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Le chemin de la sainteté

Fr. Roger-Thomas CALMEL O.P.

Informations

LE PÈRE CALMEL

Les thèmes

Vie spirituelle

Grandes heures de la Tradition

Le Sel de la terre n° 12 bis

Le numéro

Printemps 1995

p. 159-249

Fr. Roger-Thomas  CALMEL O.P.

L'auteur

Fr. Roger-Thomas CALMEL O.P.

Tout le numéro 12 bis du Sel de la terre est consacré à la figure du père Calmel.

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La doctrine définie à Chalcédoine

 Une seule personne divine en deux natures : la nature divine et la nature humaine

 
NE suffit-il pas de dire Jésus-Christ ? Vouloir préciser que le Seigneur subsiste comme une seule personne en deux natures, n’est-ce pas nous exposer à des complications inutiles et peut-être inextricables ? Du reste ces termes abstraits de personne et de nature ne sont-ils pas superflus pour notre vie intérieure et inefficaces dans la prédication de l’Évangile aux contemporains ? Ces objections, qui paraissent aller de soi, sont quand même inopérantes. L’esprit humain est ainsi fait qu’il réclame la précision, même et surtout dans l’expression des mystères qui nous ont été révélés et qui nous dépassent. La piété chrétienne d’autre part étant nourrie de foi ne peut pas naître et grandir avec des énoncés de la foi qui sont équivoques, imprécis, ployables en tous sens. Quant à l’apostolat, sa première loi n’est pas d’être efficace, mais de prêcher la vérité révélée. Or comment la prêcher dans l’imprécision ? Et comment préciser sans recourir à des énoncés abstraits et formels ?
Au sujet du Seigneur Jésus, puisque, d’une part, il nous apparaît manifestement comme un homme, aussi bien par sa naissance, sa vie cachée et publique que par sa passion et sa mort, et puisque, d’autre part, il se donne comme Dieu, puisqu’il meurt pour s’être proclamé Dieu et ressuscite le troisième jour comme il l’a prédit – au sujet du Seigneur Jésus, dis-je, l’esprit humain ne peut éviter de demander : s’agit-il d’une seule et même personne ? L’être mystérieux dont l’ange Gabriel déclare : il sera appelé (sous-entendu d’une appellation qui répond à ce qu’il est), il sera appelé Fils de Dieu et, d’autre part, le petit enfant que saint Joseph devra bientôt soustraire à la fureur d’Hérode par le moyen très ordinaire et très commun de la fuite et de l’exil, donc celui qui est annoncé miraculeusement à la Vierge Marie et celui qui doit prendre la fuite en secret, est-ce bien le même personnage ? La question devient plus pressante tout au long de la vie publique : celui dont le Père affirme lors du baptême qu’il est son Fils bien-aimé et celui qui, après quarante jours de jeûne au désert, se met à avoir faim, sont-ils le même homme ? Si oui, comment est-il à la fois homme et Dieu ? On pressent déjà la réponse : cet homme-là est une seule personne, mais une personne divine qui subsiste à la fois dans la nature divine et dans la nature humaine : indivise, inconfuse, inseparabiliter, immutabiliter nous dit le concile de Chalcédoine : sans mélange ni confusion, sans division ni séparation.
 
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Vous me direz qu’il suffit à beaucoup de chrétiens d’invoquer Jésus-Christ sans chercher plus loin. Sans doute. Encore faut-il que l’Église ait cherché pour eux, parlé pour eux. Encore faut-il que l’Église leur ait exposé que, en invoquant Jésus-Christ, ils invoquent non un juste entre les justes, ni un prophète entre les prophètes, mais bien le Dieu sauveur, le Dieu fait homme, notre Rédempteur. Comment cela peut-il se faire ?
Cela ne peut se faire que de la manière suivante : pour que ce soit Dieu que l’on invoque lorsque l’on invoque Jésus, il faut que Jésus soit Dieu ; plus précisément il faut que Jésus et le Fils de Dieu ne soit qu’un seul et même quelqu’un ; disons une seule et même personne, la divine personne de la Trinité. Mais cette personne divine subsiste en deux natures ; en cette personne sont unies sans mélange, ni confusion, sans possibilité de changement ni de séparation, l’humanité et la divinité, les deux natures infiniment distantes : l’humaine et la divine.
 
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Certains chrétiens m’ont dit à ce sujet avec une grande légèreté : jonglerie de mots. Ne pourriez-vous tout aussi bien mettre le mot nature là où vous tenez tellement à maintenir le mot personne ? – Certes non, à moins de rejeter les récits évangéliques et tous les textes du Nouveau Testament. En effet les récits évangéliques nous montrent à l’évidence que, dans ce que fait le Seigneur Jésus pendant sa vie cachée, dans ce qu’il dit et ce qu’il souffre pendant sa vie publique et sa passion, enfin dans sa vie de ressuscité, il y a certainement deux principes d’opérations, alors qu’il existe un seul principe d’attribution.
L’agonie au jardin, par exemple, la crucifixion et la mort, nous les attribuons au Fils de Dieu ; à une personne que nous affirmons être le Fils en qui le Père a mis sa complaisance. Mais, s’il s’agit du principe d’opération et de souffrance, acta et passa, nous ne dirons jamais que la nature divine verse son sang, qu’elle est fouettée ou qu’elle meurt. A moins de ne plus savoir ce qu’on dit et de parler pour ne rien dire, on ne peut soutenir qu’il appartienne à la divinité d’éprouver les douleurs d’une nature corporelle, ni même d’avoir un genre de connaissance et d’amour identique à celui des natures spirituelles créées. Impossible de dire : c’est la divinité qui est déchirée par les fouets de la soldatesque de Pilate. Nous ne pouvons que dire et nous disons : une personne divine, laquelle détient nécessairement la nature divine, une personne divine toute puissante, infiniment sainte, éternelle comme les deux autres, une personne divine pâtit et meurt selon la nature humaine. – De même nous disons : Marie est Mère de Dieu, non qu’elle ait engendré la divinité, mais elle a engendré selon la nature humaine une personne divine. Toute mère est mère de quelqu’un, d’une personne. Eh bien ! la personne que Marie met au monde, l’enfant qu’elle conçoit, qu’elle porte, qu’elle enfante pendant la nuit de Noël, restant toujours vierge, cet enfant, cette personne, c’est le Fils même de Dieu. Certes c’est selon son humanité qu’elle l’a conçu, enfanté, mais justement son humanité est l’humanité de quelqu’un, d’un quelqu’un qui n’est pas un quelqu’un humain ; cette humanité est celle d’un quelqu’un qui est Dieu, qui est une personne divine.
C’est donc une grande légèreté, une absence de réflexion, mais d’abord sans doute une débilité dans la foi, qui fait dire à certains chrétiens sur un ton dégagé : vétilles que ces précisions. Jésus nous suffit ; qu’il soit constitué de deux natures en une personne comme c’est défini ou qu’il soit constitué de deux personnes unies par un lien d’amour et d’expérience mystique comme l’insinuent nos contemporains, cela ne nous intéresse pas. Ils ne saisissent donc pas que, si Jésus se composait de deux personnes, la divine et l’humaine, reliées simplement selon les liens d’une inspiration mystique ou d’une certaine expérience spirituelle, dans ce cas Jésus resterait essentiellement au niveau des humains qu’il venait instruire et racheter. Il recevrait peut-être un grand message à transmettre de la part de Dieu, mais les prophètes aussi recevaient des messages fort importants et toutefois aucun d’eux n’avait déclaré : Ce que je dis, c’est ce que je vois auprès du Père. – Jésus aimerait peut-être notre Père qui est aux cieux, au point de s’immoler sur une croix pour faire sa volonté et réparer les péchés des hommes ; mais des prophètes aussi ont donné leur vie pour le bon plaisir de Dieu et il n’y avait dans cette mort rien de plus, au fond, que ce dont un homme est capable avec la grâce de Dieu ; aucun prophète n’a déclaré, aucun saint ne pourra déclarer : Personne ne m’enlève la vie… j’ai le pouvoir de la donner et de la reprendre… Ce commandement, je l’ai reçu de mon Père (Jn 10, 17-18). Que des fidèles peu éclairés soient gênés par les mots abstraits de nature et de personne, qu’ils refusent de s’attarder à la distinction élémentaire entre, d’une part, principe d’opérations, j’entends d’opérations à la fois intellectuelles et corporelles et, d’autre part, principe dernier d’attribution et d’autonomie, principe qui fait que l’on dit d’une individualité détenant une nature raisonnable : c’est quelqu’un, c’est une personne, – que certains, dis-je, repoussent ces rudiments d’une réflexion de bon sens, d’une réflexion préphilosophique, leur refus ne saurait changer la nature des choses.
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