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Le triomphe du cœur immaculé de Marie
Elle qui écrase le dragon par sa conception immaculée et sa maternité virginale, elle qui est glorifiée jusque dans son corps et qui règne dans le ciel auprès de son Fils, elle domine en souveraine tous les temps de notre histoire et particulièrement les temps plus redoutables pour les âmes : les temps de la venue de l’Antéchrist ou ceux de la préparation de cette venue par ses diaboliques précurseurs.
Itinéraires 139, janvier 1970, p. 205.
Le cœur immaculé de Marie et la paix du monde
NOUS réfléchirons ici sur les paroles de la sainte Vierge à Fatima. Quand il s’agit de commenter les paroles de Notre Seigneur, tout chrétien qui fait attention à ce qu’il dit ou écrit ne peut se défendre d’une certaine crainte révérentielle. Ce qu’il dit ou écrit ne passera-t-il pas à côté de la vérité divine ? Fera-t-il au contraire pénétrer, ne serait-ce qu’un petit peu, à l’intérieur d’une parole qui est d’abord un mystère ? Cette appréhension le saisit également lorsqu’il s’agit de commenter les paroles de Notre Dame. Pourtant il est aussi normal de commenter la parole divine que de réfléchir et de méditer. Encore que le silence de l’amour soit l’hommage le plus digne (en attendant l’éternel matin de la vision), il est impossible de ne pas dérouler notre discours, de ne pas amener notre faculté discursive au-devant de la vérité divine. Une telle attitude a toujours été encouragée par l’Église qui est théologienne aussi profondément qu’elle est mystique. Que la confiance l’emporte donc sur la crainte et que notre réflexion essaie de pénétrer dans le message que la Reine du rosaire faisait entendre à ses humbles privilégiés [1], à Jacinthe et François et surtout à Lucie.
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Une des premières idées qui nous viennent à la lecture de ce message, c’est que la paix du monde, la paix politique, est un don de Dieu et du cœur immaculé de Marie. « Récitez le chapelet pour obtenir la fin de la guerre. » La paix est donc suspendue à l’intercession de Notre Dame et à la Toute Puissance de celui que nous saluons aux matines de Noël comme Princeps pacis [2]. On ne doute pas que ce soit vrai de la paix surnaturelle, celle qui réside dans le secret du cœur, qui procède de l’amour de Dieu, à l’intérieur de la sainte Église qui est la Beata pacis visio [3]. Comment en effet une paix de cet ordre, proprement céleste, une paix de cette qualité, proprement divine et surnaturelle, ne serait-elle pas un don de Dieu et un fruit de l’intercession de la Vierge rédemptrice ?
Par contre un certain naturalisme politique pourrait amener à penser que la paix des empires, des nations, des peuples et des langues, puisqu’elle est une réalité d’ordre naturel et périssable, est à la portée de la nature abandonnée à elle seule. Il n’est pas douteux que certains chrétiens aient glissé sur cette pente. C’est une pente d’erreur. Et cela pour deux raisons : d’abord en vertu du principe tout à fait général que nulle réalité bonne ne commence, ne se poursuit et ne vient à terme sans la bienveillance du Tout-Puissant et si Dieu ne lui accorde sa bénédiction ; ensuite pour une raison tout à fait particulière et qui tient à l’essence même de la paix politique. Elle est en effet un fruit de justice, opus justitiæ pax ; or il n’est pas de justice solide et intégrale sans une conversion du cœur et donc sans la grâce surnaturelle, c’est-à-dire sans une faveur divine. La paix est la tranquillité de l’ordre juste ; or cet ordre juste ne saurait se passer de la volonté des hommes ; si les chefs et le peuple se laissent aller ordinairement à l’injustice, comment obtenir la tranquillité de l’ordre ?
On dira peut-être : mais de justes institutions ne suffisent-elles pas pour préserver de l’injustice, quelque forme du reste que prenne celle-ci : comme de méconnaître ou de combattre l’autorité de l’Église ; de développer un impérialisme économique effréné ; d’opprimer des nations plus faibles ? Certes des institutions appropriées peuvent et doivent remédier à ces crimes. Mais les institutions bonnes, encore qu’elles soutiennent les personnes dans le bien, sont d’abord suscitées et soutenues par la justice des personnes. Or cette justice est bien faible et bien courte sans la grâce de Dieu. De sorte que, sans la grâce, les institutions les meilleures ne suffisent pas à garantir la paix. Sans doute il serait grotesque d’interpréter le message de Fatima dans un sens de surnaturalisme et de méconnaître que la paix du monde est un effet politique à partie liée avec les causes politiques. Par contre il est normal d’interpréter le message de Fatima comme un rappel de cette vérité fondamentale que la politique ne se suffit pas à elle-même : que les effets politiques sont en dépendance de personnes humaines blessées et rachetées ; si les personnes ne se laissent pas guérir par la grâce divine, les effets politiques ne suivront pas. C’est parce qu’elle le sait très profondément que la sainte Église compte d’abord sur le Seigneur pour obtenir la paix. Pensons plutôt au commentaire du Libera nos a malo que la liturgie développe à la fin du Pater aussitôt avant la communion ; pensons également aux prières du Vendredi Saint et au chant de l’Exsultet. Toujours la paix nous est présentée comme un don de la miséricorde divine. Cette leçon de la liturgie est aussi la première leçon de Fatima.
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La deuxième leçon est complémentaire : la paix du monde est impossible sans la conversion des chrétiens. Ce don de Dieu n’est pas automatique, non seulement parce qu’il demande et suscite une politique juste, mais en même temps parce que Dieu ne peut accorder ce don sans que les volontés se convertissent : « Faites pénitence, disait la sainte Vierge. Si l’on écoute mes demandes, la Russie se convertira et l’on aura la paix. » Ne soyons pas chimériques, n’allons pas supposer que la paix entre les diverses nations et à l’intérieur de chaque nation ne sera pas obtenue si tous les chrétiens ne sont pas en état de grâce. Mais comprenons également que la paix ne saurait s’établir si les peuples chrétiens persistent dans la tiédeur ; c’est-à-dire pratiquement, s’ils continuent de mettre le tout de leur vie dans le bien-être que dispense le progrès technique.
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Or cette conversion que demande la sainte Vierge, de même que la paix dont elle parle, ne sont pas situées dans l’intemporel. Elles s’insèrent bel et bien à une époque déterminée, à un moment précis de l’histoire humaine, au moment de la révolution communiste en Russie et d’une propagande communiste qui se développe aux dimensions de la planète.
La paix du monde n’est pas à réaliser dans les conditions où était le monde au temps des Antonins, lorsque les nations comme telles n’avaient pas été baptisées et lorsque l’État n’avait aucune idée d’une législation qui reçoive bon gré mal gré les lumières de l’Église et qui tienne compte de la venue sur terre du propre Fils de Dieu et de sa rédemption. La paix dont il s’agit concerne un monde dans lequel un certain nombre de nations ont été baptisées comme telles. Il importe donc au plus haut point que leurs sujets vivent comme des baptisés. La paix actuelle du monde n’est pas, non plus à réaliser dans les conditions qui étaient celles du XVIIe siècle, lorsque, malgré les hérétiques ou les libertins, l’idée n’était sans doute venue à personne d’un matérialisme d’État et d’ailleurs non pas un matérialisme doctrinal qu’il s’agirait de prêcher, mais un matérialisme dialectique dans l’activité révolutionnaire duquel il est demandé de s’insérer, et avec quelle habileté perfide ou sous la pression de quelle terreur !
La conjoncture dans laquelle Notre Dame demande la conversion est assurément très particulière. C’est au moment où le communisme s’installe dans un grand pays de l’extrémité de l’Europe qu’elle vient se montrer elle-même à l’autre extrémité du continent pour nous presser de nous convertir. La guerre qui menace le monde n’est pas une guerre comme les autres, d’abord parce que les techniques de destruction ont réalisé d’incroyables progrès, mais surtout parce que le matérialisme dialectique a insinué son poison dans le tissu social de l’État russe et qu’il cherche à corrompre les autres États. « Si l’on n’écoute pas mes demandes, nous dit la sainte Vierge, la Russie répandra ses erreurs de par le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. »
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Il serait facile de capituler d’avance et de dire par exemple : « Après tout y a-t-il une telle importance à ce qu’une part de l’humanité soit détruite par les armes nucléaires ? Les victimes ne se trouveront pas pour autant dans une impossibilité absolue de se sauver. Devons-nous redouter à ce point la domination mondiale du communisme et l’abolition des nations chrétiennes ? Après tout la grâce de Dieu n’a besoin de rien ni de personne et ceux qui le veulent pourront encore sauver leur âme. »
Hélas ! Ces propos ne sont pas une objection fictive que je m’adresse. Ce langage de la capitulation préalable qui soulève d’indignation tout cœur bien né est tenu malheureusement par quelques chrétiens. Propos abjects que rejette immédiatement l’instinct de la générosité naturelle aussi bien que l’instinct de la foi. Ce refus spontané du cœur chrétien qui devance discours et justifications pourrait s’expliquer ainsi : il est vrai que la grâce est assez forte et assez puissante pour tirer le bien du mal, pour faire naître la sainteté des martyrs de l’iniquité des tyrans et de la cruauté des bourreaux. Il reste que nous n’avons pas à faire le mal pour qu’en sorte le bien [4] et que c’est là un abominable péché. Il reste que nous n’avons pas à coopérer au mal par notre publicité. Nous savons que, même dans l’apostasie et l’iniquité générales des derniers temps, la puissance de Dieu est assez forte pour continuer de sauver encore des hommes. Mais nous devons faire ce qui est en nous pour empêcher l’injustice. Par ailleurs, il est vrai que les nations chrétiennes ne sont pas indispensables à la vie de l’Église ; mais puisqu’elles existent, nous serions criminels de travailler à leur disparition ou d’y coopérer d’une manière ou d’une autre. Nous n’avons pas à commettre cette injustice. Il est très facile de dire que l’Église n’a pas besoin de civilisation chrétienne. Cette proposition n’est entendue droitement que si on la voit dans la lumière des deux propositions suivantes : du fait qu’elle pérégrine sur terre, l’Église ne peut éviter d’avoir une influence sur les choses terrestres qui sont en relation avec la foi ; elle ne peut éviter d’agir sur les mœurs privées et publiques et, par suite, elle tend à former une civilisation chrétienne. La seconde vérité est que la civilisation chrétienne constitue pour l’Église une aide et un soutien normal. Nous savons les limites des nations chrétiennes et combien elles ont besoin continuellement d’être redressées, corrigées, remises dans le droit chemin et qu’elles sont d’un autre ordre que l’Église. Mais conclure de là que, du fait d’être distincts, ces deux ordres sont incommuniquants, c’est, sous prétexte de pureté, ne pas tenir compte du fait que l’Église se développe sur cette terre.
L’Église ne saurait être indifférente à ce qui, socialement, permet le respect du droit, c’est-à-dire un ordre temporel chrétien. Et c’est un tel ordre que Dieu veut comme soutien de son Église. Lorsque les chrétiens commettent la grande injustice de laisser abolir cet ordre, ils ne savent pas ce qu’ils font [5] ni de quels scandales ils chargent leur conscience – par exemple lorsque sans aucune résistance ils laissent fermer les écoles libres ou permettent l’étatisation intégrale de l’économie. Encore que Dieu sauve les âmes à travers les pires scandales, et même lorsque le scandale a été codifié et solidifié par des institutions, les chrétiens sont très gravement coupables qui favorisent ou qui, du moins, n’empêchent pas le scandale alors qu’ils le pourraient. De même, lorsque les chrétiens imaginent qu’une civilisation chrétienne peut tenir sans leur conversion, ils ne comprennent plus ce qu’est une civilisation chrétienne et le tort qu’ils lui font.
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Pour permettre au Corps mystique de Jésus-Christ de parvenir à la plénitude et pour que le nombre des élus soit complet, le temporel n’est pas de peu d’importance. Il faut d’abord en effet que les enfants viennent au monde et que le genre humain ne soit pas trop tôt détruit ; il faut encore que les hommes grandissent dans une société qui accepte l’Église au moins partiellement, qui l’accepte suffisamment en tout cas pour ne pas devenir une incitation perpétuelle et institutionnalisée à l’apostasie, au matérialisme et au refus de Dieu. Ainsi le royaume spirituel postule un minimum d’ordre temporel chrétien ; il aide un tel ordre à s’établir, à durer, à se renouveler, mais en même temps il le réclame comme un soutien normal. Eh bien ! si nous considérons l’incarnation par le côté où ce mystère regarde le temporel, nous voyons aussitôt que la sainte Vierge y tient une place unique et sans équivalent. Qu’il s’agisse de la venue du Verbe de Dieu dans une chair passible et mortelle, qu’il s’agisse de la naissance à Bethléem, de la sauvegarde pendant l’exil en Égypte, de l’éducation à Nazareth ou du premier miracle aux noces de Cana, la sainte Vierge a été mêlée au temporel de l’incarnation comme seule pouvait y être mêlée la Mère du Verbe incarné. On conçoit donc qu’elle continue maintenant de veiller sur le temporel de l’humanité dans la mesure où il est en relation avec le Corps mystique de son Fils Jésus-Christ. On conçoit qu’elle intervienne pour un ordre temporel chrétien ; il existe une affinité profonde entre ce rôle actuel pour la vie de l’Église [6] et le rôle qu’elle a tenu pour l’accomplissement et le déroulement du mystère de l’incarnation.
Sans doute est-il prédit que le temporel doit finir dans les abominations d’une apostasie généralisée [7], mais jusqu’à ce jour, et dans ce jour-là même, la sainte Vierge veillera maternellement pour assurer à la sainte Église la part d’humanité et de civilisation chrétienne hors de laquelle elle ne serait plus possible sur cette terre. Cela explique pourquoi le Père du ciel a voulu l’apparition de la sainte Vierge à Fatima en 1917. Alors que les nations venaient, pour la première fois, de déchaîner une guerre d’extermination totale, alors que se développait une révolution toute nouvelle qui visait beaucoup moins à changer le régime qu’à répandre à travers la planète les institutions et les mœurs de l’athéisme, bref, alors que la civilisation chrétienne, si imparfaite qu’elle puisse être, subissait au dedans et au dehors le plus formidable des assauts, il convenait que le Père du ciel envoie au monde, pour l’aider à retrouver un ordre temporel chrétien, la Vierge immaculée qui avait permis l’incarnation du Fils de Dieu et sa vie temporelle. Ceci nous permet d’entrevoir pourquoi les grandes apparitions de la sainte Vierge, les apparitions de portée mondiale, commencent seulement après l’atteinte sans précédent portée à la civilisation chrétienne par la grande Révolution, après la première tentative organisée du laïcisme intégral. Dès ce moment, le rôle de la sainte Vierge pour le salut et le renouveau d’un ordre temporel chrétien devenait plus urgent et devait apparaître plus manifeste.
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Du fait que Notre Dame intervient à Fatima pour nous préserver du communisme, si du moins nous voulons nous convertir, elle manifeste clairement que la paix qu’elle désire pour nous ne saurait avoir rien de commun avec la paix communiste. Celle-ci est la tranquillité du désordre par le moyen d’une terreur techniquement organisée et d’une propagande qui ne recule devant aucun mensonge, ni aucune violation de conscience. La véritable paix est la tranquillité de l’ordre grâce à la justice intérieure et extérieure, une justice d’ailleurs qui est impossible sans l’amour. Le communisme parle beaucoup de paix, comme il parle de liberté, de libération et de justice sociale. Mais, comme il a refusé catégoriquement et par principe Dieu et son Église, comme il réduit l’homme à n’être qu’une certaine variété de la matière, sa paix ne saurait être qu’une grimaçante contre-façon. Une paix qui contredit fondamentalement la nature de l’homme et de la société peut bien présenter les dehors de la tranquillité ; c’est la tranquillité des forçats sur une galère ; ils ne bougent pas de leur banc de chiourme et même ils manœuvrent ensemble parce qu’ils vivent sous l’empire de la terreur et la menace du fouet. Dans la galère communiste, les forçats ont encore le privilège, et c’est une supériorité appréciable par rapport à la galère classique, d’écouter les émissions de la radio de l’État qui exalte les délices de leur sort et l’aménité de leurs gardiens, pendant que des grêles de coups pleuvent sans désemparer sur leur carcasse squelettique.
Pas de paix communiste ; pas davantage d’une paix qui consisterait dans une confortable religion de la terre [8] grâce au progrès technique. Ni matérialisme doux, ni matérialisme dialectique et révolutionnaire, encore que celui-ci soit autrement consistant et autrement tyrannique. La tentation de gagner l’univers sans s’inquiéter de perdre leur âme [9] menace plus que jamais les pauvres hommes. Le progrès technique leur offre des possibilités toujours accrues d’occuper leur existence à faire diversion de l’éternel, de passer leur vie sans prière, ni sacrifice, ni amour de Dieu, de s’abandonner sans résistance aux anesthésiques sans nombre que le progrès découvre chaque jour. Sur les vaines occupations des gens du siècle gémissait Racine au XVIIe siècle ; sa lamentation est devenue dans notre monde encore plus justifiée qu’à l’époque de la diligence, des bateaux à voile et des comédiens ambulants. C’est pourquoi la sainte Vierge presse les chrétiens de se convertir, c’est-à-dire de se réveiller de la paix menteuse du matérialisme tranquille sous peine de devenir la proie du matérialisme dialectique et de son ordre intrinsèquement pervers.
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A Fatima la sainte Vierge n’a pas dit simplement que « à la fin elle triompherait ». Elle a précisé : « A la fin mon cœur immaculé triomphera. » Elle voulait ainsi nous rappeler que son intervention dans notre histoire misérable serait une preuve de plus de son amour. De même qu’il ne faut par chercher d’autre origine que son amour de Mère de Dieu au Fiat mihi qui a permis l’incarnation, à l’offrande silencieuse de la compassion corédemptrice, enfin à son ardente prière du Cénacle qui a obtenu l’effusion irrévocable du Saint-Esprit – de même son incessante supplication invisible dans le paradis et son intervention manifeste à certaines heures désespérées de l’histoire de l’Église et de la civilisation chrétienne, procèdent-elles uniquement de son amour.
Nous avons vu des chrétiens se permettre un sourire narquois en entendant les vocables de Sacré-Cœur et de cœur immaculé ; ils justifiaient par des raisons théologiques leur discrète moquerie. Il suffisait, expliquaient-ils, de parler de Jésus et de Notre Dame sans faire mention explicite de leur cœur ; du reste, l’imagerie courante, bien loin de nourrir la foi, encourageait une sentimentalité suspecte. – Quoi qu’il en soit d’une imagerie souvent contestable, l’Église infaillible nous propose officiellement la dévotion au Sacré-Cœur et au cœur immaculé, et, dans les apparitions de Fatima, il est question, non seulement, de Notre Dame ou de la Reine du rosaire, mais encore du cœur immaculé.
Si les chrétiens qui trouvent à redire à ces expressions ont aimé en vérité leurs parents ou leurs amis, leur épouse ou leurs enfants, s’ils n’ont point sali le langage de l’amour, ils savent bien que l’on ne peut parler d’amour sans parler de cœur. Depuis qu’il y a des humains qui éprouvent de l’affection, ils reprennent invariablement des termes et des phrases qui n’en demeurent pas moins valables pour avoir été souvent profanées : « Je vous donne mon cœur. Je vous garde dans mon cœur. » Eh bien ! puisque Marie nous aime et puisqu’elle n’a d’autre raison de s’occuper de nous que son amour ineffable de Mère de Dieu corédemptrice, il n’est pas étonnant qu’elle nous parle de son cœur. Il n’est pas non plus étonnant qu’elle ajoute mon cœur immaculé. Elle nous laisse entendre par là combien elle nous aime purement, combien son amour est accordé à la sainteté de Dieu et qu’il lui est impossible de désirer pour nous autre chose que l’accomplissement de la volonté de Dieu, elle qui est la Mère immaculée de son Fils unique.
Sans doute nos frères du ciel, les anges et les saints, ne peuvent-ils pas nous aimer eux non plus sinon en toute pureté et en désirant pour nous uniquement ce que Dieu veut [10], mais ils n’ont pas avec Dieu ce lien absolument unique, à la fois physique et spirituel, qui est le propre de la Mère de Dieu ; dès lors, ils n’ont pas à l’égard de Dieu et à notre égard cette perfection et cette qualité d’amour qui appartiennent à la Mère de Dieu. L’amour des anges et des saints est certainement pur ; mais l’amour de la Mère de Dieu immaculée le dépasse extraordinairement en pureté. Sachant cela, nous comprenons mieux qu’elle nous parle de conversion et qu’elle fasse dépendre la paix de la conversion, c’est-à-dire de la fidélité à son Fils et de la conformité à son Évangile. Elle ne saurait en effet pour ses enfants désirer la paix, c’est-à-dire le premier des biens temporels, s’il devait leur faire oublier la conversion, leur faire esquiver le premier des biens spirituels, c’est-à-dire la conformité à Jésus-Christ par la conversion, en attendant la conformité à Jésus-Christ par la résurrection bienheureuse. Du fait que la sainte Vierge nous porte dans son cœur qui est immaculé, du fait qu’elle nous aime avec l’amour d’un cœur immaculé, elle ne peut nous obtenir la paix terrestre sans nous demander la conversion de l’âme.
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Semblablement elle ne peut nous obtenir une paix terrestre qui serait un paradis sur terre, c’est-à-dire qui nous exempterait d’avoir à souffrir du mal qui est en nous et autour de nous, d’avoir à lutter contre le diable et contre tous ceux qui, pour un temps ou pour toute leur vie et avec une docilité plus ou moins imparfaite, travaillent à son œuvre et entrent dans son jeu. La paix que le cœur immaculé veut nous obtenir ne comble pas les aspirations impures du messianisme terrestre : ce messianisme, abhorré par l’unique Messie, qui ne veut tenir compte ni de la croix ni du diable, ni de la participation au sacrifice de Jésus, ni de la malice déchaînée de Satan. La condition humaine étant une condition de chute et de rédemption, la paix temporelle ne saurait comporter la suppression absolument de toutes les injustices, puisque le péché continue, et elle ne saurait éviter d’être précaire et menacée. Une parole de la sainte Vierge à Fatima nous le rappelle avec douceur, mais sans posssibilité d’illusion : « Il sera concédé au monde, dit-elle, un certain temps de paix. » Cette restriction nous serre le cœur : la paix ne sera point perpétuelle. Et nous ajoutons : elle ne sera pas le triomphe sans mélange d’une justice parfaite. On peut en être déçu, gémir ou s’irriter. Cependant ce qui est conforme aux meilleures aspirations de notre nature aussi bien qu’aux divines inclinations de la grâce, c’est de comprendre que ce bien, pour imparfait qu’il soit, est quand même d’un très grand prix ; c’est encore de travailler à la paix terrestre, chacun à notre poste et selon nos possibilités, en veillant par-dessus tout à la conversion de notre cœur, bref de travailler à la paix dans les dispositions chrétiennes que la sainte Vierge est venue nous rappeler.
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La haine, la rage, la malice vigilante de Satan contre l’Église, du dragon contre l’Épouse, dureront jusqu’au retour glorieux de l’Agneau. La révélation de l’Apocalypse ne permet pas d’en douter. De même l’Apocalypse nous enseigne que les assauts de l’enfer redoubleront de violence à mesure que la fin sera proche. La contre-Église perfectionnera ses méthodes, cette contre-Église dont l’Apocalypse nous dévoile qu’elle n’est autre que le pouvoir politique, la société temporelle en tant qu’elle s’érige en absolu, devient une idole, réclame tout de l’homme et par le fait même s’acharne à détruire l’Église. Pour celui qui lit attentivement l’Apocalypse, il apparaît que l’histoire ne tourne pas en rond et qu’il y a un développement des deux cités. Dès lors commment nous représenter le progrès de la cité du mal ? Il nous paraît consister en ceci : progressivement le diable met la main sur les conditions fondamentales dont la volonté a besoin pour s’exercer droitement. Sans doute le diable n’a-t-il aucun pouvoir direct sur nos volontés. Mais, à mesure que se déroule l’histoire humaine, il est plus acharné à pervertir ces données fondamentales qui nous sont nécessaires pour user droitement de notre volonté, comme la famille, la profession, le milieu de vie, la législation et les mœurs publiques et privées. Le diable déploie toute sa rage et sa perfidie pour que ce qui devrait nous aider dans le bien nous devienne une source de scandale et cela non point en passant et comme d’occasion, mais par institution. C’est un droit premier de la nature humaine d’être aidée pour aller à Dieu par une famille honnête, un enseignement de vérité, un travail organisé avec justice, enfin une société conforme au droit naturel. Le diable, à mesure que se déroule l’histoire, se montre plus fort et plus habile pour violer les véritables droits de l’homme et lui aménager une vie où l’apostasie se produira comme naturellement. Une société basée sur le matérialisme dialectique représente un progrès incontestable dans ses méthodes. Une telle société est possédée du diable puisque l’ensemble des institutions est contraire au droit naturel : c’est du péché institutionnalisé.
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A Fatima, plus encore qu’à Lourdes, la sainte Vierge a recommandé de réciter le rosaire, elle s’est même donné le titre de Notre Dame du rosaire. Existe-t-il une relation profonde entre le changement intime du cœur, la conversion qu’elle réclame de nous et cette forme de prière qui demeure trop souvent routinière et superficielle ? La réponse est affirmative et nous montrerons pourquoi. Encore faut-il cependant que cette prière en soit une, c’est-à-dire qu’elle soit faite en esprit et en vérité au lieu d’être marmonnée mécaniquement. Les indignations de Pascal dans sa Neuvième Provinciale et celle de saint Grignion de Montfort au chapitre troisième de la Vraie dévotion, à l’adresse des faux dévots à Notre Dame, méritent toujours de retenir notre attention et après Fatima au moins autant qu’au XVIIe siècle. Car enfin, si la Vierge se désigne comme Notre Dame du rosaire et si elle nous presse de nous servir du chapelet, ce n’est point pour autoriser l’inconscience, voire le pharisaïsme dans la prière. Ceci dit, il apparaît que le grand avantage du rosaire, quand il est dit en esprit et en vérité, c’est de nous obliger plus que nulle dévotion (nous ne parlons pas de la liturgie qui est d’un autre ordre) à prendre conscience du mystère intégral de notre rédemption : la vie, la passion et la gloire du Christ Sauveur. Cette prise de conscience prolongée doit évidemment nous amener à conformer nos sentiments et nos mœurs à ce que nous méditons. Le rosaire est une prière contemplative, c’est l’Évangile même qu’il fait contempler et de plus c’est en présence et avec l’aide de celle qui est entrée le plus avant au cœur de l’Évangile que se poursuit notre contemplation ; comment ne serait-elle pas une source merveilleuse de vie évangélique ? Comment dès lors le rosaire ne nous entraînerait-il pas vigoureusement à changer de vie et à nous convertir ?
Cela d’autant plus que, si on le dit comme il faut le dire, le rosaire doit nous amener à une meilleure fréquentation de l’eucharistie, au mystère de foi et à la grande prière eucharistique, qui sont les moyens privilégiés de notre transformation dans le Christ. Le rosaire bien dit nous fait entrer mystiquement dans le mystère du Christ et nous fait désirer de participer à ce mystère sacramentallement afin que notre participation mystique devienne plus continue et plus profonde. L’efficacité du rosaire pour notre conversion se conçoit encore mieux si l’on songe à la liaison vitale entre la récitation des mystères et la fréquentation sacramentelle du mystère eucharistique.
Non moins qu’une contemplation, le rosaire est une demande et une demande assurément très convenable aux yeux de Dieu et très présentable à son infinie sainteté puisque le suppliant, le pauvre pécheur qui implore, se cache et se perd dans la prière de celle qui prie parfaitement, car c’est d’une manière parfaite qu’elle s’adresse au Père au nom de son Fils Jésus et dans l’Esprit-Saint ; c’est avec un accent d’une pureté ineffable qu’elle prononce le Per Dominum nostrum Jesum Christum étant la Mère immaculée de ce Dominus.
Ces quelques réflexions suffisent sans doute à faire comprendre pourquoi la sainte Vierge, sans parler de l’enseignement ordinaire de l’Église, attache au rosaire une telle importance. C’est que le rosaire, à vrai dire, loin d’être fermé sur lui-même et de dispenser de tout le reste, est un chemin très sûr vers des biens meilleurs ; loin d’exempter de la conversion, il y prépare ; loin de faire oublier la liturgie et les sacrements, il y conduit et les prolonge. Le mauvais usage qui peut en être fait ne prouve pas plus quelque chose contre sa valeur que l’iconographie religieuse si souvent détestable ne prouve quelque chose contre la splendeur du Christ et de la Vierge.
C’est surtout lorsque fléchit la ferveur dans le peuple chrétien, lorsque se multiplient les scandales et les péchés ou lorsque la civilisation chrétienne est sur le point d’être ruinée, c’est surtout en ces heures d’extrême péril, soit pour l’Église, soit pour les nations chrétiennes, que les papes nous adjurent de recourir au rosaire. Souvenons-nous par exemple de saint Pie V au moment de l’invasion ottomane, de Pie XI pendant la révolution espagnole et à la veille de la seconde guerre mondiale, de Pie XII enfin, pendant que le tiers de l’Église devenait l’Église du silence. Cette confiance que les papes et la sainte Église mettent dans le rosaire pour triompher des forces de l’enfer dans les heures de leur déchaînement le plus furieux s’explique naturellement parce que le rosaire étant une sainte méditation nous met sur la voie de la conversion ; étant une supplication par l’intermédiaire de l’Immaculée il est une supplication pure ; enfin, s’il implore le salut et le renouvellement d’un ordre temporel chrétien, il l’implore dans le sens que Dieu veut, puisqu’il s’adresse à la Vierge de l’annonciation et du Calvaire qui connaît parfaitement la valeur et la signification du temporel.
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« La paix perpétuelle et surtout parfaitement juste n’est point pour ici-bas ; les persécutions renaîtront jusqu’à la fin du monde, et même à la veille de la parousie les forces de Satan seront plus que jamais puissantes. Bornons-nous à prier et abandonnons à leur destin décevant les choses de la civilisation et de César. » Ainsi parlent des chrétiens qui se réfugient dans le surnaturalisme. Ils se trompent pour sûr. Même s’ils sont voués à la contemplation et s’occupent uniquement à la prière, leur prière ne doit pas se désintéresser de la justice ou de l’injustice dans les choses de César ; elle doit imiter plutôt la grande prière liturgique qui traduit admirablement la contemplation de l’Épouse de Jésus-Christ et ne laisse pas cependant de demander la justice et la paix des royaumes de ce monde. Mais, si les chrétiens atteints de surnaturalisme ne vivent pas dans le cloître, s’ils prennent aux choses de César une part plus ou moins importante, leur attitude de prétendu détachement devient une sorte d’hypocrisie ; car ils profitent du temporel alors qu’ils font profession de s’en désintéresser.
« Essayons d’organiser la terre d’une manière radicalement nouvelle. Essayons de changer non seulement les institutions fondamentales de droit naturel, mais jusqu’à la nature humaine elle-même, pour voir si nous ne pourrons pas établir ici-bas un bonheur parfait, une justice sans défaut. » Ainsi parlent des prophètes énergumènes qui refusent Dieu et se laissent posséder par les démons des messianismes terrestres. En vertu de cette proclamation, ils s’appliquent à tout bouleverser ; et, quand il sont cédé à la séduction du matérialisme dialectique ils font marcher de pair la corruption des consciences, la perversion des esprits et le chambardement des institutions.
Les vrais chrétiens, eux, reconnaissent l’imperfection et la caducité du temporel, même quand il a été baptisé ; mais ils ne doutent pas aussi que la justice dans le temporel et une paix digne de ce nom ne soient une volonté de Dieu. Avant tout ils savent que l’homme est fait pour Dieu, qu’il trouve en Dieu seul, au sein de l’Église du Christ, la paix et la sainteté. Ils essaient de demeurer en Dieu. A cause même de cette inhabitation en celui qui veut la justice, ils trouvent le courage de ne pas se résigner à l’injustice. Soit dans leur oraison, s’ils vivent cloîtrés, soit dans leur oraison et leur action s’ils sont engagés dans la vie active, ils travaillent à la justice, au maintien et au renouveau d’un ordre temporel chrétien, sans illusion comme sans perdre courage pour la raison que Dieu le veut. Cette attitude, la seule équilibrée, suppose que l’âme est fixée en Dieu, ou du moins qu’elle aspire sincèrement à cette union d’amour qui constitue la véritable conversion.
Cette attitude est celle que doit nous inspirer l’apparition de la sainte Vierge à Fatima et la consécration à son cœur immaculé. Ce cœur immaculé en effet veut nous obtenir à la fois une paix chrétienne et la conversion de nos vies ; mais, il nous en avertit, la paix chrétienne ne sera concédée que si nous avons le ferme propos de nous convertir.
Notre Dame du temps de l’Antéchrist
JE voudrais vivre au temps de l’Antéchrist » écrivait la petite Thérèse [11] sur son lit d’agonie. Nul doute que la carmélite qui s’est livrée en victime d’holocauste à l’amour miséricordieux ne doive intercéder spécialement quand se lèvera l’Antéchrist ; nul doute qu’elle n’intercède déjà tout spécialement en notre époque où les précurseurs de l’Antéchrist ont pénétré dans le sein de l’Église ; nul doute surtout que sa prière ne se perde dans une supplication qui est, pour ainsi dire, infiniment plus puissante : celle de la Vierge Mère de Dieu. Elle qui écrase le dragon par sa conception immaculée et sa maternité virginale, elle qui est glorifiée jusque dans son corps et qui règne dans le ciel auprès de son Fils, elle domine en souveraine tous les temps de notre histoire et particulièrement les temps plus redoutables pour les âmes : les temps de la venue de l’Antéchrist ou ceux de la préparation de cette venue par ses diaboliques précurseurs.
Marie se manifeste non seulement comme la Vierge puissante et consolatrice dans les heures de détresse pour la cité terrestre et pour la vie corporelle ; elle se montre surtout comme la Vierge secourable, forte comme une armée rangée en bataille, dans les périodes de dévastation de la sainte Église et d’agonie spirituelle de ses enfants. Elle est reine pour toute l’histoire du genre humain, non seulement pour les temps de détresse mais pour les temps d’apocalypse. – Un temps de détresse fut celui de la grande guerre : hécatombes des offensives mal préparées, écrasement implacable sous un ouragan de fer et de feu ; forêt de Rossignol et bois des Caures ; ravin de la mort et chemin des Dames… Combien d’hommes, ayant bouclé leur ceinturon, partaient avec la certitude terrible de périr dans cette tornade hallucinante, sans jamais voir apparaître la victoire ! Parfois même, et c’était le plus atroce, un doute effleurait leur esprit sur la valeur des chefs et le bien-fondé du commandement. Mais enfin sur un point ils n’avaient pas de doute, sur une question qui dépassait toutes les autres : celle de l’autorité spirituelle. L’aumônier qui assistait ces hommes voués à servir la patrie jusqu’à la mort était d’une fermeté absolue au sujet de tous les articles de la foi et la pensée ne lui serait jamais venue d’inventer je ne sais quelle transformation « pastorale » de la sainte messe ; il célébrait le saint sacrifice selon le rite et les paroles antiques ; il le célébrait avec une piété d’autant plus profonde, une supplication d’autant plus ardente qu’ils pouvaient être appelés d’un moment à l’autre, lui prêtre désarmé et ses paroissiens en armes, à unir leur sacrifice à celui du Fils de Dieu qui enlève les péchés du monde. La fidélité de l’aumônier s’appuyait elle-même, tranquillement, à la fidélité de l’autorité hiérarchique qui gardait et défendait la doctrine chrétienne et le culte traditionnel, qui n’hésitait pas à bannir de la communion catholique les hérétiques et les traîtres. Sur le front de bataille, tout à l’heure, dans quelques instants peut-être, les corps allaient être broyés, déchiquetés, dans une horreur sans nom ; ce serait peut-être la suffocation inexorable, la lente asphyxie sous une nappe de gaz ; mais, malgré le supplice du corps, l’âme resterait intacte, sa sérénité serait inaltérée, son recès [12] suprême ne serait pas menacé, le plus noir des démons, celui des suprêmes mensonges, ne ferait pas entendre son ricanement, l’âme ne serait point livrée à l’attaque perfide, lâchement tolérée, des pseudo-prophètes de la pseudo-église ; malgré le supplice du corps, l’âme s’envolerait de la retraite tranquille d’une foi protégée vers la retraite lumineuse de la vision béatifique en paradis.
La grande guerre fut un temps de détresse. Nous voici entrés désormais dans un temps d’apocalypse. Sans doute nous n’en sommes pas encore à l’ouragan de feu qui affole les corps, mais nous en sommes déjà à l’agonie des âmes, parce que l’autorité spirituelle paraît ne plus s’occuper de les défendre, semble se désintéresser aussi bien de la vérité de la doctrine que de l’intégrité du culte, du fait qu’elle renonce ostensiblement à condamner les coupables. C’est l’agonie des âmes dans la sainte Église minée de l’intérieur par les traîtres et les hérétiques qui ne sont toujours pas bannis. (Pendant la durée de l’histoire il y eut déjà d’autres temps d’apocalypse. Souvenons-nous, par exemple, des interrogatoires de Jeanne d’Arc privée des sacrements par les hommes d’Église, reléguée au fond de son noir cachot sous la garde d’affreux geôliers). Mais les temps d’apocalypse sont toujours marqués par les victoires de la grâce. Car, même lorsque les bêtes de l’apocalypse pénètrent jusque dans la cité sainte et l’exposent aux derniers périls, l’Église ne cesse pas de rester l’Église : cité bien-aimée inexpugnable au démon et à ses suppôts, cité pure et sans tache dont Notre Dame est reine.
C’est elle, la Reine immaculée, qui fera raccourcir par le Christ son Fils les années sinistres de l’Antéchrist. Même et surtout durant cette période, elle nous obtiendra de persévérer et de nous sanctifier. Elle nous conservera la part dont nous avons absolument besoin d’autorité spirituelle légitime. Sa présence au Calvaire, debout au pied de la croix, nous le présage infailliblement. Elle se tenait debout au pied de la croix de son Fils, le Fils de Dieu en personne, afin de s’unir plus parfaitement à son sacrifice rédempteur, afin de mériter en lui toute grâce pour les enfants d’adoption. Toute grâce : la grâce pour affronter les tentations et les tribulations qui jalonnent les existences les plus unies, mais aussi la grâce de persévérer, se relever, se sanctifier dans les pires épreuves ; les épreuves de l’épuisement du corps et les épreuves, bien plus noires, de l’agonie de l’âme ; les temps où la cité charnelle devient la proie des envahisseurs et surtout les temps où l’Église de Jésus-Christ doit résister à l’auto-destruction. En se tenant debout au pied de la croix de son Fils, la Vierge Mère dont l’âme fut déchirée par un glaive de douleur, la divine Vierge qui fut broyée et accablée comme nulle créature ne le sera jamais, nous fait saisir, sans laisser de place à l’hésitation, qu’elle sera capable de soutenir les rachetés lors des épreuves les plus inouïes, par une intercession maternelle toute pure et toute puissante. Elle nous persuade, cette Vierge très douce, Reine des martyrs, que la victoire est cachée dans la croix elle-même et qu’elle sera manifestée ; le matin radieux de la résurrection se lèvera bientôt pour le jour sans déclin de l’Église triomphante.
Dans l’Église de Jésus en proie au modernisme jusque parmi les chefs, à tous les degrés de la hiérarchie, la souffrance des âmes, la brûlure du scandale atteignent une intensité bouleversante ; ce drame est sans précédent ; mais la grâce du Fils de Dieu rédempteur est plus profonde que ce drame. Et l’intercession du cœur immaculé de Marie, qui obtient toute grâce, ne s’interrompt jamais. Dans les âmes les plus abattues, les plus près de succomber, la Vierge Marie intervient nuit et jour pour dénouer mystérieusement ce drame, rompre mystérieusement les chaînes que les démons imaginaient incassables. Solve vincla reis [13].
Nous tous que le Seigneur Jésus-Christ, par une marque d’honneur singulière, appelle à la fidélité dans ces périls nouveaux, dans cette forme de lutte dont nous n’avions pas l’expérience, – la lutte contre les précurseurs de l’Antéchrist qui se sont introduits dans l’Église –, revenons à notre cœur, revenons à notre foi ; souvenons-nous que nous croyons en la divinité de Jésus, en la maternité divine et la maternité spirituelle de Marie immaculée. Entrevoyons au moins la plénitude de grâce et de sagesse qui est cachée dans le cœur du Fils de Dieu fait homme et qui dérive efficacement vers tous ceux qui croient ; entrevoyons aussi la plénitude de tendresse et d’intercession qui est le privilège unique du cœur immaculé de la Vierge Marie. Recourons à Notre Dame comme ses enfants et nous ferons alors l’expérience ineffable que les temps de l’Antéchrist sont les temps de la victoire : victoire de la rédemption plénière de Jésus-Christ et de l’intercession souveraine de Marie.
[1] — On trouvera facilement, par exemple, dans les livres du chanoine Barthas, les paroles de la sainte Vierge à Fatima. Les livres du chanoine Barthas sont publiés à Toulouse, Fatima–édition, 3 rue Constantine.
[2] — Is 9, 6 : Le Prince de la paix (NDLR).
[3] — Bienheureuse vision de paix, nom donnée à l’Église dans la liturgie de la fête de la dédicace des églises (NDLR).
[4] — Rm 3, 8 (NDLR).
[5] — Lc 23, 34 (NDLR).
[6] — Pour ce qui est du rapport de la régence de Marie avec la civilisation, se reporter aux articles du père M.-J. Nicolas O.P., sur la Vierge-Reine. Revue Thomiste 1939, pp. 1-29, 207-231.
[7] — Père Boismard O.P., Apocalypse, édition en fascicule de la Bible de Jérusalem. Voir aussi l’Apocalypse de saint Jean du père Allo O.P., col. des « Études bibliques » chez Gabalda, le chapitre 9 de l’introduction.
[8] — Sur ce thème de « l’esprit technique », relire le radio-message de Pie XII de Noël 1953 publié dans la Documentation catholique du 10 janvier 1954.
[9] — Mt 16, 26 (NDLR).
[10] — Le texte paru dans Itinéraires portait : « et en désirant pour nous autre chose que ce que Dieu veut ». Il s’agit sans doute d’un lapsus calami (NDLR).
[11] — Exactement : « Je voudrais que les tourments (qui seront le partage des chrétiens au temps de l’Antéchrist) me soient réservés. » Lettre à sœur Marie du Sacré-Cœur dans les Manuscrits autobiographiques.
[12] — On lit ce mot dans le texte, mais il y a sans doute une coquille. Nous n’avons pas pu corriger (NDLR).
[13] — Brisez les liens des coupables (extrait de l’hymne Ave maris Stella) (NDLR).
Informations
L'auteur
Tout le numéro 12 bis du Sel de la terre est consacré à la figure du père Calmel.
Le numéro

p. 329-345
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