Les vertus nécessaires à la jeunesse actuelle
(1968 – 2018 : 50e anniversaire du décès de l’abbé Berto)
par l’abbé Victor-Alain Berto
L’abbé Victor-Louis-Marie Berto, frère Marie-Alain au Tiers-Ordre de saint Dominique, naquit le 9 octobre 1900 à Pontivy (Morbihan, Bretagne) et fut baptisé le même jour dans l’église paroissiale Notre-Dame de Joie. Le 17 décembre 1968, il rendit sa belle âme à Dieu à Pontcalec, non loin de Vannes, dans le foyer Notre-Dame de Joie qu’il avait fondé pour une cinquantaine de jeunes garçons déshérités confiés aux soins des Dominicaines du Saint-Esprit, jeune congrégation enseignante qu’il avait fait approuver par Rome.
On sait qu’il fut le théologien de Mgr Lefebvre au concile Vatican II après avoir été son condisciple au Séminaire Français de Rome.
Le texte inédit que nous publions ici semblera assez « technique » ; il avait été préparé pour un prêtre ami, en réponse au sujet proposé pour les Conférences ecclésiastiques du diocèse de Vannes, probablement en 1949. Cela explique le plan schématique et le style concis qui ne doivent cependant pas décourager le lecteur. Cet article rappelle en effet des vérités essentielles pour l’éducation chrétienne de la jeunesse ; il a été écrit par un prêtre qui fut à la fois grand théologien et « père de jeunesse », comme il aimait lui-même à s’appeler [1].
Les « vertus naturelles » – Résumé de la doctrine thomiste
Il n’y a pas à proprement parler de « vertus naturelles ». Une vertu est une disposition stable bonne, et qui rend bon celui qui la possède. Or, dans l’ordre présent (celui de l’élévation dans le Christ du genre humain), nulle disposition n’est bonne, purement et simplement bonne, que celle qui adapte le possesseur à la vision de Dieu. Ce n’est le cas que des dispositions infuses ; celles-ci seules par conséquent méritent le nom de vertus.
Toutefois, il y a des dispositions stables acquises naturellement, qui auraient été des vertus, les vertus, s’il n’y avait pas eu en fait élévation à l’ordre surnaturel. Ces dispositions acquises (habitus naturels) sont ce qu’on appelle par extension les « vertus naturelles ».
Les deux paragraphes précédents résument la doctrine de saint Thomas.
La jeunesse actuelle a d’abord besoin des vertus théologales
Il y a des vertus proprement dites (infuses) qui « doublent » des habitus naturels ou vertus improprement dites. D’autres ne correspondent à aucun habitus naturel, étant absolument transcendantes par rapport à tout l’ordre naturel, et c’est le cas des théologales [2]. Les théologales sont donc les plus chrétiennes des vertus chrétiennes. Elles sont les plus nécessaires à tous les chrétiens de tous les temps et par conséquent à la jeunesse « actuelle »,
parce que, en elles-mêmes elles sont celles qui font l’homme divinisé, dont la destination est la vision bienheureuse, qui est de plain-pied avec le paradis ;
parce que leurs actes sont les plus élevés en dignité qu’une créature puisse accomplir ;
parce que ces actes sont de tous les actes humains les plus méritoires devant Dieu (toutes choses égales d’ailleurs, évidemment) ;
parce que la foi, l’espérance, la charité n’étant autre chose en chaque chrétien que la participation à la foi, à l’espérance, à la charité de l’Église, et la vie de l’Église étant premièrement une vie contemplative, c’est-à-dire théologale, le chrétien participe à la vie de l’Église dans la seule et exacte mesure où sont enracinées en lui les théologales et où il en multiplie les actes. Tout autre mode d’union à l’Église est illusoire et suspect de l’américanisme condamné par Léon XIII.
enfin, parce que toutes les autres vertus dépendent dans leur existence même et dans leur accroissement des théologales, n’ayant nulle raison d’être que de faire passer dans les diverses activités humaines l’influence des théologales et ne pouvant subsister là où les théologales ont péri. C’est une vérité de foi que nul acte n’est méritoire s’il est accompli en péché mortel, c’est une vérité théologiquement certaine (déduite par raisonnement de la précédente) que nulle vertu inférieure ne demeure là où les théologales ont été détruites.
Il suit de ce qui précède que la « jeunesse actuelle », comme tous les âges de tous les temps, a premièrement besoin des théologales et, en un sens, n’a besoin de rien d’autre, sinon par accident, à cause de la multiplicité provisoire et temporaire des activités humaines. Ramener cette multiplicité à l’unité, en donnant progressivement le pas à l’exercice des théologales, est la définition même de la pédagogie chrétienne. Tout le reste est du vent.
Les vertus cardinales facilitent l’exercice des vertus théologales
Il reste néanmoins que cet idéal de simplicité évangélique (qu’on l’appelle « vie de foi », ou « vie en Dieu », ou « vie dans l’Esprit-Saint », ou « vie d’identification au Christ », peu importe) ne peut être atteint d’emblée. D’un autre côté, on ne peut soutenir sans erreur théologique que le progrès des théologales dépende causalement du progrès d’autres vertus ; le progrès en théologales ne reconnaît d’autre cause véritable que leur exercice même et la largesse de Dieu. Le développement des autres vertus ne peut donc être ici, par rapport au progrès des théologales, qu’un « removens prohibens », un écartement des obstacles. On ne saurait trop répéter en effet que la fonction principale des autres vertus est d’abord de rendre possible, aisé, vraiment vital et spontané, l’exercice des théologales (quoique du reste, par causalité réciproque, elles reçoivent des théologales leur existence même). Toutefois, outre cette fonction principale, saint Thomas leur reconnaît aussi une valeur propre, une noblesse proportionnée à leur objet et à la faculté dont elles assurent la régulation surnaturelle. De même qu’il y a une hiérarchie entre les théologales et les inférieures, il y a une hiérarchie entre les inférieures : la prudence ayant son siège dans l’intelligence est plus noble que la justice qui a son siège dans la volonté, et la justice est plus noble que la force et la tempérance, qui ont leur siège dans la sensibilité.
De ce point de vue, on peut dire que les vertus dont la « jeunesse actuelle » a besoin sont d’abord les plus nobles, celles dont la possession décore davantage l’être humain. Ici encore, rien qui convienne particulièrement à la « jeunesse actuelle » : ces vertus ont toujours été et seront toujours les plus nécessaires, qui contribuent davantage à configurer le chrétien au Christ, à lui rendre, comme « homme nouveau » (nova creatura) la beauté perdue par le « vieil homme ».
L’habitus de faire sérieusement les choses sérieuses
Le fond de la pédagogie chrétienne est donc immuable. Il reste vrai pourtant qu’à certaines époques le climat spirituel ambiant présente tels ou tels traits, accessoires en eux-mêmes, mais qui demandent néanmoins une particulière vigilance. Le piédestal est moins important que la statue, mais si le piédestal s’effrite, la statue tombe. Ainsi, tout en maintenant la précellence des théologales, et sans jamais négliger de les cultiver directement et pour elles-mêmes, on peut être conduit, pour le bien même de la vie théologale, à cultiver systématiquement des vertus très inférieures, mais qui conditionnent l’épanouissement des théologales, dans telles circonstances données de temps et de lieu. Il faut donc déterminer ces circonstances, ou, ce qui revient au même, discerner les périls qui menacent principalement la croissance spirituelle des jeunes gens, à notre époque et dans nos régions. Ici, « quot capita, tot sensus ». Autant d’avis que de cervelles, sans compter les avis des écervelés. L’un dit que le grand mal de nos jours, c’est l’athéisme pratique, un autre que c’est l’affaiblissement du sens de l’Église, un autre encore que c’est l’indiscipline des mœurs, un quatrième, l’abandon des pratiques cultuelles. Ils ont tous un peu raison. Ce n’est qu’une question de priorité, et encore toute relative, parce qu’en raison de l’interpénétration des causes, il serait illusoire de s’attacher à un seul élément du problème ; ils se tiennent tous et dépendent tous les uns des autres.
On peut cependant essayer d’établir un certain ordre, au moins dans les idées, parce que, dans la pratique pédagogique, il faut toujours s’y prendre « par tous les bouts », comme lorsqu’un navire présente plusieurs voies d’eau également mortelles, il faut les calfater toutes ensemble pour éviter le naufrage.
Il nous semble, sauf meilleur avis, que le plus grand des maux du monde moderne est de se refuser au sérieux de la vie ; c’est un mal ancien, puisque l’Écriture de l’ancien Testament le désigne expressément : « æstimaverunt ludum esse vitam nostram – ils ont pensé que notre vie est un jeu » ; mais il est certain que le nombre de ceux pour qui la vie n’est qu’un jeu, c’est-à-dire une aventure dépourvue de signification et dont le seul contenu valable est la somme disparate de plaisirs qu’on peut s’y procurer, ce nombre est aujourd’hui incalculable. Ce n’est autre chose sans doute que la conception païenne de la vie, mais c’est un paganisme aggravé infiniment et infiniment plus exécrable, parce qu’il resurgit, comme dit saint Hilaire, « au milieu des temps chétiens, medio Evangeliorum tempore ».
Si cette vue est juste, il suit que la première conviction à inculquer à la jeunesse chrétienne, et (dans l’ordre du conditionnement, non dans l’ordre d’excellence, ainsi que nous l’avons dit plus haut) le premier habitus à lui faire prendre, c’est la conviction que la vie doit être sérieusement vécue, c’est l’habitus de faire sérieusement les choses sérieuses.
Comme conviction, l’état d’esprit dont il s’agit relève évidemment de la foi. C’est la foi seule qui est capable de nous convaincre efficacement que la vie présente n’a pas sa justification en elle-même, pas plus que la préface d’un livre, et qu’elle ne prend sa valeur que par référence à l’éternité. Il est du reste certain que la foi doit recevoir l’appoint des dons de sagesse, d’intelligence, et surtout de science, parce que ceux-là seuls en qui l’Esprit-Saint agit par ce don « réalisent » quel est le droit usage des créatures, et le peu qu’elles sont en elles-mêmes. C’est pourquoi ce don correspond à la béatitude des larmes. Mais en ceux qui aiment Dieu, l’Esprit-Saint agit normalement par ses dons, aussi bien par le don de science que par les autres.
comme habitus pratique, disposition spontanée à faire sérieusement les choses sérieuses, l’état d’esprit dont il s’agit relève principalement de la tempérance, et secondairement de la force.
Parmi les vertus annexes de la tempérance, saint Thomas fait place à ce qu’il appelle la « studiosité », c’est-à-dire l’amour ordonné de l’étude, opposée à la curiosité ou papillonnage, ce qu’on pourrait encore appeler « l’esprit amateur ». La futilité de l’esprit, le goût des informations banales, de la pseudo-science acquise à bon marché par la radio ou le cinéma, tout cela est intempérance, absence de frein contre les plaisirs faciles. C’est de l’intempérance « annexe », parce que les plaisirs en cause ne sont pas parmi les plus véhéments, mais c’est précisément à cette sorte d’intempérance que nous avons affaire de nos jours, parce que c’est elle qui s’oppose à l’amour ordonné des occupations sérieuses.
A la tempérance correspond le don de crainte de Dieu. Assurément, rien n’est plus propre à retirer l’âme de la bagatelle, que ce vif sentiment de la majesté divine toujours présente, qui est l’effet propre du don de crainte, complément et supplément de la tempérance. A ce don correspond d’autre part la béatitude de la pauvreté selon l’esprit, qui consiste dans le dédain du temporel, « abjecto temporalium rerum » (II-II, q. 19, a. 12).
Dès que le mal à éviter ou le bien à procurer présentent un caractère ardu, ils ne peuvent être évités ou procurés sans un certain exercice de la force. Or il est certain que, si la pente est fort naturelle vers le bien apparent des amusements, le bien réel du devoir est un « bonum arduum – un bien difficile à atteindre » ; la joie même qu’on éprouve à l’accomplir est une joie de conquête, dont sont seuls capables les cœurs forts, les « magnanimes » au sens de saint Thomas.
L’esprit de soumission et le respect de l’autorité
Immédiatement après le « sens chrétien de la vie » considéré, ainsi que nous venons de le faire, à la fois comme une conviction et comme un élan, nous mettrions l’esprit de soumission, le respect de l’autorité et du principe d’autorité. L’adolescent, par définition, n’est pas mûr, donc il doit mûrir ; mais il ne mûrira tout seul, ni on ne le mûrira malgré lui. Il a besoin d’autrui pour se former, il a besoin de consentir à être formé. Or il n’est pas douteux que les mœurs d’aujourd’hui, mœurs sociales, mœurs politiques, mœurs domestiques même, n’aillent à développer un très funeste esprit d’indépendance, qu’on flatte inconsidérément jusque dans beaucoup de mouvements catholiques ou soi-disant tels, en affectant de tout laisser (ou en faisant semblant de tout laisser) à la discussion et à la direction des « jeunes », comme on jargonne à présent. Ici encore, l’américanisme n’est pas loin. On continue, comme si Léon XIII avait parlé pour les chiens, à exalter les « vertus actives », décorées des noms d’initiative, de prise de conscience, de responsabilité, au détriment des « vertus passives », humilité, docilité, obéissance. Le résultat est ce que nous voyons ! Une réaction se dessine et elle est urgente. Le dernier communiqué de l’Assemblée des cardinaux et archevêques [3] signale le péril sous sa forme plus grave : la dépréciation de l’état ecclésiastique et de l’état religieux. A la limite, l’obéissance ne serait plus un conseil de perfection. Pour beaucoup, elle n’est déjà plus une véritable vertu, dans laquelle on peut croître indéfiniment, elle n’est plus qu’une sorte de contrainte, qu’une éducation idéale ne devrait pas employer. Pour l’Église c’est tout le contraire : l’obéissance fait partie intégrante de l’éducation chrétienne. L’éducation chrétienne idéale fait des obéissants, ce qui évidemment n’exclut ni l’initiative, ni l’acceptation des responsabilités, dans la mesure où ces dispositions sont vraiment vertueuses, car il ne peut jamais y avoir opposition entre vertu et vertu ; il y a complémentarité.
Obéissance a été pris jusqu’ici au sens large. En réalité, pour revenir au tableau des vertus, il y a lieu de distinguer deux dispositions distinctes :
la docilité, qui est partie de la prudence, a son siège dans l’intelligence, et consiste dans une facilité à demander et à recevoir les avis des plus sages. C’est proprement la vertu du dirigé par rapport à son directeur. II y a quelques mois, à Saint-Paterne, un « militant fédéral » jociste a déclaré que le « militant » ne doit pas avoir de directeur, devant tout décider et tout faire par lui-même. Il est certainement regrettable que personne ne se soit trouvé pour administrer à ce jeune imbécile la calotte que méritait son outrecuidance ; il est plus regrettable encore que la « formation » qu’il a reçue lui fasse trouver tout simple de déclarer périmée et nuisible une pratique hautement approuvée pour tous les chrétiens par l’Église, et imposée par elle aux clercs et aux religieux. En climat chrétien, ces extravagances ou bien ne se produiraient pas, ou bien seraient aussitôt et durement réprimées.
l’obéissance proprement dite a son siège dans la volonté et est partie de la justice. C’est la justice qui porte l’inférieur à vouloir ce que veut le supérieur. Celui-ci ayant la charge du bien commun, a le devoir d’y appliquer les volontés de ses sujets, même si le jugement de ceux-ci est différent du sien. Cette raison est générale ; il y en a une autre, qui est particulière au cas des jeunes gens et des enfants. N’étant point en toutes choses capables de comprendre le bien-fondé des ordres qu’ils reçoivent, et qu’il est pourtant nécessaire, dans leur intérêt même, de leur donner, il faut bien passer par-dessus leur intelligence pour s’adresser directement à leur volonté. Ils ne peuvent être élevés qu’à ce prix. Ils comprendront plus tard, qu ’ils obéissent d’abord. Ainsi, prétendre, en éducation, se passer de l’obéissance, et de l’obéissance proprement dite, outre que c’est nécessairement tronquer l’éducation, dont un des fruits doit être précisément de développer l’habitus de l’obéissance, c’est en outre compromettre ou plutôt rendre impossible toute éducation. Remarquons, encore une fois, que cela vaut pour tous les temps, mais dans le nôtre, où l’on a presque complètement perdu le sens de l’obéissance et le sentiment de sa nécessité universelle, il est d’autant plus urgent de l’inculquer aux jeunes gens.
La charité comme point de départ et comme terme
Il se trouve donc que, sans aucune prévision ni prédécision d’en venir à ce point, nous avons été conduits à dénombrer, conformément au catalogue thomiste des vertus cardinales, les dispositions qui semblent être les plus nécessaires à la jeunesse contemporaine. Toutefois, nous avons suivi un ordre inverse de celui de saint Thomas : nous avons monté de la tempérance à la force, à la justice, enfin à la prudence ; dans ce texte hâtivement écrit, nous avons parlé de la docilité, élément de la prudence, avant de parler de l’obéissance, élément de la justice, mais une étude plus approfondie montrerait sans doute qu’il serait préférable de renverser les termes.
Pourquoi cette inversion ? Parce que, très souvent, « primum in intentione est ultimum in executione – ce qui est premier dans l’intention est dernier dans l’exécution ». Il n’est donc pas surprenant que, cherchant à établir un ordre de conditionnement, non un ordre d’excellence, nous ayons dû, pour ainsi dire, « commencer par le bas », comme on pose le piédestal avant d’y ériger la statue.
Du reste, toute comparaison cloche, et celle-ci plus qu’une autre. Non seulement il n’est pas vrai de dire qu’il faut faire l’homme avant de faire le chrétien – car, dans l’ordre présent, « il n’y a d’homme que le chrétien », comme dit Pascal, et il n’y a, par conséquent, de perfection humaine que la perfection chrétienne par le baptême qu’on ne peut ni ne doit, ni réellement, ni logiquement traiter à aucun moment par prétérition ; mais encore, dans le chrétien lui-même, il y a connexion de toutes les vertus. Les habitus vertueux ne sont pas séparables. Seules deux des théologales peuvent subsister après extinction des autres, la foi et l’espérance, mais c’est un point qui ne nous intéresse pas ici. Toutes les autres vertus croissent, diminuent, périssent ensemble. Pourquoi ? Parce qu’au fond le bien moral est un. Toutes ses différenciations suivant la matière des vertus comportent la même référence à la fin suprême de l’homme et concrètement du chrétien. Dès que le souci de cette référence a disparu dans l’agent, il ne peut plus être question d’aucune vertu. Ainsi celui qui commet délibérément, par exemple, un acte d’impureté, et qui ainsi corrompt en lui l’habitus de tempérance, négligeant formellement la référence à la fin dernière en matière de tempérance, la néglige virtuellement en toutes les autres ; et, dès lors, les divers habitus, privés de leur référence à la fin suprême, perdent leur âme, ce qui faisait moralement bon leur possesseur, et donc cessent d’être de véritables vertus.
Ce n’est donc pas seulement une nécessité pédagogique (ainsi que nous l’avons dit), c’est une nécessité métaphysique de s’y prendre « par tous les bouts » à la fois.
La référence à la fin suprême étant l’âme de toutes les vertus, cette vertu est donc la reine des autres, le principe des autres, qui a pour objet cette fin suprême elle-même en tant que souverainement préférable à tout. Cette vertu a nom charité. « Aime et fais ce que tu voudras », non en ce sens que « ce que tu voudras » deviendra bon par là-même (ce serait l’hérésie quiétiste), mais en ce sens que « ce que tu voudras » ne pourra être que ce que trouve bon le Dieu que tu aimes. Tout tient donc dans l’Amour. Certes les théologales n’appartiennent pas à l’ordre des moyens, mais à l’ordre des fins, puisqu’elles sont constitutives de la perfection spirituelle ici-bas. En faire les actes ici-bas, c’est être parfait autant qu’on peut l’être ici-bas, car c’est être immédiatement uni à la fin suprême. Mais, comme l’amour doit tout pénétrer, tout inspirer, tout animer, comme rien n’est moralement bon sans l’amour, la charité est aussi bien au commencement qu’au terme. On ne peut aimer Dieu efficacement et méritoirement sans croire en lui, et c’est pourquoi la foi est nécessaire ; mais elle n’est pas suffisante. Aussi, sans rien diminuer de ce que nous avons dit au début sur l’importance de la première théologale, il faut ajouter que l’éducation chrétienne, qui a pour fin l’amour de Dieu, a pour point de départ l’amour de Dieu, pour loi interne l’amour de Dieu, pour méthode l’amour de Dieu. Ce n’est pas certes qu’on ne puisse faire estimer aux enfants et aux jeunes gens les valeurs propres des vertus inférieures : ce qu’il y a de noblesse dans la sincérité ou de grandeur dans l’obéissance. On le peut et on le doit faire, seulement la sincérité ou l’obéissance ne sont des vertus que dans la charité.
On ne peut donc trop tôt exciter chez l’enfant, on ne peut trop soigneusement entretenir chez l’adolescent cet amour de Dieu qui n’est point d’ailleurs une émotion sensible aussi tôt évanouie qu’éprouvée, mais une préférence profonde, habituelle, spirituelle, de Dieu sur toutes choses. De même donc que saint Paul condense, pour ainsi dire, toutes les vertus dans la seule charité : « Caritas patiens est, benigna est, etc. – la charité est patiente, elle est pleine de bonté, etc. », ainsi peut-on dire que toute la pédagogie chrétienne se résume dans l’éducation de la charité. Il n’y a vraiment qu’un commandement, et tout éducateur chrétien peut toujours enfermer tout son enseignement dans une seule parole, celle de saint Augustin que nous citions tout à l’heure. Il ne dit jamais qu’une chose : « Aime et fais ce que tu veux. »
[1] — Les titres sont de la rédaction du Sel de la terre.
[2] — Les « théologales », c’est-à-dire les vertus théologales, à savoir la foi, l’espérance et la charité appelées ainsi parce qu’elles ont Dieu pour objet.
[3] — Ce texte a été écrit vraisemblablement en 1949. (NDLR.)
Informations
L'auteur
Prêtre d'origine et de langue bretonne, tertiaire dominicain, fondateur de la congrégation des Dominicaines de Pontcallec, éminent collaborateur des revues La Pensée catholique et Itinéraires, l'abbé Victor-Alain Berto fut également le théologien de Mgr Marcel Lefebvre lors des trois premières sessions du concile Vatican II.
La publication d'extraits de ses lettres du Concile, en 2002, ne passa pas inaperçue. Elle suscita des polémiques mais aussi l'occasion de mieux cerner les positions de ce prêtre très romain que le concile Vatican II fit mourir de douleur (voir la mise au point "Abbé Berto : suites des lettres" dans Le Sel de la terre 45).
Le numéro

p. 203-211
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