Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement
CE LIVRE a été très remarqué car il répond à la question que beaucoup se posaient : comment est-il possible d’en être arrivé là ; une France, voire une Europe déchristianisées à un point inquiétant ? Nous avions tous observé que si, dans les années soixante, il fallait arriver en avance à la grand-messe pour y avoir une place assise, il n’en va pas de même aujourd’hui où les mêmes églises sont souvent fermées le dimanche. Que s’est il passé pour qu’en moins de cinquante ans un tel retournement se soit produit ?
Le mérite de cet ouvrage est immense car il démontre ce que nous remarquions de façon purement empirique ; nous ne nous trompons pas : oui, la pratique religieuse était importante après la guerre, oui, la religion catholique dominait avec les 94 % de baptisés constatés en 1960. Si le sujet a fait l’objet de nombreuses études plus ou moins précises, laissant toujours le lecteur perplexe devant le phénomène, ici l’auteur pousse l’enquête jusqu’au bout. Il ne laisse rien au hasard et procède avec méthode en utilisant des matériaux nombreux, précis et sûrs. Au point de départ de l’étude, il y a les cartes établies dans les années quarante et publiées en 1947 par le chanoine Boulard. Il s’agit de cartes mettant en évidence la grande disparité des conduites en matière de religion dans la France d’alors, France à dominante rurale. A l’époque, la pratique religieuse n’était pas homogène dans notre pays et certains observateurs, s’en étant émus, décidèrent de lancer une enquête qui aboutit à l’établissement des cartes en question, les cartes « Boulard » du nom du chanoine qui s’investit dans cette entreprise. Les cartes firent apparaître une grande disparité dans la pratique religieuse selon les zones géographiques. On classa les paroisses en trois catégories. A : paroisse chrétienne où le taux de pratique est important ; C : terre de mission (comportant au moins 20% d’enfants non baptisés) ; B : le reste. Ce travail avait suscité un grand intérêt et le clergé dans son ensemble avait participé à l’enquête dont le but était, bien sûr, de remédier à la situation. Les solutions préconisées alors se sont avérées douteuses puisqu’elles ont débouché, avec la « Mission de France », sur un mal plus grand que celui auquel elles voulaient s’attaquer ; n’insistons pas sur les dérives qui ont résulté de ces « recherches » (prêtres ouvriers, etc.).
La pratique était, certes, habituelle en France dans les années cinquante, mais tout n’était pas rose, comme l’atteste l’étude des cartes « Boulard » ; le livre des abbés Godin et Daniel « La France, pays de mission ? » (1943) fit l’effet d’une bombe. Les auteurs, tous deux aumôniers de la jeunesse ouvrière chrétienne, lançaient un pavé dans la mare ; il y eut beaucoup d’autres publications sur le sujet, preuve d’une grande effervescence pastorale dans l’immédiat après-guerre ; s’ensuivit une période de relatif optimisme, dans le clergé comme chez les pratiquants. Le Concile se préparait dans une euphorie larvée.
Des théologiens français furent ainsi parmi les principaux inspirateurs de la constitution pastorale Gaudium et spes sur les rapports de l’Église et du monde, un des documents les plus marquants du Concile qui témoignait d’une volonté d’ouverture et de dialogue assez nouvelle.
Et l’auteur continue :
Pratiquement personne, à cette date, n’imaginait qu’une rupture brutale puisse mettre en péril ces espérances. [p. 19.]
La boîte de Pandore était ouverte !
L’effondrement
Pourquoi la « rupture » a-t-elle été si brutale, imprévisible ? C’est ce que M. Cuchet s’efforce d’expliquer tout au long de son étude, et il arrive à des conclusions qui l’étonnent, si elles ne nous étonnent pas autant que lui et nous fournissent les preuves que nos observations, nos craintes étaient fondées. Dans son introduction, il cite un auteur qui prétend que, dans cette crise, il y a deux « écueils » à éviter : « l’enfouissement » et la « réaction » de type intégriste ou traditionaliste (page 22). Plus loin : « Le caractère “minoritaire”, voire “marginal” du catholicisme est donné comme acquis (même si, on l’a vu, une courte majorité de Français continue de se considérer catholique)… » (page 22). Tout cela étant posé, il passe à l’étude de « l’effondrement » avec une maîtrise exceptionnelle, cartes, courbes et croquis à l’appui : la démonstration est magistrale.
Après quelques « études de cas » autour des années cinquante-soixante cinq, (le cas vendéen, le cas parisien, le cas lillois, le cas poitevin), ces « cas », choisis dans des régions très différentes, conduisent tous aux mêmes observations : il y a un « décrochage » notoire de la pratique religieuse dans les années soixante et d’abord chez les plus jeunes, ce qui ne se produisait pas avant. On en vient ensuite aux « causes de la rupture », où Vatican II apparaît clairement comme « élément déclencheur » avec le fait décisif : l’abandon de la « pratique obligatoire ». Tout cela sur fond de bouleversements sociologiques. Écoutons l’auteur nous présenter son hypothèse :
[…] Cette fin de l’insistance pastorale sur le caractère obligatoire de la pratique survenue à la faveur du Concile a joué, sur le plan collectif, un rôle fondamental dans la rupture, comparable à la fin de l’obligation civile sous la Révolution, surtout pour les groupes qui restaient particulièrement soumis à cette obligation, comme les enfants et les jeunes. [p. 142.]
L’auteur, ensuite, affine son étude dans un chapitre qui s’intitule : « Les différentes temporalités de la déchristianisation ». Nous passerons sur le jargon employé : n’oublions pas que M. Cuchet est professeur d’histoire contemporaine et que son travail relève de la sociologie ! Ce rappel historique donne l’occasion de parler des ordinations et de commenter la courbe des taux d’ordinations en France entre 1806 et 1959 (page 189). Cette courbe nous révèle que : « Le sommet historique des effectifs du clergé au 19e siècle a été atteint au début de la IIIe République, en 1871-1875, avec 56 500 prêtres, soit un pour 639 habitants, un taux des plus élevés au monde. » (page 190). On voit qu’il avait suffi de quelques années pour réparer les dégâts de la Révolution ; la France fournissait alors au monde les trois quarts de ses missionnaires. La séparation de l’Église et de l’État, puis la Guerre de 1914 vont atténuer la tendance, mais non l’inverser puisqu’on comptera encore 51 000 prêtres en 1950, soit environ un pour mille habitants. La France était bien un pays catholique !
Comment comprendre le changement brutal des années soixante ?
Après avoir étudié la courbe des âges et l’attitude des plus jeunes, c’est-à-dire de cette jeunesse née dans l’euphorie de l’après-guerre, il passe en revue les problèmes dont celui de la communion solennelle et dresse un bilan pessimiste de ces « baby-boomers » qui allaient bientôt se lancer à corps perdu dans la révolution et se griser des désordres sociaux.
On touche bien aux conséquences psychologiques et sociologiques du phénomène religieux qui a affecté la société à ce moment-là. En vue d’une explication, l’auteur va partir maintenant sur deux pistes qui lui paraissent essentielles et qui le sont en effet : la crise du sacrement de la pénitence et l’abandon de la prédication sur les fins dernières.
Que lit-on ?
Cette ancienne culture [1] de la pratique obligatoire s’exprimait principalement dans le domaine dit des « commandements de l’Église », que les enfants apprenaient par cœur au catéchisme et dont il convenait de vérifier, lors de l’examen de conscience préparatoire à la confession, si on les avait bien respectés. [p. 136.]
Notons au passage la manière caricaturale de présenter la question qui nous ferait croire à un clergé stupide ! Pourtant, la crise de la confession est reconnue par les intéressés, les prêtres, comme saisissante :
Dans l’Église, la confession, cela a été la chute libre sans parachute. Cette chute n’a été rencontrée nulle part ailleurs, ni pour l’eucharistie, ni pour la foi. [Conclusion d’un aumônier de l’Action catholique à un sondage Sofres-Pèlerin de 1974.]
Cette chute de la confession constitue donc en soi un fait sociologique et spirituel majeur dont il est probable qu’historiens et sociologues n’ont pas pris toute la mesure. [p. 200.]
Il est certain que les mentalités ne peuvent qu’être bouleversées par un phénomène de cette ampleur. L’auteur s’emploie donc, schémas à l’appui, en revenant sur la conjoncture particulière des années 1960-1970, à chercher des explications. Nous en retiendrons quelques-unes.
Commençons par la plus anecdotique, qui a tout de même son importance, à savoir la suppression des confessionnaux censés assurer la discrétion, voire l’anonymat.
Vient ensuite la terrible question de la « régulation des naissances » avec la publication de l’encyclique Humanae vitae plusieurs mois après l’adoption de la loi Neuwirth, qui fut adoptée le 19 décembre 1967 par les deux assemblées et promulguée depuis Colombey-les-deux-Eglises par le général De Gaulle, le 28 décembre de la même année. Beaucoup voyaient dans l’arrivée de cette loi et dans les événements de 1968 l’origine du « krach » religieux. Non, il a eu lieu auparavant, ce qui donne une responsabilité énorme au deuxième concile du Vatican et aux folies qui l’ont accompagné.
Enfin l’abandon de la prédication sur les fins dernières.
S’agit-il toujours de la même religion ?
Les effets de la crise furent extrêmement déroutants pour les fidèles. Voyons ce qu’en dit l’auteur :
Reste les effets de la crise elle-même, dont on sait qu’elle fut d’abord cléricale […]. Les départs de prêtres en ont constitué pour les fidèles l’une des manifestations les plus visibles et les plus spectaculaires. Ils se sont multipliés à partir de 1965. Le phénomène était sans précédent depuis les « déprêtrisations » et les mariages de prêtres plus ou moins forcés de la Révolution. De 1945 à 1964, le nombre annuel des prêtres quittant le sacerdoce (séculiers et religieux confondus) oscillait entre vingt-sept et soixante et un. […] Le chiffre des départs s’envole cependant à partir de 1965, et il culmine en 1972 avec, cette année-là, deux cent vingt-cinq cas (contre soixante et onze en 1965). Du fait aussi de la baisse du nombre des ordinations (cent quatre vingt quinze seulement en 1972), la démographie sacerdotale devient alors gravement déficitaire. [p. 235.]
L’image du sacerdoce ne pouvait pas ne pas être ébranlée devant une pareille débâcle. Le public catholique s’est enfui…
La disparition brutale de la prédication des « fins dernières » dans l’Église des années 1960, notamment de la notion de péché mortel qui en a longtemps été le pivot, est un événement fondamental dont il n’est pas sûr que pasteurs, théologiens et historiens aient pris toute la mesure. [p. 265.]
Cette rupture au sein de la prédication catholique a créé une profonde discontinuité dans les contenus prêchés et vécus de la religion de part et d’autre des années 1960. Elle est si manifeste qu’un observateur extérieur pourrait légitimement se demander si, par-delà la continuité d’un nom et de l’appareil théorique des dogmes, il s’agit bien toujours de la même religion. [p. 266.]
C’est ce que nous nous demandons, qui est catholique dans l’histoire ?
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Voilà un ouvrage qui, non content de faire le constat de cet « effondrement » en propose l’« anatomie », le terme est bien choisi. En effet partant de données claires, de chiffres obtenus par des méthodes scientifiques, on est en mesure de noter qu’il y a eu effectivement un renversement de situation dans la pratique religieuse des Français ; de dater exactement le moment du « décrochage » (1965) ; de constater par ailleurs que ce « décrochage » a affecté de la même manière toutes les zones géographiques, quel qu’ait été leur taux antérieur de pratique, et que les âges les plus atteints ont été ceux où la pratique est habituellement la plus suivie (enfants, jeunes gens). Pour expliquer cette dernière caractéristique de la crise, il nous semble que l’enseignement du catéchisme doit bien avoir sa place ; l’auteur n’en parle pas, cela nous paraît pourtant un élément important, mais n’insistons pas.
Voilà donc, avec cet ouvrage, un outil, une base de travail pour les hommes de bonne volonté qui veulent comprendre, expliquer, voire retourner la situation. M. Cuchet lance une piste intéressante, lorsqu’il propose de procéder à des enquêtes au niveau des familles. Il a en effet remarqué que…
les milieux « progressistes » au sein du catholicisme ont souvent eu des taux de transmission de la foi plus faibles que leurs homologues conservateurs, de sorte qu’ils ont fini (assez logiquement) par perdre en influence au sein de l’institution. [p. 268.]
Il est évident qu’une enquête révèlerait dans les chiffres ce que nous voyons à l’œil nu à savoir qu’il y a encore des familles nombreuses dans les milieux restés fidèles à la Tradition et que ces familles continuent à donner des vocations religieuses.
Claude Jacque
Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement, Paris, Seuil, 2018, 288 p., 21 €.
[1] — Nous n’aimons pas cet emploi du mot « culture » et en laissons la responsabilité à l’auteur.

