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Vive flamme d’amour

 

Témoignage d’une dominicaine enseignante

 
 

Le père Roger-Thomas Calmel est né le 11 mai 1914 sur les confins de l’Agenais, du Périgord et du Quercy. Toujours, il a gardé l’amour de sa terre natale.
La ferme de Gagnol est une vieille ferme rustique, solide, ennoblie par les années. Dans la tour du pigeonnier, le père avait placé sa table de travail. Par l’ouverture de la fenêtre, il voyait les prés, le domaine, et il écrivait :
 
Le jour où je saurai exprimer ce que je ressens en regardant ce champ en pente derrière la maison, oui, alors je serai un poète.
 
Ce champ, cette ferme, avaient été son apprentissage du monde : il avait appris à nommer les arbres et leurs fruits, à connaître le travail de la terre, son ensemencement : « Si le grain ne meurt… » Il avait ouvert les yeux sur l’ordre et la beauté du monde :
 
Voir les noisetiers couverts de noisettes, les pommiers ployant sous le poids de leurs fruits, les cognassiers, les sorbiers tous plus fournis les uns que les autres : quel émerveillement ! (21 septembre 1973).
 
En 1914, la France était en guerre. C’était la grande guerre, et Matthieu Calmel, le père du petit Roger, écrivait avec noblesse à son épouse :
 
Tant que je vivrai il y aura en mon cœur de la place pour vous et pour la France aimée. (…) Donnons-nous tout entier à celui qui est le maître du monde.
 
Ainsi formé, l’enfant aimait d’un même amour sa terre, son pays et son Dieu.
 
Si déjà la vue d’un arbre chargé de fruits est une louange au créateur, que sera-ce d’une âme qui aura fructifié ? (21 septembre 1973).
 
Dieu se réservait cette âme, pour qu’elle brûle d’un amour sans partage. Roger Calmel entra tout jeune au petit séminaire du diocèse d’Agen à Bon-Encontre, en 1926. Il confia sa vocation à la Vierge Marie en une prière fervente :
Ô Marie, Vierge très pure, ma bonne mère, je viens aujourd’hui m’agenouiller à vos pieds et passer avec vous un contrat d’amour. Je vous consacre mon cœur, mon corps, mon âme. (…) Donnez-moi chaque jour votre sainte et maternelle bénédiction jusqu’au dernier soir où votre Cœur Immaculé me présentera dans le ciel au Cœur de Jésus pour vous aimer et bénir sans fin [1].
 
Un ancien condisciple évoque ainsi le temps de sa scolarité :
Les premières années, il était bon élève. (…) Je me souviens qu’en 5e il avait composé une longue épopée, retraçant – disait-il – les exploits d’un de ses aïeux, qui avait été au service de Napoléon. Épopée en patois et qu’il déclamait avec fougue, lors des promenades du jeudi. Puis, peu à peu, dès la 3e, il a fourni un travail inimaginable pour un jeune de cet âge. Il ne perdait jamais une minute, prenant des notes et lisant sans arrêt. Dès lors, et jusqu’en philo, il fut le meilleur élève de la classe ; et en fin d’année, il raflait tous les prix : et cependant la compétition était sévère entre les élèves. (…) Ces quelques détails vous paraîtront certainement bien minces. Mais que dire de plus d’un camarade qui, par son travail, sa piété, son obéissance, fut toujours un modèle, et parfois un reproche pour nos gamineries.
 
A 16 ans Roger Calmel revêtait déjà la soutane. Le petit séminaire achevé, il fut envoyé au séminaire universitaire de l’Institut catholique de Toulouse, le séminaire Pie XI, pour y continuer sa formation en vue du sacerdoce. Il y étudia trois ans – de 1933 à 1936 – puis, conquis par saint Dominique, il entra dans son ordre au couvent d’études de Saint-Maximin. La doctrine de saint Thomas, enseignée alors par les meilleurs maîtres, forma sa pensée aux disciplines d’un thomisme ferme, traditionnel et vivant.
 
J’aime notre père [saint Dominique], parce qu’il a eu la passion de la doctrine évangélique et qu’il a formé un ordre pour l’apporter aux hommes. (…) Jésus l’a dit : « Allez, enseignez toutes les nations, instruisez-les. » Saint Dominique, à ce titre, est la vivante image des apôtres et du docteur des gentils. (3 août 1952)
 
En décembre 1936 frère Roger-Marie Thomas prend l’habit à Toulouse. L’année suivante il fait son noviciat à Saint-Maximin ; il prononce ses premiers vœux le 1er novembre 1937 et fait profession solennelle le 1er novembre 1940.
Le 29 mars 1941, le samedi avant le dimanche de la Passion, le père Calmel est ordonné prêtre à la chapelle de Saint-Maur à Toulon par Mgr Brulé des Varannes.
 
Le prêtre est l’homme du sacrifice ; plus précisément c’est le chrétien mis à part et ordonné en vue d’offrir le sacrifice eucharistique. Comme l’eucharistie est une réalité révélée et un mystère de foi, l’existence et la nature du sacerdoce sont des vérités et des mystères de foi. (29 mars 1969)

Le père n’est plus à Gagnol à regarder « le champ en pente qui descend de la maison ». Il est dans la maison du Seigneur, à regarder le champ des âmes. Labourer. Semer. Moissonner – pour une récolte d’éternité.
Si l’âme de saint Dominique débordait de prière, si son ordre se répandit comme « s’étend la lumière dans la nuit de la veillée pascale », le père Calmel en fut un digne fils. Pris lui-même par l’amour de Dieu, il ne pouvait manquer d’en répandre la flamme.
Apôtre, le père Calmel le fut en tant que prêtre de Jésus-Christ. Apôtre par la parole ; il prêche sermons, carêmes, retraites et dirige les âmes à Dieu « fortiter et suaviter ». Dans son contact avec les âmes, le père sépare le bon grain d’avec l’ivraie au bon moment, en vrai paysan. Étincelle qui court entre les roseaux, il avive l’amour, le conduit jusqu’au don de soi intégral, sans partage, sans mélange.
Le voici qui prie pour les familles au cours d’un pèlerinage : « Seigneur Jésus, défendez les familles que je vous ai amenées. »
Aux jeunes gens qu’il marie, il adresse ces paroles :
Ce n’est pas rien de vivre ensemble harmonieusement jusqu’à la mort ; de mettre au monde des enfants ; de les élever dans l’honneur et la piété, de favoriser leur vocation lorsque Jésus les appelle directement à son service ; un secours surnaturel est bien nécessaire. La grâce sacramentelle du mariage vous permettra de vous aider l’un l’autre pour l’union à Dieu dans la vie conjugale. Par la vertu de cette grâce, vous vous aiderez et vous vous aimerez comme le Christ a fait pour l’Église, et vous tendrez ainsi vers une vie toujours plus sainte.
 
Apôtre, le père l’est au sacrement de pénitence : …« Ma fille, mon fils, le sang de Jésus va laver votre âme. » Poussé par le Saint-Esprit, le prêtre, alors soldat du Christ, comme un glaive à deux tranchants, pénètre jusqu’au plus intime de l’âme. Il tranchera jusqu’au dernier fil qui retient l’oiseau. « Le vrai disciple du Christ est léger comme un oiseau du ciel, (…) c’est en vain qu’on lui tend des filets parce qu’il a des ailes [2]. »
 
Cependant le champ que Dieu lui réservait tout particulièrement était, entre autres, celui des âmes d’enfants.
Son ministère auprès des dominicaines enseignantes du Saint-Nom de Jésus fut long et fructueux. Mère Hélène Jamet, élue prieure générale de cette congrégation en 1948, trouve en lui une aide providentielle. Ils travaillèrent alors à la nouvelle rédaction des constitutions.
Lorsque je vous ai regardées, ce que j’ai vu, ce n’est point d’abord les réformes de structures. Avant tout, je vous ai vues et je vous vois mères des âmes, consacrées au Seigneur pour une mission enseignante ou éducatrice chrétienne. Ce que j’ai d’abord entendu lorsque je vous écoutais, c’est l’appel des âmes d’enfants. (14 novembre 1950)
La prieure générale, avec le consentement des sœurs de la congrégation, soumit les constitutions au Saint-Siège. Elles furent approuvées le 5 septembre 1953.
L’esprit de l’ordre doit être celui de la congrégation, c’est-à-dire un amour des âmes tellement grand qu’il requiert une contemplation toujours grandissante et un sens aigu de l’importance et de l’intégrité de la doctrine ; car il est urgent d’apporter aux âmes la miséricorde de la vérité [3].
 
Cette même année 1953 une nouvelle maison est fondée près de Toulouse : l’Annonciation. Cette école cherche à préparer les jeunes filles à leur mission de femmes aussi bien pour l’Église que pour la vie domestique et l’ordre temporel chrétien.
Former des âmes consacrées, concevoir des écoles catholiques suivant la nécessité du temps, telle sera, on peut le dire, une partie de l’œuvre du père Calmel. Ainsi paraîtront ses livres, écrits au fil des ans, nés de l’expérience et de l’épreuve.
Selon l’Évangile en 1952.
Si ton œil est simple en 1955.
École et sainteté en 1956.
École chrétienne renouvelée en 1957.
Les béatitudes en 1960.
Le rosaire de Notre Dame en 1971.
Les mystères du royaume de la grâce en 1972 et 1975.
Les grandeurs de Jésus-Christ en 1973.
 
  
 

Vive flamme d’amour

comme vous me blessez avec tendresse

dans le centre le plus profond de mon âme.

 
1956 — C’est l’Espagne que Dieu a choisie pour accueillir le dominicain en cette année. Pays des grands mystiques, elle marquera l’âme du père de son sceau : Avila, Ségovie, Salamanque. Le père méditera dans la solitude la vie et la doctrine de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix.
« Entremos mas adentro en la espesura. »
Pénétrons plus avant dans la profondeur de l’amour de Dieu, du Christ, roi de tous les cœurs. Le souci de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ, le contact prolongé avec les chrétiens d’Espagne, amèneront le père à approfondir les principes doctrinaux et les exigences de vie intérieure d’un ordre temporel chrétien. Car « il faut que chrétienté continue » pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
 
Mon père (…) vous aimiez l’Espagne avec feu, comme un fils de saint Dominique doit l’aimer ; comme chaque catholique et plus encore chaque catholique français se doit de l’aimer. Vous avez aimé l’Espagne comme une véritable mère parce que vous étiez fier dans votre humilité, intérieur, brûlant comme l’Espagne éternelle, taillé pour la prédication et la conquête [4].
 
« Quid fient peccatores ? » s’écriait saint Dominique.
Que deviendront les pécheurs ? Ce cri intérieur d’une âme ravie par Dieu et qui intercède pour ses frères fut aussi celui du père Calmel.
1957-1958 (grotte de la Sainte-Baume), 1959-1960 (hôtellerie) furent deux années passées auprès de sainte Marie-Madeleine, en un lieu dépouillé, austère, qui ne conduit qu’à l’essentiel. De toutes ses forces en effet, et jusqu’à la mort, le père témoignera que Dieu seul suffit.
Il sera nommé successivement de 1958 à 1974 à Montpellier, Biarritz, Sorèze et Prouilhe. « Spectacle saisissant, dira Antoine Barrois, le passage parmi nous d’un frère prêcheur, d’un “domini-canis” courant de toutes ses forces par amour de Dieu. »
C’est l’heure de la vigilance, de la fidélité, et c’est l’heure du combat. Il existe un « garde-à-vous de l’honneur, de la sainteté ». C’est dans cet esprit que le père collabore avec Jean Madiran à sa revue Itinéraires.
Le père Calmel est venu à Itinéraires en 1958. Nous avons travaillé ensemble pendant dix-sept années, nous rappelle Madiran. Son contrat tenait en peu de mots. Je lui avais demandé d’être, à la revue, un prêtre de l’ordre de saint Dominique. Il m’avait répondu qu’il ne pouvait ni ne voulait être autre chose. Mais en 1958, nous ne pouvions imaginer où cela nous conduirait. (…) Il nous fallut aller à Rome pour obtenir, au plus haut niveau du gouvernement de l’ordre dominicain et de la curie romaine, l’autorisation (1959) (…) Mais l’essentiel ne se raconte pas. L’essentiel de ce que nous laisse le père Calmel est son œuvre publiée ; rien d’autre. Sa personne, il l’a voulu ainsi, s’efface (…) [5].
 
Sa personne s’efface mais son témoignage demeure. Le père, c’est le défenseur de la messe. Dans la crise de l’Église, il vit clair et en novembre 1969, le premier, il fit paraître le texte de sa déclaration : « Je m’en tiens à la messe traditionnelle. » « L’héroïsme est plus grand lorsqu’il est solitaire », souligne Hugues Kéraly.
« Mon pays m’a fait mal. Rome m’a fait mal », écrira le père. Et ce fut bien le cœur de sa fidélité. Fils de l’Église en un temps d’épreuve il eut une âme de croisé pour éclairer et conquérir les âmes à la vérité. Combat pris dans une lutte plus vaste encore, fruit de sa perception intime et très lucide de l’apostasie du monde actuel devenu la proie « d’un immense appareil qui le réduit progressivement à changer de foi, à changer de culte, à changer de mœurs, en un mot à changer de religion ».
 
Les innovations postconciliaires ne sont pas un ensemble plus ou moins disparate de modifications. C’est un système. C’est plus qu’un système théorique, c’est un système stratégique d’occupation. – L’Église, d’une part, est instruite dans une croyance nouvelle, ou plutôt dans l’incroyance moderniste. L’Église, d’autre part, est « sous la botte » ; elle est en grande partie régentée par un parti apostat qui tient en grand nombre les postes de commande, à commencer par les plus élevés. (…) Ce qui reste en notre pouvoir, c’est d’abord l’oraison et la vie cachée en Dieu (…) : sans éclat et sans bruit élever des fortins de résistance, d’attachement pieux et vivant à la Tradition. Ces fortins paraîtront dérisoires ; face à l’Église apparente et occupante, ils paraissent une défense trop faible. Qu’importe. La grâce de Dieu ne se mesure pas à ce qui paraît. (…) Nous savons désormais qu’il y a deux Romes comme il y a deux Églises. Obéir à Rome, obéir à l’Église, nous ne voulons que cela ; nous sommes sûrs de ne pas faire autre chose. Mais justement, Rome, la seule Rome, la Rome qui est encore dans Rome, c’est celle des deux cent soixante deux pontifes et qui ne se contredivisent pas à la Rome d’avant Paul VI et d’avant « le » concile. L’Église, l’unique Église est celle qui n’oppose pas une messe moderne à celle de quinze siècles de messes ; qui ne substitue pas hypocritement le catéchisme batave au catéchisme du concile de Trente ; qui transmet l’Écriture Sainte intégrale au lieu de la trafiquer ; qui garde ce qui demeure encore intact de vie religieuse contemplative ou active au lieu de le déliter et de le dissoudre au nom de l’obéissance. Nous obéissons à l’Église une, celle qui domine le monde moderne et la prétendue civilisation technique. Nous n’obéissons pas à une église moderniste, une église apparente qui est irrémédiablement engagée dans l’engrenage d’un monde qu’elle a prétendu épouser. (…) Nous ne sommes pas de la Rome qui n’est plus dans Rome ; nous ne sommes pas de l’église apparente et polyvalente. Nous sommes de l’Église de toujours, de la Rome de toujours. Telle est l’âme de notre résistance [6].
A ces paroles font écho celles non moins graves et solennelles de Mgr Lefebvre :
Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité. Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues [7]
Le père Calmel remerciait le ciel de nous avoir fait miséricorde en nous gardant un évêque manifestement fidèle, victoire de la grâce en un temps d’apostasie, car
Nous voici entrés désormais dans un temps d’Apocalypse. Sans doute nous n’en sommes pas encore à l’ouragan de feu qui affole les corps, mais nous en sommes déjà à l’agonie des âmes. (…) C’est l’agonie des âmes dans la sainte Église minée de l’intérieur par les traîtres et les hérétiques qui ne sont toujours pas bannis. Mais les temps d’Apocalypse sont toujours marqués par les victoires de la grâce [8].
 
 

Vive flamme d’amour, (…)

Achevez votre œuvre, si vous le voulez bien,

Déchirez la toile qui s’oppose à notre douce rencontre [9].

 
En 1974 une nouvelle maison est fondée à Saint-Pré, près de Brignoles. Cette école a choisi la messe, c’est-à-dire la messe catholique traditionnelle, latine et grégorienne ; un catéchisme fidèle à celui du concile de Trente ; une éducation dans la ligne de la tradition chrétienne et française. « Cette maison est un pur cadeau du Cœur Immaculé », dira le père qui obtient de ses supérieurs la permission de s’y rendre. Il lui reste une année à vivre.
 
Il resterait beaucoup à écrire :
• Sa vénération pour Psichari, le tertiaire dominicain mort en 1914 et qui repose à Rossignol en Belgique. Le père alla prier sur sa tombe, à l’occasion de retraites prêchées aux carmélites de Virton. C’était l’hiver :
Pour chaque branche de la croix une pelote de neige et encore une pelote sur le sommet de la croix, de sorte que la croix soit enveloppée dans un grand manteau blanc. Car le Seigneur a voulu faire savoir aux très rares pèlerins qui viendront ici sous la neige que, pour ceux qui ont eu la foi et ont livré leur vie par amour, le temps de la souillure est passé. Désormais abrités et recueillis sous le blanc manteau de la Vierge, ils contemplent la face de Dieu et la très sainte humanité du Christ, dans le silence ineffable d’une adoration toute pure. (30 décembre 1968)
Né au seuil de la grande guerre, le père restera de même marqué par Verdun et Douaumont, hauts lieux de tant d’héroïsme, de tant de sainteté pour garder le sol français et dont le souvenir nous anime de courage pour le combat présent. « La messe dans la tranchée … Que les Français fassent chaque dimanche les efforts qui peuvent devenir héroïques pour s’unir à une messe catholique et le Seigneur qui a institué la messe fera miséricorde à la France. » (13 mai 1973)
 
• Son amour pour sainte Jeanne d’Arc et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus que le père nous donne comme guides sur le chemin de la victoire. Domrémy, c’est l’église du village où pria Jeanne, sa maison, le Bois-Chenu, la Meuse et les prés qui descendent en pente jusqu’à la fontaine, Notre-Dame de Bermont. Le père aimait s’y rendre en pèlerinage lorsque son apostolat le conduisait en Lorraine.
On a quelquefois le réconfort inoubliable de voir des êtres lumineux traverser la vie en échappant aux communs désastres, aux communes défaites. Je ne veux pas dire qu’ils ne sont pas sujets à la souffrance et aux persécutions, aux calomnies et aux injures ; mais en les voyant on pense à une tendre victoire, à une victoire irrépressible et qui va son chemin. La destinée d’une Jeanne d’Arc parmi les sceptiques, les soudards et les traîtres ; la destinée d’une petite Thérèse parmi les mesquineries et les complications de l’égoïsme en vase clos évoqueront toujours pour nous le passage inespéré de la douce victoire de la noblesse de Dieu. Or la victoire de ces saints ne saurait nous donner qu’une image très lointaine de celle de Notre Dame. Lorsque nous prenons conscience qu’elle est exempte de toute ombre de mal, toute réservée pour Dieu comme Vierge et Mère, toute tranquille en Dieu et accordée à son Fils dans la trame d’une vie sujette à quelles épreuves et terminée par quelle passion, lorsque nous entrevoyons la pureté et la sainteté de Marie tout au long de l’Évangile, nous sommes sûrs qu’elle est à jamais, au milieu de l’humanité malade et disgraciée, la victoire de Dieu, la manifestation toute-puissante de sa lumière et de sa miséricorde [10].
 
Fils de saint Dominique, le père aura à cœur d’aider les chrétiens à mieux méditer les mystères du Rosaire, à passer du temps avec Notre Dame dont il sera toute sa vie le page, le paladin, l’enfant très aimant.
« Mon père vous aviez vingt ans, dans votre robe, sauf quand les circonstances imposaient que ce fût vingt siècles [11]. » De cette jeunesse, en voici le secret : « S’il est vrai que nous sommes enfants du Père des cieux dans son Fils Jésus-Christ vainqueur du péché et de la mort, on ne voit pas pourquoi un sourire lumineux et vainqueur ne serait pas la manifestation d’une vie située dans ce mystère. L’esprit d’enfance évangélique a son sourire, aussi clair, aussi tendre, aussi vigoureux que la vie et la victoire de Dieu qui s’expriment à travers lui [12]. »
Théologien imprégné des mystères de Dieu, le père ne vivait pas loin, comme écarté de l’humanité. Il posait sur les êtres et les événements un regard si pénétrant qu’il semblait prophétique. Il nous devançait simplement ; le brouillard ne l’arrêtait pas. La souffrance et la gravité de son âme déchirée par la crise de l’Église, par le péché des hommes, éprouvée par une santé toujours fragile, étaient portées dans la paix : « Confiance, courage et force. » Il y avait chez le père une très grande joie intérieure, une tendresse dans la sollicitude, un éclair malicieux dans le regard, et le théologien aux écrits si sérieux vous donnait, en partant, comme un trésor de prix… une pomme de Gagnol.
Là-bas, justement, le crépuscule s’étend sur le champ en pente et sur le pigeonnier. Les bruits s’estompent. « Chanter comme le rossignol au sein de la nuit, c’est cela aimer. » C’est l’heure du Nunc Dimittis. « Le soir est venu, la nuit est tombée, mais le maître n’est pas encore là. Viendra-t-il avant minuit ? Et s’il revenait seulement au chant du coq faudrait-il attendre jusque-là [13] ? »
Le maître viendra chercher son serviteur le 1er samedi du mois de Marie, le 3 mai 1975, à Saint-Pré du Cœur Immaculé. Son dernier livre venait de paraître.
La vie, la vie, nous avait-il dit la veille, c’est :
 
Militia, Certamen, Beatitudo.
 
Et pour que nous autres, nous tous, nous nous élancions nous aussi du combat à la béatitude, le père Calmel nous a menés et nous mène encore « à pas d’amour sur le chemin de la sainteté ».



[1] — R. Calmel, élève de seconde.
[2] — Les béatitudes, p. 14.
[3] — Constitutions des dominicaines du Saint-Nom de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie, a. 4.
[4] — Hugues Kéraly, Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, p. 15.
[5] — Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, p. 89.
[6] — R. Th. Calmel, « Réclamation au Saint-Père », Itinéraires 190, février 1975.
[7] — Monseigneur Lefebvre, 21 novembre 1974.
[8] — Brève Apologie pour l’Église de toujours, p. 146.
[9] — Saint Jean de la Croix.
[10] — Itinéraires 48, décembre 1960, p. 36.
[11] — Hugues Kéraly, Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, p. 13.
[12] — Les béatitudes, p. 15.
[13] — Les mystères du royaume de la grâce, t. 2, p. 89.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 12 bis

p. 18-27

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