Repentance à Montségur ?
Cathares, catharisme et catharomanie
Le dimanche 16 octobre 2016, Mgr Jean-Marc Eychenne, évêque de Pamiers, présidait une cérémonie de repentance dans le village de Montségur. Sous le titre « L’Église demande pardon pour les Cathares », Le Figaro a relaté ainsi cette cérémonie :
Cinq cent personnes environ assistaient dimanche à une « démarche de pardon » pour les massacres des Cathares, dans le village de Montségur, où en 1244, environ deux cents d’entre eux ont été brûlés.
« Les adeptes de cette voie ont été pourchassés et condamnés à de lourdes peines allant de l’emprisonnement à la mise à mort par le feu, lors de bûchers terribles comme ici, à Montségur », a reconnu le prêtre qui a ouvert dimanche la célébration […]. « Nous demandons pardon d’abord à notre Seigneur, mais aussi à tous ceux que des membres de notre Église ont alors persécutés », a ajouté dans un autre discours Mgr Jean-Marc Eychenne […].
Le 16 mars 1244, environ deux cents Cathares, des chrétiens qui s’opposaient au catholicisme romain, étaient mis à mort après un long siège du château de Montségur.
« C’est un pardon qui vient un peu tard mais mieux vaut tard que jamais », a réagi auprès de l’AFP Gérard Millet, président de l’association « Chevaliers et gentes dames d’Occitanie », dont le but est de « maintenir la tradition occitane ».
L’initiative de cette démarche a été prise par les autorités religieuses locales, a précisé la Conférence des évêques de France (CEF), qui s’est dite « tout à fait en phase » avec elles [1].
Certains journaux saisirent l’occasion pour attaquer l’Inquisition ou vanter la « civilisation occitane » :
Après 35 ans de guerre et de génocide, après 10 mois de siège, deux cent vingt-cinq cathares sont brûlés au pied de Montségur (Ariège) en ce 16 mars 1244. La civilisation occitane, la plus avancée de son temps, part ainsi en fumée. Reste la gloire des vaincus bons et pacifistes pour une société meilleure [2].
En réalité, comme l’a montré l’historien Yves Dossat, cette exécution « se rattache bien plus à la tradition des exécutions sommaires qu’aux usages de l’inquisition [3] ». C’est de Montségur qu’étaient venus les cathares qui assassinèrent le bienheureux Guillaume Arnaud et ses compagnons, à Avignonet, le 29 mai 1242 [4]. C’est dans cette forteresse qu’ils se réfugièrent après leur forfait. L’attentat décida le sénéchal de Carcassonne à en finir avec ce repaire de terroristes. Le siège fut féroce et s’acheva par l’exécution de 210 irréductibles cathares, le 16 mars 1244.
Est-ce pourtant au lieu même de Montségur (où Mgr Eychenne a voulu faire sa cérémonie de repentance) que fut dressé le bûcher ? Yves Dossat et l’Encyclopedia universalis en doutent :
Montségur ne marque pas un tournant dans la guerre contre les albigeois. C’est la bataille de Muret (12 septembre 1213) qui aurait dû figurer dans « les trente journées qui ont fait la France ». Quant au « bûcher de Montségur », il s’agit en fait d’un raccourci historique. Y. Dossat semble avoir prouvé qu’il eut lieu à Bram (60 km au nord) ; le prat dels Cremats (champ des brûlés) en contrebas du château serait une légende. Enfin l’Inquisition ne peut être rendue responsable d’une exécution qui ressemble fort à une représaille militaire [5].
Sur cette repentance épiscopale du 16 octobre 2016, voici la mise au point rédigée par Henri Barthès, président de la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers [6].
Le Sel de la terre.
Monseigneur l’évêque de Pamiers a cru bon de faire un acte de repentance envers les cathares qui auraient été brûlés à Montségur au milieu du 13e siècle.
Cet acte peut être examiné sous plusieurs angles.
Il est dépourvu de pertinence historique.
L’assassinat en 1242 des dominicains à Avignonet (reconnus martyrs et béatifiés au 19e siècle) a déterminé le siège et la prise de Montségur par les armées croisées. Les châtelains de Montségur avaient soutenu, voire organisé, l’expédition meurtrière. Il fallait mettre fin aux agissements criminels d’une faction armée. Il s’agit, non d’une persécution religieuse, mais d’un acte de guerre, en représailles d’un autre acte de guerre, commis contre l’Église, particulièrement audacieux. La fin, tragique, certes, des cathares réfugiés à Montségur est une conséquence d’actes de guerre.
Juger ces événements militaires du 13e siècle selon les critères idéologiques du 21e est un anachronisme. L’anachronisme est la tare rédhibitoire des pseudo-historiens. Dans le cas d’espèce, il couvre de ridicule l’acte de repentance épiscopale.
Il répond à une idéologie moderne bien connue :l’albigéisme revanchard
Reprenant en les délayant les thèses romantiques d’Augustin Thiérry et Jules Michelet, un pasteur réformé ariégeois, Napoléon Peyrat, a décrit vers 1875 en termes lyriques, enflammés et largement imaginaires les événements languedociens du 13e siècle. Ses ouvrages d’attaque réformée contre les catholiques ont formé le pain béni des anticléricaux de la fin du siècle, qui ont trouvé dans l’exploitation de ces thèmes un cheval de bataille facile contre l’Église.
Parallèlement, se formait, en opposition à Frédéric Mistral, le mouvement Occitaniste aux soins de deux instituteurs laïques : Antonin Perbosc et Prosper Estieu, qui a repris les dires de l’albigéisme revanchard.
Le thème général est que le Midi, prospère et raffiné au 12e siècle, tolérant aux pensées extravagantes, aurait été attaqué, déchiré, jugulé et anéanti par l’alliance de l’Église et de la Monarchie capétienne au 13e siècle dans la Croisade Albigeoise. L’exaltation du catharisme – considéré comme le parangon de la civilisation du Midi – se double de la récrimination contre l’Église. L’intervention armée de la Croisade devient une invasion étrangère. La restauration de la paix et du pouvoir légitime une occupation, justifiant une revendication contre la France elle-même.
La langue d’oc dans ce système devient otage : elle doit être ramenée à son état (orthographique, grammatical, etc.) d’avant la Croisade, et devenir le support de la revendication régionaliste, voire nationaliste, à l’imitation du catalanisme, fortement influent dans les milieux occitanistes.
L’albigéisme revanchard a été revivifié dans les années 1960 par l’idéologie de la Décolonisation, et a alimenté les mouvements contestataires. Actuellement, on retrouve ces idéologies dans les mouvements occitanistes identitaires, peu représentatifs en nombre d’adhérents, mais très agissants. Capables de manifestations tapageuses et multitudinaires, imitées encore du catalanisme.
C’est à ces mouvements que l’acte de repentance épiscopale de Pamiers-Montségur a rendu hommage et s’est inféodé.
Il méconnaît les progrès du savoir.
Les thèmes de l’albigéisme revanchard sont depuis longtemps abandonnés par les historiens sérieux. Il n’y a plus au sujet du catharisme les affirmations péremptoires de naguère. Le catharisme est un ensemble de formes médiévales du dualisme. Réponse simpliste au problème du mal, au milieu d’une société violente et ravagée par un état de guerre endémique depuis le premier tiers du 12e siècle. Les groupuscules dualistes du Midi sont entrés en relation avec d’autres mouvements similaires ou apparentés, répandus dans toute l’Europe. Le dualisme imagine un Principe du Bien et un Principe du Mal en guerre permanente. En Europe occidentale les dualistes ont conservé une phraséologie pseudo-chrétienne qui pouvait donner le change, et les faire passer pour chrétiens. Il n’en était rien. Le dualisme cathare est une gnose, il relève du docétisme. Leur Christ est un être supérieur qui est venu enseigner, qui n’a pas souffert la Passion, n’est pas mort sur la Croix, n’est pas Ressuscité. La matière, le corps humain en particulier, est un élément du Mal. Il faut éviter la procréation, fuir la société, refuser les relations humaines, le serment etc. Les groupes cathares ont présenté l’allure de sectes, fermées sur elles-mêmes, ayant leurs secrets, leurs réseaux, leurs richesses, leurs moyens d’influence sur les puissants, jouant un rôle dans la totale division de la société languedocienne du 12e siècle.
Le catharisme n’est en rien un fruit de la civilisation méridionale, au contraire il est un corps étranger.
Il a été combattu – parfois mollement il est vrai – par la hiérarchie catholique. Mais aussi, plus sincèrement et ardemment par les groupes Vaudois ou Pauvres Catholiques. Ces contestataires de la mollesse de l’Eglise établie, aux franges de l’orthodoxie dans la recherche un peu tapageuse d’une pauvreté ostentatoire, fondés à Lyon vers 1175 par Pierre Valdès et répandus dans tout le Midi, ont formé les premiers éléments des ordres mendiants, prêcheurs et mineurs.
La Croisade albigeoise, dont on n’ignore pas les aspects affairistes et les actes militaires brutaux, a été, après épuisement des moyens plus pacifiques, le seul remède à une situation politique et féodale inextricable, aux ambitions hégémoniques de la Maison de Barcelone et des Catalans, et au foisonnement des sectes. Le titre exact de la Croisade a été Negotium fidei et pacis, Affaire de la Paix et de la Foi.
Mgr l’évêque de Pamiers dans ce flectamus genua entend-il réécrire l’histoire ? Ou apporter de l’eau au moulin des régionalistes identitaires ?
On peut douter de l’opportunité du geste et de son efficacité à l’égard du bien de l’Église et du salut des âmes en 2016.
Henri Barthès
[1] — Le Figaro du 16 octobre 2016 (d’après une dépêche de l’AFP).
[2] — Texte publié le 24 octobre 2016 sur le site Midi populaire et citoyen du Parti de Gauche. Suit un long exposé vantant« le statut avancé des femmes comme l’éducation et la santé dans les zones cathares » et stigmatisant la papauté qui a « levé des armées d’assassins et de voleurs par toute l’Europe » pour assassiner la « civilisation occitane ».
[3] — Yves Dossat, « Le ‘‘bûcher de Montségur’’ et les bûchers de l’Inquisition », dans Le Credo, la Morale et l’Inquisition (Cahiers de Fanjeaux 6), Toulouse, Privat, 1971, p. 373.
[4] — Sur les martyrs d’Avignonet (le bienheureux Guillaume Arnaud et ses compagnons), voir Le Sel de la terre 37, p. 157-166.
[5] — Gabriel Llobet, « Montségur château de », Encyclopædia universalis.
[6] — Ce texte est paru sous le titre « Cathares, catharisme, catharomanie » dans le Bulletin de la Délégation régionale Una Voce de Languedoc Roussillon (décembre 2016), dirigée par Guy Chicouras, 12 rue du Sabourel, 34240 Lamalou-les-Bains (04 67 95 26 07).

