La vocation selon saint Alphonse de Liguori
(1696-1787)
par le père Michaël-Mary C.SS.R.
Le père Michaël-Mary est le supérieur de la communauté rédemptoriste traditionnelle installée en Écosse, dans l’île de Papa Stronsay (Golgotha Monastery), et près de Londres (Monastery of the Sorrowful and Immaculate Heart of Mary, Warden Road, Warden Point, Isle of Sheppey, Kent).
Le Sel de la terre.
Introduction
Les principes du chanoine Lahitton *
sur la vocation et les décisions de Rome
SELON une commission spéciale de cardinaux, Lahitton méritait de grands éloges en raison des trois assertions suivantes :
1. Personne, avant le libre appel de l’évêque, n’a droit à l’ordination.
2. La condition qu’il faut remarquer dans l’ordinand, et qu’on appelle « la vocation sacerdotale », ne consiste pas nécessairement, ni ordinairement, dans une aspiration interne du sujet ou attrait du Saint-Esprit invitant au sacerdoce.
3. Pour légitimer l’appel de l’évêque, il ne faut, chez le candidat, que l’intention droite et l’idonéité, c’est-à-dire de telles qualités de grâce et de nature, jointes à une telle probité de vie et solidité de doctrine, qu’on a l’espoir fondé de voir un jour l’ordinand remplir convenablement les fonctions du sacerdoce et en garder saintement les obligations [1].
Cette décision fut pleinement approuvée par saint Pie X, le 26 juin 1912.
Il est donc hors de doute que ces trois assertions, contenues dans la décision de 1912, renferment l’enseignement de l’Église et son concept traditionnel de la vocation.
Mais ce qui est vrai par rapport au sacerdoce, sera vrai également de toute vocation religieuse en changeant quelques dénominations de personnes (par exemple celle d’évêque en supérieur).
L’enseignement de saint Thomas et de saint Alphonse, enseignement qui se trouve en harmonie parfaite avec la doctrine de l’Église, est qu’il faut une vocation (interne) divine pour entrer dans l’état religieux comme pour se vouer au sacerdoce ; dans l’un et l’autre cas, cette vocation est suffisante, si elle est commune ou ordinaire, même sans attrait sensible ; cependant les obligations du sacerdoce, étant elles-mêmes plus graves que celles du simple religieux, réclament généralement une plus grande idonéité de la part du sujet [2].
La vocation selon saint Alphonse
Nature de la vocation et manière
dont elle est produite dans l’âme
La conception spéciale du saint docteur par rapport à cet appel divin se base sur un principe. Le voici : Selon l’ordre établi par sa divine Providence, Dieu destine les hommes à des états de vie, dans lesquels il leur prépare des moyens de salut plus abondants et des secours de grâce plus efficaces, dont il les privera si, par l’opiniâtreté de leur volonté, ils se choissent eux-mêmes un état auquel ils ne sont point appelés, surtout l’état clérical et l’état religieux [3].
Ce principe semble répondre à la suprême sagesse de Dieu dans la distribution de ses grâces de choix, et il proclame souverainement le domaine incontestable du Tout-Puissant sur l’homme et ses destinées.
Vouloir entrer en religion présuppose un choix, une élection ; or, ce choix réfléchi et sincère d’un état de perfection spirituelle au service de Dieu, ne peut être que le résultat d’une grâce d’en haut, d’un secours divin ou action de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la volonté humaine. Car la grâce seule peut inspirer la volonté, réfléchie et constante, de servir Dieu plus parfaitement par la pratique des conseils évangéliques. Comme cette invitation est donnée à l’homme pour son plus grand bien, au moins dans la pensée de Dieu, de sa Providence, il en résulte qu’on peut et qu’on doit l’appeler, avec saint Alphonse, « une faveur, une insigne faveur, un immense bienfait [4] ». Rien de plus juste.
Il va plus loin encore, car il ne craint pas de la présenter comme une « grâce très précieuse qui n’est pas accordée à tout le monde ». « La grâce de la vocation à l’état religieux n’est point une grâce ordinaire ; elle est fort rare, Dieu ne l’accorde qu’à un petit nombre [5]. »
Dans sa Théologie Morale (I, n. 78), distinguant entre vocati (« appelés ») et non vocati a Deo (« non appelés par Dieu »), saint Alphonse affirme, avec saint Thomas, que le conseil d’embrasser l’état religieux, parce que bon et excellent en lui-même, vient de Dieu, et doit être suivi.
Mais, à combien d’hommes Dieu communique-t-il le désir d’entrer en religion ? Qui peut le savoir ? Saint Alphonse, en bien des endroits de ses écrits, suppose qu’il y a « beaucoup d’appelés ».
« Beaucoup, après avoir reçu de Dieu la vocation, se sont ensuite, par leur faute, rendus indignes d’obtenir la persévérance… Oh ! combien de pauvres gens, par suite de leur affection pour leurs parents, ont d’abord perdu leur vocation, et puis encore leur âme, comme cela arrive ordinairement. Les histoires sont pleines de ces cas funestes [6]… »
« La plus grande partie de ceux qui se sont damnés, se sont damnés pour n’avoir pas correspondu à leur vocation [7]. »
La vocation est « fort rare » et il y a « beaucoup d’appelés ». En soi, il n’y a pas de contradiction à affirmer cela. D’après le système de grâce suivi par saint Alphonse, la vocation religieuse peut être accordée par Dieu comme grâce intrinsèquement efficace ou comme simple grâce suffisante.
En disant que la grâce de la vocation est fort rare, il entend la grâce connexe avec son effet.
En disant que la grâce de la vocation est donnée à beaucoup d’appelés, il entend une grâce « failliblement » connexe avec son effet ; beaucoup d’hommes par leur faute la laissent se perdre et, ainsi, ne répondent pas à la vocation ou bien lui deviennent infidèles dans la suite.
Comment la vocation prend-elle racine
dans le cœur de l’homme ?
Saint Alphonse nous l’apprend avec une précision parfaite :
« Ne vous souciez point de quel côté vient le mouvement (il moto), car Dieu a plusieurs moyens d’appeler ses serviteurs : (…) la prédication, (…) de bons livres, (…) les paroles sacrées de l’Évangile, (…) par les ennuis, désastres et afflictions [8]… »
Il montre, avec exemples à l’appui, que n’importe quel événement humain peut devenir la cause occasionnelle d’une vocation religieuse, pourvu qu’il y ait « volonté franche » (intention droite).
Distinguant entre vocation « extraordinaire » et vocation « ordinaire ou commune », saint Alphonse déclare fortement que la vocation extraordinaire n’est nullement nécessaire, et que la vocation ordinaire suffit amplement.
« Pour savoir si Dieu veut nous voir entrer en religion, il ne faut pas attendre qu’il nous parle sensiblement, ou qu’il nous envoie quelque ange du ciel pour nous signifier sa volonté. Il ne faut pas non plus un examen de dix ou douze docteurs, pour voir si l’inspiration est bonne ou mauvaise, s’il faut la suivre ou non [9]. »
Ensuite, le saint montre qu’une vocation commune et ordinaire, dépourvue de ce qu’on appelle « attrait et aspiration interne du sujet », est une vraie vocation donnée par Dieu, et il la dit excellente et parfaitement suffisante pour entrer en religion :
« Il faut bien correspondre au premier mouvement [c’est-à-dire la toute première pensée d’un état plus parfait] et le cultiver, et puis ne pas se mettre en peine s’il vient des dégoûts et des refroidissements à ce sujet ; car si l’on agit ainsi, Dieu ne manquera pas de faire réussir le tout à sa gloire. Ne vous souciez pas de quel côté vient le mouvement [10]. »
Le saint docteur se contente de bien peu, en parlant de ceux qui entrent en religion « dépités contre le monde à la suite d’insuccès » : il dit que c’est une bonne vocation, et que de telles personnes deviennent parfois « plus saintes que celles qui sont entrées au service de Dieu par des vocations plus apparentes [11] ».
Saint Alphonse ne réclame jamais pour la vocation « des attraits sensibles, des propensions spéciales, des voix intérieures, etc. »
Les signes de la vocation
Saint Alphonse connaît trois signes de vocation religieuse :
1. L’intention droite ou la finis rectus.
2. L’idonéité ou l’absence d’empêchements et l’aptitude voulue pour supporter les obligations de l’état religieux.
3. L’admission par les supérieurs légitimes.
Il faut considérer comment et quand on peut être sûr de sa vocation.
Une vocation est bien fondée, lorsqu’elle réunit ces trois conditions :
la première, qu’on se propose une bonne fin, comme de s’éloigner des dangers du monde, de mieux assurer son salut et de s’attacher plus étroitement à Dieu ;
la deuxième, qu’on n’ait aucun empêchement positif, comme le manque de santé ou de talent, ou des parents dans la nécessité, choses à l’égard desquelles on doit se tranquilliser en les remettant au jugement des supérieurs, après leur avoir exposé clairement la vérité ;
la troisième, qu’on soit admis par les supérieurs.
Quand ces trois conditions existent, un novice ne doit avoir aucun doute sur la vérité de sa vocation [12].
L’intention droite
Saint Alphonse insiste surtout sur l’examen de l’intention droite parce que, de son temps (XVIIIe siècle) et dans le royaume de Naples, ce point était d’une nécessité urgente. Il énonce clairement ce qu’il faut entendre par finis rectus : « Si vous voulez entrer en religion, que ce soit avec la résolution de vous sanctifier [13]. »
Mais si l’intention n’est pas droite, alors on ne doit pas entrer en religion. « Si cette résolution lui manque, je l’engage à ne pas tromper les supérieurs, et lui-même avec eux et, par conséquent, à ne pas entrer en religion ; car c’est là un signe qu’il n’y est point appelé, ou bien, ce qui est pire encore, qu’il ne veut point correspondre comme il le doit à l’appel de Dieu. »
Ce n’est pas que saint Alphonse lui défende absolument de se vouer à l’état de perfection ; pas le moins du monde. Écoutons ce qu’il ajoute immédiatement : « Se trouvant donc dans des dispositions si défavorables, il fera mieux de remettre à plus tard son entrée au couvent, et d’employer l’entre-temps à se disposer mieux par la ferme résolution de se donner à Dieu sans réserve [14]. »
L’idonéité et l’aptitude
Le saint et prudent docteur recommande que le confesseur examine si les premiers signes de la vocation se trouvent chez les âmes confiées à sa direction.
Confessarius vocationem sui pænitentis bene probet, inquirendo si ad illam habeat pænitens impedimentum aliquod inhabilitatis, infirmæ valetudinis, inopiæ parentum ; et speciatim expendat finem : an sit rectus, nempe magis se conjugendi Deo, aut lapsus emendandi [15].
L’idonéité comporte aussi cet élément positif de « l’aptitude » : il faut considérer les difficultés morales du sujet en général, par exemple s’il est très entêté, et les difficultés qui naissent du choix de l’institut dans lequel il voudrait entrer. (Aujourd’hui peut-être, c’est pendant le postulat qu’il faut voir ces signes).
L’admission par les supérieurs
Saint Alphonse dit : « Quand ces trois conditions existent, un novice ne doit avoir aucun doute sur la vérité de sa vocation [16]. » En cela le maître des moralistes est parfaitement d’accord avec M. Lahitton, il est en parfaite harmonie avec le code qui demande :
1. l’absence d’empêchements,
2. l’intention droite,
3. l’idonéité.
Ni chez saint Alphonse, ni chez Lahitton, ni dans le code, il n’est fait mention « d’attraits sensibles, de propensions, etc. ». Il suffit de regarder de près, pour voir avec quelle sagesse saint Alphonse formule ses décisions.
Le cas où quelqu’un, n’ayant pas les dispositions voulues, aurait cependant été admis par les supérieurs légitimes, entraîne cette réponse : « Quoique vous ne soyez pas entré au couvent par vocation, il est néanmoins certain que Dieu a permis cela pour votre bien ; et si, alors, il ne vous appelait pas, à présent il vous appelle certainement à être tout à lui. » Il s’appuie sur la doctrine de saint François de Sales et sur de nombreux exemples tirés de la vie des saints [17].
Aussitôt libre, ne perdez pas un seul instant, venez. Vous ne seriez pas le premier à être reçu parmi nous comme séculier et sans être revêtu d’aucun ordre ; dès que les conditions convenables sont remplies et que nous constatons la ferme volonté d’être tout à Dieu, c’est assez. (…) Si vous n’avez pas le temps de me répondre, peu importe ; il suffit que vous receviez ma lettre et que vous veniez avec la droiture d’intention dont vous faites preuve dans les vôtres [18].
Annexe
Le rite d’admission d’un novice
Voici le texte du cérémonial de la Congrégation du Très Saint Rédempteur :
• Candidatus [le candidat] :
Divinæ gratiæ luminibus illustratus, omnia, quæ mundus magni facit, et quibus gloriatur, vana nihilque nisi vanitatem esse, cognitum atque perspectum habeo. Adjecit mihi eadem infinita Dei misericordia animum, firmumque mihi inspiravit propositum, renuntiandi omnibus, quæ hujus mundi sunt, ut majori libertate amabilissimo meo Redemptori serviam, ardentius Ipsum diligam et perfectiori, quo fieri potest modo, sanctissimam vitam Suam imitari studeam. Unde intima mihi venit persuasio, me divinitus vocari ad consumendos omnes, qui supersunt, vitæ meæ dies in hac venerabili Congregatione Sanctissimi Redemptoris, ut, divinæ voluntati prompte et fideliter obtemperans, animæ meæ salutem velut in securitatis portu constituam. | Éclairé par les lumières de la divine grâce, j’ai la connaissance et le discernement de savoir que toutes les choses que le monde tient pour grandes, et dans lesquelles il se glorifie, ne sont rien sinon vanité. La même infinie miséricorde de Dieu a guidé mon âme, et m’a inspiré d’un ferme et décidé propos à renoncer à toutes les choses qui sont de ce monde, afin qu’avec une plus grande liberté je puisse servir mon très aimable Sauveur, et l’aimer d’un plus ardent et plus parfait amour, autant que possible, et apprendre à imiter sa très sainte vie. D’où m’est venu la très intime conviction, que la divinité m’appelle à consumer tous les jours de la vie qui me reste, dans cette vénérable Congrégation du Très Saint Rédempteur afin que me soumettant promptement et fidèlement à la volonté divine, j’assure le salut de mon âme dans le port du salut. |
Humillime itaque et instantissime Paternitatem Tuam oro atque obsecro, ut me, licet tanta gratia nullatenus dignum, ob amorem Jesu Christi Salvatoris mei, ut omnium fratrem minimum et indignissimum suscipere dignetur in hanc Congregationem, in qua, divina gratia adjuvante, me ad finem usque perseveraturum esse spero. | Très humblement et instamment je prie et supplie votre paternité qu’elle m’accorde cette grâce à moi, bien que j’en sois tout à fait indigne, pour l’amour de mon Sauveur Jésus‑Christ, et daigne me recevoir dans cette Congrégation comme le dernier et le plus petit de ses membres, parce que, avec l’aide de la grâce de Dieu, j’espère y persévérer jusqu’à la fin. |
• Superior [le supérieur] :
— Cum ergo, Filii mei, adsit tempus, quo habitu nostræ Congregationis induendi estis, denuo a vobis quæro, num firmiter decreveritis et vobis proposueritis totos vos atque sincero corde Deo donare, sanctissimamque Jesu Christi vitam pro viribus imitari ? | — Mes fils, puisque voici venu le temps même où vous devez recevoir l’habit de notre Congrégation, je vous demande à nouveau si vous avez fermement décidé et si vous vous proposez de vous donner tout entiers et d’un cœur sincère à Dieu, et d’imiter, autant que vous le pouvez, la vie très sainte de Jésus-Christ ? |
• Candidatus (nomine ceterorum, si plures sunt) [le candidat – au nom des autres s’ils sont plusieurs] :
— Utique, Pater. | — Oui, mon Père. |
• Superior [le supérieur] :
— Accedentes autem, Filii mei, ad servitutem Dei, præparate animas vestras ad tentationem. | — En vous approchant du service de Dieu, mes fils, pr éparez vos âmes à la tentation. (Eccli 2, 1.) |
• Candidatus [le candidat] :
