La science et la religion
Le thème des rapports entre la science et la religion semble porteur. Il alimente régulièrement de nouveaux livres ou de nouvelles études qui se vendent bien.
Choisissons deux exemples récents, tirés d’une revue de vulgarisation scientifique fort répandue en France : La Recherche. Au début de l’année 2004 ce mensuel fit paraître un numéro hors série intitulé Dieu, la science et la religion (La Recherche HS 14) ; puis en avril 2006 il consacra un assez gros dossier au thème : « Dieu contre Darwin – La théorie de l’évolution est-elle menacée ? » (La Recherche nº 396).
Dieu, la science et la religion
La Recherche HS 14 contient notamment huit articles sur les « figures de Dieu ».
Voici quelques titres, avec une brève description du contenu :
— « Et si les mathématiques tombaient du ciel ? A l’ère de l’ordinateur, l’arithmétique peut se confronter aux limites du monde réel. » Cet article cherche à montrer qu’il n’y a pas un donné mathématique imposé à l’homme (opinion qualifiée de platonisme), mais que c’est l’homme – voire même, maintenant, l’ordinateur – qui fabrique le monde mathématique. Le problème de l’abstraction de la quantité à partir du réel n’est même pas posé.
— « Les apôtres du nanomonde. Des laboratoires aux rapports gouvernementaux, la nanothéologie gagne du terrain. » Cet article est une belle illustration de l’orgueil humain qui pense arriver, par l’exploration du monde microscopique, à transformer le monde et les humains en corrigeant les erreurs et les défaillances de la nature, voire en la surpassant : il rêve ainsi d’abolir la frontière entre l’inerte et le vivant, entre l’homme et la machine, bref de dominer toujours plus le monde en se prenant pour le grand architecte de l’univers.
— « Les biologistes ont-ils besoin d’un Dieu ? » est une tentative pour se passer de la cause finale. La complexité du vivant, cet ordre merveilleux qui est visiblement voulu pour une fin, impose nécessairement à l’homme la question du Dieu créateur. Mais les auteurs de l’article invoquent la nouvelle théorie baptisée « émergence » (chaque élément travaille pour son compte et il en sort un ensemble cohérent, comme dans le cas de la construction d’une ruche) : si celle-ci gagnait du terrain, « on pourrait enfin se débarrasser de la figure de Dieu ». Un biologiste, Richard Dawkin, « mène croisade pour que Dieu, qui est censé avoir été éliminé par la sélection naturelle, soit reconnu comme une superstition néfaste ».
— « Les détours de Darwin : agnostique mais “pas toujours”, que signifie cette restriction ? » L’auteur de l’article montre que l’agnosticisme de Darwin a progressé en même temps que sa théorie sur l’évolution, sans qu’on puisse bien discerner lequel a influencé sur l’autre. Mais ce qu’il ne nous dit pas, c’est que Darwin, qui avait pensé dans sa jeunesse devenir prêtre anglican, n’a jamais étudié la saine philosophie.
— « Einstein ne jouait pas avec Dieu » nous parle des croyances spinoziennes du savant qui s’est approprié la théorie de la relativité [1]. « Je crois au Dieu de Spinoza [2], disait-il, qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un Dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains. » Et si on lui faisait remarquer la difficulté de professer à la fois le judaïsme et le spinozisme, il répondait : « Le judaïsme n’est pas une croyance. Le Dieu juif n’est qu’une négation de la superstition. Il est ce que l’imagination supplée quand la superstition est supprimée. […] Le judaïsme n’est pas une religion transcendante ; il n’a affaire qu’à la vie que nous vivons, la vie tangible, en quelque sorte, et à rien d’autre. Il me paraît donc discutable de l’appeler une “religion”, au sens courant du terme, surtout qu’il ne s ‘agit pas pour le juif de “croire” mais de reconnaître que la vie est sacrée et dépasse l’individu. » « Le gouffre qui sépare Spinoza de la théologie juive, écrit-il à Willy Aron le 14 janvier 1943, est infranchissable ; et pourtant, il ne me semble pas moins juste de dire que la conception du monde de Spinoza est, de fond en comble, pénétrée des manières de penser et de sentir qui sont si caractéristiques de l’intelligence juive vivante. Je sens que je ne pourrais pas être si près de Spinoza si je n’étais moi-même juif et si je n’avais pas grandi dans un milieu juif. » Intéressants aveux.
Une ignorance coupable
Arrêtons-là notre analyse : ces exemples suffisent à montrer que ces études, à côté de quelques informations utiles, pèchent par une grande ignorance de la vraie philosophie, pour ne pas parler de la théologie. Les rapports entre la nature et Dieu, entre la science et la religion, ne peuvent être bien posés et compris (pour autant que cela soit possible) que dans le cadre de la philosophie pérenne et de la théologie thomiste.
Circonstance aggravante : cette ignorance est coupable. En effet, les auteurs de la revue ont pris la peine d’interroger un dominicain, le père Jean-Michel Maldamé (membre de l’Académie pontificale des sciences et enseignant à l’Institut catholique de Toulouse), lequel ne peut ignorer saint Thomas d’Aquin. Or, voici ce qu’il dit :
II existe à mon avis trois types de relations entre discours scientifique et théologique : l’indifférence ou la séparation, la hiérarchisation et le dialogue. La première est, à mon avis, invivable, car elle entraîne une fâcheuse division de l’esprit alors que celui-ci aspire à la cohérence. La deuxième mène à une impasse : que l’on pense que la parole de Dieu est supérieure, comme l’a longtemps affirmé l’Église, ou, à l’inverse, que la religion est comme infantile, comme le font les rationalistes, dans les deux cas, on nie le sérieux de l’autre. Je penche donc pour un dialogue […].
Le père dominicain a perdu une belle occasion de prêcher la vérité sur les rapports entre la foi et la raison, entre la religion et la science (voir les articles sur « Raison et foi » parus dans Le Sel de la terre 3, 4 et 6) et de rappeler que la foi est bel et bien supérieure à la raison : en effet, elle est en elle-même plus certaine, puisqu’elle s’appuie sur l’autorité de Dieu qui ne peut ni se tromper ni nous tromper ; de plus elle nous conduit à notre fin éternelle et surnaturelle, ce que ne peut faire la raison seule.
Force est de constater que ce père dominicain est dans le courant actuel de l’Église post-conciliaire, laquelle découronne Notre-Seigneur Jésus-Christ en lui enlevant notamment son autorité sur les sciences (voir l’éditorial du Sel de la terre 56).
Dieu contre Darwin
La Recherche nº 396 consacre un dossier de plus de vingt pages à dénoncer le « dessein intelligent » : il s’agit de la nouvelle argumentation des créationnistes américains qui cherchent à combattre l’évolutionnisme darwiniste : seule, disent-ils, une intelligence supérieure peut expliquer l’exceptionnelle complexité du vivant.
Sans doute les créationnistes américains, pour la plupart protestants, manquent-ils généralement d’une philosophie correcte (pour ne pas parler de la théologie, qui requiert la vraie foi). Toutefois, il faut reconnaître qu’ils n’ont pas tort de poser la question de la cause finale dans les sciences de la nature.
Cela ne peut plaire à « la science » moderne – entendez : aux groupes de pression qui manipulent l’opinion, y compris l’opinion scientifique.
A l’automne 2005, le juge John E. Jones a condamné le conseil scolaire de la ville de Dover, en Pennsylvanie, pour avoir adopté une résolution visant à promouvoir le « dessein intelligent » dans les cours de biologie, comme une théorie de remplacement au darwinisme. Voici la conclusion du jugement :
Notre conclusion aujourd’hui est qu’il est anticonstitutionnel d’enseigner le dessein intelligent en tant qu’autre voie que celle de l’évolution dans les écoles publiques. Puisque la théorie du dessein intelligent n’est appuyée par aucune publication ni aucune donnée validée par les pairs, la science la rejette, au profit de preuves empiriques. […] Nous considérons que le dessein intelligent a échoué à trois niveaux : Le dessein intelligent viole les règles de base de la science, centenaires, en invoquant une cause surnaturelle ; l’argument de complexité irréductible, au cœur du dessein intelligent, repose sur les mêmes arguments que la « science créationniste » des années 1980 ; les attaques du dessein intelligent vis-à-vis de l’évolution ont été réfutées par la communauté scientifique.
Le dossier de La Recherche cherche à étayer cette argumentation. Pietro Corsi (professeur à l’université Paris-1, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales) déclare notamment dans un article intitulé : « Une théologie, pas une science » :
Les raisonnements qui aboutissent à l’idée d’un dessein intelligent ne font pas partie du domaine scientifique. On peut admettre qu’il s’agisse d’argumentaires pertinents, mais uniquement dans les champs philosophique et théologique.
L’argumentation, implicite ou explicite, est la suivante : seules les sciences expérimentales sont de vraies sciences ; la philosophie et la théologie ne sont pas expérimentales ; donc elles ne peuvent avoir le statut de science ; et de ce fait, elles doivent laisser parler les sciences, et n’ont pas voix au chapitre.
En réalité la philosophie et la théologie, quand il s’agit de la vraie philosophie et de la vraie théologie, sont de vraies sciences : elles sont des connaissances certaines par les causes.
Sans doute elles ne procèdent pas au moyen d’expériences (au sens scientifique actuel), mais elles partent bien de la réalité sensible (et aussi du donné de la foi dans le cas de la théologie) et procèdent de manière rigoureuse par induction et déduction de sorte que leurs conclusions sont parfaitement certaines et nous permettent d’atteindre la vérité (adæquatio rei et intellectus, l’adéquation de l’intelligence à la réalité).
Par la philosophie, je peux savoir avec certitude que les réalités de la nature ont quatre sorte de causes, et notamment une cause finale. Je peux aussi démontrer que l’orientation de ces réalités vers une cause finale requiert l’intervention d’un être intelligent lui-même sans cause (c’est la cinquième voie de la démonstration de l’existence de Dieu par saint Thomas d’Aquin).
Il est donc tout à fait légitime de demander que cette vérité scientifique (au sens où la philosophie est une science) soit enseignée dans les écoles, et que les professeurs de sciences expérimentales en tiennent compte dans leur enseignement, sans prétendre « prouver » qu’on peut se passer de cette cause finale.
L’évolution régressive : ni hasard, ni nécessité
Force est donc de constater que les scientifiques du début de ce troisième millénaire (du moins ceux qui parlent dans les média) sont pleins de leurs sciences, mais vides de vraie philosophie, pour ne pas parler de théologie. Leur intelligence semble incapable de s’élever au troisième degré d’abstraction [3].
Teilhard de Chardin – généralement fort apprécié dans ces milieux – affirmait que l’homme continuerait son évolution progressive. Mais c’est plutôt le contraire qui arrive : notre humanité régresse en-deçà de « l’homo sapiens sapiens » qui avait une religion (puisqu’il faisait des sépultures), voire en-deçà de « l’homo erectus » qui avait au moins le mérite de se tenir debout, pour revenir au niveau de « l’homo habilis », lequel se contentait de fabriquer et d’utiliser des outils. Sans doute nos outils sont un peu plus perfectionnés, mais est-ce un réel progrès ? Au moins, à l’époque, on ne pouvait se battre qu’avec des haches et des flèches, tandis que « l’homo economicus » du XXIe siècle est autrement redoutable.
Toutefois, il faut affirmer que cette régression n’est le fruit ni du hasard, ni de la nécessité :
Ni du hasard, car elle est bel et bien voulue par une « intelligence » qui a un « dessein » : abêtir l’humanité pour la dégrader, et la damner plus facilement.
Ni de la nécessité, car on peut y échapper. Il suffit pour cela de prendre la peine d’étudier la bonne philosophie et la saine doctrine. Le Sel de la terre et les éditions du Sel – Dieu merci, ils ne sont pas les seuls [4] – cherchent à vous y aider. Pouvons-nous vous demander, en échange, de bien vouloir les encourager en les faisant connaître autour de vous, et de les soutenir spirituellement de vos prières et sacrifices ?
*
[1] — La théorie de la relativité a été découverte par Henri Poincaré : voir Le Sel de la terre 22, p. 234. Cela, La Recherche se garde bien de nous le dire. Il y a des dogmes qu’on ne remet pas en cause, quand on est « scientifiquement correct ».
[2] — Baruch Spinoza (1632-1877), philosophe hollandais d’origine israélite, influencé par Giordano Bruno, professa le monisme : il y a une seule substance qui est aussi bien « Dieu » que la nature.
[3] — Le premier degré d’abstraction est celui des sciences physiques, le deuxième celui des mathématiques, le troisième celui des sciences philosophique et théologique.
[4] — Outre la formation philosophique assurée dans les écoles de la Tradition, notamment celle de la FSSPX et des dominicaines enseignantes, il y a divers sessions d’études : signalons notamment la Session d’initiation à la théologie de saint Thomas d’Aquin qui aura lieu au Rafflay (près de Nantes) du 26 au 28 août 2006, inscription auprès de M. l’abbé Philippe Toulza, Prieuré Notre-Dame de Fatima, 3 rue Charles Barbelet, 51360 Prunay, tel : 03 26 61 70 71.

