Élie-Catherine Fréron (1718-1776)
par Louis Medler
En un pays où l’idéologie des Lumières règne en despote absolu, le tricentenaire de Fréron est passé largement inaperçu.
Il convenait de l’honorer ici, à la suite de ses contemporains :
• l’abbé Guénée et ses Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire [1]
• Jacob-Nicolas Moreau et son conte contre les Cacouacs [2],
• l’abbé Barruel, bête noire des « anti-complotistes » [3],
• le père Charles-Louis Richard [4] et quelques autres [5].
Le Sel de la terre
Jeunesse (1718-1739)
Élie-Catherine Fréron est né à Quimper le 18 janvier 1718, quinzième enfant d’un orfèvre d’origine agenaise : Daniel Fréron. Issu par son père d’une famille convertie du protestantisme, il appartient par sa mère à la famille du grand Malherbe dont il lut les œuvres dès son enfance. Il fit ses études au collège jésuite de Quimper, puis à Paris, à Louis-le-Grand, où il eut pour professeur de rhétorique le père Porée S.J. (ancien maître de Voltaire). Entré au noviciat jésuite en 1735 (sans doute pour ne pas décevoir le P. Bougeant qui l’avait aidé), il n’avait pas la vocation. Il s’intéressait plus à la vie littéraire qu’à la vie religieuse, et fit scandale en allant assister en habits laïcs à une pièce de théâtre. Il quitta la Compagnie de Jésus, mais fut un des rares écrivains à la défendre lors de sa suppression en 1762.
Débuts littéraires (1739-1754)
Fréron se fit initier à la critique littéraire par l’abbé Desfontaines, qu’il seconda à la revue Observations sur les écrits modernes, jusqu’à sa disparition (1743). Il toucha alors à la poésie. En 1745, une ode sur la bataille de Fontenoy fut préférée par le public au poème de Fontenoy de Voltaire. La jalousie de ce dernier commença à s’allumer. Cependant, Fréron toucha aussi à la franc-maçonnerie où il se fit initier sans vraiment la prendre au sérieux (les avertissements des papes étaient alors peu connus).
En 1745, Fréron lança sa propre revue, les Lettres de la comtesse de ***, grâce à une tolérance verbale accordée par d’Argenson. Une critique de la Pompadour lui valut deux mois de prison (1748) puis un exil, assorti de l’interdiction d’écrire [6]. En 1749, il réussit cependant à faire autoriser – verbalement – un nouveau journal : les Lettres sur quelques écrits de ce temps qui parurent jusqu’en 1754, avec deux interruptions et un embastillement. En 1751, il épousa Thérèse Guyomar, qui lui donna un fils [7].
L’Année littéraire (1754-1776)
En 1754, Fréron change d’éditeur. Sa revue s’appelle désormais l’Année littéraire. Elle dénonce, dès son premier numéro (3 février 1754), la « ligue offensive et défensive » qu’ont conclue entre eux les prétendus philosophes [8]. Sa qualité d’information explique son grand succès.
La variété et l’éclectisme des sujets abordés par le périodique ont de quoi impressionner : dans la première période, entre 1754 et 1766, prédominent les questions esthétiques, avec de longs commentaires des Salons de 1757, 1759, 1761 et 1765, mais aussi scientifiques, avec les débats autour de l’inoculation, de l’agriculture ou du commerce. Dans la seconde période, entre 1766 et 1776, s’impose un intérêt pour les techniques et les découvertes, la publicité, l’économie politique, les sciences de la nature et de la vie, l’éducation, les finances, la situation dans les colonies, l’urbanisme, l’architecture, avec une mention particulière pour la circulation des blés à partir de 1767 et pour la Compagnie des Indes en 1769. Fréron se comporte en véritable directeur de presse, consultant les « connaisseurs » pour les articles les plus techniques et s’attachant inlassablement à corriger, augmenter, retrancher, « lessiver » chacun des articles publiés dans son journal de façon anonyme mais où on reconnaît aisément son style vif et nerveux [9].
[…]
Face à Voltaire
Refusant le terrorisme intellectuel des philosophes, Fréron s’attaque à Marmontel, à Jean-Jacques Rousseau mais surtout à Voltaire, dont il a parfaitement pénétré le caractère (« sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses actions »). Il pressent le jugement de la postérité :
Ce n’est pas que je prétende que ses écrits ne parviennent à la postérité ; mais je doute qu’elle le place au même rang que les beaux génies du dernier siècle [le 17e]. Il sera lu comme un écrivain de beaucoup d’esprit, à qui il manquait les parties les plus essentielles [10].
Voltaire ne pouvait supporter les critiques de l’Année littéraire, souvent mordantes mais toujours exprimées avec sang-froid et sur un ton de courtoisie. Au témoignage de Bachaumont (Mémoires secrets, 4 décembre 1776), sa main tremblait en ouvrant le périodique. Fréron rendait justice au talent de Voltaire, à la clarté de sa prose et de ses vers, mais il critiquait impitoyablement ses contradictions, erreurs, injustices et impiétés.
Quand paraissait quelque bouffonnerie signée d’un nom de fantaisie, dont tout le monde savait qu’elle était de Voltaire, Fréron, avec une ferme ironie, assurait qu’une aussi déshonorante production ne pouvait être l’œuvre d’un aussi grand génie : – « Non, Monsieur, je ne puis croire que Candide, supposé traduit de l’Allemand de M. le Docteur Ralph, quelque ingénieuse que cette brochure vous ait semblé par intervalles, soit du poète fameux auquel on l’attribue […]. Un ouvrage qui contredit toutes les maximes d’un auteur ne saurait être de lui […]. Vous savez le peu de cas qu’il fait de ces écrivains qui s’abandonnent au dérèglement de leur folle imagination […]. Enfin ce roman est trop grossier dans la partie morale pour qu’on puisse seulement le soupçonner d’avoir eu l’idée de le faire. Rappelez-vous ce qu’il écrit de l’indécence de Rabelais […] ».
Voltaire enrageait. Après la façon dont il avait traité Desfontaines (mort en 1745), et même Marivaux dont il redoutait qu’il n’écrivît contre lui, on pense bien qu’il n’allait pas se gêner avec un aussi mince personnage qu’Élie Fréron. Il l’appela Aliboron, l’accusa de vol, de banqueroute, de séduction, de maladies honteuses – bref, une campagne auprès de laquelle celles que l’on a reprochées à la presse de droite en des temps plus récents, par exemple contre Salengro, sont d’aimables corrections fraternelles [11]…
La rage de Voltaire
[...]
[1] — Sur l’abbé Guénée, voir Le Sel de la terre 64 (p. 61-70) et 77 (p. 145-172).
[2] — Sur Jacob-Nicolas Moreau, nº 97, p. 137-169.
[3] — Sur Barruel, nº 28 (p. 59-65), 55 (p. 210-232), 78 (p. 154-167) et 96 (p. 61-88).
[4] — Sur le P. Charles-Louis Richard, nº 77, p. 150 et 173-180.
[5] — Sur Gilbert, nº 77, p. 160-161 ; La Harpe, nº 94, p. 176-180 ; Rivarol, nº 97, p. 189.
[6] — Aussitôt, l’Académie de Montauban recruta Fréron dans ses rangs, puis celles d’Angers, Nancy, Arras, Caen, Marseille. Les élites de province se reconnaissaient en lui.
[7] — Louis-Marie Stanislas Fréron (1754-1802), condisciple de Robespierre à Louis-le-Grand, rejoindra finalement son parti. Son enfance avait été perturbée par la mort précoce de sa mère et il subit, à la mort de son père, les persécutions du parti « philosophe ». Il finit par s’abandonner à ses mauvais penchants. Voir la notice de D. Masseau dans son Dictionnaire des anti-Lumières et des antiphilosophes, Paris, Honoré Champion, 2017, t. 1, p. 613-619.
[8] — A propos de Diderot louant les philosophes, Fréron remarque : « Je crains seulement que ces louanges ne perdent de leur prix aux yeux de ceux qui savent que l’auteur est lié avec la plupart de ces gens de lettres. […] Ils se rendent mutuellement ce petit service. Ils sont associés avec quelques autres pour ce commerce d’encens. Ces puissances philosophiques ont conclu entre elles une ligue offensive et défensive ». (L’Année littéraire, t. I, lettre I, p. 14).
[9] — M. Poirson, in Dictionnaire des anti-Lumières, t. 1, p. 607. — C. Albertan (ibid., p. 59), estime avec J. Balcou que L’Année littéraire avait environ 10 000 lecteurs. Voltaire parle avec agacement, dans sa correspondance, du « cours prodigieux » de la revue.
[10] — Lettres sur quelques écrits de ce temps, t. III, lettre 3 (3 février 1754).
[11] — Armand Matthieu, ibid., p. 58.

