Sermon sur la famille chrétienne
par le frère Albert O.P.
La sainte Église nous propose aujourd’hui l’exemple de la Sainte Famille pour nous guider dans notre propre vie familiale. Cet exemple nous est bien nécessaire aujourd’hui, car notre société moderne s’éloigne de plus en plus de l’ordre voulu par Dieu pour la famille.
Au sein de cet ordre familial, un point est tout particulièrement attaqué par les révolutionnaires, ennemis de tout ordre : il s’agit de la place de la femme et plus précisément de la soumission qu’elle doit à son mari en tant qu’il est le chef de la famille. Comme c’est toujours la tactique des subversifs d’inspirer la rébellion là où Dieu veut l’obéissance, la meilleure réponse à leurs attaques sera une claire exposition de la volonté de Dieu sur cette question : c’est dans la doctrine de l’Église que nous la trouverons exprimée.
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Cependant, avant de développer l’ordre voulu par Dieu pour la famille, il importe de réfuter l’erreur moderne selon laquelle il n’existe aucun ordre naturel au sein d’un corps social, les individus le composant se situant, tous, sur un pied de stricte égalité. A cette doctrine, il faut répondre qu’une telle égalité n’est possible que lorsque tous les membres d’un groupe sont identiques et sans rapports entre eux. Ainsi les billes dans un sac sont-elles absolument égales entre elles. Mais un corps social n’est pas identique à un sac de billes – même si c’est peut-être l’idéal que voudraient atteindre nos modernes idéologues.
Dieu, loin de créer une série d’êtres identiques et absolument égaux entre eux, a au contraire introduit dans l’univers une variété merveilleuse. Il a donné à l’univers la beauté de l’ordre, c’est-à-dire qu’il a réparti les êtres selon une échelle de perfections, qui va des plus bas aux plus parfaits, les a unis par des liens de dépendance et de soumission, qui sont comme le signe de la dépendance de la création elle-même envers son créateur.
Ceux d’entre vous qui ont des familles nombreuses peuvent comprendre un peu cette beauté de l’ordre en considérant les enfants que le bon Dieu vous a donnés : voyez comme ils sont différents les uns des autres – et pourtant ils ont tous le même père et la même mère –, et toutes ces différences font la beauté et l’harmonie de la famille. Si tous les enfants étaient identiques, la famille serait bien différente et beaucoup moins belle. Il en est de même dans la création : Dieu a voulu y mettre beaucoup de diversité pour la rendre plus belle.
C’est à la lumière de ce principe qu’il faut comprendre la volonté de Dieu sur la famille. On nous parle constamment de l’égalité entre l’homme et la femme, et en conséquence on veut rejeter toute soumission de la femme à son mari dans la société familiale.
Pourtant l’homme et la femme, même s’ils sont égaux sous certains rapports, ne sont pas absolument égaux. Même les sociologues modernes les plus « avancés » doivent reconnaître que l’homme et la femme ne sont pas identiques. On n’a pas encore réussi à faire des êtres humains qui soient, comme cela existe dans la grammaire anglaise, du genre neutre. Sans doute va-t-on essayer de le faire dans les éprouvettes du nouvel ordre mondial, mais pour l’instant on ne trouve sur la terre que des hommes et des femmes tels que Dieu les a créés.
Or Dieu n’a pas fait l’homme et la femme absolument identiques : « Dieu créa l’homme, il les fit homme et femme », nous dit la Genèse. Si donc l’homme et la femme ne sont pas identiques, ils ne peuvent être absolument égaux. L’un a des perfections qui manquent à l’autre et réciproquement. En fonction de ces différentes perfections, il existe entre eux un certain ordre : sous ce rapport, l’un sera avant l’autre.
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Ayant établi ce principe de l’inégalité des êtres voulue par Dieu, nous pouvons examiner plus en détail l’enseignement de l’Église sur l’ordre voulu par Dieu dans la famille. Cette doctrine est exprimée avec beaucoup de clarté par le pape Pie XI dans son encyclique sur le mariage Casti connubii. Après avoir rappelé l’importance de l’amour entre les époux, le pape ajoute que, selon l’expression de saint Augustin, cet amour suppose un certain ordre, « ordo amoris », et il explique : « Cet ordre implique et la primauté du mari sur la femme et ses enfants, et la soumission empressée de la femme, ainsi que son obéissance spontanée, ce que l’apôtre (saint Paul) recommande en ces termes : “Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur : parce que l’homme est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l’Église (Ep 5, 22-23)” [1]. »
Ainsi, selon la révélation, il existe vraiment au sein de la famille un ordre : en ce qui concerne le gouvernement de la famille, c’est à l’homme que revient la primauté, la femme étant soumise à son autorité.
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Dans la suite de son encyclique, le pape expose les limites et la raison d’être de cette soumission de la femme à son mari. Concernant les limites, il déclare : « Cette soumission, dit-il, ne nie pas, elle n’abolit pas la liberté qui revient de plein droit à la femme, tant à raison de ses prérogatives comme personne humaine, qu’à raison de ses fonctions si nobles d’épouse, de mère, et de compagne ; elle ne lui commande pas de se plier à tous les d ésirs de son mari quels qu’ils soient [2]. »
L’épouse ne perd donc pas sa dignité du fait de sa soumission à son mari. Comme le dit saint Jean Chrysostome : « Ne confonds point la soumission et l’esclavage. La femme obéit mais reste libre, elle est égale en honneur [3]. »
Quant au mari, l’autorité qu’il exerce est réelle mais, comme toute autorité humaine, elle ne saurait être absolue. Si le mari est chef, il est aussi sujet et à ce titre il ne peut pas ordonner n’importe quel acte. Il dirige la famille, mais c’est au nom du Christ. « Que les femmes soient soumises à leur mari comme au Seigneur », dit saint Paul (Ep 5, 22). L’épouse doit donc obéir au Christ que représente son mari et dont celui-ci doit manifester la volonté dans son foyer. Le même saint Paul ajoute d’ailleurs : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle. » (Ep 5, 25) Ainsi, de même que Notre Seigneur s’est sacrifié pour son Église, de même le mari chrétien doit se sacrifier pour son épouse.
Au cours de l’histoire de l’Église, nombreux sont les époux chrétiens qui ont mis en pratique cet enseignement. Parmi eux, on peut retenir l’exemple des parents de Monseigneur Lefebvre, tel qu’il nous est décrit dans l’ouvrage Un père et une mère [4]. L’auteur raconte comment, pendant une grave maladie de sa femme, monsieur Lefebvre la transportait tous les jours de sa chambre au sofa de la salle à manger, afin qu’elle pût passer la journée au milieu des siens. Deux fois aussi, il la conduisit à Lourdes afin de demander sa guérison. Voici quelle fut la réaction de madame Lefebvre au vu de la sollicitude de son mari :
« Madame Lefebvre s’efforça de remercier son mari par une plus grande délicatesse qui se remarquait dans tous les détails : elle insistait près des servantes afin qu’à son retour de l’église, chaque matin, il eût la facilité de prendre son déjeuner à l’heure exacte. A l’approche des fêtes et des anniversaires, elle entraînait son monde à confectionner des lainages pour le papa particulièrement sensible au froid ; constamment elle s’ingéniait à lui préserver l’affection de ses enfants. Dans la direction du foyer, elle n’omettait jamais de lui exposer ses projets pour s’en remettre à ses décisions. Par esprit d’union, elle adoptait même ses opinions politiques [5]. »
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Après avoir expliqué les limites de la soumission de la femme à son mari, Pie XI en explique la raison d’être, le fondement : « Cette soumission (n’abolit pas la juste liberté de la femme, dit-il,) mais elle interdit cette licence exagérée qui néglige le bien de la famille ; elle ne veut pas, dans le corps moral qu’est la famille, que le cœur soit séparé de la tête, au très grand détriment du corps entier (…). Si, en effet, le mari est la tête, la femme est le cœur ; et comme le premier possède la primauté de gouvernement, celle-ci peut et doit revendiquer comme sienne cette primauté d’amour [6]. » Là se trouve la raison profonde de cette soumission : l’obéissance de la femme à son époux est nécessaire à la cohésion de la famille, et c’est de cette cohésion que dépend l’existence même de la famille.
Car, de même qu’une société ne saurait exister ni subsister en l’absence d’une autorité à laquelle tous obéissent, de même, et a fortiori, cette petite société qu’est la famille ne pourra vivre si la femme refuse d’obéir à son époux. Et, si l’épouse tient à se maintenir à distance, figée dans une froide indépendance, le foyer sera sans vie. C’est à la femme, en effet, que Dieu a donné d’être le cœur de la famille, son soleil d’amour. Sous ce rapport de l’amour, c’est elle qui détient la primauté et personne ne peut la remplacer. Si donc la femme s’éloigne ou ne se donne qu’à moitié, tout restera froid, vide et mort.
Certes ce qui est demandé à la femme requiert de sa part beaucoup de sacrifices et d’humilité. Cependant ces renoncements et cette humilité sont comme le fondement de toute la famille, ils sont le prix qui doit être payé pour que le foyer puisse vivre. Si donc la femme méprise son rôle et veut absolument garder son indépendance, elle peut le faire, mais alors la famille en souffrira certainement, et en mourra peut-être. La femme aura gardé sa prétendue liberté, mais elle aura manqué à sa vocation, à son bonheur et à celui de sa famille.
Les sacrifices demandés à l’épouse peuvent parfois être héroïques, surtout lorsque le mari ne remplit pas son rôle. Quand il en est ainsi, que la femme prenne courage, en considérant que d’autres épouses chrétiennes, ayant connu les mêmes épreuves, ont su demeurer fidèles à leur devoir. Un des plus beaux exemples de cette fidélité est celui de sainte Rita de Cascia. Pour obéir à ses parents, elle accepta d’épouser un homme de caractère violent et autoritaire. Pendant les fiançailles, celui-ci s’efforça de se contrôler, mais, après le mariage, son naturel reprit le dessus. Voici ce que nous livre la vie de la sainte :
« En effet, Paul ne tarde pas à reprendre ses mauvaises habitudes. Le mariage n’y change rien. Il recommence à s’absenter de plus en plus fréquemment, à rentrer de plus en plus tard. Souvent ses vêtements déchirés indiquent qu’il s’est battu, et il est visiblement ivre. La pauvre Rita, alors, l’attend patiemment et, sans se permettre aucun commentaire, réchauffe la nourriture, répare les accrocs. En retour, elle ne reçoit que des paroles désobligeantes, injustes par surcroît envers cette excellente ménagère :
— Cette cape est mal entretenue… Trop de sel, dans ce pâté de bécasses… Il faudrait veiller à cirer plus soigneusement mes bottes de chasse !
Un jour, le maître de maison s’en prend à certaine soupe aux herbes, qui, à son gré, revient trop souvent au menu :
— Voilà ce que j’en fais !
“V’lan !… Bing !…” La soupière en terre cuite vole en éclats, aux pieds de Rita qui n’a que le temps de reculer.
Le lendemain, les voisines, curieuses, viennent aux nouvelles. En l’absence du mari coléreux, bien entendu :
— Qu’est-ce qui s’est donc passé, cette nuit ?
— Paul avait encore bu, n’est-ce pas ?
— Ma pauvre, si j’avais un homme pareil, je lui arracherais les yeux, pas moins !
— Ce n’est rien, répond doucement Rita. Il était seulement… un peu nerveux.
Les commères, se souvenant du vacarme entendu, ne sont pas dupes. Mais elles ne peuvent s’empêcher d’admirer tout bas la dignité de celle qu’elles ont surnommée : la femme sans rancune. Et plus d’une, à son exemple, s’efforce de se montrer douce et patiente dans son propre ménage [7]. »
Pourtant, par sa patience et sa douceur, Rita finit par gagner son mari qui se convertit, touché malgré lui par la douceur de sa femme et sa fermeté dans le devoir.
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Pour terminer, jetons les yeux sur la Sainte Famille que l’Église nous propose comme modèle. Un épisode de l’Évangile illustre tout particulièrement l’ordre voulu par Dieu pour nos familles : celui de la fuite en Égypte.
Remarquons d’abord la manière que Dieu adopte pour diriger la Sainte Famille. C’est à saint Joseph qu’Il envoie son ange pour lui annoncer qu’il faut fuir en Égypte, et non à Marie ou à l’Enfant, car, selon l’ordre établi par Dieu, c’est au mari qu’appartient la direction de la famille.
Que les maris admirent comment saint Joseph répond : il ne discute pas, n’hésite pas, bien que cet ordre donné par l’ange bouleversât sa vie entière. Bien au contraire, il croit et obéit aussitôt (« la nuit même », nous dit l’Évangile). Et ainsi la volonté de Dieu s’accomplit pour cette famille.
Que les femmes observent la conduite de Marie. Puisque ce n’est pas à elle que l’ange est apparu, elle ignore la raison de cette fuite soudaine au milieu de la nuit. Pourtant elle obéit, tout simplement. Et, lorsque saint Joseph lui explique ce qui arrive, elle ne doute pas de son mari, n’objecte pas que Jésus, étant le Dieu tout-puissant, n’a besoin de fuir devant personne. Mais elle suit la volonté de saint Joseph, sûre qu’ainsi elle accomplit la volonté de Dieu.
Que les enfants, enfin, prennent exemple sur l’Enfant-Jésus. Jésus se laisse faire ; peut-être même ne s’est-il pas réveillé. Lui, le Tout-Puissant, se laisse volontiers porter là où veulent ses parents pour enseigner aux enfants à obéir à leurs propres parents.
Demandons donc à Jésus, Marie et Joseph de nous aider à suivre leur exemple, afin que nos familles soient comme la leur, parfaitement soumises à la volonté de Dieu.
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[1] — EPS, Le mariage, nº 288.
[2] — EPS, Le mariage, nº 289.
[3] — Saint Jean Chrysostome, Homélie 26 sur la première épître aux Corinthiens (à propos de 1 Co 11, 3).
[4] — Un père et une mère, brève biographie de M. et Mme Lefebvre, parents de Mgr Marcel Lefebvre, publication du journal Controverses, 28 Champ-Francey, 1630-Bulle (Suisse), 1993.
[5] — Op. cit., p. 25.
[6] — EPS, Le mariage, nº 289.
[7] — J. Lemoine, Rita, la sainte des impossibles, Médiaspaul, Paris, 1986, pp. 30-31.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 154-159
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