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La femme adultère (Jn 8, 1-11)
LES commentaires que l’on peut lire sur l’épisode de la femme adultère n’en parlent pas toujours d’une façon satisfaisante. Ou bien ce sont des élévations apparemment mystiques, mais d’une sentimentalité plus ou moins trouble et mystifiante ; ou bien l’auteur mentionne simplement le fait et se détourne avec pudeur. On aime beaucoup mieux cette attitude ; mais on peut craindre qu’elle n’esquive le mystère.
Le mystère est celui d’une miséricorde divine parfaitement claire ; c’est le mystère de la pureté de la pitié. Le Fils de Dieu s’est trouvé, pendant sa vie publique (et sûrement aussi pendant sa vie cachée), en contact réel avec les péchés réels des hommes et des femmes. C’est ainsi par exemple qu’un jour les pharisiens lui ont amené une femme adultère prise sur le fait. Il est fort désobligeant que les choses se soient passées de la sorte ; mais il n’empêche que c’est bel et bien ce qui est arrivé.
Qu’a fait le Seigneur ? Dans sa bonté, dans sa juste bonté, il a voulu laisser aux uns et aux autres, aux pharisiens et à cette femme, le temps de se reconnaître et de se repentir. Mais il a réprouvé le péché des uns et des autres avec une netteté qui ne laisse place à aucune illusion. Aux pharisiens, il a dit : Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ; et à la femme : Va et ne pèche plus.
On entend dire quelquefois que le Seigneur aurait excusé cette femme sous prétexte que son péché était une faiblesse charnelle. Or on ne trouve aucune trace d’excuse. On ne sait pas non plus si c’était faiblesse ou malice. Car les fautes charnelles aussi peuvent être des fautes de malice. D’ailleurs, comment celui qui déclarait digne de l’enfer éternel le péché d’adultère, même commis dans la seule pensée, aurait-il pu témoigner la moindre complaisance quand il se trouvait devant une pécheresse ? Aussi bien, les paroles et l’attitude du Seigneur sont-elles d’une fermeté catégorique : Va et ne pèche plus.
Pas une seule fois le Seigneur n’a enseigné ou même insinué que les catégories de péchés qui constituent en même temps une infraction sociale ne devaient pas subir de réprobation et de punition sociale. Pas une seule fois il n’a enseigné ou même insinué que le dévergondage public ne devait pas être publiquement châtié. Seulement il s’est toujours placé au-dessus de la société civile, de ses sanctions et de son autorité, car son royaume n’est pas de ce monde [1] ; et il a voulu communiquer la sainteté à tous : à celui qui subit le châtiment de la société comme à celui qui l’inflige.
Dans le cas de la femme adultère, il est évident que le Seigneur est en présence d’une situation où le péché éclate de part et d’autre : chez les accusateurs et chez l’accusée ; et de part et d’autre le péché constitue une infraction sociale ; chez l’accusée c’est l’évidence même ; mais chez les accusateurs il n’en va pas autrement ; en effet ils manœuvrent avec perfidie afin de parvenir à justifier leur volonté d’homicide contre Notre Seigneur. La loi de Moïse, le péché et la honte de cette femme ne comptent pas à leurs yeux ; c’est atroce, mais c’est ainsi ; la loi de Moïse, le péché et la honte de la pécheresse ne sont qu’un prétexte pour arriver à condamner à mort celui qui est plus grand que Moïse et qui enlève les péchés.
Péché de part et d’autre. Infraction aux justes lois de la cité de part et d’autre. Que fait Jésus ? Au lieu de demander une impossible application des justes lois de la cité, à la fois contre celle qui a commis l’adultère et contre ceux qui préparent son meurtre, au lieu de se placer dans le civique et dans le temporel, il se place dans le divin et dans l’éternel, et il essaie d’y élever les uns et les autres. C’est en les introduisant dans ce royaume qu’il voudrait leur faire trouver l’ordre et la paix.
Et, s’ils acceptaient de l’écouter, nul doute que l’ordre ne serait également rétabli dans le civique et le temporel. En tout cas, à tous il donne le temps de se reconnaître et de se repentir ; à tous, il donne la lumière pour se reconnaître et se repentir ; il amène les pharisiens à convenir que ce n’est pas l’amour de Dieu ni l’horreur du péché qui les excitait à punir le péché et qu’il leur importe de se repentir de leur propre péché. Il amène la femme coupable à reconnaître que, si Dieu est d’abord miséricorde, cependant il prescrit la conversion et l’observation des préceptes : Va et ne pèche plus.
De cet Évangile nous essaierons de recueillir dans son intégrité la leçon qu’il renferme. Non pas une leçon d’anarchie sociale, mais une leçon d’ordre surnaturel. Un tel ordre ne supprime par l’ordre temporel ; il tend au contraire à le promouvoir, mais il demande la charité dans son accomplissement. – Les dévergondés et les voleurs ont droit à un châtiment social ; mais le juge et le bourreau ont le devoir strict d’agir par justice et par charité. – Le juge pèche gravement si l’exercice de sa justice sert d’alibi à sa haine ou à sa volonté de vengeance : qu’il se garde de ce péché. – Le dévergondé et le voleur ne doivent pas oublier que, lorsque la loi humaine punit, Dieu ne demande qu’à faire grâce. – Mais Dieu fait grâce, non pas en excusant la violation de la loi divine et humaine, mais en communiquant l’amour qui préserve de la violation de la loi et fait accomplir toute justice.
Ayez pitié de nous, Seigneur, qui avez converti les femmes pécheresses et Paul le pharisien.
L’apparition du soir de Pâques
(Jn 20, 19-23)
NOUS serons aux prises avec le mal et le péché tant que nous serons sur cette terre. La foi dans le Christ ressuscité ne change pas cela. La terre demeure toujours une vallée de larmes et l’homme continue d’y rester pour la travailler à ses propres dépens et pour hâter la venue du royaume de Dieu, en soi-même et en ses frères, en portant la croix chaque jour [2]. La foi dans le Christ ressuscité ne doit pas nous faire rêver d’un état paradisiaque ou nous faire tomber comme les Thessaloniciens dans je ne sais quelle attente extatique et paresseuse. La foi dans la résurrection ne saurait en aucune manière faire droit à ces rêves plus ou moins latents dans le cœur des hommes d’un paradis terrestre au niveau même de leur humanité impure et pécheresse. Mais tout cela, qui est à dire, ne dit quand même pas le principal. Éviter les illusions qui peuvent se lever en nous à l’occasion de la foi, ce n’est pas en effet le principal de la foi. Ce qui importe avant tout dans la foi, c’est qu’elle nous fait tenir avec une fermeté inébranlable le mystère révélé du Christ Jésus et qu’elle nous donne de vivre dans l’attirance de ce mystère. Que la foi au Christ ressuscité ne soit donc pas une occasion d’irréalisme ou de paresse, cela importe grandement. Mais que cette foi nous donne de tenir fermement ce qui est, cela importe encore plus. Or le Christ est vainqueur. C’est à celui qui a triomphé de la mort et du péché pour toute la race humaine que j’adresse ma prière. C’est dans un Christ qui est vainqueur à jamais que j’ai mis mon espérance. C’est un Christ, sur lequel désormais les puissances des ténèbres n’ont aucune prise, qui est à l’œuvre dans ma vie personnelle et dans le déroulement, jusqu’à la fin, de l’histoire des hommes. Data est ei omnis potestas super gentes et regna et tribus et linguas [3], proclame l’Apocalypse.
Faire mon pèlerinage terrestre comme un pauvre pécheur, mais un pauvre pécheur à tout instant prévenu, prémuni et soutenu par le Christ à jamais vainqueur et par la Vierge unie à lui, glorieuse et ressuscitée, cela donne une signification merveilleuse à mon pèlerinage dans cette vallée de larmes. Être sûr que la sainte Église, même composée de pécheurs, est gouvernée par le Christ vainqueur du péché et attirée par lui aux noces éternelles, cela donne une signification merveilleuse à mon amour de l’Église et à mon travail dans l’Église.
*
Ils ne restaient plus que onze en ce soir de la première Pâques chrétienne ; et même l’un de ces onze était absent ; Thomas ne se trouvait pas avec eux ce soir-là. Ils s’étaient réunis au Cénacle ; ils ne disaient presque rien entre eux ; leur bouleversement du Vendredi Saint avait été trop violent et trop subit pour pouvoir s’exprimer avec des paroles ; simplement ils essayaient de prier. Leur frayeur était immense ; car ils savaient maintenant que les chefs de leur peuple étaient capables de tout dès qu’il s’agissait du prophète et de ce qui touchait au prophète. Ils avaient donc fermé toutes les portes avec la dernière précaution.
Soudain, sans le moindre bruit, sans le moindre dérangement de quoi que ce soit, quelqu’un apparaît au milieu d’eux ; celui-là même qui était devenu la vie de leur vie, mais qu’ils croyaient à jamais disparu dans la tombe. La paix soit avec vous, leur dit le Seigneur. Et, pour qu’ils ne doutent pas que ce soit lui-même et non un fantôme, il leur fournit les preuves terribles et irrécusables : il leur montre la cicatrice du côté, les cicatrices des mains et des pieds. Ils ne pensaient plus jamais le revoir. Encore moins pensaient-ils le revoir un jour avec les mains percées et le côté ouvert. – Jamais ils n’avaient pensé qu’il finirait sur une croix et tout ce qu’il avait annoncé dans ce sens était demeuré très obscur. Jamais ils n’avaient pensé qu’il ressusciterait avec ses cicatrices. – La paix soit avec vous, leur disait de nouveau le Seigneur.
Certes il ne donnait pas la paix comme le monde la donne [4] ; il donnait, lui, une paix inouïe qui venait d’au-delà des supplices : d’au-delà même de la froideur du tombeau ; qui avait traversé toutes les ténèbres, qui résisterait à toutes les ténèbres et à toutes les guerres. Pax vobis. C’étaient les mains du crucifié vainqueur de la mort qui leur versaient la paix ; dans le monde évidemment on ne trouverait jamais une paix semblable. C’était une paix qui ne pouvait appartenir qu’à lui. Lui seul la détenait et en avait le secret. – Il leur avait dit, le soir même qu’il allait être livré, que dans le monde ils subiraient des persécutions ; mais ne craignez pas, ajoutait-il, j’ai vaincu le monde [5]. Comment douter de sa victoire à présent qu’ils l’avaient là sous leurs yeux, les regardant et leur montrant ses mains et son cœur avec plus d’affection que jamais ? C’est sûr qu’il avait échappé à toute la malice et à toutes les forces de l’ennemi. Et c’est sûr également qu’il allait mettre dans leur cœur un ordre, une tranquillité, une sécurité sur quoi rien ne pourrait mordre. Il allait les faire demeurer en lui et en son Père ; les faire devenir un en lui, leur Seigneur victorieux. Désormais ils seraient capables de lutter sans sortir de cette paix dans laquelle il venait de les affermir. Le vaste monde les attendait ; le monde hostile. Les œuvres de l’apostolat les attendaient et, à tous les tournants de leur ministère, le diable dresserait ses embûches. Mais ils garderaient en eux une paix qui défie toutes les embûches, toutes les attaques et toutes les déceptions. Car cette paix leur était communiquée par celui-là même qui avait été fixé à la croix et qui, par cette crucifixion, gagnait la victoire sur la mort et sur le péché, pour ses apôtres et pour tout son peuple.
Désormais établis dans la paix, les apôtres iraient aux tâches de l’apostolat. Quant à la foule des chrétiens, ce qui les attend, ce sont non seulement les tâches de l’apostolat, mais les humbles tâches terrestres, les humbles responsabilités temporelles. Ils ne sont pas pour autant exclus de la grande paix du Christ. Dans la mesure même où ils ont foi au Christ ressuscité, ils prennent en charge le temporel sans sortir de l’ordre de Dieu et en demeurant dans la sécurité de la victoire.
Seigneur, qu’il nous doit donné de suivre ici-bas le chemin que vous voulez pour nous, comme de pauvres hommes qui vous ont rencontré sur la croix au soir du Vendredi Saint, le cœur ouvert, les mains et les pieds cloués ; mais aussi comme de pauvres hommes que vous avez rencontrés au soir de Pâques pour leur annoncer la paix en leur montrant vos cicatrices. Que votre Mère nous donne de vous rencontrer à chaque messe, dans la communauté de nos frères, faisant mémoire de votre passion qui est une béatitude, de votre résurrection d’entre les morts et de votre ascension dans la gloire des cieux [6].
Charité surnaturelle
et noblesse humaine
DANS l’hymne de saint Paul à la charité [7] il est deux vérités particulièrement importantes qui apparaissent entre beaucoup d’autres à celui qui lit attentivement.
D’abord la charité surnaturelle suppose la noblesse naturelle du caractère ou, du moins, elle la suscite lorsqu’elle ne l’a pas trouvée. Loin de pouvoir se passer des dispositions naturelles de générosité et de sens du risque, elle les requiert et, au besoin, les fait naître.
Ensuite, si la charité adopte souvent une attitude passive, ce n’est point parce qu’elle serait tiède et molle, ce qui est impensable, mais parce que, dans son excès de générosité, elle prend sur soi, elle supporte la peine du péché lorsqu’il ne reste plus d’autre moyen de la combattre. Sa passivité est au-delà de l’action et non pas en-deçà ; de même que le silence de Jésus devant le Sanhédrin est au-delà de ses imprécations aux pharisiens et non en-deçà.
En commentant les versets de saint Paul, nous verrons mieux la qualité si particulière de la passivité dans la charité surnaturelle en même temps que son exigence de noblesse.
Celui qui aime est patient, non parce qu’il ne sent pas le mal et qu’il s’y trouve indifférent ; mais, parce que, dans sa lutte contre le péché, il consent à souffrir et à supporter autant qu’il sera nécessaire pour la guérison du pécheur. Celui qui aime est bon, non qu’il ne sache s’opposer quand il faut ; mais il sait résister sans devenir mauvais ; il est capable de refuser sans se durcir. Celui qui aime ignore l’envie ; certes il désire ardemment de bien faire ; il est sensible à l’émulation du bien ; mais il ne se plaint pas ; tout au contraire il se réjouit de ce que d’autres fassent mieux. Celui qui aime n’agit pas à tort et à travers ; non qu’il se soit retiré forcément de l’action et qu’il ménage sa tranquillité ; mais son goût de l’action est assez brûlant et purifié pour être devenu sage et avoir perdu sa fièvre. Celui qui aime ne cherche pas son intérêt, non qu’il se désintéresse de l’issue de ses entreprises, mais il se désintéresse de son égoïsme. Celui qui aime ne s’irrite pas ; il ne se laisse pas aller à cette colère qui éclate au niveau de l’amour propre et de la vanité ; il est serein ; pourtant cette sérénité de l’amour peut s’échapper en colères foudroyantes lorsqu’il n’est plus d’autres moyens de tirer les pécheurs de leur endurcissement mortel ou de soustraire aux entreprises des méchants les faibles et les petits.
Celui qui aime consent à porter sur soi le poids du péché du monde, en union avec le Sauveur crucifié. Qui ne comprendrait que cette passivité suppose une générosité excessive et une flamme d’amour brûlante dans le cœur ? Jamais le Fils de Dieu fait homme n’aurait pris nos péchés sur la croix si son amour pour nous n’avait été ardent comme du feu. Il en est de même de son disciple s’il a vraiment la charité.