Un étrange phénomène pastoral : l’Opus Dei
par Nicolas Dehan
Le 17 mai 1992, une cérémonie grandiose sur la place Saint‑Pierre à Rome révélait et propulsait dans le monde le nom d’un homme et celui de son œuvre jusqu’alors presque inconnus du grand public.
Devant 46 cardinaux, 300 évêques et 300 000 pèlerins, Jean-Paul II célébrait la messe de béatification de José-Maria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei.
Cette « œuvre de Dieu » travaille très discrètement depuis plus de soixante ans, si discrètement que certains de ses adversaires, car elle en a, l’ont qualifiée de franc‑maçonnerie cléricale.
José-Maria Escriva mort en 1975 a franchi les degrés des autels avec une rapidité étonnante : 17 ans. Les médias, bien sûr, se sont emparés du sensationnel de l’événement, du rarement vu dans l’histoire de l’Église, quand on songe au temps qu’il a fallu – 170 ans – pour définir l’héroïcité des vertus d’un authentique apôtre des foules comme Louis-Marie Grignion de Montfort.
La logique amène à penser qu’une nécessité a justifié l’urgence de l’introduction de la cause et l’accélération du procès de béatification dont l’ouverture, en 1981, eut lieu six ans après la mort.
Au cours de ces années de procès, l’Opus Dei, qui n’a pas d’antenne médiatique, conformément à son principe de discrétion, coopte ses affiliés dans les milieux intellectuels et professionnels, adresse annuellement un « bulletin d’information » à des cadres sélectionnés. Cette publication privée exalte la profonde vie intérieure et l’apostolat de ce prêtre espagnol, elle recense et commente son œuvre écrite et son œuvre sociale, elle informe de la progression de sa cause en cour de Rome et donne un aperçu succinct de l’expression et des réalisations internationales de l’Opus Dei. C’est peu, mais suffisant pour éveiller et retenir l’attention du destinataire curieux ou intéressé par la restauration d’un ordre social sur des fondements spirituels.
Rien de ce qui est écrit dans cette publication ne permet a priori de soupçonner une orientation s’écartant de l’enseignement traditionnel de l’Église. Le lecteur fidèle à cet enseignement est donc mis en confiance. Cette lecture est aussi une réminiscence pour qui a connu quelques décennies plus tôt l’apostolat et l’œuvre du révérend père Vallet, autre prêtre espagnol.
L’information porte à rapprocher ces deux œuvres, à les comparer et en déduire deux constatations :
1 — Une similitude, au moins apparente, de style d’apostolat entre l’œuvre du révérend père Vallet fondée en 1922, et celle de l’abbé Escriva en 1928.
2 — Une coïncidence de dates entre la suppression de l’œuvre du père Vallet, son expulsion d’Espagne sur l’ordre de la hiérarchie, et la naissance de l’autre, celle de l’abbé Escriva, à quelques semaines d’intervalle en la même année 1928 et soutenue par la même hiérarchie.
Le grand silence entretenu par l’Église sur l’œuvre missionnaire et sociale du jésuite François de Paule Vallet et la grande discrétion enveloppant, pendant de longues années, celle de l’abbé José-Maria Escriva sont propres à exciter la curiosité, à inciter à soulever le voile en recherchant toute documentation sur ces œuvres.
Commençons par celle que l’Église conciliaire exalte aujourd’hui.
Historique
L’histoire de l’Opus Dei peut être recherchée en diverses études parues en espagnol, en italien, en allemand, en français. C’est par le premier ouvrage en langue française destiné au public, écrit par un membre de l’Opus Dei et recommandé par le « bulletin d’information », titré L’Opus Dei [1], que peuvent commencer les investigations. L’auteur, Dominique Le Tourneau, docteur en droit canonique, diplômé ès-sciences économiques, brosse en 120 pages un portrait laudatif du fondateur, un exposé idéal de la spiritualité de l’œuvre, un bilan sans faille de ses activités et des fruits obtenus. Le tout sous Nihil obstat et Imprimatur de l’archevêché de Paris.
Le chapitre premier est consacré aux origines et à la vie de José-Maria Escriva, le fondateur : né en 1902 à Barbastro (Aragon), il se révèle un être de piété précoce, doué, généreux, abandonnant le projet d’être architecte pour entrer à 16 ans au séminaire. L’archevêque de Saragosse, en 1922, le nomme supérieur du séminaire ; il a 20 ans. A 23 ans il est ordonné prêtre. En 1927, il prépare à Madrid un doctorat de droit civil, tout en se livrant à une intense action charitable auprès des malades, des pauvres, des enfants abandonnés. Au cours d’une retraite en 1928, « l’abbé Escriva “voit” – c’est le terme qu’il a employé par la suite – ce que Dieu attend de lui. Il voit que le Seigneur lui demande de mettre toutes ses forces au service de ce qui deviendra l’Opus Dei ; qu’il doit pousser les hommes de tous les milieux – en commençant par les intellectuels pour arriver ensuite aux autres – à répondre à une vocation spécifique consistant à rechercher la sainteté et à faire de l’apostolat au milieu du monde, dans l’exercice de leur profession ou métier, sans changer d’état [2]. »
A la création de l’œuvre, l’abbé Escriva n’a que 26 ans. Son désir d’action est grand et son expérience courte, mais : « L’évêque de Madrid pleinement au fait de l’esprit, des fins et des moyens de l’Opus Dei avait encouragé le fondateur dès le premier instant et béni son œuvre [3]. »
C’est ce même évêque qui plus tard ordonnera au sacerdoce (juin 1944) les trois premiers prêtres membres laïcs de l’Opus Dei. Les disciples de l’abbé Escriva le disent « inspiré de Dieu », d’autres le pensent « mandaté par la hiérarchie ».
L’abbé prêche des retraites, recrute des membres, organise son œuvre. Il veut des prêtres pour l’œuvre afin d’encadrer ses disciples. Il dit avoir vu clairement, au cours de la célébration de sa messe, le 14 février 1943, la solution canonique : l’ordination de membres laïcs de l’Opus. Dès lors : « La société sacerdotale de la sainte Croix était née, elle représente dans l’Église un nouveau phénomène pastoral (des hommes diplômés et exerçant une profession…) et juridique [4]. »
L’abbé Escriva s’installe à Rome en 1946, est nommé prélat de sa Sainteté en 1947 et recevra diverses charges : membre de l’Académie pontificale de théologie, consulteur de la Congrégation des séminaires, etc. Il parcourt le monde, y prêche sa doctrine, « la sainteté par le travail », et meurt subitement à Rome le 26 juin 1975.
Le lecteur du « bulletin d’information » [5] découvre par les chiffres la croissance insoupçonnée de l’Opus, chaque bulletin donnant le bilan impressionnant de la diffusion mondiale de « la doctrine de Mgr Escriva », en particulier Camino (chemin), seul ouvrage publié du vivant de l’auteur, à Valence, véritable règle de l’Opus Dei. La première édition parut en 1934, sous le titre : Consideraciones espirituales. Depuis lors 250 éditions furent publiées en 39 langues avec un tirage de près de quatre millions d’exemplaires.
La spiritualité de l’Opus Dei : la sanctification par le travail
« Le 2 octobre 1928, l’abbé Escriva de Balaguer connaît la volonté de Dieu dans toute sa portée (…). La lumière reçue n’est pas une inspiration générale, mais une illumination précise et déterminée de sorte que l’entreprise n’est pas une entreprise humaine, mais une grande entreprise surnaturelle (…) ; le fondateur peut la décrire (…), il en présente toute la nouveauté : tout homme quel qu’il soit est appelé à la sainteté et à l’apostolat, “sans sortir du monde, pourvu qu’il surnaturalise les réalités temporelles auxquelles il est mêlé, le travail professionnel et les tâches familiales et sociales avant tout” [6]. »
Si la proposition n’est pas fausse, il est essentiel de savoir comment interpréter ce « pourvu qu’il surnaturalise les réalités temporelles avant tout ».
« C’est un véritable phénomène pastoral qui prend corps », écrit Dominique Le Tourneau. Dans les années 1920, le vent était favorable aux nouveautés et trouvait des échos à tous les échelons ecclésiastiques. Au début du siècle, le modernisme condamné ne fut que neutralisé. Réfugié dans la clandestinité, il agissait habilement, propageant un climat de retour ou d’accueil aux « idées nouvelles », au mouvement œcuménique, au mouvement liturgique, aux nouveautés pastorales, au mariage de l’Église et du siècle.
L’Opus Dei conteste 10 siècles de tradition
Le paragraphe suivant : « La conception religieuse » nous l’apprend :
« Très tôt dans la vie du peuple chrétien, le travail n’est pas recherché comme quelque chose de “bon en soi”, mais en tant que moyen ascétique permettant avant tout de combattre l’oisiveté (…). « Saint Jean Chrysostome, qui prête une grande attention au travail, est, parmi les pères de l’Église, le dernier des grands à parler de la sanctification de la vie ordinaire dans les mêmes termes que Vatican II. Après lui, on a l’impression que le chrétien moyen n’est pas appelé à vivre pleinement l’Évangile. Nous sommes au 5e siècle ; quant à l’apostolat, il ne semble pas faire partie des obligations du chrétien. Dans la règle de saint Benoît, c’est plus le monastère que le moine qui fait de l’apostolat [7] ! »
Après cette citation, qui fait naître l’étonnement et l’inquiétude, se profile l’horizon où l’on veut mener le lecteur :
« L’apparition des ordres mendiants met l’accent sur la prédication portée de ville en ville. Cela n’entraîne pas l’affirmation de la valeur du travail professionnel. Au contraire, il semble plutôt qu’on s’en éloigne encore plus (…). Les théologiens des ordres mendiants ne portent pas leur réflexion sur la dimension fondamentale du travail, ils affirment le caractère non obligatoire du travail manuel. Saint Thomas présente les occupations séculières comme un obstacle à la contemplation. Saint Bonaventure et bien d’autres soutiennent une opinion similaire. D’autres institutions plus directement présentes au monde (ordres militaires et confréries médiévales) ne fournissent pas davantage une préparation ascétique et doctrinale pouvant favoriser une prise de conscience du besoin de sanctifier le travail. « Au cours des siècles suivants, l’attention se détourne du travail. L’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ porte sur le travail un jugement plus négatif encore que celui des pères du désert. Mais l’opposition que ceux-ci dressaient entre oisiveté et travail subit une distorsion du fait que le travail est envisagé au sens restrictif de l’effort qu’implique la lutte ascétique. C’est la conception de Cisneros [8] dans son Exercitatorio et de saint Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels [9]. »
L’Opus Dei antenne nouvelle du libéralisme
Après avoir mis en coupe réglée la Tradition de l’Église, l’Opus Dei avance prudemment l’esprit de sa doctrine. La citation suivante du théologien de l’Opus la précise :
« Une certaine évolution positive est amorcée à la Renaissance par des hommes comme saint Thomas More [10] ou Erasme [11] (…). Cependant la théologie catholique de la Renaissance et de l’époque baroque [12] se laisse contaminer en partie par les idées d’une aristocratie qui méprise le travail manuel et par un moralisme étroit et mal inspiré (…) [13]. »
L’auteur, comparant la vocation religieuse dans les ordres traditionnels et la vocation de l’Opus, cite le fondateur :
« Le chemin de la vocation religieuse me semble béni et nécessaire dans l’Église, mais il n’est pas le mien, ni celui des membres de l’œuvre. On peut dire qu’en venant à l’œuvre tous et chacun d’eux l’ont fait à la condition expresse de ne pas changer d’état [14]. »
Précisant, avec le vocabulaire progressiste devenu officiel :
« La différence radicale peut s’exprimer par deux mouvements de signe opposé. L’un interpelle le monde de l’extérieur en allant vers lui et suscite une présence au monde : c’est l’évolution de l’état religieux. L’autre est un “être du monde”, il part du monde (…). Telle est la spiritualité séculière de l’Opus Dei (…). C’est ce qui faisait dire au cardinal Luciani, le futur pape Jean-Paul Ier, que, si saint François de Sales proposait une spiritualité pour des laïcs, Mgr Escriva, quant à lui, propose une spiritualité laïque [15]. »
Voilà une autre nouveauté !
Dominique Le Tourneau reste imprécis sur cette spiritualité de l’Opus, déclarée laïque sans ambiguïté par le pape éphémère. Une étude en espagnol d’une trentaine de pages, signée Juan Moralès [16], complète très utilement les documents jusque-là étudiés. L’auteur fonde sa critique sur sept ouvrages, tous parus aux éditions Rialp [17] de l’Opus à Madrid. Il n’hésite pas à écrire en son introduction que l’Opus Dei est « un vrai cheval de Troie au sein de l’Église ». Il montre par les textes tirés de ces ouvrages écrits par des membres de l’Opus Dei, et par les citations qu’ils font eux-mêmes de l’abbé Escriva, combien celui-ci avait l’esprit laïc au point de tenir des propos de mentalité foncièrement anticléricale.
Il cite du livre de Peter Berglar, Opus Dei : « Escriva content de faire ordonner ses trois premiers prêtres, mais très triste aussi de ne pas les garder laïcs [18]. »
Il cite de Salvador Bernal dans Monseigneur Escriva de Balaguer : « Pour nous le sacerdoce est une circonstance, un accident parce que, au sein de l’œuvre, la vocation des prêtres et des séculiers est la même [19] » et plus loin : « La manière de diriger les œuvres apostoliques organisées par l’Opus Dei (…), elles se projettent et se gouvernent avec une mentalité laïque (…), pour ce motif elles ne sont pas confessionnelles [20]. »
Juan Moralès rapporte les propos d’un autre auteur de l’Opus Dei, Ana Sastre dans Tiempo de caminar, qui, parlant des caractéristiques de l’Opus Dei, écrit :
« Le climat de sécularité et d’initiative personnelle dans lequel elle se meut porta son fondateur à être taxé de progressiste, d’hérétique et de fou [21]. »
Vasquez de la Prada, dans El fundator del Opus Dei, dit la même chose, reconnaissant que l’esprit de l’Opus qualifié autrefois d’innovateur et d’hérétique est aujourd’hui ratifié par le concile Vatican II. Il écrit : « Son collaborateur et successeur – Mgr Alvaro del Portillo – qui suivit en son sein même le concile, contribuant à son développement, fera ce commentaire : “En combien d’occasions durant l’approbation des documents du concile, les justifiant en parlant avec le fondateur de l’Opus Dei, je lui répétais : félicitations, parce que ce que vous avez dans votre âme, et que vous avez enseigné inlassablement depuis 1928, a été proclamé avec toute solennité par le magistère de l’Église” [22]. » Vasquez ajoute : « Cette doctrine qui trente ans auparavant était considérée comme sottise et hérésie est maintenant revêtue d’une solennité officielle. »
C’est un aveu sans ambages du chambardement de la doctrine traditionnelle de l’Église. Doctrine nouvelle de l’Opus, ratifiée hier par le concile, aujourd’hui glorifiée par la béatification. Car ne soyons pas dupes, la béatification est l’intégration des principes de l’Opus dans la doctrine de l’Église conciliaire.
Les membres de l’Opus reconnaissent sans complexe cette destruction de la Tradition. José Miguel Ceja dans le livre Estudios sobre camino fait, dans un chapitre intitulé « Une révolution silencieuse » ce commentaire : « La nouveauté des enseignements de Mgr Escriva ne consistait pas seulement en une nouvelle manière de porter à la pratique une tâche apostolique plus ou moins similaire à celle qui était soutenue en ces temps-là au sein de l’Église dans le concept et la pratique de l’apostolat (…), les pages de Camino représentaient une nouveauté quasi – et même sans quasi – scandaleuse [23]. »
Sur le « chemin » de la fantaisie, de l’utopie et de l’hérésie
Par ce sous-titre nous évoquons le jugement du révérend père Garrigou-Lagrange sur la « nouvelle théologie ».
Revenons à l’ouvrage de D. Le Tourneau.
Dans le paragraphe « Les grands principes » de l’Opus sur la sanctification du travail, l’auteur cite Mgr Escriva :
« Le travail est en effet pour nous un moyen spécifique de sainteté. Notre vie intérieure – contemplative au milieu de la rue – prend sa source et son élan dans cette vie extérieure de travail de chacun. (…) Mgr Escriva montre la portée du passage de la Genèse (2, 15) où il est écrit que l’homme a été créé ut operaretur, pour travailler [24]. »
Encore une nouveauté ! Cette interprétation de la Bible n’est pas celle de l’Église. Dom Calmet, Crampon, presque tous les exégètes traduisent ce verset 15 du chapitre II de la Genèse ainsi :
« Le Seigneur Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin des délices pour le cultiver et le garder. » Non, Dieu n’a pas créé l’homme pour travailler, mais « pour le connaître, l’aimer, le servir et obtenir ainsi le bonheur du ciel » comme le catéchisme l ’a toujours enseigné. Les différents ordres religieux et les différentes spiritualités au sein de l’Église au cours des siècles ont poursuivi ce but unique par des chemins différents, et le travail peut en être un, certes, qui n’a pas à être érigé en règle absolue comme on tente de l’inculquer tout au long des 130 pages de ce code de l’Opus :
« Le travail professionnel devient le pivot autour duquel tourne toute la tâche de sanctification. Ce qui amenait le fondateur de l’Opus à résumer la vie sur terre en disant : qu’il faut sanctifier le travail, se sanctifier dans le travail et sanctifier par le travail [25]. »
Dominique Le Tourneau s’efforce de démontrer que les moyens du salut, de la sainteté pour tous, sont la découverte et l’apanage de l’Opus :
« La sainteté ne doit pas être réservée à quelques privilégiés, à ceux qui ont reçu le sacerdoce ou que la profession religieuse met à l’écart du monde. Le message du fondateur de l’Opus Dei se montre résolument optimiste et ouvert et même révolutionnaire au moment où il est proclamé : tous les hommes (…) peuvent et doivent rechercher la sainteté, comme le concile Vatican II l’affirmera trente-cinq ans plus tard [26]. »
A-t-on attendu l’abbé Escriva et le concile Vatican II pour proclamer que la sainteté n’est pas réservée à quelques privilégiés ? C’est la prédication constante de l’Église, de la Tradition, des missionnaires, des prédicateurs. C’est bien ce que se proposaient de faire les fondateurs des différentes œuvres d’Action catholique avant qu’elles ne soient happées par le monde. Le révérend père Vallet, lui, fidèle à l’enseignement des papes, bien avant 1928, pour faciliter et rendre accessible à tous la sanctification, prêchait la nécessité de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ, autrement dit l’ordre social chrétien.
Le conseil de rechercher la sainteté n’a rien de révolutionnaire, il est parfaitement traditionnel dans la chrétienté. Ce qui est révolutionnaire, c’est l’esprit moderniste que l’Opus suscite en infiltrant les sociétés, comme nous allons le constater, pour créer une mentalité laïque, toute contraire à la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ, mentalité qui est effectivement celle du concile Vatican II.
Suit un chapitre sur la liberté, le pluralisme, la compréhension des opinions d’autrui. Mgr Escriva parle :
« Avec notre liberté bénie, l’Opus Dei ne peut jamais être, dans la vie politique d’un pays, comme une espèce de parti politique. Il y a la place – et il y aura toujours la place – dans l’Opus Dei pour toutes les tendances que la conscience chrétienne peut admettre [27]. »
Il y a dans ce texte deux points contestables, qui sont des illusions, des utopies et des erreurs.
1 — « L’Opus Dei n’est pas une espèce de parti politique. » Si ! Et nous le prouverons plus loin.
2 — « Toutes les tendances que la conscience chrétienne peut admettre. »
Si la conscience en morale naturelle se définissait naguère : « Sentiment intérieur par lequel l’homme se rend témoignage à lui-même du bien et du mal qu’il fait » (Larousse), le vent libéral a singulièrement gauchi cette éthique dépassée. La conscience, se disant encore chrétienne, séduite par le monde, a vécu son aggiornamento : elle est maintenant élastique et permissive. Elle admet aujourd’hui ce qui était inadmissible hier. Les exemples abondent. Ainsi l’Opus donne un sens très large de la conscience chrétienne en admettant dans ses rangs et surtout dans ses « activités collectives d’apostolat » des hommes de toutes tendances, de toutes religions, même des non-croyants.
Le rédacteur du manuel précise :
« Pour le fondateur, la solution catholique aux différents problèmes du monde n’existe pas. Toutes les solutions seront chrétiennes si elles respectent la loi naturelle et l’enseignement évangélique. Il ne mettait donc pas l’accent sur la matérialité de la solution, mais sur l’esprit qui devait l’imprégner [28]. »
Ces phrases sont lourdes de sens, de puissance de destruction. Il faut s’y arrêter. La solution catholique est écartée. Par contre la porte est ouverte à toutes les solutions vaguement teintées de religiosité œcuménique.
Cependant, les documents pontificaux exposant la solution à la question sociale, aux problèmes du travail, à l’ordre de la société, ne manquaient pas au temps des premières années de l’Opus Dei. Les encycliques Mens nostra (20/12/1929) et Quadragesimo anno (15/05/1931) sont assez précises. La solution est catholique. Le pape Pie XI déclare, par exemple, que les exercices spirituels, en retraites, sont propres à résoudre la question sociale :
« Nous les avons déclarés très utiles pour tous les laïcs, pour les ouvriers (…). Dans cette école de l’esprit se forment au feu de l’amour du cœur de Jésus non seulement d’excellents chrétiens, mais de vrais apôtres pour les états de la vie [29]. »
Nous posons à nouveau la question : pourquoi, à l’heure de ces claires directives pontificales, détruisait-on l’œuvre du révérend père Vallet, si conforme à cet enseignement ? Pourquoi facilitait-on celle de l’abbé Escriva ? Une réponse logique : la désagrégation interne de l’Église était commencée. Les modernistes installés dans les dicastères traquaient – avec succès – les fidèles héritiers de saint Pie X, artisans de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Le révérend père Vallet était de ceux-là, son œuvre était le moyen excellent pour « tout restaurer dans le Christ ».
L’œuvre naissante de l’abbé de Balaguer prenait une tout autre orientation sous l’impulsion, la protection de Mgr Eijo y Garay. Cette orientation, nous la trouvons définie au chapitre IV de notre ouvrage de référence. Le 4e paragraphe, sous le titre Les œuvres collectives d’apostolat, donne la nature de celui-ci :
« Un apostolat personnel d’amitié et de confidence. Cependant des membres de l’Opus, unis à certains de leurs amis, y compris non catholiques, voire non chrétiens, mettent parfois sur pied des activités collectives d’apostolat, toujours à caractère professionnel et civil, qui sont des foyers d’où rayonne l’esprit chrétien et qui contribuent aussi à résoudre des problèmes du monde contemporain. Ces œuvres ne sont en aucun cas, ni de près ni de loin, des œuvres officiellement ni même officieusement catholiques (…), elles sont réalisées et dirigées avec une mentalité laïque [30]. »
C’est aberrant ! c’est la mentalité dans l’apostolat condamnée par les papes Pie X, Pie XI, Pie XII.
« De plus, poursuit l’auteur, ces activités sont ouvertes à des hommes et à des femmes de toutes provenances, sans discrimination de situation sociale, de race, de religion ou d’idéologie. Ceci vaut aussi bien pour les bénéficiaires de ce travail que pour le personnel de direction (…). C’est dans la coexistence que se forme la personne [31]. »
Ce caractère professionnel et civil entre gens de religions et d’idéologies différentes, d’un même métier ou d’une même entreprise, dans une même association, ressemble à un syndicat d’intérêts, à un club sportif, à une troupe théâtrale, mais en aucune manière à une œuvre d’apostolat. C’est vraiment un tissu de contradictions, c’est désacraliser l’apostolat, c’est la négation de l’apostolat, de la propagation de la foi qui a pour mission la conversion, c’est pervertir le sens du mot.
Dans Entretiens avec Mgr Escriva de Balaguer, on lit sans étonnement : « Vivent les étudiants de toutes les religions et de toutes les idéologies [32]. » Il (Mgr Escriva) dit encore dans le même document : « Le pluralisme n’est pas craint mais aimé comme une conséquence légitime de la liberté personnelle. »
Sa passion pour la liberté le poussa à convertir des maisons de l’Opus en résidences interconfessionnelles. La liberté passe donc avant la vérité. La vérité est un obstacle. Escriva est bien le précurseur, l’inspirateur, le docteur du nouvel ordre mondial dont nous avons vu un tableau à Assise.
L’Opus Dei est la manifestation moderniste contemporaine tombant exactement sous le coup de la sentence prononcée et renouvelée par le magistère contre le modernisme, particulièrement par l’encyclique « Pascendi dominici gregis » de saint Pie X le 8 septembre 1907, et plus précisément par sa « Lettre sur le Sillon » du 25 août 1910, condamnant ses utopies :
« Effrayantes et attristantes à la fois sont l’audace et la légèreté d’esprit d’hommes qui se disent catholiques, qui rêvent de refondre la société (…) avec des ouvriers venus de toute part, de toutes religions ou sans religion, avec ou sans croyances, pourvu qu’ils oublient ce qui les divise (…). L’Église, qui n’a jamais trahi le bonheur du peuple par des alliances compromettantes, n’a pas à se dégager du passé (…), il lui suffit de reprendre, avec le concours des vrais ouvriers de la restauration sociale, les organismes brisés par la Révolution et de les adapter, dans le même esprit chrétien qui les a inspirés, au nouveau milieu créé par l’évolution matérielle de la société contemporaine, car les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires, ni novateurs, mais traditionalistes. »
Les textes de l’Opus Dei, similaires à ceux du Sillon, sont nombreux. En voici encore quelques échantillons sous la forme de nos informateurs patentés.
— De Berglar : « Quand en 1950 le fondateur obtint finalement du Saint-Siège la permission d’admettre dans l’œuvre (…) des non-catholiques et des non-chrétiens parmi les “coopérateurs” de l’œuvre, la famille spirituelle de l’Opus Dei se compléta [33]. »
— De Vasquez : « C’était quelque chose d’inouï dans l’histoire pastorale de l’Église, ce fait de tirer des verrous et d’ouvrir des portes complètement, intégrant les âmes des bienfaiteurs protestants, schismatiques, juifs, musulmans et païens [34]. »
Berglar, Vasquez, Sastre et d’autres donnent des détails sur les rapports d’amitié très fraternelle entre Escriva et ces coopérateurs d’autres religions, très bons agents de financement de l’œuvre ; c’était déjà un œcuménisme actif et politique. Escriva était effectivement un précurseur en tous domaines.
Mentalité, comportement qu’en son encyclique Mortalium animos Pie XI, justement en 1928, a condamnés, s’adressant à ceux qui :
« Se mettent à tenir des congrès, des réunions, des conférences, fréquentés par les infidèles de tous genres (…) et même ceux qui par malheur se sont séparés du Christ (…). De telles entreprises ne peuvent en aucune manière être approuvées par les catholiques puisqu’elles s’appuient sur la théorie erronée que toutes les religions sont plus ou moins bonnes et louables (…). En vérité les partisans de cette théorie s’égarent en pleine erreur mais de plus, en pervertissant la notion de vraie religion, ils la répudient et ils versent par étapes dans le naturalisme et l’athéisme (…) ; c’est s’éloigner complètement de la religion révélée. »
C’est pourtant le chemin, « la spiritualité que Mgr Escriva exposait de façon immuable depuis 1928 [35] », écrit D. Le Tourneau qui cite le cardinal Poletti : « C’est pourquoi il a été unanimement reconnu comme un précurseur du concile [36]. »
Et c’est bien pourquoi, si rapidement après sa mort le 19 février 1981, on introduit sa cause de béatification ; le 9 avril 1990 il est déclaré vénérable et le 17 mai 1992 il est béatifié. Il fallait un saint pour couvrir et justifier les actes du concile, pour les authentifier.
Si l’appréciation de la vie intérieure et des vertus de Mgr Escriva n’est pas de notre domaine, il est tout à fait licite et légitime de mettre en doute et de réfuter sa doctrine révolutionnaire. Vertu et piété ne confèrent pas automatiquement orthodoxie doctrinale et pastorale.
Organisation et vie interne de l’œuvre
L’Opus est organisé comme un ordre religieux, tout en comprenant prêtres et laïcs. L’entrée dans l’Opus est considérée comme une vocation il y a une règle et des vœux [37], quoique différents pour les membres mariés.
Voici comment naissent les vocations :
« Quand des membres de l’Opus Dei
