+ Controverse Gouguenheim : le bilan
EN 2008, son ouvrage Aristote au mont Saint-Michel avait été reçu par la gauche comme un véritable blasphème. Sylvain Gouguenheim osait soutenir que les traductions arabes n’avaient pas été le seul vecteur de transmission des textes philosophiques grecs à l’Occident latin et que des manuscrits conservés au Mont Saint-Michel prouvaient que les liens n’avaient jamais été totalement rompus entre Byzance et l’Europe latine. Pour les militants du vivre ensemble multiculturel, c’était une catastrophe. Que devenaient les « racines musulmanes de l’Europe » ? Gouguenheim fut immédiatement dénoncé comme un « islamophobe » dont les travaux ne méritaient que la poubelle, sans aucun autre examen [1].
Un ouvrage plus vaste
Assez vite épuisé, le scandaleux ouvrage ne fut jamais réédité. Mais dix ans plus tard, Sylvain Gouguenheim propose une synthèse beaucoup plus vaste, intitulée La Gloire des Grecs. Il ne s’agit plus seulement de la philosophie d’Aristote, ni du Mont Saint-Michel, mais de l’ensemble des apports culturels du monde byzantin à l’Europe latine, à l’époque de l’art roman. Vaste sujet, qui fournit en même temps l’occasion de revenir de façon sereine sur la controverse passée – et c’est cet aspect qui nous intéressera ici, dans un livre qui est nettement plus riche.
Petits règlements de compte en notes de bas de page
Si le ton est très mesuré – parfaitement universitaire –, l’auteur règle discrètement ses comptes avec ses contradicteurs dans les notes bibliographiques rassemblées à la fin de l’ouvrage. Lui qui a été particulièrement pris à partie par A. de Libera et ses compères dans un livre intitulé Les Grecs, les Arabes et nous, Essai sur l’islamophobie savante (Fayard, 2009) ne relève pas l’injure. Mais il note combien le rôle de Byzance dans la transmission de la littérature antique – poèmes homériques, textes historiques, tragédies – a souvent été négligé par les historiens. Et sans avoir l’air d’y toucher, il ajoute dans sa note 9 :
On s’étonne de voir ces apports passés sous silence par la douzaine d’auteurs d’un livre récent, proposant d’établir une vision équilibrée des rapports entre Les Grecs, les Arabes et nous (A. de Libera, M. Rashed et al., Paris, 2009) sans qu’il soit possible d’en comprendre la raison (une quelconque « hellénophobie savante » paraît peu vraisemblable). [p. 293-294.]
J. Tolan est tout aussi élégamment épinglés dans la note 3 de la page 324 (« surprenante ignorance »), et M. Lejbowicz dans la note 100 de la page 344 :
M. Lejbowicz est l’auteur d’articles de philosophie médiévale et d’astrologie conditionnelle. Ses travaux sur l’astrologie sont aisément accessibles sur internet. On y apprend avec intérêt comment les astres expliquent les sautes d’humeur de Jean Gabin.
Retour sur le Mont Saint-Michel
Quant au fond du débat, Gouguenheim reprend la question à la fin du livre, dans une annexe d’une quinzaine de page. Il reconnaît honnêtement avoir été parfois trop affirmatif dans son ouvrage sur le Mont Saint-Michel [2]. « L’hypothèse que l’abbaye ait pu être un centre de traduction [hypothèse défendue dans cet ouvrage] est insuffisamment étayée et ne peut être retenue, jusqu’à plus ample informé. » Mais si les moines du Mont Saint-Michel n’ont pas eux-mêmes traduit du grec au latin les œuvres d’Aristote, ils ont au moins copié, vers 1150-1160, certaines de ces traductions faites directement à partir du grec.
L’auteur montre par ailleurs, que, « au total, pour le 12e siècle, ce sont sept traducteurs, connus ou anonymes, qui ont procédé à des traductions du grec en latin des textes d’Aristote ; un seul, Gérard de Crémone, à Tolède, a entrepris la même tâche en partant des versions arabes. » (p. 196-197).
Le plus connu de ces traducteurs gréco-latins, Jacques de Venise, a fourni une version latine des Seconds Analytiques, de la Physique, la Métaphysique, le De Anima et de plusieurs autres ouvrages, à partir des manuscrits byzantins [3].
Ces traductions, réalisées dans la première moitié du 12e siècle, précédèrent d’environ trente ans celles effectuées par Gérard de Crémone [à partir de l’arabe]. Elles furent connues en Europe et utilisées au 13e siècle par des figures majeures de la pensée occidentale, Alexandre Neckham, Robert Grosseteste, Roger Bacon, Albert le Grand et Thomas d’Aquin. Dans le second quart du 13e siècle, lorsque les textes de philosophie naturelle (Physique, Parva Naturalia) d’Aristote commencèrent à être traduits à Paris, ce sont les traductions de Jacques de Venise qui en constituèrent le corpus. Peu à peu, celles de Guillaume de Moerbeke les remplacèrent, mais pas au point de les faire disparaître.
Plusieurs d’entre elles se trouvaient au milieu du 12e siècle dans la bibliothèque du Mont Saint-Michel […] [p. 197-198].
Ce traducteur vénitien – dont les textes ont fait l’objet de nombreuses copies qui ont circulé dans la France du Nord, l’Angleterre et la Rhénanie, à partir de la deuxième moitié du 12e siècle – a donc permis un contact direct entre Byzance et le monde latin, sans qu’il soit besoin d’un intermédiaire arabe.
L’auteur commente :
J’avais parlé de « chaînon manquant » pour qualifier l’œuvre de Jacques de Venise dans la transmission de l’œuvre d’Aristote au monde latin ; l’expression a fait sourire, si bien qu’il est sans doute plus prudent de s’en tenir aux mots de L. Minio-Paluello, félicitant le traducteur vénitien « per essere stato uno degli anelli essenziali nella catena che ha trasmesso le opere d’Aristotele e la scolastica aristotelica dalla Grecia antiqua giù giù fio a noi [4]. » [p. 202-203.]
S. L.
Sylvain Gouguenheim, La Gloire des Grecs, Sur certains apports culturels de Byzance à l’Europe romane (Xe – début du XIIIe siècle), Paris, Cerf, 2017, 410 p., 29 €.
[1] — Voir notamment Le Sel de la terre 94, p. 54.
[2] — Annexe II « Enquête sur la présence au Mont Saint-Michel des traductions gréco-latines d’Aristote », p. 271-284.
[3] — L’auteur note un peu plus loin : « un doute a été émis à propos de la paternité du texte des Seconds Analytiques. Il semble désormais qu’un consensus soit établi : le texte est bien de Jacques de Venise. » (p. 199). — Quant à la Métaphysique, la traduction qui nous a été transmise est incomplète (elle ne contient que les trois premiers livres et une partie du 4e), mais saint Thomas utilise des passages des livres V et XI « qui ne correspondent à aucune des traduction complètes connues, mais dont le type de vocabulaire correspond à celui de Jacques » (P. Bataillon, cité p. 200). Il est donc probable que Jacques de Venise a entièrement traduit la Métaphysique et qu’une partie de cette traduction a été perdue.
[4] — L. Minio-Paluello, « Giacomo Veneto e l’Aristotelismo latino » dans A. Pertusi (dir.), Venezia e l’Oriente fra tardo Medioevo e Rinascimento, Florence, Sansoni, 1966, p. 74.

