top of page

ÉDITORIAL

 

 

Le fils aîné du diable

 

 

Je te reconnais pour le fils aîné du diable ! C’est la sévère apostrophe que saint Polycarpe lança, lors d’un voyage à Rome, à l’hérétique Marcion (85-160). Ce Marcion fut aussi fermement combattu par saint Justin, saint Irénée et Tertullien. Qu’enseignait-il donc ? Sous l’influence des thèses gnostiques, il voulait opposer le Dieu de Moïse à celui de l’Évangile et répudier entièrement l’ancien Testament. Pour lui, le peuple hébreu avait été trompé par une fausse divinité dont Jésus était heureusement venu nous libérer. Dans cette perspective, plus de peuple élu attendant le Messie, plus de prophéties annonçant sa venue, plus de figures bibliques ébauchant ses traits. La loi de Moïse et tout l’ancien Testament n’étaient qu’une vaste escroquerie : un sinistre mensonge, générateur de violence et d’oppression.

Ici, le discours de Marcion prend une sonorité assez moderne. Ne croirait-on pas entendre certains anti-sionistes contemporains ?

Une grosse confusion

Car dans les milieux qui dénoncent et combattent le sionisme, on a vu apparaître à nouveau et se développer l’idée que l’ancien Testament lui-même serait mauvais. Toute la Bible juive serait à rejeter. Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Aaron, Josué, Judith ne sauraient nous servir de références.

Amalgamant des réalités très diverses, les auteurs de ces attaques semblent avoir oublié l’ambiguïté du mot judaïsme. Or, en matière religieuse, ce nom devient trompeur dès qu’il mêle et confond :

• la religion hébraïque ou mosaïque en vigueur dans l’ancien Testament (jusqu’en 70) : centrée sur l’attente du Messie, la parole de Dieu transmise par les prophètes, les sacrifices offerts au Temple par les prêtres d’Aaron ;

• la religion rabbinique ou talmudique : sans temple, sans sacerdoce et sans sacrifices, centrée sur les écrits du Talmud (qui remplacent les prophètes) et la prédication des rabbins (qui remplacent les prêtres).

Une bonne illustration de l’ambiguïté du mot judaïsme a été fournie par les polémiques autour des Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens de l’historien André Paul [1]. Cet auteur, qui est loin d’être catholique en tous points, affirmait de façon provocatrice, mais non sans arguments, que le christianisme est antérieur au judaïsme. Il soulignait que ce que l’on appelle aujourd’hui judaïsme n’a été bâti qu’après la destruction de Jérusalem, et donc après le martyre des apôtres Pierre et Paul, qui avaient déjà solidement installé le christianisme dans tout l’Empire romain. Cette thèse suscita de vives discussions, sans que les contradicteurs semblent s’apercevoir qu’elle dépendait avant tout de la façon dont on définissait le « judaïsme ».

A l’évidence, le refus de distinguer les différents sens d’un terme qui prête autant à confusion ouvre la porte à toutes sortes de sophismes et entraîne des discussions littéralement interminables.

Sionisme et marcionisme

Dressés l’un contre l’autre comme des adversaires irréconciliables, sionisme et marcionisme ont pourtant partie liée, comme beaucoup de ces couples officiels de systèmes contraires – libéralisme et socialisme, laïcisme et islamisme, sédévacantisme et ralliérisme – qui se soutiennent mutuellement jusque dans leur opposition, grâce à leur prémisse commune.

• Dans sa version extrême, le sionisme refuse de reconnaître Jésus-Christ comme le Messie promis au peuple hébreu par les patriarches et les prophètes. Dans une version plus modérée, celle des protestants évangélicalistes américains, il prétend reconnaître Jésus-Christ mais refuse le royaume surnaturel qu’il a institué – la sainte Église catholique – et rêve d’un autre royaume de Dieu ici bas, dont l’instauration sera liée au rétablissement d’Israël. Sous l’une ou l’autre forme, les promesses de Dieu sont réduites à des rêves de grandeur humaine. Le messianisme est essentiellement temporel, centré sur une patrie terrestre, une ville d’ici-bas et la reconstruction d’un temple de pierres.

• Dans sa version antique, le marcionisme est un système gnostique opposant le Dieu de l’ancien Testament – démiurge maladroit et vindicatif – au Dieu supérieur, révélé par Jésus-Christ. Dans sa version récente, antisioniste, il dénonce surtout la conquête de la terre sainte par les Hébreux. La Bible ne serait pas d’origine divine mais transmettrait un message raciste, hégémoniste voire génocidaire.

L’oubli commun

On retrouve finalement, de part et d’autre, le même réductionnisme, simplifiant la Bible à l’extrême pour la centrer – de façon assez païenne – sur un peuple et sa terre.

Le thème de la terre promise éclipse ainsi tout le reste, mais comme l’arbre qui cache la forêt, car la Bible est loin de s’y résumer. Les prophètes le relativisent d’ailleurs à plusieurs reprises, laissant entrevoir qu’il n’est que la figure d’une conquête bien plus importante.

 Quiconque lit l’ancien Testament sans préjugés y trouve certes la terre promise, mais d’abord la révélation du Créateur, son amour pour tous les hommes – qui descendent tous d’un ancêtre commun – et la patiente pédagogie d’un Dieu qui travaille inlassablement à les sauver.

Pour ce plan de salut, Dieu s’est, dans un premier temps, choisi un peuple qui doit garder sa Révélation et préparer la venue du Messie, mais qui est en même temps la figure de toute l’humanité, sans cesse attirée par les idoles et sans cesse rappelée par Dieu. Malgré les trahisons répétées, ce Dieu fait toujours le premier pas pour renouer l’alliance. En bon éducateur, il sait condescendre aux désirs de l’homme, l’attirant au bien par la promesse de récompenses terrestres, mais travaillant en même temps à élever son regard vers les réalités supérieures. Comme l’Église, plus tard, ne civilisera que progressivement les barbares, la divine miséricorde déploie des trésors de pédagogie pour faire progresser peu à peu son peuple, génération après génération.

Braquer le projecteur sur l’âge de la conquête – l’âge des Juges, où il n’y avait pas de roi en Israël et où chacun faisait ce qui lui plaisait [2] – pour se scandaliser de la rudesse des mœurs, considérée comme le modèle définitif de la morale biblique, est un évident contresens. Toute une série de prophètes est encore à venir pour renforcer la lumière, élargir les perspectives, affiner les préceptes et approfondir une religion qui avait été donnée de façon simple et sommaire à des gens eux-mêmes simples et sommaires.

Le grand intérêt de l’ancien Testament est précisément cette progression, cette dynamique dont Bernard Lazare a lui-même avoué qu’elle tendait à l’Évangile et qu’elle aurait mené les juifs à l’universalité du christianisme si des forces contraires n’étaient pas intervenues [3].

Bien comprendre l’Écriture sainte

L’explication de l’Écriture sainte est, depuis notre premier numéro, un des buts du Sel de la terre.

Pour aider à se nourrir de la parole de Dieu, mais aussi répondre à ceux qui, par différents côtés, veulent l’attaquer ou la déformer, la rubrique d’Écriture sainte a la place d’honneur, en tête de la revue.

On trouvera, cette fois-ci, la troisième partie d’un exposé sur l’inerrance de la sainte Écriture, qui a déjà examiné les arguments de certains néo-marcionistes [4]. Rappelons également, sur ce sujet, les articles suivants :

• Les juifs ont-ils falsifié l’Écriture ? (Le Sel de la terre 40, p. 10-44)

• Contre le détournement de Romains 11, 29 (Le Sel de la terre 58, p. 10-16)

• Le mondialisme, la Bible et le Talmud (Le Sel de la terre 64, p. 42-59)

• L’abbé Guénée contre Voltaire (Le Sel de la terre 64, p. 59 et nº 77, p. 163)

• Pie XI face aux détracteurs de la Bible (Le Sel de la terre 64, p. 70-71)

• enfin, les sermons donnés par le cardinal Michel Faulhaber à Münich, durant l’avent 1933 (Le Sel de la terre 102, p. 73-93 et n° 103, p. 63-93).

Tout en répondant à la propagande nationale-socialiste, les prédications de Mgr Faulhaber éclairèrent un psychologue juif, Karl Stern (1906-1975), qui avait été attiré au sermon par des affiches placardées dans la ville, et qui fut touché par la grâce en écoutant l’évêque. Ces sermons historiques viennent d’être réédités en brochure aux éditions du Sel, comme l’étude L’ordre du monde suffit-il à prouver Dieu ? et la Petite histoire du darwinisme parues dans les mêmes numéros.

Sous le titre Réponse aux nazis sur l’ancien Testament, cette brochure de Mgr Faulhaber répond aussi bien aux sionistes qu’aux marcionistes, puisqu’elle démonte leur prémisse commune.

Après la Guerre, en racontant sa conversion, Karl Stern comparera l’exclusivisme juif (centré sur le peuple élu) et le racisme nazi (centré sur la race aryenne) [5]. Il montrera ainsi, à son tour, que seule l’Église catholique peut être réellement universelle sans nuire aux différentes nations, parce que seule elle est réellement surnaturelle.

En revanche, dès que l’espérance messianique est carnalisée et réduite à un message terrestre et temporel, elle devient dangereuse et parfois même le pire des poisons : Corruptio optimi pessima [6].


Annexe

Rendre l’ancien Testament au peuple chrétien

En 1953, le poète Paul Claudel offrit cette préface au premier volume de l’Histoire sainte de Dom Jean de Monléon [7].

 

Il faut rendre l’ancien Testament au peuple chrétien. Il n’y a pas d’œuvre plus nécessaire et plus urgente. Il faut rendre au peuple chrétien cette moitié de son héritage dont on essaye de le dépouiller, cette terre promise toujours ruisselante du même lait et du même miel dont on essaye de l’expulser, et qui lui appartient. Il faut rendre au peuple chrétien pour son usage ce grand édifice, débarrassé de tout cet appareil pseudo-scientifique de conjonctures arbitraires et d’hypothèses frivoles qui ne sert qu’à décourager, à déconcerter, à rebuter les fidèles ; à les assourdir tellement qu’ils n’entendent plus, au milieu du ridicule caquet des scribes incapables d’aboutir à quoi que ce soit d’articulé et de positif, le grand cri des prophètes : Sitientes, venite ad aquas ! Il faut leur montrer dans cette œuvre magnifique de l’Esprit-Saint, de la Sagesse de Dieu, non pas un amas confus de matériaux hétéroclites à demi dévorés par le temps, mais un monument superbe sur lequel les siècles n’ont eu aucune prise et qui s’offre encore à nous, intact et vierge, dans sa composition profonde et sublime, dans sa signification originelle, dans l’invitation qu’il adresse, aussi puissante aujourd’hui qu’autrefois, à notre cœur, à notre intelligence, à notre imagination, à notre sensibilité, à tous nos besoins d’amour et de beauté. De ce texte sacré nous avons le bonheur de posséder une transcription incomparable, sanctionnée depuis des siècles par l’autorité et par la pratique de l’Église, en qui je vois le chef-d’œuvre, le sommet, la gloire de la langue latine : je veux parler de la Vulgate.

S’il ne tenait qu’à moi, elle formerait la base de l’éducation des enfants, comme les poèmes d’Homère qu’elle domine d’une telle hauteur, l’étaient autrefois de celle des jeunes Grecs. Du moins, s’il faut se contenter de traductions françaises, que ces traductions prennent leur principale orientation, en ne le complétant qu’avec prudence, dans ce canon vénérable où il me semble reconnaître le timbre, l’accent même de la Divinité. Quel bonheur alors d’avoir recouvré notre bien ! Quel bonheur d’admirer à cœur libre, à cœur ouvert, notre Dieu, notre Créateur, qui n’est pas moins, qui est infiniment davantage, dans cette parole vivifiante à nous distinctement adressée, qu’il ne l’est dans la radieuse confusion de la nature. Nourrissons-nous de cette histoire qui a un sens, de cette suite d’événements conduits par Dieu pour notre enseignement et pour la révélation de ses infinies, de ses ingénieuses miséricordes. Dieu n’est plus cette froide entité des philosophes. Il est Quelqu’un. Moïse, David, nous le montrent tel qu’il est, tel qu’il vit sa vie, tel que nous avons bien le droit de le voir puisqu’on nous dit que nous sommes faits à son image : les savants nous expliqueront ça comme ils voudront.

Mais quelle joie, quelle émotion de voir vivre là-haut notre Père, débordant de paternité à notre égard, tendresse, compassion, tous les sentiments qu’il faut, la colère même ! Oui, nous aimons cette colère, cette sainte colère, nous aimons qu’on nous prenne au sérieux dans nos transgressions comme dans nos essais de bien faire. Et tous ces imbéciles qui nous parlent d’un Dieu féroce ! Un Dieu jaloux, oui, tant que vous voudrez ! C’est comme ça que nous l’aimons.

Jetons-nous donc sans crainte, la tête la première, dans cet océan d’amour et de beauté, l’ancien Testament, où tant de saints, tant de génies, ont trouvé un aliment inépuisable. Refaisons connaissance, dans leur réalité vivante et typique, avec ces personnages vraiment surhumains, je veux dire chez qui une humanité intégrale est tout entière transfigurée par la signification authentique, Abraham, Jacob, Joseph, Moïse, Job, Samuel, David. Ce ne sont point des héros de roman et de théâtre. Nous pouvons les prendre dans nos bras. Ce sont nos frères et nos sœurs, mais des frères, des sœurs tout pleins de Dieu, tout débordants de la volonté du Très-Haut. Lisons l’Écriture sainte, mais lisons-la comme la lisaient les Pères qui nous ont montré que c’était la meilleure manière d’en profiter, lisons-la à genoux ! Lisons-la non pas avec des intentions de critique, avec cette sotte curiosité qui ne va qu’à la vanité, mais avec la passion d’un cœur affamé ! On nous a dit que la vie est là, que la lumière est là, pourquoi n’essaierions-nous pas un petit peu par nous-mêmes de savoir le goût que ça peut avoir ? Ce n’est point seulement la majesté du Sinaï qui nous convie à l’ascension ! C’est un sourire féminin, le sourire de cette sagesse, de cette Vierge auguste dont le Seigneur a posé l’image devant lui pour s’encourager à créer le monde ! C’est elle que nous apercevons à l’extrémité de cette longue perspective de monuments incomparables. Elle est, depuis la Genèse, cette aurore progressive qui précède le soleil levant. Cette lumière divine, elle n’est absente, pour nous, chrétiens, d’aucune des parties du texte révélé, qu’il s’agisse de l’ancien Testament ou du nouveau. C’est à elle que peuvent s’appliquer ces paroles du Sauveur dans l’Évangile : Quand on vous dira : il est dans le désert, ce n’est pas vrai ; il est dans une chambre fermée, ne le croyez pas ! Mais comme l’éclair part de l’Orient et se montre jusqu’en Occident, ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme. C’est lui qui règne sur toutes les parties de l’ancien Testament, dont il est l’inspirateur aussi bien que du nouveau. C’est lui qui en a contresigné toutes les pages de ce serment solennel : Ego vivo !


[1]  — André Paul, Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Paris, DDB, 1992.

[2]  — Jg 21, 25.

[3]  — « On peut dire que le véritable mosaïsme, épuré et grandi par Isaïe, Jérémie et Ézéchiel, élargi, universalisé encore par les judéo-hellénistes, aurait amené Israël au christianisme, si l’esraïsme, le pharisaïsme et le talmudisme n’avaient été là pour retenir la masse des juifs dans les liens des strictes observances et des pratiques rituelles étroites. » Bernard Lazare (1865-1903), L’Antisémitisme : son histoire et ses causes, Paris, 1894, p. 12.

[4]  — Voir Le Sel de la terre 108, p. 14-17 et 34-46.

[5]  — Karl Stern, The Pillar of Fire, New York, 1951 ; trad. fr. par Gilberte Sollacaro : Le Buisson ardent, Paris, Seuil, 1952. — Karl Stern reçut le baptême en 1943, au Canada.

[6]  — La corruption de ce qui est le meilleur donne ce qu’il y a de pire.

[7]  — Dom Jean de Monléon O.S.B., Histoire sainte, 1. Les Patriarches, commentaire historique et mystique sur les récits de la Genèse, Paris, éd. de la Source, 1953.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 111

p. 1-6

Les thèmes
trouver des articles connexes

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page