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Éditorial
par l’abbé Philippe François
Que ce cher père (…) continue par ses admirables ouvrages à être le guide lumineux et sûr (…) de tous ceux qui auront la faveur de le lire et de le méditer.
Gardons précieusement, avec la grâce de Dieu, l’héritage de sa pensée et de sa foi.
Ce souhait de Mgr Lefebvre, extrait de sa préface à l’ouvrage du père Calmel Théologie de l’Histoire, donne la raison de ce numéro spécial du Sel de la terre consacré au grand dominicain et publié à l’occasion du 20e anniversaire de sa mort (3 mai 1975).
Mgr Lefebvre estimait beaucoup le père Calmel. En mars 1991 à Écône, la veille de son hospitalisation, il disait avec une grande joie à un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X : « Les sœurs de Brignoles viennent de m’offrir un exemplaire de la réédition des Mystères du royaume de la grâce. – Quel trésor que ce livre ! Le père Emmanuel et le père Calmel sont deux auteurs que je recommande beaucoup. Ils sont profondément thomistes et ils ont mené dans l’Église, chacun à leur époque, le même combat que le nôtre [1]. »
La profonde admiration que Mgr Lefebvre portait au père Calmel était réciproque, comme on peut le lire dans une lettre de ce dernier à l’abbé Dulac [2].
Leur théologie très sûre, leur amour de l’Église et de la papauté les ont conduits à dénoncer et à combattre l’Église conciliaire, l’un comme évêque, successeur des apôtres, l’autre comme fils de saint Dominique, prédicateur et apôtre par la parole et par la plume. L’un et l’autre ont combattu publiquement les erreurs de la nouvelle religion que leur attachement à l’Église et au Docteur commun leur faisait rejeter.
Mais ils ne se sont pas contentés de cela. D’autres, évêques ou prêtres, en même temps qu’eux, avaient compris la gravité du mal sans tirer les conséquences de l’occupation de la Rome éternelle par un parti étranger. Eux, en hommes vraiment prudents, éclairés par leur foi et enflammés par leur charité pour le Seigneur Jésus et les âmes, ils ont agi : fondation de séminaires, transmission du sacerdoce et de l’épiscopat pour l’évêque missionnaire ; défense et illustration de la messe et du dogme catholiques – notamment pendant dix-sept ans dans Itinéraires – et fondation d’écoles pour l’éducation chrétienne des jeunes filles par le dominicain.
Le père Calmel a analysé et réfuté les erreurs actuelles à la lumière de saint Thomas et du magistère infaillible. Mais il a aussi rappelé quelle était l’antidote au poison moderniste. – Voilà sans aucun doute un des plus grands mérites de son œuvre. Ses écrits nous exhortent à remédier au mal par la prière et par la conversion personnelle, jusqu’à vivre des béatitudes, en même temps que par une étude approfondie de la doctrine chrétienne.
Dans une guerre aussi intense que celle qui nous est faite, nous ne pouvons vaincre en nous contentant d’une pratique religieuse tiède. Avec la grâce de Dieu, il nous faut tendre de toutes nos forces vers la sainteté :
Quel que soit le point de doctrine ou de morale traditionnelle que nous défendons contre la révolution qui est acceptée ou soufflée par la fausse Rome, notre résistance sera d’autant plus ferme que les biens célestes que nous maintenons seront d’abord la nourriture de notre pensée et de notre âme [3].
De toute façon, et quelle que soit la multiplicité des causes, les facteurs déterminants, ou adventices, des progrès du modernisme, il faut surtout nous dire à nous-mêmes, et nous dire en vue de nous rapprocher de Dieu, que s’il y avait eu dans l’Église une foi et une ferveur plus profondes, en particulier s’il y avait eu chez les évêques et les prêtres un sens plus chrétien de la messe, le modernisme n’aurait pas gagné comme il a gagné ; en tout cas, il n’aurait pas aussi facilement investi en tout lieu la sainte liturgie (…) [4].
C’est à une vie théologale plus forte qu’il appelle le lecteur en publiant Les grandeurs de Jésus-Christ, rappel lumineux des vérités du dogme de l’incarnation contre ceux qui veulent « dissoudre le Christ » quant à sa divinité :
Dans ce petit livre nous avons donc tenté de parler de Jésus tel qu’il est, conformément à la doctrine de la foi que l’Église nous transmet infailliblement. Nous avons pensé en effet que ce rappel du mystère du Christ en lui-même était indispensable pour résister aux embûches dressées de partout contre les sacrements du Christ. Cependant, nous avons écrit : non seulement pour remplir le devoir de combattre le beau combat de la foi, mais pour la joie intérieure de nous redire à nous-même, en communion avec toute l’Église, qui est le Christ. Que Notre Dame nous obtienne de contempler dans une foi toujours grandissante le visage de son Fils : vultum tuum Domine requiram [je chercherai votre visage, Seigneur] ; de sorte que rien ni personne ne nous fasse impression quand il s’agit de rendre témoignage de ce qu’il est [5].
Se nourrir de la révélation du mystère de Jésus-Christ par l’étude et la prière et… « contemplata aliis tradere » – « livrer au prochain les fruits de la contemplation », selon la devise de l’ordre de saint Dominique. Le père Calmel précisait : « Il faut inclure dans la prière ce qui en est ici-bas la réalisation la plus haute, l’expression qui dépasse toute prière, c’est-à-dire le saint sacrifice avec la solennisation liturgique qui est normalement requise [6]. »
Pourquoi cet appel insistant à la sainteté ? Parce que tout baptisé doit y tendre, bien sûr, mais surtout pour préparer les âmes à affronter les persécutions du temps de l’Antéchrist. Dans les écrits du père Calmel clercs et laïcs trouvent une exhortation puissante et persuasive à se battre avec une foi inébranlable dans le Christ vainqueur et son Épouse immaculée la sainte Église ; avec une ferme espérance dans son secours qui ne fera jamais défaut pour les disciples ; et avec une charité ardente pour les préparer à supporter les plus grands sacrifices.
« Mentalité obsidionale », objecteront peut-être ceux qui ne rêvent que « désenclavement » en « ratissant large ».
Aucun défaitisme chez le père. Nous sommes assiégés, oui, mais nous ne nous rendons pas :
En période de révolution garder intacte la Tradition ne signifie pas : ne pas vivre, mais vivre dans l’ordre – (dans l’ordre limité à notre petit fortin, qui se tient en liaison avec les fortins d’alentour) – puisque l’ensemble du territoire est systématiquement livré à l’anarchie. Vivre dans l’ordre, même à l’intérieur de limites étroites, c’est tout le contraire de somnoler, grogner sans rien faire, se consumer de rage impuissante et de dégoût. C’est faire, dans les limites que nous impose la révolution, le maximum de ce que nous pouvons faire pour vivre de la Tradition avec intelligence et ferveur. Vigilate et orate [veillez et priez] [7]. »
Donc que le prêtre fidèle qui est apte à instruire et prêcher, absoudre et dire la messe aille jusqu’au bout de son pouvoir et de sa grâce de prêcher et d’instruire, de pardonner les péchés et d’offrir le saint sacrifice dans le rite traditionnel. Que la sœur enseignante aille jusqu’au bout de sa grâce et de son pouvoir de former les jeunes filles dans la foi, les bonnes mœurs, la pureté, les belles-lettres. Que chaque prêtre, chaque laïc, chaque petit groupe de laïques et de prêtres, ayant autorité et pouvoir sur un petit fortin d’Église et de chrétienté, aille jusqu’au bout de ses possibilités et de son pouvoir. Que les chefs de fortin et les occupants ne s’ignorent pas et communiquent entre eux. Que chacun de ces fortins, protégé, défendu, entraîné, dirigé dans sa prière et ses chants par une autorité réelle, devienne autant que possible un bastion de sainteté : voilà qui assurera la continuité certaine de la vraie Église et préparera efficacement les renouveaux pour le jour qui plaira au Seigneur [8].
Il est une autre vérité que la père Calmel proclame sans cesse, c’est l’indéfectibilité de l’Église. La sainte Église romaine ne sera jamais vaincue car son Époux nous a révélé à son sujet que « les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle ».
La détresse de l’Église serait-elle cent fois plus déchirante, cent fois plus cruelle, c’est le Seigneur qui en est à jamais le maître et le roi. C’est à lui que toute puissance a été donnée, c’est devant lui que fléchit tout genou au ciel, sur la terre et dans les enfers, y compris dans cette sorte d’enfer, pour le moment indolore, qui est la secte moderniste. Elle ne peut étendre sa nocivité au-delà des étroites frontières que le Seigneur lui assigne et le Seigneur ne lui concède un certain pouvoir d’obscurcir, de fausser et de scandaliser en mille manières, que pour le bien des élus et pour augmenter la splendeur de grâce de son Église. Nous n’avons donc pas à craindre, mais à persévérer avec confiance dans l’Église de toujours [9].
L’Église est trahie, voilà tout. Mais un jour l’Église jugera et rétablira sa Tradition [10].
En vrai fils de saint Dominique, le père Calmel exhorte toujours les fidèles à garder une dévotion profonde, toute filiale, envers la très sainte Vierge Marie, plus particulièrement envers son Cœur Immaculé. Relisons la conclusion de ses célèbres pages sur Notre Dame du temps de l’Antéchrist, précieux encouragements à la persévérance pour les chrétiens persécutés que nous sommes.
C’est elle, la Reine immaculée, qui fera raccourcir par le Christ son Fils les années sinistres de l’Antéchrist. Même et surtout durant cette période, elle nous obtiendra de persévérer et de nous sanctifier. Elle nous conservera la part dont nous avons absolument besoin d’autorité spirituelle légitime. Sa présence au Calvaire, debout au pied de la croix, nous le présage infailliblement.
(…) Nous tous que le Seigneur Jésus-Christ, par une marque d’honneur singulière, appelle à la fidélité dans ces périls nouveaux, dans cette forme de lutte dont nous n’avions pas l’expérience, – la lutte contre les précurseurs de l’Antéchrist qui se sont introduits dans l’Église –, revenons à notre cœur, revenons à notre foi ; souvenons-nous que nous croyons en la divinité de Jésus, en la maternité divine et la maternité spirituelle de Marie immaculée [11].
Oui, « gardons précieusement l’héritage de sa pensée et de sa foi », comme nous y invite Mgr Lefebvre.
Puissent la lecture et la méditation des pages qui suivent nous préparer au combat et à la victoire sur les ennemis de Jésus-Christ par la médiation de celle qui a écrasé la tête du serpent de son pied virginal.
[1] — Tradition catholique, Bulletin du Cercle de Tradition catholique en Belgique, nº 32, mai-juin 1994.
[2] — Cf. infra.
[3] — Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, numéro dédié au père Calmel. Conclusion de l’étude sur le canon romain, p. 181.
[4] — « Préface » au Catéchisme sur le modernisme de J.B. Lemius, texte entier cité infra (NDLR).
[5] — Les grandeurs de Jésus-Christ, DMM, 1973, p. 6.
[6] — Mystères du royaume de la grâce, tome II, p. 124.
[7] — Brève apologie pour l’Église de toujours, Difralivre, 1987, p. 77.
[8] — Ibidem, p. 50.
[9] — Brève apologie, prologue, p. 14.
[10] — Lettre à Jean Madiran de novembre 1971, citée dans Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, p. 11.
[11] — « Notre-Dame du temps de l’Antéchrist » : article paru dans Itinéraires 139, janvier 1970, pp. 205 à 209. (Texte reproduit en entier infra – NDLR).
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