top of page

Les juifs de Luther


 

SEULE communauté humaine qui ne soit pas alors catholique, les juifs occupent une place à part dans la Chrétienté médiévale. Les corporations étant des fraternités chrétiennes, les juifs restent en marge de toutes les activités sociales. Spécialisés dans le commerce et le prêt d’argent, « quelque chose de condamnable et de parasitaire entachait la prospérité juive » (p. 28). Considérés comme déicides, les juifs passent, dans l’opinion, pour responsables de la « peste » ; on les accuse également de profaner des hosties et de se livrer chaque année au crime rituel, l’assassinat d’un enfant chrétien pendant le temps de la Passion. L’auteur oublie de rappeler que de nombreux évêques protégèrent les juifs contre d’aveugles fureurs populaires. On cherche souvent à convertir les juifs. Dans le monde germanique, au début du 16e siècle, Reuchlin fonde les études hébraïques chrétiennes. Cet érudit, qui s’opposera à la réforme luthérienne, défendra les juifs et aura la faiblesse de se laisser attirer par la Kabbale.

 

Quelle fut, envers les juifs d’Allemagne, l’attitude du réformateur qui brisa l’unité chrétienne ?

Ch. I : Les juifs dans les marges du monde de Luther

Les rabbins s’intéressèrent très tôt au théologien chrétien entré en conflit avec l’Église. Quelques-uns lui rendirent visite à Wittenberg en 1520, mais la discussion tourna mal. Déçu, le réformateur déclara que les juifs comme les « papistes » plaçaient leur tradition au-dessus de l’Écriture. Bien qu’il ait publié en 1523 Que Jésus-Christ est né juif, ouvrage qui comporte un appel à la tolérance, Luther refusa son soutien aux juifs expulsés en 1537 par l’électeur de Saxe, lui-même réformé. Une lettre de février 1533 annonçait, au-delà de l’antijudaïsme religieux, les prémisses  d’un véritable antisémitisme ; il y parlait, entre autres reproches, de l’hypo­crisie de certains juifs désireux de recevoir le baptême.

Ch. II : La perception théologique des juifs chez le jeune Luther

De 1523 à 1543, de Que Jésus-Christ est né juif à Des juifs et de leurs mensonges, Luther passera de la tolérance à l’exigence d’expulsion des pays chrétiens. Mais quelles sont les raisons théologiques de ces changements d’attitude ?

Le juif, dit Luther, médit du Christ et se trouve donc l’objet de la colère de Dieu (p. 55). L’auteur, qui est de formation protestante, ajoute que « pour Luther, le juif incarne l’attitude religieuse qui s’oppose le plus directement à la justification par la foi » (p. 56). Le réformateur allemand incline cependant à l’indulgence dans son deuxième cours sur les psaumes en partant d’une violente critique de l’Église catholique, mais il s’agit d’un comportement pratique en vue de convertir au christianisme, et non d’un changement de point de vue théologique :

Quel est l’homme, je vous le demande, […] qui passerait à notre religion s’il se voyait traité si hostilement, et d’une façon qui non seulement n’est pas chrétienne, mais qui fait plus que caractériser les bêtes féroces ? Si la haine envers les juifs, les hérétiques et les Turcs fait les chrétiens, à coup sûr nous qui sommes encore fous furieux, nous sommes les plus chrétiens de tous ! Mais si l’amour du Christ fait les chrétiens, sans aucun doute nous sommes pires que les juifs, les hérétiques et les Turcs, puisque personne n’aime le Christ moins que nous.

La grâce persiste dans la descendance d’Abraham et des juifs se convertiront jusqu’à la fin des temps. Il convient aussi de remarquer qu’on ne trouve dans les premiers écrits de Luther concernant les juifs aucune allusion à des rumeurs comme la profanation d’hosties.

Ch. III : Le « tournant réformateur » de Luther en matière de politique juive

Au début des années 1520, dans une lettre au juif converti Bernhard, Luther émet l’idée que la réformation religieuse qui s’opère grâce à lui provoque de nombreuses conversions. Il pensait que « l’intégration des juifs dans les structures de communication et dans le monde quotidien des chrétiens exercerait une force d’attrac­tion irrésistible sur les juifs. » (p. 76). Le retour à l’Écriture, préconisé par le réformateur, sola scriptura, justifiait l’attente des juifs qui en étaient resté à Moïse et aux prophètes tandis que la scolastique et le Talmud représentaient un détournement de l’Écriture.

Il convient donc de changer d’attitude face aux juifs pour les convertir. Luther va jusqu’à dire : « Nous, païens », nous « sommes des beaux-frères et des étrangers, eux sont des parents directs, des cousins et des frères de Notre-Seigneur. » Mais, preuve de subjectivisme, cette attitude ne tiendra que « jusqu’à ce que je voie ce que j’aurai obtenu. » (p. 79). « L’hosti­lité du Luther de la maturité a ses racines dans “l’amabilité” conditionnelle du Luther du début des années 1520. » Le réformateur ne pouvait imaginer qu’on puisse considérer comme fausses ses « preuves scripturales ».

Ch. IV : Espoirs déçus, attentes confirmées

Entre 1520 et 1530 la situation politique de la réformation se consolida, mais, dès les premiers succès, apparurent ce que Bossuet appellera les « variations des Églises protestantes ». Les Réformés de Suisse, par exemple, refusaient toute représentation du Christ. Luther leur reprochera leur « judaïsme ». Dans la controverse théologique protestante, certains accusèrent Luther d’une tolérance qui avait rendu les juifs « récalcitrants ». Quand en 1538 la Saxe protestante n’autorisa plus la présence des juifs sur son territoire, Luther refusa de les aider.

L’évolution de Luther vers plus de sévérité envers les juifs vient aussi en partie de sa lutte contre les Sabbatariens, secte morave qui exigeait le respect du sabbat.

Ch. V : lutte finale pour la Bible

Thomas Kaufmann cherche à expliquer, voire à excuser, au moins partiellement, les prises de position de Luther contre les juifs par la mort en 1542 de sa fille Madeleine. Il parle aussi de « dépres­sion de vieillesse ». Dans les dernières années de sa vie, Luther souffrait de migraines et de troubles circulatoires et la douleur le mena à abuser de boissons alcoolisées. En 1543 parut Des juifs et de leurs mensonges. La tolérance n’avait pas porté ses fruits. « Les juifs et les papistes, dit l’auteur en résumant la pensée de Luther, possédaient une religion diabolique. » Melanchthon envoya un exemplaire du livre au landgrave Philippe de Hesse en lui disant qu’il contenait « pour vrai beaucoup d’enseignement utile. »

Des juifs et de leurs mensonges se divise en deux parties : « men­songe » des juifs « contre la doctrine ou la foi », dont une idée erronée du Messie, et « mensonges contre les personnes », le Christ, Marie, tous les chrétiens. La tolérance que Luther avait prônée dans ses premiers écrits venait de son « ignorance ». Il parle désormais de crimes rituels. Il faut regrouper les juifs, interdire leurs cérémonies sous peine de mort, prendre leur argent et finalement les contraindre à aller s’établir dans des contrées où il n’y a pas de chrétiens.

« Nous sommes déjà suffisamment chargés de péchés à cause de la papauté ; nous en rajoutons tous les jours par toute sorte d’ingratitude et de mépris envers sa Parole et toutes ses grâces : il n’est donc pas nécessaire de nous charger en plus de ce vice étranger et ignominieux des juifs. » (p 146)

Luther renie donc ses thèses de 1523 et veut interdire les communautés juives. Il exclut seulement la mise à mort systématique. Le livre Des juifs et de leurs mensonges sera suivi de deux autres textes sur le même thème : il s’agit d’une véritable campagne pour influencer l’opinion publique.

Mais ces écrits de Luther n’eurent pas d’influence véritable sur la politique des États protestants. Les juifs, peu après la mort du réformateur, obtinrent de l’empereur que leurs droits soient confirmés. Les hébraïstes luthériens avaient pris leurs distances avec leur maître et Mélanchthon empêcha que Luther le sût pour lui éviter de se mettre en colère.

Ch. VI : La réception de l’attitude de Luther face aux juifs du 16e au 20e siècle

On ne vit donc pas se constituer une doctrine officielle du luthérianisme à propos de l’exercice de la religion juive et les États protestants pratiquèrent des politiques diverses. Si on constate une forte tendance à l’antisémitisme parmi les luthériens du 16e siècle, ceux du 17e et du 18e pratiquent volontiers la tolérance avec l’espoir de con­versions.

Les juifs et les auteurs protestants chercheront, dans l’ensemble, au 19e siècle, à faire oublier le « côté sombre » de Luther. Le vrai « fondateur » de la langue allemande et du libre examen ne pouvait avoir vociféré contre les juifs. Les écrits antisémites du réformateur ne furent plus publiés séparément mais se fondirent dans les éditions complètes. Dans la grande édition dite de Weimar (WA), qui fait autorité, les « écrits juifs » tardifs ne furent publiés qu’en 1919.

Cependant, à la fin du 19e siècle, l’antisémitisme raciste commence à utiliser Luther, par exemple dans une pétition à Bismarck « munie de 265 000 signatures » qui demandait que l’on revînt partiellement sur l’égalité de droits accordée aux juifs en 1848 et qu’ils fussent exclus des fonctions publiques (p. 175). Le nazisme, évidemment, s’empara de la condamnation des juifs par Luther : « le plus grand Allemand » aurait aussi été le plus grand antisémite de son temps. On verra même un certain nombre de pasteurs considérer la « Nuit de cristal » comme la réalisation des vœux de Luther. Les Églises protestantes allemandes changèrent de cap en 1945. En 1983, l’Église évangéliste allemande a déclaré « funeste » Des juifs et de leurs mensonges.

Conclusion : « Un homme faillible »

Thomas Kaufmann intitule ainsi la conclusion de son livre. Après avoir exposé clairement les thèses de Luther avec tout un appareil de références, l’historien tente d’expli­quer et d’excuser ses outrances vulgaires. Il l’appelle, pour justifier les revirements de l’homme qui a brisé l’Europe chrétienne, « ce personnage bifide comme Janus » (p. 11). La traduction de l’ouvrage est lourde, mais on sent qu’elle est en cela fidèle à l’original qui possède toutes les qualités et tous les défauts de la science historique contemporaine. L’auteur semble gêné, pris entre l’honnêteté historique et le désir de ne point trop charger un « grand homme ». Pour le lecteur catholique ce livre a pour principal intérêt de montrer, de prouver de la manière la plus claire que Martin Luther, « homme faillible », homme excessif dans bien des domaines, n’était pas digne de se poser en réformateur de l’Église fondée par Notre-Seigneur.

 

Gilles de Grépiac

 

 

Thomas Kaufmann, Les juifs de Luther, Genève, Labor et Fides, 2017. Traduit de l’allemand par Jean-Marc Tétaz. 240 p., 25 €.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 101

p. 190-194

Les thèmes
trouver des articles connexes

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page