie : tout référé, tout relatif au sacrifice sanglant, comme le souvenir est tout relatif à l’événement passé. En mémoire, mais non pas, ainsi que le veut la loi ordinaire du souvenir, non pas comme une simple mémoire qui ne contient pas effectivement la personne ni son sacrifice. Ici, le rite tout à la fois signifie et il effectue. Dans le signe rituel (régulièrement accompli) de la consécration séparée, le Christ par la vertu du signe et par la force même des paroles, vi verborum, est présent et contenu en tant qu’offert et immolé. Par la force des paroles, vi verborum, le corps est rendu présent comme immolé et le sang comme versé ; encore que, par une concomitance nécessaire, vi concomitantiæ, soient présents ensemble le corps et le sang, l’âme et la divinité. Mystère sans doute ; mais telle fut la première messe du Jeudi-Saint, telles seront toutes les vraies messes jusqu’à la parousie.
Le Christ pouvait faire une « messe » sans mystère, c’est-à-dire instituer un rite allusif comme n’importe quel homme, simplement homme, peut en instituer ; car il est à la portée de tout moribond de stipuler par testament que ceux qui l’aiment devront faire en souvenir de lui une réunion et un repas dont il aura fixé les règles. Nul mystère en cela. Aucun rapport en cela avec la toute-puissance divine, la plénitude de grâce, le pouvoir qui en dérive de rédemption universelle. Mais justement parce que Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu fait homme, parce qu’il est plein de grâce et de vérité, il était capable d’instituer une commémoration qui réalise dans l’ordre surnaturel cela même qu’elle signifie.
Ceux qui ne croient pas que Jésus ait institué des signes efficaces, en particulier un rite sacrificiel qui fait contenir effectivement la réalité objective du sacrifice dans le signe du sacrifice, ceux-là réduisent Jésus-Christ à n’être pas plus qu’un homme religieux, quelqu’un dont les pouvoirs et la grâce ne dépassent par la mesure ordinaire. Ceux qui jugent ainsi, notamment les protestants et les faux-catholiques modernistes, n’ont plus la foi en Jésus-Christ. Car Jésus-Christ est le Prêtre éternel.
Le fondement dernier du sacerdoce de Jésus, c’est son union hypostatique. Mais son fondement prochain, c’est la plénitude de sa grâce. C’est bien parce que Jésus est rempli de grâce, en dérivation de son union hypostatique, que le sang de son sacrifice nous mérite la grâce et nous réconcilie avec Dieu. Et c’est également en vertu de l’autorité que lui confère non seulement l’union hypostatique, mais encore sa grâce capitale et plénière, qu’il a le pouvoir de communiquer à des baptisés la participation de son sacerdoce, disons le caractère sacerdotal avec la grâce proportionnée.

On nous dit beaucoup que le laïc a une certaine part du sacerdoce de Jésus. Cela n’est pas douteux. Simplement la part du laïc n’est pas d’offrir, comme ministre, le saint sacrifice de la messe ni d’absoudre les péchés. Jésus, dans une Église qu’il a fondée hiérarchique et ordonnée, n’a élevé à une semblable grandeur que quelques-uns. Mais, sans être ministre de l’autel, le laïc en est participant. Pour participer en vérité, de sa place, à ce sublime mystère, il est marqué d’un signe indélébile, il reçoit un pouvoir effectif. Par le caractère du baptême, le laïc est rendu capable d’accomplir, à son rang, les actes du culte chrétien instaurés par Notre Seigneur : s’unir à la messe et communier ; recevoir les autres sacrements qui, tous, sont reliés intimement à la sainte eucharistie (III, q. 65, a. 4). De même par le caractère de la confirmation, le laïc est-il marqué d’un second caractère qui le rend spécialement capable de rendre témoignage de sa foi.
Le sacrifice de Jésus-Christ est bien, avant tout, l’acte suprême de la charité. Mais il n’est pas seulement cela ; indivisiblement il est un acte de religion, car l’alliance nouvelle et éternelle exige culte et sacrifice, et non seulement charité intérieure et oraison cachée. Il importe donc de distinguer, dans la religion chrétienne, mais en voyant bien l’union très intime, ce qui est dans la ligne du culte, du rite, du sacrifice comme signes de religion, et ce qui est dans la ligne de l’oblation intérieure de charité théologale, dans la ligne de la tendance à la charité parfaite, de la croissance dans la vie de la grâce, en un mot, comme le dit saint Pierre, dans la ligne de l’offrande toujours plus digne et plus pure d’hosties spirituelles (1 P 2, 5).
Il arrive que le simple fidèle qui vient à la messe soit beaucoup plus saint que le prêtre qui dit la messe et qui le communie. Il arrive que le laïc présente au Père le sacrifice du Seigneur, immolé sous un signe, avec des dispositions beaucoup plus dignes et beaucoup plus agréables que le prêtre. Il reste que le laïc n’a pas le pouvoir de faire la consécration. Il reste aussi que le prêtre, élevé à une dignité confondante, en vertu de son pouvoir sacerdotal, est appelé à une sainteté plus grande que les laïcs. Celui qui, avant tout, est obligé d’offrir à Dieu les hosties spirituelles d’un cœur pur et sanctifié, c’est celui qui est investi du pouvoir d’offrir l’hostie sacramentelle.
Parler au laïc du caractère baptismal et de l’aptitude qu’il confère est éclairant pour le laïc et l’aide à prendre conscience de sa dignité. On ne l’honore pas moins en lui parlant de sa vocation, en vertu de l’état de grâce, à offrir des hosties spirituelles. Mais parler au simple fidèle du sacerdoce des laïcs, c’est l’exposer à tout mêler et à tout rabaisser ; c’est lui laisser entendre qu’il fait la messe au même titre que le prêtre. – S’il se familiarise avec cette erreur, voilà la porte ouverte, dans son esprit et dans son âme, à l’abominable hérésie protestante sur la messe. Si en effet le simple fidèle, en vertu du sacerdoce des laïcs, offre la messe au même titre que le prêtre, c’est donc que la messe ne requiert, pour être offerte, aucun pouvoir particulier. Et, si elle ne requiert pas le caractère sacerdotal au sens que l’Église lui a toujours donné, c’est parce qu’elle n’est pas un mystère objectif, effectivement accompli au-delà de tous nos états d’âme et sentiments. Elle se réduit à un partage du pain en mémoire du Christ ; partage peut-être pieux, mais qui, de toute façon, n’a rien à voir avec la présence réelle par transsubstantiation. Par ailleurs, ce dont on fait mémoire, le sacrifice unique de la croix, n’est pas effectivement réalisé sous un signe. On peut dans ce cas identifier la messe, pour l’essentiel, à un repas que l’on ferait de temps à autre pour évoquer le souvenir d’une personne aimée dont on pleure la mort. Mais certes ce repas d’anniversaire qui fait mémoire du défunt ne le fait pas revenir en personne au milieu de ses amis. – Tels sont les glissements et la fausse religion dans lesquels on est entraîné facilement par l’expression sacerdoce des laïcs.
Parler, comme on le fait depuis 30 ou 40 ans, de la promotion des laïcs n’est sage et utile que si l’on commence par bien situer la prééminence du sacerdoce, la réalité objective et transcendante du sacrifice de la messe, l’ordre divin en vertu duquel la faculté d’en accomplir l’offrande rituelle n’est remise qu’à certains chrétiens marqués d’un caractère particulier.

Dans l’Église catholique, c’est pour s’approcher d’une eucharistie vraie, objective, consistante en soi, et de sacrements qui se tiennent en eux-mêmes, qui agissent ex opere operato [8], c’est pour avoir part au culte chrétien objectif, que le laïc est marqué du caractère baptismal. Voilà pourquoi, encore que dans l’Église catholique il y ait inégalité et hiérarchie entre le laïc et le prêtre, l’un et l’autre sont très grands. La fonction exercée par le prêtre et la participation qui est celle du laïc baptisé portent sur une réalité objective et divine, sur un mystère. Au contraire, dans le système protestant, comme du reste dans les mouvements actuels de protestantisation des catholiques, c’est à exercer une fonction religieuse dans le vide que le prêtre est rabaissé. La cène protestante ou la messe protestantisée sont vides ; image vaine d’un sacrifice absent, évocation stérile d’un Sauveur qui ne réside pas, par sa présence substantielle, sous les espèces sacrées. Les sacrements sont vides ; ils ne sont plus porteurs, en eux-mêmes, de la grâce de la rédemption. C’est donc à participer à des gestes vides que le laïc est élevé et promu. Oh ! certes, le laïc y est devenu l’égal du prêtre, mais d’un prêtre dont le sacerdoce est sans consistance et sans portée. Avec le sacerdoce des laïcs, on est donc arrivé entre prêtre et laïc à une égalité dans l’inconsistance et l’impuissance. Et cela s’appelle promotion. Ne nous lassons pas de le répéter : le protestantisme est le royaume de l’absence [9].
Je sais que l’on insiste beaucoup sur l’importance des tâches temporelles qui constituent l’office propre du laïc et en lesquelles consiste son occupation dominante. Mais quoi, remplir une charge temporelle confère-t-il une grandeur chrétienne au baptisé, à moins que d’être l’effet de la charité qui anime et purifie son cœur ; à moins que de traduire l’offrande des hosties spirituelles, c’est-à-dire à moins d’être le signe de l’union toujours plus pure au Christ crucifié ? Mais s’adonner à des tâches temporelles en signe de l’union au Christ crucifié, et donc en offrant des hosties spirituelles, cela implique de reconnaître et de vouloir le droit naturel dans la réalisation des tâches profanes ; cela implique davantage encore de participer au saint sacrifice, à l’hostie sacramentelle immolée sur nos autels. Le saint sacrifice étant la fonction propre du prêtre et, d’autre part, la prise en charge vraiment chrétienne des choses temporelles étant intimement liée au saint sacrifice, on voit que le laïc ne sera vraiment chrétien dans son office de laïc, que s’il commence par avoir le sens de la messe et du sacerdoce.
Dans l’Église catholique, le laïcat ne peut être honoré et sa grandeur reconnue que si la prééminence du sacerdoce est affirmée et son exigence de sainteté acceptée dans la joie et la gratitude : corde magno et animo volenti (2 M 1, 3). Mais encore faut-il commencer par croire en vérité au sacerdoce de Jésus-Christ Notre Seigneur.

On sait que la liturgie affirme fréquemment du Seigneur qu’il est prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech. Que signifie cette expression ? On en aura quelque intelligence en revoyant dans la Genèse l’histoire d’Abraham. – Le sacrifice de Melchisédech ne fut pas sanglant, mais consista en une offrande de pain et de vin. De plus, ce roi mystérieux apparaît en un certain sens plus grand que le patriarche Abraham, puisque celui-ci lui verse une dîme. Eh bien ! puisque le Christ a institué le sacrifice sacramentel de la messe sous l’apparence du pain et du vin, puisque d’autre part le Christ est infiniment au-dessus d’Abraham – il dit en effet « avant qu’Abraham ne fût moi je suis » –, pour cette double raison, Melchisédech apparaît comme une préfiguration du Christ. Voilà pourquoi le psaume des vêpres du dimanche redit l’admirable verset, repris dans l’épître aux Hébreux : Tu es sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisedech [10].

Lorsque Jésus consommait sur la croix le sacrifice du testament nouveau et éternel, celle qui lui était le plus profondément unie, celle qui entrait le plus profondément dans le mystère de son sacerdoce et s’offrait avec lui comme une hostie sans tache, c’était sa Mère, la Vierge Marie. Qu’il lui plaise nous obtenir de pénétrer toujours plus avant dans le mystère du sacerdoce de son Fils.



[1] — Une substance individuelle de nature raisonnable (NDLR).
[2] — Les actions appartiennent à des sujets (NDLR).
[3] — He 12, 1 (NDLR).
[4] — Laurentin, La fin du clergé, Paris, 1971, p. 107.
[5] — Et si le sens est déficient, pour affermir le cœur sincère, la foi seule suffit. Hymne Pange Lingua de la Fête-Dieu (saint Thomas d’Aquin) (NDLR).
[6] — Ève de Péguy.
[7] — Faites ceci en mémoire de moi (NDLR).
[8] — Par la vertu même du sacrement (NDLR).
[9] — Itinéraires, mai 1972, notre article sur saint Pie V.
[10] — He 7, 17 (NDLR).

Informations

L'auteur

Tout le numéro 12 bis du Sel de la terre est consacré à la figure du père Calmel.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 12 bis

p. 159-249

Les thèmes
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