top of page
La culture chrétienne
Il est sûr que depuis une quinzaine d'années un mouvement qui croît toujours s'est développé en France et au dehors pour rendre aux chrétiens le sens du sacré dans le temporel lui-même. On poursuit vaillamment l'étude de la royauté du Christ sur les diverses institutions, son fondement et ses conséquences. Cet effort proprement intellectuel est indispensable et il aidera, si Dieu veut, à redresser les esprits, à déraciner les préjugés et les faux dogmes d'un laïcisme diffus ou doctrinaire. Pourtant les imaginations et les sensibilités ont besoin de purification autant que les intellects. Et si la sensibilité – j'entends d'abord la sensibilité spirituelle – n'est pas convertie et purifiée, pour justes que soient les idées elles ne parviendront pas à déterminer un style de vie ; car un style de vie est affaire de sensibilité spirituelle autant que d'idée pure. C'est pourquoi le service que peut nous rendre Péguy est inappréciable pour nous acheminer à sentir chrétiennement au sujet de l'ordre temporel, pour nous permettre de retrouver ainsi des coutumes et des mœurs de chrétienté.
« L'Ève de Péguy », Itinéraires 51, mars 1961.
La vraie théologie
IL est facile de dire qu’une synthèse théologique offre peu de résistance lorsque des lames de fond déferlent sur une liberté désemparée – comme par exemple les appels immenses d’un messianisme terrestre tel que le marxisme ou la rage du nihilisme et du désespoir. On nous objecte : dans ces heures suprêmes où l’être humain décide de sa vie pour le salut et la damnation, mais aussi dans les heures moins graves, de quoi servirait la doctrine sans la prière ? Il est vrai ; c’est beaucoup plus que l’intellect qui est en cause, c’est la source même de la liberté. Seulement il n’y a pas de coupure absolue entre la prière et la réflexion, entre la liberté et le raisonnement. Ce qui importe d’abord, c’est de tomber à genoux sans condition et d’embrasser le crucifix. Mais qui oserait dire que la réflexion sur le mystère divin, la considération habituelle, aimante et avide, de la révélation de Dieu ne vient pas aider et soutenir cette prière jaillie du fond de l’âme ? L’agenouillement est chose d’âme plus que d’esprit, mais de même que l’âme aura su plier l’esprit (ce qui est le départ de la considération théologique), de même un jour arrive où c’est l’esprit qui aide l’âme à se plier.
Entendons-nous : la vraie théologie est autre chose qu’un exercice cérébral du baptisé sur un sujet divin ; elle est une contemplation : c’est dire qu’une passion d’amour est à l’origine et que l’amour va croissant, à mesure que l’intelligence découvre et s’émerveille. Une théologie ainsi comprise, c’est-à-dire argumentative dans son essence, aimante dans son principe et son terme, n’est aucunement étrangère à la prière et aux décisions suprêmes de la liberté ; elle y est d’un grand secours. En vérité, la question : « Que pourrait la doctrine sans la prière ? » suppose une coupure entre l’une et l’autre. La seule question bien posée est celle-ci : « Comment la prière pourrait-elle ne pas faire désirer la doctrine, et comment l’application de l’esprit au mystère de Dieu ne profiterait-elle pas à la prière et aux choix décisifs, qui se forment dans notre cœur au niveau de la prière ? » Lorsque nous prétendons que la théologie est d’un grand secours pour la prière du chrétien, pour l’orientation de ses choix décisifs et pour le préparer au combat au milieu d’un monde pervers, dont il faut se garder et qu’il faut aider à se convertir, c’est d’une théologie ainsi comprise que nous voulons parler.
La supplication de Priam (Iliade, XXIV)
Priam se prépare à partir pour demander
le corps de son fils (vers 190 à 320)
CE chant représente un tel sommet d’art et d’humanité, d’art vraiment humain, qu’on n’a qu’une envie : se taire, relire ; confronter dans sa mémoire et son cœur ce que l’on a vu ou ce que l’on a pu lire de semblable ; se taire et relire encore ; et de temps à autre la parole du vieux Zacharie se reprend à chanter en nous : Illuminare his qui in tenebris et in umbra mortis sedent [1].
Pour des hommes si vrais, quelle vanité, quelle fausseté chez leurs dieux ! pour des hommes si religieux, quelle noire incertitude sur la vie et la mort !
*
Mais, avant d’aborder ce thème, il est indispensable de se rendre compte que, pour eux, la vie était la vie, la mort était la mort. Avec eux, on se trouve en présence d’une humanité authentique et non pas, comme la nôtre l’est trop souvent, cérébralisée et falsifiée. L’Iliade nous montre un type d’homme qui a tout son réalisme humain ; ils sont affrontés, hélas ! à une divinité qui ne dit pas son nom. En tout cas, eux, les humains, ils sont vrais.
Or ce réalisme de l’humain, j’ai quelque appréhension qu’il passe inaperçu. La civilisation en effet nous a tellement habitués au factice ! Offrir des présents, adresser à un plus fort que soi une supplication digne et simple, enterrer un mort, est-ce qu’il est si fréquent de savoir encore ce que cela veut dire ? Ceux qui font des enterrements à l’Église, – à l’Église du Dieu vivant et véritable, – ceux qui s’adressent des demandes en se réclamant du même Dieu, du seul Dieu ; est-ce qu’il est fréquent qu’ils sachent encore ce que c’est que l’enterrement ou la supplication ? Leurs gestes apparaissent souvent falots et mesquins à côté des gestes des héros homériques. Matériellement ce sont les mêmes gestes ; seulement dans Homère ils sont pleins, ils ont tout leur poids ; chez eux, ils sont devenus une formalité. Dans Homère ce sont des rites simples et sacrés ; chez eux c’est du conventionnel, compliqué et vide. – Pourtant on trouve encore de petites communautés à la fois chrétiennes et homériques (et parfois plus proches de l’Iliade que de l’Évangile), où les traditions, les gestes et les paroles ont gardé leur densité et leur dignité.
Mais revenons à Homère. Voyez comme les présents sont des présents. Ils sont prélevés sur ce qui sert réellement à la vie ; ils ont leur consistance et leur histoire ; ce n’est pas de l’anonyme argent. « Il lève le beau couvercle de ses coffres. Il en retire douze robes splendides, douze manteaux simples (…) il emporte quatre bassins et une coupe splendide qui lui a été donnée par les Thraces lorsqu’il était allé chez eux en mission. De toute son âme il veut racheter son fils [2]. » (230-240)
Voyez comme la peur est une peur : « Est-il possible que tu veuilles aller tout seul aux nefs des Achéens pour affronter un homme qui t’a tué tant de si vaillants fils ? (…) S’il se saisit de toi, s’il t’a sous les yeux, le cruel, le félon ! il n’aura pour toi ni pitié ni respect. Non, pleurons plutôt loin de tous, assis dans notre palais. » (200-210)
Voyez comme la prière est une prière. « Demande à Zeus de revenir de l’ennemi chez toi. Il est bon de tendre les mains vers Zeus et de voir s’il veut bien nous prendre en pitié. (…) Zeus, accorde-moi, chez Achille où je vais, de trouver tendresse et pitié. » (290-310)
En tout cela, rien que de juste, de vrai, de posé, d’honnête.
En passant, remarquez cet art admirable qui rapproche avec tant de dignité et de simplicité le monde céleste et les réalités familières, et qui, par là même, solennise la vie de tous les jours. « Zeus lance son aigle noir. Aussi large est la porte munie de bons verrous qui s’ouvre sur la haute chambre d’un homme opulent, aussi large est son envergure. » (317-320)
Priam et Achille (vers 450-600)
Cette supplication est belle à pleurer. Hélas ! les dieux ne sont pas à la mesure des hommes ; alors qu’un père est capable de traiter ainsi son fils mort, eux, les dieux immortels, ils n’en feront ni plus ni moins, on le sait ; ils poursuivront leurs querelles et leurs amours ; la pitié, la piété, la sainteté du cœur humain n’ont pas de garantie certaine du côté des dieux. La garantie véritable ne viendra que lorsque le Seigneur Jésus aura déclaré à la sœur qui pleure son frère : « Celui qui croit en moi ne mourra pas ; celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra. »
La supplication de Priam est donc dans une situation païenne ; mais que cela ne nous empêche pas de sentir à quel point cette supplication est vraie. Comme tout à l’heure dans le dialogue avec Hécube, ici encore, on n’insistera jamais assez sur le réalisme des êtres, la vérité de leurs sentiments et de leurs démarches : « Saisis les genoux du fils de Pélée et supplie-le au nom de son père, de sa mère aux beaux cheveux, de son fils, si tu veux émouvoir son cœur. » (v. 455)
Et c’est ainsi que fait Priam. « Il s’arrête près d’Achille, lui embrasse les genoux, lui baise les mains – ces mains terribles, meurtrières, qui lui ont tué tant de fils (…). » Et il supplie Achille en disant : « Ton père, lui du moins, a la joie qu’on lui parle de toi comme d’un vivant. Mais mon malheur à moi est complet. (…) Respecte les dieux et songe à ton père, prends pitié de moi. J’ai osé, moi, ce que jamais encore n’a osé mortel ici-bas : j’ai porté à mes lèvres les mains de l’homme qui m’a tué mes enfants. » A cause de ce qu’il y a de plus sacré, à cause des dieux et de ton père, ne va pas au bout de ta puissance, sois miséricordieux. – Quel sens profond des réalités qui dominent le destin de tout homme ! Comme cette prière honore le vainqueur vers lequel elle monte ! Quelle espérance tremblante mais forte que le vainqueur voudra bien se souvenir que ce n’est pas lui qui fait la loi ou du moins, s’il l’a fait, cela ne peut être sans tenir compte de ce qui nous commande tous : les dieux immortels, le foyer domestique ! « Vénère les dieux, Achille, et prends pitié de moi, te souvenant de ton père. » (v. 503) Bien sûr le vieillard apporte une immense rançon ; car on n’est pas de purs esprits et les choses matérielles sont nécessaires. Mais enfin, ce que Priam s’attend à trouver dans Achille, c’est un fils qui se souvient de son père, un mortel qui se souvient des dieux, et non pas une sorte de maquignon qui considérait avant tout « les douze manteaux simples, les douze robes splendides et les douze tuniques ». D’ailleurs, lorsque, du chariot aux bonnes roues, Achille enlèvera les trésors magnifiques apportés pour le rachat de la tête d’Hector, il laissera deux pièces de lin et une tunique bien tissée pour faire envelopper le mort (v. 580). Achille peut être cruel, il n’a rien de mercenaire. Il faut sans doute une rançon ; mais du côté du vainqueur comme du côté du vaincu, on regarde plus haut que la rançon. On sait spontanément que l’honneur et l’humanité doivent présider aux rapports entre les mortels que nous sommes, puisque nous sommes marqués d’une dignité commune et sujets à une commune détresse.
« Achille en effet prend la main du vieillard et doucement l’écarte ; et tous deux se souviennent. » (507-510) Priam pleure sur son fils, et Achille sur son père, et par moment sur Patrocle, et sur le vieillard suppliant à genoux devant lui : « Il le met debout, il s’apitoie sur ce front, sur cette barbe blanche (516), il essaie de le faire asseoir. » (522)
Alors Achille laisse monter de son cœur la mélopée bien connue au destin aveugle, la cantilène désespérante de la résignation païenne, si triste, si désenchantée, si lamentable :
« Laissons dormir la douleur dans nos âmes (…) on ne gagne rien aux plaintes puisque tel est le sort que les dieux ont filé aux mortels infortunés, vivre dans le chagrin, tandis qu’ils demeurent, eux, exempts de tout souci. Deux jarres sont plantées dans le sol de Zeus ; à mon père aussi les dieux ont infligé le malheur (…). Il n’a engendré qu’un fils qui mourra avant l’heure ; je ne suis pas là pour soigner sa vieillesse (…) je demeure en Troade à te désoler, toi et tes enfants (…) endure ton sort (…) tu ne gagneras rien à pleurer sur ton fils ; tu risques, au lieu de le ressusciter, de t’attirer quelque nouveau malheur. » (520-556) – (Ensuite Achille fait laver le cadavre d’Hector, il le fait oindre et envelopper, et il le rend au père suppliant).
*
« Tel est le sort que les dieux ont filé aux pauvres mortels, disait Achille : vivre dans le chagrin, tandis qu’ils demeurent, eux, exempts de tout souci. » Depuis Jésus-Christ cependant, nous avons la certitude que Dieu n’est pas indifférent ; la douleur et l’angoisse ont été assumées par le Fils de l’homme. En lui, elle cesse d’être vraie, l’affirmation terrible sur l’impassibilité des dieux :« Ils demeurent, eux, exempts de tout souci. » (526)
Ce n’est pas à dire que le Seigneur fasse revivre pour maintenant les êtres disparus sur lesquels nous nous lamentons. Seulement, il nous donne l’espérance de leur résurrection. Et cette espérance n’est point trompeuse parce qu’il est à jamais le Seigneur de la gloire et qu’il aime ceux qui meurent en lui.
Quand on lit à la fois Homère et l’Évangile, l’essentiel est de lire comme un vivant, comme un chrétien, de ne pas oublier la révélation divine au moment où l’on fréquente cette humanité qui gisait dans les ténèbres du paganisme, de se souvenir que l’on est à la fois l’un de ces mortels infortunés, comme parle le fils de Pélée, et l’un de ces heureux disciples qui croient et qui espèrent et qui savent, comme l’affirme saint Paul, que leur espérance ne sera point confondue [3].
Ronsard et ses discours aux réformés
CES discours et surtout la response à je ne sçais quel prédicans nous révèlent un Ronsard trop souvent ignoré par les manuels, un écrivain plus dru et plus puissant que celui dont on nous parle d’habitude ; un véritable fleuve d’éloquence ; un étonnant créateur de mots ; un poète encore gêné par la mythologie, mais tellement enraciné dans le terroir de la France, tellement habitué à la vision directe des beautés et des curiosités de la nature champêtre. Dans ses discours, particulièrement dans « la response », vous êtes saisi par un réalisme de l’image qui fait penser à Villon, quoique Villon travaille dans un tout autre registre ; vous êtes charmé par un naturel dans l’expression de la sensation immédiate que, pour un long temps, vous ne rencontrerez guère plus dans nos lettres, si ce n’est un petit peu chez La Fontaine. Vous le trouverez de nouveau, mais admirablement intériorisé, dans Charles Péguy. Dans ce dernier en effet, les exemples abondent d’une intériorisation de la sensation immédiate. Je cite au hasard ce quatrain :
Quand tout s’éclairera des flammes de mémoire,
Quand tout homme sera comme un grand spectateur,
Quand la création devant le Créateur
Sera comme un linceul au rayon de l’armoire.
*
Mais surtout, ce que vous trouvez dans les discours de Ronsard, c’est un homme, un gentilhomme de la commune gentilhommerie française de la fin du Moyen Age, un gentilhomme qui ne vous fait point penser le moins du monde aux temps modernes. Ce qu’il a de plus gênant, c’est qu’il est trop installé ; non certes dans sa richesse, car il n’est pas riche ; et s’il vient à se plaindre un tant soi peu que les rois ne l’aient pas assez payé de ses magnifiques travaux, il ne s’attarde guère à ces regrets. Il n’est pas davantage installé dans sa vertu ; mais, visiblement, il est installé dans sa religion et dans un certain état de choses temporel et spirituel, qui est sain d’ailleurs et substantiellement bon, mais qui demanderait à être rénové. Cela il ne le soupçonne pas. Il ne soupçonne pas que la foi devrait manifester la virulence qui lui est essentielle et que le roi très chrétien devrait vivre conformément au titre sublime dont il se prévaut.
Je dis que Ronsard est installé dans sa religion : en réalité ce n’est pas tout à fait cela ; le vrai, c’est qu’il a une religion installée ; une religion bien assise et tranquille. Il croit ; et l’énoncé en vers de sa foi est d’une belle plénitude :
Or ce Fils bien-aimé qu’on nomme Jésus-Christ
(Au ventre virginal conceu du Sainct-Esprit)
Vestit sa déité d’une nature humaine
Et, sans péché, porta de noz péchez la peine (…)
Il fut mis au tombeau, puis il ressuscita,
Puis, porté dans le ciel, à la dextre monta
De son Père là-haut, et n’en doit point descendre
Visible, que ce monde il ne consumme en cendre.
Quand vainqueur de la mort dans le ciel se haussa,
Pour gouverner les siens une Église laissa,
A qui donna pouvoir de lier et dissoudre,
D’accuser, de juger, de damner et d’absoudre,
Promettant que tousjours avecq’ elle seroit,
Et comme son espoux ne la délaisseroit (…)
Ceste Église nous est par la Tradition
De Père en Fils laissée en toute nation
Pour bonne et légitime (…)
Elle, pleine de grâce et de l’Esprit de Dieu,
Choisit quatre témoins, sainct Jean, Luc, Marc, Matthieu
Secrétaires de Christ (…).
Maintenant, que cette foi doive le bouger, que cette foi doive le pousser vers une mystique, et vers la sanctification de sa vie profane, et que cette même foi doive pousser l’Église vers l’évangélisation des infidèles du dehors et du dedans : voilà qui lui est totalement étranger. Une religion en partie extérieure au temporel – je dis en partie, car tout de même cette religion exige certaines mœurs temporelles – une religion amputée de sa dimension mystique et missionnaire, telle est la religion de Ronsard ; elle est insuffisante.
Sanctification du temporel, communion intérieure à Jésus-Christ, apostolat dans son propre milieu et dans les pays infidèles : ce sont là des thèmes devenus courants chez les chrétiens du XXe siècle. En fait, ils sont peut-être plus rebattus qu’ils ne sont vécus dans la pratique. Il reste que d’en parler aide certains à les vivre. Il reste qu’il y a une commune prise de conscience d’un christianisme intégral qui est le fait du peuple chrétien du XXe siècle, du moins de ce qui reste de peuple chrétien, et qui n’était peut-être pas le fait du peuple chrétien du XVIe siècle.
*
L’imagination de Ronsard a été touchée par le paganisme de la Renaissance, c’est visible. Mais ce que je vois encore plus, c’est l’absence de vitalité chrétienne de son imagination. Dans la même page, il est capable de parler avec une foi sincère, et même une grande foi, du Seigneur Jésus et de la Vierge Marie, et d’adresser des invocations aux filles de Jupiter qui s’en vont neuf en troupe. Cette cohabitation est étrange. Et surtout elle n’est pas durable. – Il faudra finir par faire un choix : ou le vrai Dieu ou le paganisme. Or, après Jésus-Christ, le paganisme est intenable et il ne saurait être ressenti sincèrement. La révélation définitive de Jésus, sa lumière totale, ne laisse plus de possibilité aux ténèbres et au demi-jour du culte païen. Ou bien l’on accepte cette lumière ; ou bien l’on ne peut même plus trouver de recours dans le paganisme ; on tombe dans le refus de Dieu, on écarte Dieu de la vie et de ses diverses occupations, y compris de l’occupation littéraire. C’est la laïcisation. L’art de l’époque classique en est profondément affecté. A considérer les choses dans leur orientation d’ensemble, il ne faut point dire que cet art est païen ; il est plutôt laïque, mais avec des apparences païennes.
Inconstestablement, Ronsard avait senti la foi dans ses facultés poétiques ; mais pas suffisamment pour purifier ces facultés, et surtout pas suffisamment pour être capable de mettre sur pied de grandes œuvres chrétiennes et d’arrêter ainsi le flot montant de la laïcisation. D’ailleurs, ce flot était trop universel pour que la littérature seule ait suffi à faire barrage. Mais enfin elle y aurait aidé.
*
Il vivait au temps de saint Jean de la Croix et de saint François-Xavier. La religion, qui trouvait ses dimensions normales chez les ermites du carmel et chez les missionnaires des Indes, il est douloureux de voir comme elle restait grosse et inactive chez le bon peuple chrétien, chez la masse des laïcs ; vigoureuse et drue certainement, mais grosse ; ne bougeant pas ; trop tranquille ; déjà une religion d’Ancien Régime ; et non plus la religion de Jeanne d’Arc ; la religion de cette fille de France qui communiait tous les jours et qui voulait que le pays fût gouverné au nom du Roy du ciel. Mais Ronsard était bien loin de communier tous les jours ; et l’idée d’une politique chrétienne lui était assez étrangère.
La plupart des vers de Péguy sont mystiques ; les faits et dires de Jeanne sont mystiques. Dans tout Ronsard vous trouverez à peine quelques vers mystiques [4]. Quand saint Paul énonce la foi, il l’énonce dans son objectivité certes, mais avec un infléchissement extraordinaire vers la vie intérieure et vers le retour de Jésus-Christ ; il en est de même des Évangiles évidemment, encore que ce ne soit pas systématisé comme dans saint Paul. Eh bien ! cet infléchissement intérieur et eschatologique de notre foi, vous ne le trouverez pas dans l’énoncé, par ailleurs admirable, que Ronsard nous présente de sa foi.
Il n’a pas vu, mais pas du tout, qu’on ne pouvait répondre suffisamment aux réformés sinon par la sainteté. L’Église répondait aux réformés par les mises en formule éclatantes du concile de Trente. Mais que peuvent des mises en formule pour arrêter des illuminés de la puissance d’un Luther ? Il n’est de réponse totale que le jour où ces formules sont totalement vécues par des hommes ; de sorte que l’Église répondait à Luther par saint Jean de la Croix et par les missionnaires autant que par les décisions conciliaires. Or cela, Ronsard ne s’en est même pas douté. Les atrocités, les monstruosités des huguenots lui ont caché le ferment mystique qui était au principe, mystique corrompue, mais mystique quand même. Pour le percevoir, il eût été d’abord nécessaire de percevoir que la religion de Jésus est essentiellement mystique.
*
Par ailleurs, Ronsard est dépourvu de méchanceté. Son discours au prédicant est quelquefois ironique, mais d’une ironie sans méchanceté. Il l’injurie ; il le met plus bas que terre : c’est le cas de le dire ; mais il ne lui porte pas de coup perfide. Perfide, ce mot qu’on dirait inventé par Racine, ce mot ne se trouve pas dans Ronsard ; ni le mot, ni le sentiment.
Je pense à voir son front qu’il n’a point de cervelle.
Je m’en vais lui sonder le nez d’une esprouvelle :
Certes il n’en a point ; le fer est bien avant,
Et en lieu de cerveau son chef est plein de vent.
Ronsard est plein de sa supériorité poétique. Et pourtant il n’en est pas alourdi comme le père Hugo ; il est gentilhomme d’abord. Lorsque, dans Les Contemplations par exemple, Hugo vous raconte en alexandrins extraordinaires qu’il va dans les forêts avec un livre sous le bras, il vous expose cet événement minuscule avec une pompe si solennelle que vous avez envie d’éclater de rire. Lorsque Ronsard vous dit qu’il sort avec un livre sous le bras, vous n’avez pas envie de rire ; vous trouvez cela naturel. Il a beau vous accabler de ses citations mythologiques, il ne vous donne pas le change et il ne se le donne pas à lui-même : il ne se prend pas pour un spécialiste ; il a beau faire, il n’a pas reçu le coup de trique de la déformation professionnelle. Il est trop près de la terre, et de la marastre nature, et des misères de ce temps ; il n’est pas « gens de lettre » ; il est gentilhomme ; pour le reste, accommodant et bucolique et paroissien exact dans ses dévotions.
M’esveillant au matin, devant que faire rien,
J’invoque l’Éternel, le père de tout bien,
Le priant humblement de me donner sa grâce,
Et que le jour naissant sans l’offenser se passe (…)
Quatre ou cinq heures seul je m’arreste enfermé :
Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé,
J’abandonne le livre et m’en vay à l’église :
Au retour pour plaisir, une heure je devise (…)
(Et) si l’apresdinée est plaisante et sereine
Je m’en vais promener (…)
J’aime fort les jardins qui sentent le sauvage
J’aime le flot de l’eau qui gazouille au rivage (…)
Mais quand le ciel est triste et tout noir d’espesseur
Et qu’il ne fait aux champs ny plaisant ny bien seur,
Je cherche compagnie, ou je joue à la prime (…)
Puis quand la nuict brunette a rangé les estoiles,
Encourtinant le ciel et la terre de voiles
Sans soucy je me couche (…)
Je fais mon oraison (…)
Voilà comme je vy : si ta vie est meilleure,
Je n’en suis envieux, et soit à la bonne heure (…)
Mais quand je suis aux lieux où il faut faire voir
Ce que peut un tressainct et tresjuste devoir,
Lors je suis de l’Église une colonne ferme,
D’un surpelis ondé les espaules je m’arme (…)
J’ay mon bréviaire au poing, je chante quelquefois. (…)
Ève de Péguy
EN général le lecteur d’Ève, même s’il est prévenu contre Péguy, n’échappe pas au saisissement devant les premiers quatrains ; ils sont en effet d’une franchise d’allure admirable et leur puissance d’évocation est extrêmement vaste :
O mère ensevelie hors du premier jardin,
Vous n’avez plus connu ce climat de la grâce,
Et la vasque et la source et la haute terrasse,
Et le premier soleil sur le premier matin.
Mais il arrive qu’on s’arrête bientôt, découragé par la succession implacable des strophes qui s’alignent par centaines et par milliers. Pourtant quelques lecteurs sont tellement captivés qu’ils poursuivent jusqu’au bout et même recommencent, chaque fois un peu plus nourris et enchantés. J’ose dire que je suis de ce nombre ; mais je conviens que l’on puisse jusqu’à un certain point être déconcerté par une œuvre aussi étonnante. On voudrait bien y accéder puisque, paraît-il, c’est un grand chef-d’œuvre et sans doute le plus grand poème épique en langue française ; mais on ne sait pas comment faire pour y entrer et pour en tirer profit. Eh bien donc, pour permettre d’entrer et de voir à ceux qui en ont le désir, nous écrirons cette note brève.
*
Quel est l’objet du poème ? Non pas seulement la chute de notre première mère, aïeule aux longs cheveux, mère de Notre-Dame, non pas seulement la condition de détresse et de péché que la mère de notre Mère a inaugurée pour toute la race humaine exilée et coupable.
Et c’est depuis ce jour que vous avez monté
Un escalier plus dur qu’un escalier d’exil.
Et c’est depuis ce jour que vous avez chanté
Un adieu plus poignant qu’une chanson d’avril.
Le thème de l’innocence du monde, de la déchéance et du péché occupe seulement la première partie : un peu plus du tiers du poème.
Avec le thème des patries charnelles et surtout le thème de Jésus Fils de Dieu né de la Vierge et notre Sauveur, Fructus ventris tui, le poète dépasse définitivement la considération bouleversante de celle qui connut d’innover le malheur.
La contemplation de la condition humaine s’approfondit et s’illumine ; de nouveaux horizons se découvrent ; Péguy, sans soublier aucunement ce qui l’obsédait dans la première partie : la détresse et le péché des hommes, devient désormais le visionnaire grandiose et toujours simple du salut dans le Christ. Il sait que la condition humaine demeurera humiliée et misérable, mais il sait en même temps que, même sans être transfigurée, elle est du moins illuminée, elle a un sens – parce que le temporel a un sens – parce que le maître du monde est venu commencer le grand gouvernement, est venu commencer le grand avènement, l’avènement de Dieu dans le cœur de tout homme. Enfin, comme la fraternité charnelle n’est pas abolie, bien au contraire, dans l’univers spirituel de la grâce et de la rédemption, au jour du dernier jour, les saints qui sont devenus tels en terre de France, dans les humbles honneurs des maisons paternelles, seront nos intercesseurs privilégiés.
Et nous autres Français nous en suivrons la nôtre
La plus appareillée aux dons du Saint-Esprit,
La plus appareillée au livre de l’apôtre,
La plus appareillée au cœur de Jésus-Christ.
*
C’est un coup d’archet triomphant qui introduit la seconde partie du grand poème :
Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre,
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. (…)
Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.
Et tout de suite nous est donnée la raison infrangible
Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
Plus encore, l’homme qui verse son sang pour la justice devient le compagnon de Jésus-Christ, et c’est le Rédempteur lui-même qui se fait son répondant :
Et moi-même le sang que j’ai versé pour eux,
C’était leur propre sang et du sang de la terre
Du sang du même cœur et de la même artère,
Du sang du même peuple et des mêmes Hébreux.
Même ayant une portée théologique, la poésie n’est pas de la théologie mise en vers. Néanmoins dans la mesure où le poème a des résonances théologiques (et il n’est que faible s’il ne va pas jusque-là) [5], c’est une entreprise légitime de l’éclairer par des concepts théologiques ; nous disons bien : simplement l’éclairer ; car il ne s’agit pas de le réduire à des formules véridiques certes, mais abstraites. – Ainsi pourrait-on dire que la première partie d’Ève constitue d’une certaine manière le poème de la chute, et la deuxième partie le poème de l’incarnation rédemptrice. Il est bien impossible de penser à des traités versifiés ; mais il est normal de voir ce qu’on voit, de voir que Péguy a éprouvé profondément au plus secret de son cœur et qu’il a été capable de traduire dans sa création poétique quelques points essentiels du dogme de la chute et de la rédemption. – Dans Péguy et dans Claudel, la foi chrétienne est transmuée en poésie, mais d’une manière différente chez l’un et chez l’autre ; dans Claudel, ce sont surtout les paroles de l’Écriture ou les énoncés du Credo qui se changent en éclairs poétiques ; dans Péguy, c’est plutôt une expérience de la foi, profondément intériorisée, qui s’exprime spontanément en un accord paisible et juste avec les articles de notre foi [6].
*
Mais proposons quelques points de repère pour la seconde partie du poème. Péguy nous fait donc sentir que la condition des hommes après la chute n’est pas désespérée parce que nous avons un répondant et parce que notre vie, dans son humilité quotidienne, appartient à cet Enfant qui est venu la chercher :
Il allait hériter des listes cadastrales,
Des départagements de nos parts de misère
Et des lotissements de nos lots de poussière
Et de nos lots d’orgueil au pied des cathédrales.
Non seulement c’est notre modeste existence personnelle qui lui appartient, mais c’est aussi toute l’histoire, grandiose ou lamentable, du peuple de la promesse et de l’innombrable gentilité. L’histoire trouve sa véritable signification ; plus encore ce sont les destinées les plus obscures, les plus absurdes, les plus méprisées qui trouvent leur sens véritable et qui sont justifiées.
Il allait hériter des peuples inactifs
Et des peuples bourreaux et du peuple martyr.
Il allait hériter de Sidon et de Tyr.
Il allait hériter des Romains et des Juifs.
(…) Tout homme aboutissait au pied du divin Fils.
(…) Et les gloires d’hier et celles d’aujourd’hui
Ensemble aboutissaient à ce frêle vaisseau
(…) Il allait hériter des manquements de l’homme
Et du plein et du vide et des manques et des creux.
Il allait hériter des manquements de Rome
Et des plus indigents et des plus malheureux.
Il allait hériter de tout ce qu’on relègue
Et de ce qu’on méprise aux marchés du mérite.
Et cet Enfant qui hérite de l’histoire universelle et du destin de chacun d’entre nous est le même qui nous délivre de la mort. Par lui, nous avons la solution définitive de la question suprême qui se pose à toute existence humaine.
A deux reprises déjà la vision de la mort nous avait été donnée. Mais c’est seulement après l’évocation de Jésus-Christ et de son héritage que la mort nous apparaîtra parfaitement claire et apaisée.
Une première fois, dans la première partie, durant l’interminable procession des morts ressuscités, une interrogation anxieuse était adressée à notre première mère et elle demeurait sans réponse.
Femme, vous m’entendez : quand les âmes des morts
S’en reviendront chercher dans les vieilles paroisses,
Après tant de batailles et parmi tant d’angoisses,
Le peu qui restera de leur malheureux corps ;
Quand ils s’avanceront dans leur dernier chemin
Comme le jeune Hémon et la belle Antigone,
Quand le dernier bleuet et le dernier jasmin
Et la douce pervenche et la chaste anémone
Étendront sous les pas de ces derniers passants
Le dernier étendu des tapis de la terre,
(…) Et quand ils passeront sous la vieille poterne,
Aurez-vous retrouvé pour ces gamins des rues,
Et pour ces vétérans et ces jeunes recrues,
Pour éclairer leurs pas quelque vieille lanterne ;
(…) Aurez-vous retrouvé dans vos forces décrues
Le peu qu’il en fallait pour mener cette troupe
Et pour mener ce deuil et pour mener ce groupe
Dans le recordement des routes disparues ?
La deuxième fois où le poète nous parlait de la mort, c’était à l’occasion des cités charnelles ; ceux qui mouraient pour leur défense étaient proclamés bienheureux et nous comprenions pourquoi :
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.
Car elles sont l’image et le commencement
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
(…) Et moi-même le sang que j’ai versé pour eux,
C’était leur propre sang et du sang de la terre.
La dernière fois où le poète évoque la mort, c’est pour dire bien haut, en présence du monde moderne stupide et orgueilleux, sa certitude tranquille et pacifiante que Jésus et Marie nous apporteront la délivrance parfaite :
Et ce n’est pas d’un scribe et de ses répertoires
Que nous nous pourvoirons le jour du jugement.
Ce n’est point ces huissiers et ces grands panonceaux
Qui nous enseigneront à sortir de la mort. (…)
Un autre brisera les registres d’écrous.
Un autre brisera les portes de la geôle.
Un autre effacera de notre maigre épaule
La poussière et le sang descendus de nos cous.
Un autre, un Dieu, rompra les registres d’écrous.
Un autre, un Dieu, rompra les deux portes d’airain.
Un autre effacera de la peau de nos reins
La poussière et le sang descendus de nos cous.
Ce n’est pas les articles du Code pénal
Que nous invoquerons dans ce dernier combat.
Nos regards connaîtront un autre tribunal.
Nos regards chercheront un bien autre Avocat. (…)
Et nos yeux chercheront pour l’âme scélérate
Une autre couverture, un autre couvrement.
Et nos yeux chercheront pour ce recouvrement
Le maternel manteau d’une illustre Avocate.
Cette confiance en Jésus-Christ et en Notre-Dame, le jour du règlement et le jour du salaire, elle est proclamée en face des prétentions et des vanités d’un monde inepte et dégoûtant ; Péguy le rejette en des strophes véhémentes et pleines d’un salubre mépris.
Ce n’est pas des savants et des anthropologues
Qui rameront pour nous sur une humble galère.
Ce n’est pas des talents doublés de psychologues,
Le jour du règlement et le jour du salaire.
(…) Et ce n’est pas leur poids dans les laboratoires
Qui pèseront la chute et la rédemption.
Et ce n’est pas leurs lois dans les conservatoires
Qui fermeront la lutte et la contrition.
(…) Et ce ne sera pas leur traitement externe
Qui nous fera sortir de notre pourriture.
Mais la foi qui nous sauve et seule nous discerne
Saura nous retrouver dans la poudre et l’ordure.
(…) Et ce ne sera pas leurs savants aqueducs
Qui nous remplaceront une source tarie.
Et ce ne sera pas leurs miracles caducs
Qui nous remplaceront notre Mère Marie.
(…) Une autre, une autre lèvre et un peu plus sacrée
Mettra sur nos deux yeux notre baiser de paix.
Une main moins aveugle un peu plus consacrée
Saura nous retrouver sous les chastes cyprès.
*
Comme il convient, un poème qui célèbre la présence et l’action du Sauveur dans ce monde charnel et périssable s’achève sous le patronage des deux saintes qui ont particulièrement souffert et travaillé pour notre patrie charnelle [7].
Et nous serons conduits par une autre houlette.
Et nos bergers seront de bien autres bergères.
(…) L’une est morte au milieu de tous les citoyens,
Pieusement couchée en un lit de tendresse.
Soigneusement dressée en un lit de détresse,
L’autre est morte au milieu de tous les citoyens.
Heureux ceux d’entre nous qui la verront paraître,
Le regard plus ouvert que d’une âme d’enfant
Quand ce grand général et ce chef triomphant
Rassemblera sa troupe aux pieds de notre maître.
*
On a quelquefois reproché à Péguy l’abus des souvenirs scolaires ; il serait juste de constater qu’à travers les réminiscences de Hugo, de Corneille ou de Joinville, c’est la tradition française, chaude et vivante, qui se manifeste dans son œuvre, la tradition française décidément éclairée d’une lumière chrétienne. Dans Ève en particulier, on pourrait retrouver facilement certains des thèmes majeurs de nos poètes et de nos moralistes ; mais c’est dans un jour tout nouveau qu’ils apparaissent et qui n’est pas celui de nos poètes ou de nos moralistes. Notamment l’évocation de la mort, de l’amour et du trop humain est ici reprise dans les perspectives de la chute et de la rédemption. C’est un élargissement et une libération. Citons par exemple ce quatrain qui évoque avec une telle vérité les tortures et les tragédies de la passion amoureuse et le seul dénouement qui apporte la paix :
Un autre effacera de nos livres de peine
La trace de la ronce et de la fleur de mai.
Un autre effacera de l’écorce du chêne
La trace du seul nom que nous avons aimé.
Nous n’avons considéré dans ces pages le grand poème de Péguy que sous l’un de ses aspects. Mais, pour importante qu’elle soit, cette prise de conscience des implications théologiques de l’œuvre serait bien décevante si elle nous détournait de plonger dans sa poésie [8]. C’est vrai que cette épopée est prodigieusement riche d’idées ; mais c’est à la manière d’une œuvre poétique et au sein même de la poésie. – Observons au moins la qualité des quatrains et comment ils sont fermes et fermés. Quelquefois sans doute les deux derniers vers sont un peu divergents et distraient la pensée et l’impression poétique ; mais c’est l’exception ; presque toujours les quatrains sont d’une rigueur parfaite ; ils enferment tout un univers poétiquement intériorisé ; l’impression qu’ils déposent en nous n’est pas dispersante, elle est tout à la fois immense et unifiée.
Dans cette note nous avons voulu seulement permettre au lecteur d’aborder lui-même plus facilement cet immense chef-d’œuvre. Puisse-t-il communier à son tour à cette prodigieuse vision poétique et se nourrir d’une contemplation qui embrasse d’un seul regard nos masures d’exil et leurs pauvres honneurs et la bienheureuse maison du paradis que Jésus lui-même nous a ouverte. La sainte Vierge nous y conduit, comme des enfants exilés de la première mère.
Advocata nostra, ce que nous chercherons
C’est le recouvrement d’un illustre manteau.
Et spes nostra salve, ce que nous trouverons,
C’est la porte et l’accès d’un illustre château.
(…) O Dieu qui paraîtrez en ce nouveau désastre
Et ne parlerez plus par la voix d’un ministre,
Veuillez nous procurer ce que nous n’avons pas.
Veuillez nous révéler, roi des biens périssables,
Après le dernier jour et le dernier trépas,
La porte et le perron des biens infranchissables.
Ève (nouvelle lecture)
JE reste autant ébloui maintenant, au moins autant que je l’étais jadis, lorsque je scandais pour la première fois ces strophes extraordinaires. J’avais été transporté dans un pays spirituel admirablement pur et admirablement chrétien ; j’y suis transporté de nouveau.
Je ne suis pas sûr du tout qu’il y ait dans toute notre littérature un poème chrétien d’une aussi vaste envergure et d’une aussi puissante venue. On peut sourire des répétitions, des accumulements et des entassements de rimes, et de certains quatrains mal fermés parce que les deux derniers vers ont été rattachés tant bien que mal aux deux premiers. Ces défauts qui sont réels ne doivent pas nous masquer le chef-d’œuvre. Et vraiment rien n’est plus facile que de faire des coupures. Celles que j’ai faites ne s’imposent pas obligatoirement. Vous pouvez en faire d’autres. (Vous pouvez même n’en pas faire du tout. Mais je craindrais un peu l’expérience ; un peu, simplement, car j’ai bien lu cinq ou six fois Ève en entier et sans aucune coupure ; et je n’en ai pas été fatigué).
Dans ce poème il y a beaucoup plus que l’histoire d’Ève. Il y a quatre et même cinq histoires immenses, contées en termes de vie intérieure et avec une entière justesse ; contées, plutôt, avec des détails matériels, parfaitement sentis et sensibles, mais qui ont été repris et transfigurés dans la vie intérieure. La sensation poétique de Péguy est une sensation tout ce qu’il y a de plus sensible, tout ce qu’il y a de plus réellement éprouvée, mais intériorisée, ressentie à la fois par les sens et par l’intime de l’âme. Ce n’est pas un fantôme de sensation, une sensation imaginaire et cérébralisée, comme celle qui se trouve dans tant de poèmes modernes, qui les rend incompréhensibles et qui permet si bien les mystifications. C’est une sensation réelle et matérielle mais intériorisée.
Donc voici les grandes parties de l’histoire que Péguy nous raconte. Ève d’abord ; son expérience de sainteté et d’enchantement ; puis son expérience d’obscurcissement, de misère et de détresse. Jamais, je pense, comme dans cette première partie il ne nous aura été dit poétiquement que notre nature est coupable et misérable, que c’est sans retour, et que la mère des vivants à elle seule, ne remettra jamais ses fils au droit chemin ; et surtout pas au jour du dernier jour. – Seulement Péguy est trop chrétien pour ne pas savoir que, même après la chute, la descendance d’Ève n’est pas damnée ; et il s’en faut. C’est dans une condition très précaire et très humble qu’elle se sauve, mais vraiment elle se sauve. Il est une fidélité à Dieu dans le temporel lui-même, dans le service des cités temporelles et dans la mort pour ces pauvres cités, bref il est une vie et une mort pour leur âtre et leur feu qui est un bonheur pour les enfants d’Ève exilés et qui leur ouvre les portes du ciel. Cette seconde histoire pourrait s’appeler l’histoire de la sainteté dans les cités charnelles. La possibilité de cette sainteté tient à ce que Jésus est devenu un homme comme le plus humble d’entre nous. Et Jésus est le fruit d’un ventre maternel. – La troisième histoire est celle de Jésus justement, ou du moins de l’incarnation de Jésus et de la prise en charge de toute la pauvre humanité par le Fils de Marie ; notre vie dans nos humbles bourgades lui appartient ; mais la mystérieuse histoire de l’antiquité lui appartient tout autant ; et les plus petits lui appartiennent plus que les autres ; et notre mort elle-même ne lui échappe pas. Tout homme aboutissait aux pieds du divin Fils. – La quatrième histoire est celle de notre mort. Avec une force de certitude qu’il est peut-être le seul à avoir parmi tous nos poètes chrétiens, Péguy nous affirme que tout péché et toute misère seront effacés par Jésus ; mais la croix ne sera jamais enlevée, ni la supplication :
Un autre, un Dieu, rompra les registres d’écrous ;
Un autre, un Dieu, rompra les deux tables d’airain.
Mais nul n’effacera de nos livres de peine
La trace d’un Pater ni celle d’un Ave
Car nul n’effacera de l’écorce du chêne
La trace du tourment qui nous fut réservé.
A l’image de Jésus lui-même, nous emporterons dans le ciel les cicatrices de nos croix ; mais elles seront rayonnantes. Dans tout ce passage, Péguy est l’écho parfaitement fidèle en langage poétique du mot admirable de Pascal : Jésus-Christ ne laisse toucher que ses plaies après sa résurrection [9]. – Enfin la cinquième partie de ce poème où nous n’avons cessé de sentir à quel point la terre était quand même bénie, bien qu’elle fût une terre d’exil, à quel point la descendance d’Ève était quand même fortunée bien qu’elle fût irrémédiablement blessée, la cinquième partie du poème, qui est très courte, nous montre que la fraternité charnelle n’est pas abolie par la communion des saints. Au jour de notre mort et du jugement dernier, les saints de France qui se sont sanctifiés sur la terre de France seront les patrons et les introducteurs des Français. Telle est en effet l’ineffaçable marque de la patrie terrestre dans la Jérusalem céleste. Ainsi Dieu l’a-t-il établi à jamais.
Aurai-je fait sentir, si peu que ce soit, la dimension catholique de ce poème et son orthodoxie essentielle, sa vastitude d’orthodoxie ? En tout cas, j’aurai essayé. Pour ce qui est de sentir la poésie, il n’est qu’un moyen : s’embarquer sur le flot des quatrains intarissables et ordonnés.
Nous nous embarquerons sur la mer éclatante. (…)
Ève ne ment pas au Credo. C’est la traduction adéquate de notre Credo, dans son intégrité, mais avec une attention plus particulière aux conditions d’humilité, de peine et de fragilité, aux conditions d’enracinement dans le temporel qui sont devenues les nôtres, pauvres enfants d’Ève, si nous voulons vivre notre Credo en union avec le Seigneur Jésus.
Adam – Jésus-Christ ; Ève – la sainte Vierge : ce que nous enseigne toute la Tradition chrétienne, ce que nous avaient dit Pascal et son Apologie, dans une langue incomparable, Péguy nous l’a chanté dans une poésie d’une justesse et d’une intériorité parfaites.
Le père Calmel a écrit d’autres études sur Ève, notamment en 1961 « L'Ève de Péguy et l’ordre temporel chrétien » (Itinéraires 51, mars 1961) et en 1973 « Ève, poème de chrétienté » (Itinéraires 169, janvier 1973). Nous avons préféré donner ici les deux premières études, plus difficiles à se procurer. Mais nous publierons la dernière, celle de1973, dans un prochain numéro de la revue, si Dieu veut (NDLR).
[1] — Lc 1, 79 : Illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort (NDLR).
[2] — Traduction Paul Mazon (collection des Universités de France, Guillaume Budé). Idem pour les citations suivantes.
[3] — Rm 5, 5 (NDLR).
[4] — Mais il est vrai qu’il sont très beaux :
Quoi, mon âme, dors-tu, engourdie en ta masse ?
La trompette a sonné, serre bagage et va
Le chemin déserté que Jésus-Christ trouva
Quand, tout mouillé de sang, racheta notre race.
C’est un chemin fâcheux, borné de peu d’espace,
Tracé de peu de gens, que la ronce pava,
Où le chardon poignant ses têtes éleva ;
Prends courage pourtant et ne quitte la place.
N’appose point la main à la mansine, après
Pour ficher ta charrue au milieu des guérets,
Retournant coup sur coup en arrière ta vue.
Il ne faut commencer ou du tout s’employer ;
Il ne faut point mener puis laisser la charrue :
Qui laisse son métier n’est digne de loyer.
[5] — Cf. Pascal, Pensées, n° 267 dans Brunschvicg.
[6] — Signalons que le père Calmel a exprimé à la fin de sa vie un jugement plus sévère sur Claudel : « Au sujet de Claudel, qui est considéré ordinairement comme un grand poète chrétien, je ne dirai qu'une chose : sauf meilleur avis, je le tiens pour équivoque et ambigu. Je ne suis pas sûr que le dénouement de ses drames et le terme de son œuvre se situent non pas, comme il en a l'intention, au niveau du pur amour de Dieu, mais, lamentablement, au niveau de la passion charnelle qui se fait illusion ; la passion dont le dépassement est sans doute rêvé mais non pas accompli. » (Itinéraires 169, janvier 1973, pp. 121-122) (NDLR).
[7] — Sainte Jeanne d’Arc et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus (NDLR).
[8] — On peut consulter utilement l’étude d’Albert Béguin sur Ève.
[9] — N° 554 dans Brunschvicg.
Informations
L'auteur
Tout le numéro 12 bis du Sel de la terre est consacré à la figure du père Calmel.
Le numéro

p. 307-328
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
bottom of page
