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Fausse et vraie France

 

 

 

par Émile Keller

 

 

 

Il y a cent cinquante ans, à l’occasion des grands travaux menés à Paris par le baron Haussmann, le député Émile Keller [1] jugeait la politique économique de Napoléon III.

Il relevait d’abord que ces grands travaux parisiens étaient la conséquence d’un « drainage d’un nouveau genre, le drainage des capitaux, qui détourne de son véritable emploi l’épargne de la France et qui attire à Paris le plus clair de nos richesses ». Il soulignait ensuite les dangers sociaux de cette concentration : elle crée à Paris une société artificielle, une fausse France qui vit aux dépens de la vraie et risque de l’entraîner dans les pires catastrophes.

Deux ans plus tard, les événements de la Commune confirmèrent ces avertissements, mais la Troisième République – puis la cinquième – renforceront encore ce pillage des provinces françaises au profit de l’aristocratie financière et de sa clientèle politique.

Voici le passage central de cette lettre du 20 mars 1869.

Le Sel de la terre.

 

 

A la centralisation politique, contre laquelle s’élèvent avec raison tous les esprits sensés, est venue se joindre une centralisation financière non moins funeste, non moins déplorable. Les travaux et les embellissements de Paris ne sont que la manifestation accessoire de ce grand fait, qui domine toute notre situation. Ses conséquences sont faciles à mesurer.

Dans la capitale, démesurément grossie, se sont condensés les vices et les périls inhérents à cette œuvre contre-nature. La population s’y est de plus en plus divisée en deux grandes catégories :

– d’un côté, une aristocratie nouvelle, la pire de toutes, l’aristocratie d’argent, offrant aux gens de lettres et aux hommes politiques une part dans ses bénéfices fantastiques, propageant par son exemple et par ses doctrines le culte des intérêts matériels ;

– de l’autre, une démagogie obéissant aux mêmes appétits et ne rêvant que l’emploi de la force pour répartir plus équitablement les biens de ce monde.

Les premiers ne demandent que la tranquillité sous un pouvoir fort, qui chasse loin d’eux les inquiétudes et les soucis ; les seconds ne rêvent que bouleversements et révolutions. Ainsi ont grandi les semences de despotisme et d’anarchie dont Paris est depuis quatre-vingts ans le réceptacle.

Cette concentration croissante de luxe et de misère, d’égoïsme et de rancunes, est assurément le principal obstacle au rétablissement de nos libertés publiques. Le pouvoir n’en souffre pas moins. Autour de lui s’est formée une fausse France, une fausse opinion publique, n’ayant plus d’autre principe que le culte du succès, et oubliant qu’en finances, comme en politique, la morale est la seule source des succès durables, la seule force capable de résister aux insuccès inévitables. Peuplant peu à peu les grands corps de l’État, l’aristocratie financière y a pris la place des censitaires de la monarchie parlementaire. A la fiction du pays légal, qui, après tout, représentait des influences locales et des fortunes indépendantes, a succédé la fiction du pays parisien enrichi à nos dépens. Il est temps pour le gouvernement de s’arracher à ce dangereux mirage et d’aller chercher, au delà des sphères officielles, la vraie France qui travaille, qui produit et qui paie. Il est temps pour le pays de résister à ce funeste entraînement et de prendre en main le soin de ses intérêts [2].


[1]  — Sur Émile Keller (1828-1909), outre l’étude de Philippe Girard dans Le Sel de la terre 77 (p. 80-116), 79 (p. 48-104) et 81 (p. 88-132), voir les textes publiés dans Le Sel de la terre 80 (p. 163-171 : « Contre la séparation de l’Église et de l’économie »), 90 (p. 27-55 : extraits de son commentaire du Syllabus) et 106 (p. 30-40 : « A qui profite le libre échange ? »). — Recension de son Histoire de France, dans Le Sel de la terre 105 (p. 160).

[2] — Émile Keller, Dix années de déficit de 1859 à 1869, Paris, Poussielgue, 1869, p. 99-100. Cité par Philippe Girard, Émile Keller, le député du Syllabus, Avrillé, 2018, p. 125-126.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 110

p. 149-150

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