Le dilemme des catholiques de Chine :
« Mourir des mains de notre Père »
par Xiao Chang
L'histoire de l’Église en Chine, et notamment celle de sa persécution par les communistes depuis près de 70 ans, est assez compliquée [1]. Nous allons tenter d’en suivre les grandes lignes, non sans avoir d’abord dit un mot des plus de 4000 ans de l’histoire de ce pays, et des près de 2000 ans d’histoire de son évangélisation.
La Chine est un grand pays, aussi vaste que l’Europe (dix millions de km²). 1 000 ans avant Charlemagne, elle fait l’unité de ses territoires, de ses poids et mesures, de ses monnaies et de son écriture, si bien que dans ce pays, où il y a encore aujourd’hui vingt langues principales et 600 dialectes, on pouvait partout comprendre les édits impériaux.
Histoire de la Chine
Cette unité a été faite par Qin Shi, roi de l’État de Qin [2], en 221 av. J.-C. Il soumet les autres royaumes les uns après les autres. La carte ci-contre montre que les royaumes de Shu et de Ba avaient déjà été assimilés par celui de Qin, en 316 av. JC. Les états de Lu, Wu ou Yuè seront absorbés de la même manière par celui de Chu. La Chine des « Royaumes Combattants » n’est cependant alors que la grande moitié Nord de la Chine actuelle, autour du Bassin du Fleuve Jaune et au Nord du Fleuve Bleu ou Yang-Tsé-Kiang (Yangzi jiang).
Les grandes dynasties, notamment les Han (grosso modo de 200 avant J.‑C. à 200 après J.-C.) et les Tang (de très haute civilisation, à l’époque des derniers Mérovingiens et des Carolingiens) vont s’élancer à la conquête de la moitié Sud et du Grand Ouest, colonisant et assimilant partiellement les autochtones à l’aide notamment de mouvements massifs de population.
Dans le même temps, les tribus nomades et guerrières des steppes septentrionales (en particulier les Xiongnu et Mongols) attaquent et phagocytent le Nord de la Chine, créant de nouveaux royaumes qui adoptent des noms, la langue et les coutumes chinoises. Ils se sinisent volontairement, comme les Romains s’hellénisent en raison de la supériorité culturelle des vaincus.
C’est ainsi que finalement les Mongols de Gengis Khan conquièrent la moitié septentrionale, puis la totalité de l’Empire, et s’étendent jusqu’à Moscou et à Bagdad. C’est notamment l’œuvre de Kubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, au service de qui travaillera le Vénitien Marco Polo. La mère de Kubilai Khan était chrétienne, d’où les espoirs (hélas déçus) de saint Louis de gagner les Mongols, notamment ceux d’Irak et de Syrie, à la foi et à la croisade contre les Sarrasins. Les Mongols sont d’excellents guerriers, mais de piètres administrateurs. Aussi font-ils appel à des étrangers pour cela. Finalement, à la dynastie mongole des Yuan (1279-1368) succède la dynastie han (c'est-à-dire chinoise) des Mings (1368-1644), puis la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911). Après voir proposé des réformes rejetées par l’impératrice douairière Cixi, le protestant Sun Yat-sen proclame la République le 1er janvier 1912 à Nankin dans le Sud de la Chine, qui redevient la capitale.
Mais l’instabilité demeure. C’est d’abord le désordre politique et militaire créé par les Seigneurs de la Guerre, qui veulent tous devenir empereur à la place de l’empereur (1916-1928), ce qui est d’ailleurs une constante dans l’histoire de la Chine, comme dans celle de la Rome antique, puis l’intrusion des Japonais (1937-1945) pendant laquelle les nationalistes de Sun Yat-sen, puis de Chiang Kai-shek s’allient à contrecœur avec les communistes, qui ont créé leur parti en 1921 dans la concession française de Shanghai.
Finalement les communistes l’emportent de justesse, et la République populaire est proclamée par Mao Zedong le 1er octobre 1949. L’épisode le plus sanglant de leur règne sera la Révolution culturelle (1966-1976). Une certaine libéralisation ne viendra que dans les années 1980 avec Deng Xiaoping, dont la devise était plus ou moins : « Enrichissez-vous et taisez-vous ! ». Ne jamais parler ni de politique, ni de religion. Il craint en effet le chaos et l’écroulement de l’immense empire et réprime dans un bain de sang les velléités aussi irréalistes que démocratiques des étudiants. Ce seront plusieurs centaines de morts lors des manifestations de la place Tian An Men, qui s’achèvent sous les tanks le 4 juin 1989. Cette relative libéralisation profite partiellement aux catholiques qui sortent des camps de concentration après 20 à 30 ans de travaux forcés. Mais les persécutions ne sont pas pour autant terminées.
La christianisation
Mais comment la christianisation s’est-elle faite ? Il semble aujourd’hui établi que le christianisme est arrivé en Chine au moins deux générations avant le bouddhisme. L’apôtre saint Thomas, venu de l’Inde, aurait évangélisé la Chine de l’an 65 à l’an 68 en remontant le Fleuve Jaune jusqu’à Kaifeng, pour y rencontrer l’empereur, qui aurait vu le Christ en songe. On a retrouvé dans ce bassin du Fleuve Jaune d’assez nombreuses sépultures chrétiennes arborant la croix ou le poisson des premiers chrétiens.
Il reste des traces d’une Église chaldéenne en Chine jusqu’au 16e siècle. On sait en tout cas que l’empereur autorisa de soi-disant nestoriens à construire une pagode dans sa capitale de Chang’an (l’actuelle Xi’an), où ils sont présents aux 7e‑8e siècles avant d’être à peu près exterminés par une persécution des bouddhistes connus aujourd’hui pour leur pacifisme. M. l’abbé Boniface, auteur d’une étude sur l’Église d’Orient dans Le Sel de la terre n° 35 semble penser, comme beaucoup d’historiens aujourd’hui, qu’il s’agissait en fait de chrétiens syriaques ou chaldéens, et non vraiment d’hérétiques nestoriens [3].
Un franciscain, Jean de Montcorvin (1247-1328), devient évêque de Pékin vers l’époque des voyages de Marco Polo (1254-1324). Dans les années 1580, ce sont les jésuites, et notamment Matteo Ricci, qui s’attèlent à la christianisation de l’Empire du Milieu : en 1603, il baptise son ami Paul Xu Guangqi, qui était ministre des Rites à la cour impériale.
Malheureusement, dès 1634 commence la querelle des Rites. Les jésuites fréquentent essentiellement la cour et les lettrés pour qui les rites de respect aux ancêtres et à Confucius sont purement civils. En revanche, les autres congrégations missionnaires se rendent bien compte que pour le peuple il s’agit réellement de superstitions païennes. Excédé par cette querelle des Rites l’empereur Kang Xi, qui avait publié un édit de tolérance pour les missionnaires en 1692, fini par tous les expulser en 1723.
Il faudra attendre les deux guerres de l’Opium au 19e siècle (1839-1842 et 1856-1860), ainsi que le sac et l’incendie du Palais d’Été proche de Pékin (le Versailles de la Chine) par les troupes anglo-françaises 1860, pour que soit signés des « traités inégaux » autorisant dans le pays la vente de l’opium provenant de l’Inde anglaise et l’apostolat des missionnaires revenus « dans les fourgons de l’ennemi » et appelés à propager ce qu’on appellera l’« opium du peuple ».
Persécution par les communistes
Depuis toujours, pour une raison ou pour une autre, les chrétiens ont été persécutés, comme par les bouddhistes du temps des nestoriens de Xi’an, ou par les autorités après l’expulsion des missionnaires en 1723, voire encore comme agents de l’étranger, un sentiment très répandu, à partir des guerres de l’Opium, animosité qui atteindra des paroxysmes lors de la révolte des Boxers soutenue en sous-main par l’impératrice douairière Cixi en 1899-1901, puis avec la fondation, en 1921, du Parti communiste, qui entretient un climat d’émeute.
Ces persécutions redoubleront encore après la prise de pouvoir des communistes en 1949, et surtout à partir de 1954, ainsi que pendant la Révolution Culturelle de 1966 à 1976. Mais il y aura encore de nombreuses arrestations, des tortures et des assassinats sous Deng Xiaoping dans les années 1980-1990. Au 21e siècle, la persécution prend une nouvelle forme : aujourd’hui encore tous les évêques souterrains, au minimum octogénaires, sont soit en camp de travail, soit assignés à résidence, soit détenus d’une manière ou d’une autre, à l’exception d’un ou deux évêques encore en cavale.
Lorsque Mao Zedong a pris le pouvoir en 1949, il y avait environ 3 millions de catholiques pour une population totale de 500 millions d’habitants, soit 0,6% de la population. On estime qu’elle est aujourd’hui encore inférieure à 12 millions pour une population totale de 1 milliards 350 millions d’habitants, soit encore moins de 1% de la population, en fait 0,88%. Ceci, même si, par exemple, d’une manière assez spectaculaire, 3 000 baptêmes ont été célébrés dans la nuit de Noël 2014 à Pékin. Il y a, semble-t-il, davantage de protestants, dont la religion est évidemment plus permissive : peut-être plus de 20 millions. Les contours de leurs différentes sectes sont difficiles à cerner. Eux aussi ont parfois été persécutés, tout comme les catholiques ralliés au Parti communiste, pendant la Révolution Culturelle.
En 1946, le Saint-Siège a établi 137 diocèses – 138 depuis 1949 – répartis en 21 provinces – mais la conférence épiscopale « patriotique » les a réduits successivement à 115 en 1998 et à 97 il y a une douzaine d’années [4]. Néanmoins, dans ce dernier chiffre, figurent de nouveaux diocèses qui regroupent ou chevauchent plusieurs anciens diocèses « souterrains » canoniquement établis. Il a peut-être existé jusqu’à 150 diocèses canoniques ou « patriotiques », ou les deux à la fois. Pendant longtemps le nombre des évêques « souterrains » et celui des évêques « patriotiques » a tourné autour de 50 à 60 de chaque côté. La Civiltà Cattolica comptait, début 2004, 79 évêques « patriotiques » et 49 « souterrains ». Cependant les Missions étrangères de Paris indiquaient peu après seulement 38 évêques « souterrains » [5].
Aujourd’hui, l’écart semble s’être encore terriblement creusé, avec la disparition régulière des évêques « souterrains », qui, octogénaires, ne sont plus remplacés par le Vatican, et à qui succèdent, de par la volonté expresse du Saint-Père, des évêques patriotiques, dont la quasi-totalité est maintenant reconnue. L’Église « souterraine » s’éteint dans le silence.
Nous l’avons dit, les évêques réfractaires survivants sont pratiquement tous en prison ou assignés à résidence. Certains ont même complètement disparus depuis leur arrestation, leur corps étant parfois rendu à leur famille, à moins qu’il n’ait été incinéré pour ne laisser aucune trace de sévices [6].
Contrôler l’Église
Suivant l’exemple de la Révolution française, le gouvernement chinois a voulu créer une Église nationale schismatique, autorisée à contribuer à « l’édification du socialisme ». Afin de libérer les catholiques de la tutelle de l’étranger, le Bureau des Affaires religieuses de la République populaire de Chine fonda en 1957 l’Association patriotique des catholiques chinois, qui a encouru la condamnation de Pie XII dans son encyclique Ad Apostolorum Principis du 29 juin 1958.
C’est à cette époque qu’il établit à leur intention l’excommunication automatique, dite latae sententiae, pour le sacre d’évêques sans autorisation. Pie XII et Jean XXIII parlaient de « faux évêques », de « faux pasteurs » et de « schismatiques ». En revanche, Rome félicitait les évêques clandestins qui sacraient sans autorisation préalable, en raison de l’impossibilité de communiquer avec le pape, et leur donnera finalement explicitement l’autorisation de le faire à condition d’informer le Vatican dès que possible. Cette autorisation a été supprimée après Vatican II, bien entendu.
Les membres dirigeants de cette Association patriotique ne sont pas tous des clercs, ni même des baptisés, mais ils sont membres du PC. Il existe aussi un Mouvement patriotique des Trois Autonomies pour les différentes confessions protestantes [7], dirigé par un président ou une présidente.
Bien que la constitution garantisse la liberté religieuse, les catholiques et les protestants de Chine ne peuvent exercer leur foi que dans le cadre de ces associations, et ceux qui la pratiquent en dehors sont hors la loi, poursuivis et éventuellement conduits dans des camps de travail, le « laogai » (la réforme par le travail), équivalent du « goulag » russe. Dans ces conditions extrêmes, pendant 20 ou 30 ans, les prêtres et les évêques affamés, torturés, exténués par des travaux pénibles, n’ont pas pu dire la messe. Ils n’avaient évidemment pas de vin de messe, d’ailleurs. Et de façon répétitive tout ce qui était trouvé comme ouvrages religieux, catéchismes, missels ou bréviaires était brûlé dans l’ensemble du pays. Il ne leur restait que le rosaire.
Certains prêtres et évêques catholiques ont cédé, soit par conviction, soit par faiblesse. L’évêque patriotique de Pékin, Mgr Fu Tieshan, a été contraint de cohabiter avec une religieuse pendant la Révolution Culturelle. Ils ont une fille. Le Parti leur a laissé la jouissance d’une villa à Tianjin. Mgr Fu Tieshan, membre du PC, a été élu président de l’Association patriotique et de la conférence épiscopale patriotique. A son décès, en 2007, il a été inhumé au cimetière révolutionnaire de Babaoshan, réservé aux plus hauts dignitaires du Parti communiste. Cet évêque était finalement méprisé par la majorité du clergé « patriotique » lui-même.
La plupart des évêques et des prêtres souterrains ont résisté héroïquement. Mais, dans les années 1980, c'est-à-dire sous Deng Xiaoping, ils ont commencé à faire venir des missels, bréviaires et autres livres religieux de Hong-Kong, Macao ou Taiwan. Cependant, alors qu’ils étaient en camp de rééducation, s’était déroulé le Concile. Tout ce qu’ils reçurent, ce fut les nouveaux missels, les nouveaux bréviaires, et les enseignements de Vatican II pour leurs séminaires.
Aussi, par fidélité à Rome, et par opposition à Pékin, se sont-ils empressés d’adopter le nouveau rite et les nouvelles idées, à quelques exceptions près. D’ailleurs, ils voyaient un progrès dans la reconnaissance du chinois comme langue liturgique, un peu comme dans la liturgie orientale, le chinois n’ayant aucune racine commune avec le latin. Ils ont donc bu en toute confiance le poison moderniste avec le lait maternel.
Les apparitions de Donglü
Comme nous l’avons vu, la révolte des Boxers (1899-1901), secrètement soutenue par l’impératrice douairière Cixi, s’attaque notamment aux chrétiens accusés d’être des agents de l’étranger. C’est à cette époque qu’a lieu le fameux épisode des « 55 Jours de Pékin », dont un film de ce nom, pendant lequel les occidentaux sont assiégés dans le quartier des légations à partir du 20 juin 1900.
Cependant les Boxers attaquent aussi notamment un pauvre village où demeurent 7 000 chrétiens sur une population totale de 9000 habitants : un rare exemple de petite chrétienté, mais c’est le cas de toute cette région du Hebei. C’est Donglü, dans le diocèse de Baoding, à 200 km au Sud-Ouest de Pékin. Les Boxers mitraillent le village, puis se mettent bizarrement à tirer des coups de feu vers le ciel. Levant la tête, les chrétiens voient Notre-Dame resplendissante, tenant l’Enfant Jésus dans ses bras, et un cavalier fougueux – peut-être saint Michel – qui charge les Boxers épouvantés.
Reconnaissants, les habitants de Donglü construisent une église et le curé y fait peindre un tableau représentant Notre-Dame et l’Enfant Jésus en vêtements impériaux de l’époque. Il y fut placé au-dessus de l’autel et vénéré à partir de 1924, date à laquelle se tint à Shanghai le premier synode des évêques du pays, qui choisit cette image pour consacrer le peuple de Chine à « Notre-Dame de Chine » ou « Notre-Dame, impératrice de Chine ». Le pape Pie XI bénit ce tableau en 1928 et donna le statut de sanctuaire marial à l’église de Donglü en 1932. En 1941, c’est le pape Pie XII qui introduit la fête de Notre-Dame de Chine au mois de mai du calendrier liturgique.
Une autre apparition devait avoir lieu à Donglü près d’un siècle plus tard, en 1995, c'est-à-dire il y a 22 ans seulement, au moment même où se déroulaient les pires persécutions contre les évêques et le clergé de ce diocèse de Baoding. 30 000 fidèles étaient venus assister à la Messe de la vigile de la fête de Notre-Dame, Secours des Chrétiens, le 23 mai. Quatre évêques et une centaine de prêtres étaient présents pour la cérémonie qui eut lieu en plein air. Dès le début de la Messe, et particulièrement au moment de la consécration, les fidèles purent voir que du soleil émanaient toutes sortes de couleurs différentes. Ils virent aussi la Sainte-Vierge et l’Enfant-Jésus dans ses bras, la Sainte Famille, et une représentation de la Sainte Trinité, le tout pendant une vingtaine de minutes. Le soleil descendait aussi vers la foule, puis se retirait, comme à Fatima.
Le lendemain 24 mai, les forces de sécurité interdirent l’accès de la colline à la foule et forcèrent de nombreux fidèles à remonter dans les cars ou les trains. Néanmoins on estime qu’environ 100 000 pèlerins, arrivés par d’autres voies, assistaient à la Messe de la fête de Notre-Dame de Chine ce jour-là.
L’année suivante, en 1996, la foule des pèlerins revint. 5 000 hommes de troupe avaient été mobilisés, avec 30 tanks et des hélicoptères, pour détruire l’église. Une belle statue de la Vierge fut volée, mais le tableau vénéré de Notre-Dame de Chine est depuis lors caché par les prêtres « souterrains ».
Donglü est devenu le Lourdes ou le Fatima de la Chine. Les évêques et le clergé de ce diocèse de Baoding ont beaucoup souffert. Mgr Pierre-Joseph Fan Xueyan, né en 1907 et ordonné en 1934, fut sacré évêque en 1958. Il commença immédiatement à subir de très fortes pressions, notamment au cours d’interrogatoires au commissariat de police, pour obtenir de lui son adhésion à l’Association patriotique, ce qu’il refusa toujours. Il est finalement resté emprisonné pendant 21 ans, de 1958 à 1979.
A sa libération, il retourna dans son diocèse de Baoding. Il profita immédiatement de la timide ouverture politique qui se précisait. La Révolution culturelle s’était en effet achevée avec la mort de Mao Zedong en 1976 et Deng Xiaoping était arrivé au pouvoir. Mgr Fan ordonna donc secrètement trois évêques et quelques prêtres. Il fut arrêté de nouveau le 13 avril 1982 et condamné l'année suivante à 10 ans de prison pour « crimes contre-révolutionnaires ». Il fut incarcéré à la prison n° 2 de Shijiazhuang, la capitale de la province du Hebei. En novembre 1987, il fut libéré de prison à la suite de fortes pressions internationales et assigné à résidence à l'évêché de Baoding. Les autorités ne purent l'empêcher de recevoir beaucoup de monde et de célébrer publiquement la messe. Mais, à l'occasion des principales fêtes chrétiennes de l'année, les autorités avaient pris l'habitude de l'emmener « en voyage » pour empêcher les grands rassemblements de foule.
Le 21 novembre 1989 dans la Shaanxi, lors de la réunion secrète de la Conférence épiscopale clandestine, Mgr Fan fut élu, en son absence, président de la nouvelle Conférence épiscopale « souterraine ». Quelques jours plus tard, sur dénonciation, tous les participants à cette réunion clandestine furent arrêtés. Mgr Fan aussi.
Son coadjuteur et légitime successeur au siège épiscopal de Baoding, Mgr Pierre Chen Jianzhang, était déjà très malade et paralysé. Un autre évêque auxiliaire, Mgr Paul Shi Chunjie, mourut en détention en 1991. En 1992, le 13 avril, à la faveur de la nuit, la police déposait le cadavre de Mgr Fan dans un sac en plastique devant la porte. Les jambes semblaient brisées et des contusions étaient visibles sur le front et une joue.
Mgr Fan Xueyan jouissait d'un immense prestige auprès de la population catholique de Chine, et il était vénéré par les catholiques du Hebei, province dans laquelle l'Église catholique souterraine est très forte. Sa tombe devint un lieu de pèlerinage, mais les autorités la firent passer au bulldozer le 23 mai 2001, c'est-à-dire seulement un an avant qu’une première messe soit célébrée par l’un de nos prêtres traditionnels en Chine, M. l’abbé Couture en mai 2002.
Le successeur de Mgr Fan, Mgr James Su Zhimin, fut arrêté pour la dernière fois en octobre 1997. Quant à son auxiliaire, Mgr Francis An Shuxin, il a aussi été arrêté et gardé au secret. Le 31 mars 2001, ce fut le tour de l’abbé Lu Genyou et, en août 2004, de l’administrateur du diocèse l’abbé Cui Xingang.
Mgr An Shuxin, alors âgé de 57 ans, a été finalement libéré le 24 août 2006. Avait-il donc adhéré à l’Association patriotique ? Dans les jours qui ont précédé sa libération, il aurait concélébré avec Mgr Su Changshan, évêque patriotique du même diocèse, qui le reconnaît désormais comme archidiacre de Baoding. Devant l’incompréhension des fidèles, Mgr An Shuxin a alors expliqué qu’il avait accepté cette solution en raison de la Lettre aux catholiques chinois du pape Benoît XVI et de la volonté romaine de réconciliation. Mais nous y reviendrons : il s’agit de l’action de Rome qui, conjuguée avec celle de Pékin, prend en tenaille l’Église souterraine, la divise et la réduit en miettes.
Finalement environ trente prêtres souterrains ont suivi Mgr An Shuxin, mais une soixantaine d’autres ont rejeté sa décision au motif notamment qu’il n’est pas l’évêque coadjuteur et que l’on ne sait ce qu’est devenu l’évêque en titre.
Un autre évêque héroïque fut Mgr Han en Mandchourie, le Nord-Est de la Chine. Il était au moins en titre le secrétaire de la moribonde conférence épiscopale souterraine. C’était un des rares évêques souterrains non détenus, parce qu’il était « en fuite » ! Très loin de soupçonner tout ce qui pouvait se tramer à Rome – il ne pouvait vraiment pas y croire... mais alors vraiment pas ! – il se rendait tout de même bien compte que beaucoup de choses n’allaient comme il faudrait. Il avait écrit une lettre au pape en chinois et en anglais. Il parlait d’ailleurs aussi un excellent français avec un accent québécois qu’il avait acquis à l’école des pères canadiens. Mais, sur les instances de l’un de ses prêtres, il décida finalement de ne pas l’envoyer.
Mgr Li, évêque de Luoyang – Mgr Pierre Li Hongye –, desservait aussi le diocèse de Zhengzhou, resté sans évêque. Rome avait nommé, pour remplacer l’évêque de ce diocèse, un prêtre patriotique. La réaction des fidèles avait été : autant nous faire bouddhistes ! Mgr Li avait avec lui une dizaine de prêtres et plusieurs dizaines de religieuses, en civil bien sûr, comme dans tous les diocèses. Les religieuses, qui enseignent le catéchisme et s’adonnent aux œuvres de charité, n’ont pas le droit de vivre en communauté et elles habitent deux par deux chez des particuliers, ce qui ne facilite ni l’esprit de communauté, ni l’observance de la règle, ni l’obéissance.
Mgr Li avait été arrêté le 17 avril 2001. La seconde fois que nous l’avons rencontré, il était assigné à résidence dans son village natal du Hutuo. C’est un pauvre village de la campagne très argileuse du Henan, auprès duquel se trouve la nécropole des empereurs de la dynastie des Song (960-1279), celle-là même qui fut renversée par les Mongols. Le tumulus est précédé de deux longues rangées de statues monumentales des dignitaires de la cour, qui datent des 12e et 13e siècles.
Le jour de cette seconde visite – c’était le vendredi 20 novembre 2009 –, Mgr Li nous a confirmé point par point ce qu’il nous avait déjà dit cinq ans plus tôt. Un de ses camarades de séminaire était devenu Mgr Zhao, évêque patriotique de Cang Zhou. A l’heure de la mort, il avait fait venir Mgr Li à son chevet et lui avait confié que, forcé par les communistes de procéder au sacre épiscopal de deux prêtres indignes, il avait volontairement omis la forme, sans que cela éveille les soupçons. Les deux nouveaux faux évêques, Mgr Chang Shouyi et Mgr Wang Jiwei, avaient femme et enfants. Le second procéda rapidement au sacre de trois autres faux « évêques ».
Après le décès de Mgr Zhao, Mgr Li a donc écrit au pape pour l’informer de la situation. Il n’a reçu aucune réponse. Bizarrement cependant Radio Vatican mentionnait son nom peu après et laissait entendre que c’était un passéiste manquant de charité.
Mgr Li est décédé 16 mois plus tard, le 23 mars 2011, au cours de la veillée pascale. Il laissait le souvenir d’un pasteur caractérisé par la force avec laquelle il vécut sa vocation et supporta de longues souffrances, ayant passé 28 ans dans les prisons et dans les camps. D´un tempérament fort, Mgr Li Hongye était une figure de premier plan de l´Église catholique en Chine. Il est mort alors qu´il bénissait l´eau baptismale avant d´administrer les baptêmes.
Le vicaire général de Mgr Li nous a confirmé que beaucoup de sacres épiscopaux de l’Église patriotique étaient douteux : en d’autres termes, il est probable qu’une bonne partie des évêques patriotiques chinois ne sont pas des évêques, que les prêtres qu’ils ont ordonnés ne sont pas des prêtres, et que les sacrements que ceux-ci donnent ne sont pas des sacrements. Et ceci, même si ces faux évêques reçoivent par la suite une reconnaissance de Rome.
Ce vicaire général supervisait deux séminaires clandestins, aujourd’hui dispersés. L’un pour les premières années dans une pauvre ferme, l’autre pour les aînés dans des habitations troglodytes des falaises d’argile si communes dans cette région. Tout y était très rudimentaire. Ce même vicaire général nous a raconté qu’il avait depuis été détenu pendant une petite semaine. Il n’a pas été torturé, mais on l’a d’un bout à l’autre empêché de dormir. Il a ajouté à peu près « : Je ne sais pas ce que j’ai dit car je sommeillais à moitié et ne me rendais pas compte des phrases incohérentes que je prononçais. En tout cas, changez votre numéro de téléphone, car ils ont relevé tous les numéros que j’avais sur mon portable ! »
Un autre prêtre, professeur au séminaire, a expliqué quelque temps après qu’il avait lui aussi été interrogé assez longuement et que depuis il avait jeté son téléphone portable. Il change de domicile tous les jours et ne prend jamais aucun rendez-vous. Il arrive dans l’après-midi chez des fidèles et leur dit : « Je reste chez vous ce soir et demain matin, après avoir dit la messe, je vous quitterai ». Il concluait : « Pour rien au monde je ne changerais cette vie pour une autre ». Sans doute, comme saint François, avait-il découvert la joie parfaite.
Héroïsme aussi chez les fidèles. Que dire aux jeunes mariés, qui sont condamnés par la loi à n’avoir qu’un seul enfant ?
Les mesures sont strictes. En province, à une époque, l’administration confisquait les enfants en trop et les revendait très chers à des personnes ayant besoin de main d’œuvre. Le dénonciateur recevait bien sûr une enveloppe.
J’ai connu à Pékin – ce n’est pas la campagne –, il y a une dizaine d’années, le cas d’une française qui avait une amie chinoise, enceinte pour la seconde fois. Elle pensait avoir le bras long et pouvoir l’aider auprès de l’administration. Le résultat immédiat fut une descente de police au domicile de cette chinoise, une piqûre et le départ pour un curetage à l’hôpital.
La Chine communiste est un pays où, il y a peu de temps – et c’est apparemment encore le cas –, on gardait les condamnés à mort comme dans un vivier d’organes pour les cadres du Parti qui en auraient besoin. La chirurgie adaptée et l’exécution sont synchronisées.
L’œcuménisme avec les Patriotiques
Malheureusement, aujourd’hui, la Rome conciliaire est devenue l’autre mâchoire face à la terrible mâchoire communiste pour écraser l’Église souterraine. Ceci s’est fait en plusieurs étapes. Dans un premier temps, changeant complètement d’attitude par rapport à Pie XII et à Jean XXIII, le pape Jean-Paul II lançait de Manille, le 14 janvier 1995, un appel à la réconciliation entre les deux communautés : les jureurs et les réfractaires [8].
D’après le cardinal Etchegaray, les torts sont au moins partagés. En 2005, il déclarait en effet : « Les blessures et les rancœurs sont encore si vives que certains sont enclins à protéger leur identité catholique de manière sectaire ». Rien que cela ! Pauvres catholiques « souterrains » – car c’est bien d’eux qu’il s’agit – qualifiés de « sectaires » par un cardinal de la curie romaine [9] !
Il est stupéfiant d’ailleurs de voir à quel point ce cardinal s’est laissé éblouir par la délicatesse de ses hôtes communistes à l’occasion de sa visite en Chine : on lui a proposé du poisson le vendredi et un feu d’artifice a été organisé à son insu pour son anniversaire, mais il oublia très vite que, par un raffinement tout aussi extrême, ses hôtes ont fait arrêter des prêtres « souterrains » à l’occasion de la même visite en Chine et qu’ils ont fait en sorte qu’il apprenne la nouvelle, afin de voir s’il réagirait : le cardinal a attendu son retour à Rome pour émettre une vague protestation.
Les « souterrains », jusque là persécutés de l’extérieur, allaient commencer à l’être également de l’intérieur, pris dans l’étau entre le gouvernement communiste de Pékin et la diplomatie du Vatican « conciliaire ». Les prêtres « souterrains », comme les « patriotiques », sont d’ailleurs souvent envoyés à l’étranger, à Louvain ou à Rome par exemple, pour y être recyclés comme étudiants. Ils y subissent un « lavage de cerveau » : « Ne parlons plus de la question du modernisme, mais plutôt des Droits de l’homme et de la liberté religieuse, recherchons l’unité, etc. »
La nouvelle politique vaticane a été assez clairement exposée par le cardinal Etchegaray, qui a fait quatre voyages en Chine – en 1980, 1996, 2000 et 2003 –, dont certains avec « l’accord » du pape Jean-Paul II. Il s’agirait en quelque sorte, d’après lui, d’une sorte de réédition du Concordat de 1801 avec la France. Bonaparte demanda alors la démission des évêques fidèles – les réfractaires, persécutés pendant la Révolution – et voulut imposer un certain nombre d’évêques de son choix, souvent des « jureurs », mais le pape exigea fermement de ceux-ci qu’ils rétractent leur serment révolutionnaire et schismatique.
A l’opposé, la volonté de Rome est aujourd’hui de casser la résistance « sectaire » de l’Église du silence, en la noyant dans une grande fusion œcuménique entre souterrains et patriotiques, sans que ces derniers aient rien à abjurer.
C'est en effet contraint et forcé que le pape Pie VII a accepté certaines exigences du pouvoir politique en y mettant cependant des limites. Il a cherché à sauver la foi des fidèles avec un épiscopat qui ne soit ni schismatique ni hérétique. Ce n’est semble-t-il pas le cas des papes Jean-Paul II, Benoît XVI et François, qui visent à s’approprier directement l’Église patriotique elle-même.
Pie VII n'avait pas à se préoccuper de l'Église constitutionnelle, qui était rapidement morte de sa belle mort. Le remplacement des réfractaires par des jureurs fut sans doute odieux et douloureux, mais les règles canoniques avaient été respectées.
Cette démarche œcuménique envers les patriotiques sera même prolongé en direction des protestants par la volonté romaine. A la 5e Conférence œcuménique européenne pour la Chine, qui s’est tenue à Rome du 16 au 20 septembre 2005, le cardinal Etchegaray, toujours lui, déclarait qu’il existe un besoin pressant d’un « dialogue plus étroit et plus confiant » entre toutes les Églises chrétiennes de Chine, et que la « crédibilité » de leur témoignage au Christ « dépend de leur unité visible ». L’idée est sans doute que le nombre est plus important que la vérité vis-à-vis de Pékin. Le cardinal ajoutait : « Le vrai œcuménisme est encore dans son enfance en Chine [10]. » Mais qu’est-ce 30 ou 40 millions de chrétiens par rapport à 1 milliard 350 millions d’habitants ?
Le grand remplacement par des Patriotiques
Après ce lancement par Jean-Paul II de l’œcuménisme – au moins en direction des patriotiques – la seconde étape a été la reconnaissance des évêques patriotiques parachevée par Benoît XVI. Lors de son couronnement, les émissaires de la Chine communiste étaient tout sourire et, de fait, les premiers sacres, qui ont eu lieu sous son pontificat, ont été faits d’un commun accord entre Pékin et Rome. Puis, douche froide : le gouvernement fait sacrer de force des évêques membres de l’Association patriotique, très virulents contre Rome. Stupéfaction au Vatican ! Puis... tout s’arrange pour les sacres suivants. Après plusieurs aller-retour de ce type, Benoît XVI ne savait plus à quel saint se vouer.
Méconnaissance du dossier, dirons-nous. En effet, dans sa Lettre aux catholiques chinois, Benoît XVI, croyant faire un compliment, commettait une énorme bourde, qui resta sans doute en travers de la gorge des catholiques chinois. Il écrit notamment : « la nouvelle évangélisation exige l’annonce de l’Évangile à l’homme moderne, en étant conscient que, comme dans le premier millénaire chrétien, la croix fut plantée en Europe et, durant le deuxième millénaire, en Amérique et en Afrique, de même, durant le troisième millénaire, une grande moisson de foi sera recueillie dans le vaste et vivant continent asiatique. » Le pape oubliait tout simplement que la Chine, comme l’Inde, comptait des chrétiens dès les temps apostoliques et, en tout cas, bien des siècles avant l’Amérique et l’Afrique noire, sans parler du fait que la foi était née en Asie, au Proche-Orient.
Quoi qu’il en soit, Benoît XVI a continué à reconnaître des évêques patriotiques, parfois même des évêques sacrés sans son consentement. C’est le cas du jeune Mgr Li Shan, évêque de Pékin, successeur de Mgr Fu Tieshan. Paris vaut bien une messe, et Pékin valait sans doute bien aussi une reconnaissance pontificale a posteriori !
Sa cathédrale, la cathédrale de Pékin, porte sur sa façade les armoiries de saint Pie X sous le règne duquel elle a été restaurée après les destructions des Boxers. Quant à l’église Saint-Joseph, dont il a longtemps été le curé, elle se trouve au centre de Pékin et donne sur Wangfujing, les Champs-Elysées de la capitale. Comme presque toutes les églises, elle a été cédée par le gouvernement à l’Église patriotique. Cependant l’abbé Li Shan, bien que patriotique, n’était pas du tout sûr non plus d’avoir été ordonné validement. Aussi avait-il été se faire réordonner sous condition à l’étranger.
A ce jour, il ne reste plus que 8 évêques patriotiques non reconnus par Rome. Ils sont membres du PC et deux d’entre eux sont mariés. Ils sont en tout cas violemment anti-romains.
Le tour de passe-passe de Benoît XVI a consisté à reconnaître les évêques patriotiques à condition qu’ils se considèrent désormais comme les évêques coadjuteurs des évêques souterrains. C’est ce qui s’est passé par exemple à Shanghai ou à Xi’an. A Shanghai, Mgr Aloysius Jin Luxian, évêque patriotique depuis 1988, est ainsi reconnu par Rome en 2005 comme coadjuteur et successeur de l ’évêque souterrain, Mgr Joseph Fan Zhongliang.
Cela donnait d’ailleurs l’occasion d’un spectacle assez cocasse, puisque, immédiatement après avoir été ordonnés par Mgr Jin Luxian, les nouveaux prêtres se rendaient à la queue leu-leu chez Mgr Fan Zhongliang, qui leur faisait réciter le Credo, leur donnait une petite admonition et leur conférait le pouvoir de confesser.
En cette même année 2005, où il reconnaissait Mgr Jin Luxian comme coadjuteur, Jean-Paul II lui donnait aussi un évêque auxiliaire (ce qu’il refusait par ailleurs à l’évêque souterrain, à Shangaï comme à Xi’an) en la personne de Mgr Joseph Xing Wenzhi. Celui-ci ne semble pas avoir été très aimé des communistes et il a disparu mystérieusement en 2011 : on ne sait s’il a été enlevé ou s’il s’est caché en raison des pressions exercées sur lui.
En tout cas, l’année suivante, en 2012, Rome nommait un nouvel évêque auxiliaire : Mgr Thaddeus Ma Daqin. A l’occasion de son sacre dans la cathédrale de Shanghai, bondée de fidèles, il a annoncé qu’il démissionnait de l’Association patriotique. Ovation sonore de toute la foule ! Mais arrestation immédiate par la police, qui le détient encore aujourd’hui à une centaine de kilomètres de la ville.
Sur ces entrefaites, l’évêque légitime et souterrain, Mgr Fan Zhongliang, atteint de la maladie d’Alzheimer, est décédé le 16 mars 2013 à l’âge de 96 ans, laissant sa succession pour peu de temps à son coadjuteur patriotique, Mgr Jin Luxian, qui est mort le mois suivant, le 27 avril, à l’âge de 96 ans également.
En résumé, un évêque auxiliaire disparait en 2011, le nouvel évêque auxiliaire est arrêté en 2012, l’évêque légitime et souterrain meurt en 2013 et son coadjuteur patriotique décède 40 jours plus tard. Il n’y a donc plus d’évêque en exercice à Shanghai.
Ce marché de dupes, négocié un peu partout en Chine par Benoît XVI, c’est en fait la disparition programmée de l’Église souterraine, dont les évêques, qui n’ont pas reçu la permission de se doter de coadjuteurs souterrains, se trouvent supplantés l’un après l’autre par les évêques patriotiques, puis par les coadjuteurs de ceux-ci, de par la volonté même du pape.
Le côté encourageant de tout ceci, c’est sans doute que la grande majorité du clergé patriotique est aujourd’hui devenue très hostile au Parti communiste. D’un point de vue humain, au niveau diplomatique, Jean-Paul II a bien joué. Mais, si l’on fait la comparaison avec le Concordat de 1801, la différence saute tout de suite aux yeux.
Demandons à saint Joseph, patron de la Chine, de veiller sur ce pays. Sur l’esplanade devant l’église Saint-Joseph, que nous venons de citer, il trône dominant l’avenue de Wangfujing, les Champs-Elysées mêmes de Pékin.
Dans les deux cas, la diplomatie vaticane a remporté une sorte de victoire, encore que celle du pape François soit mal assurée et puisse s’effondrer. Mais la grosse différence, c'est que du temps du pape Pie VII, le caractère « sacramentel, canonique, doctrinal et moral » était préservé, alors que les papes conciliaires les ont mis en grave péril pour différentes raisons : non seulement par le néo-modernisme et le libéralisme de Vatican II insufflés chez les souterrains recyclés, comme chez les patriotiques – pour qui le politiquement correct, voire la démocratie, s’imposent –, mais aussi, et c’est très grave, par l'invalidité de certains sacres, de certaines ordinations et de nombreux sacrements chez les patriotiques, reconnus par la Vatican.
Les nominations par le PC
D’après le cardinal Zen – Joseph Zen Zekiun –, évêque émérite de Hong-Kong, le pape François serait sur le point de franchir une troisième étape. Après l’œcuménisme entre souterrains et patriotiques assez flou de Jean-Paul II et la disparition de l’Église souterraine signée par Benoît XVI, François s’apprêterait à autoriser le gouvernement, un gouvernement communiste, athée et anti-catholique, à choisir lui-même les évêques, aussi étrange et scandaleux que cela puisse paraître.
C’est par le cardinal Zen, évêque émérite de Hong-Kong, que la plupart des communications entre Rome et Pékin passaient. Par fidélité à Rome, il a encouragé la diffusion des documents de Vatican II et la nouvelle messe. Il a aussi soutenu la politique de réconciliation de Jean-Paul II et de reconnaissance mutuelle de Benoît XVI, même si ces dernières années, il a fait beaucoup pour promouvoir la messe traditionnelle en Asie [11]. Mais aujourd’hui le cardinal Zen est écarté par le pape François, qui ne le trouve pas assez audacieux.
La commission consultative pour les Affaires de Chine, souvent écoutée par Benoît XVI, n’a plus été réunie depuis 2012, en tout cas depuis l’élection de François le 13 mars 2013, ceci sans qu’aucune explication n’ait été donnée à ses membres. Bien plus, Mgr Savio Hon Taifai, qui était avec le cardinal Zen l’un des deux membres chinois de cette commission a récemment été nommé à Guam : il n’encombrera plus les couloirs du Vatican.
Mais l’interrogation va encore plus loin. Ainsi, en 2015, à son retour des Philippines, où la loi sur la réduction de la famille à deux enfants venait d’être votée, à la manière du planning familial de la Chine communiste, malgré la forte résistance des catholiques, le pape François s’exclamait devant les journalistes dans l’avion : « Excusez-moi, il y en a qui croient que pour être de bons catholiques, on doit être comme des lapins [12] ! »
Des lapins ! Faut-il rire ? Le pape abandonne lâchement la cause des familles catholiques des Philippines, comme des familles catholiques de Chine, qui ont tant souffert de cette politique de l’enfant unique, qui a totalement défiguré la société : les enfants n’y ont plus ni frère, ni sœur, ni oncle, ni tante ! Il a tout simplement abandonné la cause des familles catholiques du monde entier.
A cela, le pape ajoute la moquerie et la trivialité. De toute façon, il contredit, plus qu’implicitement, la morale catholique de manière scandaleuse, comme il l’a fait à l’occasion du synode sur la famille. Ce n’est pas pour rien qu’en février dernier le cardinal Zen a apporté son soutien aux Dubia des quatre cardinaux à propos d’Amoris lætitia [13].
En juillet 2016, le cardinal Zen, s’adressant à ses « frères et sœurs » en République de Chine, les a suppliés « d’ignorer » l’accord qui serait en cours de négociation entre le Saint-Siège et Pékin, même s’il devait être approuvé par le pape François. Un tel accord irait « contre le principe de leur foi », indique-t-il sur son blog [14].
Le cardinal Zen semble craindre un retournement de situation si le pape François cède aux oligarques de Pékin. Dans ce cas, les communistes ayant la haute main, ce ne seront plus seulement les souterrains, mais aussi les ex-patriotiques, qui devront se cacher. Il explique : « On peut craindre qu’à l’avenir, vous n’ayez plus de lieux de culte publics, vous pourrez prier à la maison ; et si vous deviez ne pas pouvoir recevoir les sacrements, le Seigneur Jésus continuera d’entrer dans vos cœurs ; et si vous [prêtres] ne deviez plus pouvoir exercer le sacerdoce, vous pouvez toujours rentrer chez vous et travailler la terre. Un prêtre demeure prêtre pour l’éternité [15]. »
Et le cardinal Zen de conclure : « Au fil de nombreuses années, nos ennemis n’ont pas réussi à nous tuer. Maintenant, nous devons mourir des mains de notre Père [16]. »
[1] — Plusieurs articles ont paru sur ce sujet : dans Le Sel de la terre 59 (hiver 2006-2007), dans Fideliter 196 en 2010, et de nouveau dans Le Sel de la terre 94 et 98 (automne 2015 et automne 2016).
[2] — La lettre « q » en pinyin est prononcé « tsh ».
[3] — Le Sel de la terre 35, étude de M. l’abbé Michel Boniface fsspx, maintenant disponible sur internet aux éditions du Sel : <http://seldelaterre.fr/product_info.php?products_id=88>.
[4] — Tripod, Hong Kong, n° 137, Summer 2005, pp.16-17, et ZENIT ZF06051606.
[5] — Chiffres donnés par La Civiltà Cattolica citée par 30 Jours, en contradiction semble-t-il avec le Guide de l’Église de Chine, édité par les Missions Étrangères de Paris en 2000, qui donne à l’époque : 78 évêques « patriotiques » et seulement 38 « souterrains ». Le chiffre de 78 est confirmé dans Asia Focus, UCAN, Hong Kong, Vol.21, n° 34, September 16, 2005, p. 3), mais celui de 49 « souterrains » est surprenant, dans la mesure où il ne semble pas qu’il y ait eu 11 consécrations de souterrains en quelques années.
[6] — Mgr Gao Kexian, né en 1928, ordonné en 1983 et sacré évêque de Yantai en 1993, a été arrêté en 1999. En 2005, son corps inanimé a été rendu par la police à sa famille, qui a été forcée de creuser immédiatement sa tombe et de l’enterrer sans cérémonie. Ce n’est là qu’un exemple parmi de très nombreux autres cas semblables.
[7] — 三自革新 : 自治、自傅、自养, self-government, self-teaching, self-support.
[8] — « Chacun doit essayer de faire un pas vers la réconciliation, chacun doit faire don de sa personne, de son passé, de son témoignage courageux, de ses moments de faiblesse, de sa souffrance présente, dans l’espérance de parvenir à un futur meilleur. L’objectif est assez clair, mais le chemin qui conduit vers un tel but semble être encore dans le brouillard. Nous devons oser prendre pour guide la lumière du Saint-Esprit et le pardon. » Avvenire, Domenica 27 febbraio 2005 : « Ciascuno deve tentare un passo verso la riconciliazione, ciascuno deve fare dono de la sua persona, del suo passato, della sua corragiosa testimonianza, dei sui momenti di debolezza, delle sue sofferenze presenti, nella speranza di pervenire a un futuro migliore. La meta è abbastanza chiara, ma il cammino che porta verso tale scopo sembra ancora nella nebbia. Dobbiamo azzardare a prendere como guide la luce dello Spiritu Santo e il perdone. »
[9] — Avvenire, Domenica 27 febbraio 2005 : « Ma le ferite i ranconri sono ancora così vivi que taluni sono inclini a proteggere la loro identità cattolica in modo settario ». Cf. Roger Etchegaray, Verso i Cristiani in Cina visti da una rana dal fondo di un pozzo, Mondadori Editore, Milano, febbraio 2005.
[10] — Asia Focus, UCAN, Hong Kong, Vol.21, n° 36, September 30, 2005, p.1.
[11] — http://www.cbcpnews.com/cbcpnews/?p=72045 – http://www.cbcpnews.com/iec2016/?p=458 – http://www.paixliturgique.fr/imprime.asp?sUrl=http%3A//www.paixliturgique.fr/aff_lettre.asp%3FLET_N_ID%3D2290%26imprim%3D1
[12] — Conférence de presse dans l’avion de retour des Philippines, AFP (19 janvier 2015) et Reuters (20 janvier 2015), reproduite dans Le Monde, Le Parisien, Libération, Famille chrétienne, Le Figaro, Ouest-France etc.
[13] — N’ayant pas reçu de réponse à leur lettre du 19 septembre 2016 au pape François, les cardinaux Walter Brandmüller, Raymond Burke, Carlo Caffarra et Joachim Meisner ont rendu publique le lundi 14 novembre ce texte dans laquelle ils expriment un certain nombre de doutes (dubia) à propos de l’exhortation apostolique Amoris laetitia : http://www.la-croix.com/Religion /Pape/Amoris-laetitia-quatre-cardinaux-ecrivent-leurs-doutes-pape-2016-11-14-1200803011 /. Le cardinal Zen est également connu pour avoir commenté la récente initiative de l’Académie pontificale des sciences d’inviter le « Tsar des organes » chinois, Huang Jiegu, à cause de l’implication de la Chine communiste dans la collecte illégale d'organes. La présence de M. Huang a été largement critiquée parce qu’elle semblait marquer un soutien à la propagande internationale de la Chine sur la question épineuse de leur programme de transplantation. Cela semble en fait ne poser aucun problème à Rome. « A Hong Kong, j’ai lu quelques articles, ajoute le cardinal. On y trouve la preuve qu'ils font des affaires avec ces organes. C’est incroyable ! » : http://dieuetmoilenul.blogspot.fr/2017/02/cardinal-zen-les-dubia-sont-une-requete.html
[14] — http://www.lastampa.it/2016/06/30/vaticaninsider/eng/world-news/zen-to-chinese-catholics-if-agreement-with-china-is-signed-do-not-follow-the-pope-vRkcTBQIYkEs7PBnn8Aj3O/pagina.html
[15] — http://reinformation.tv/accord-saint-siege-chine-cardinal-zen-catholiques-pape-dolhein-57265-2/
[16] — https://magazinelavoixdedieu.wordpress.com/2016/08/09/le-cardinal-zen-demande-aux-catholiques-chinois-de-ne-pas-suivre-le-pape-en-cas-daccord-du-saint-siege-avec-la-chine/
Informations
L'auteur
Le numéro

p. 123-142
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
