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IV. La foi et la raison

par Mgr Pie

L’évêque de Poitiers fut, durant le concile, le rapporteur du quatrième et ultime chapitre de la constitution Dei Filius, qui traite des rapports entre la foi et la raison (De fide et ratione). Il était donc particulièrement bien placé pour le commenter.

Sans les nommer, ce chapitre vise particulièrement les erreurs des semi-rationalistes Jakob Frohschammer (1821-1893) et Anton Günther (1783-1863). Le premier prônait l’indépendance absolue de la philosophie par rapport à la foi [1]. Le second niait l’existence de vérités proprement surnaturelles – impossibles à découvrir ou à démontrer par la seule lumière de la raison – et faisait du dogme une réalité évolutive, soumise à l’incessant progrès de la raison humaine. En les condamnant, le concile a condamné d’avance bien des thèses modernistes ou néo-modernistes. Voici le commentaire de Mgr Pie.

Le Sel de la terre.

 

§ 1 Distinction de deux ordres de connaissance, excellence de l’ordre de la foi

Hoc quoque perpetuus Ecclesiæ catholicæ consensus tenuit et tenet, duplicem esse ordinem cognitionis, non solum principio, sed obiecto etiam distinctum : principio quidem, quia in altero naturali ratione, in altero fide divina cognoscimus ; obiecto autem, quia præter ea, ad quæ naturalis ratio pertingere potest, credenda nobis proponuntur mysteria in Deo abscondita, quae nisi revelata divinitus, innotescere non possunt. Quocirca Apostolus, qui a gentibus Deum per ea, quæ facta sunt, cognitum esse testatur, disserens tamen de gratia et veritate, quæ per Iesum Christum facta est [2], pronuntiat : « Loquimur Dei sapientiam in mysterio, quæ abscondita est, quam prædestinavit Deus ante sæcula in gloriam nostram, quam nemo principum huius sæculi cognovit : nobis autem revelavit Deus per Spiritum suum : Spiritus enim omnia scrutatur, etiam profunda Dei [3] ». Et ipse Unigenitus confitetur Patri, quia « abscondit hæc a sapientibus, et prudentibus, et revelavit ea parvulis [4] ».

 

Dans son enseignement qui n’a pas varié l’Église catholique a tenu et tient aussi qu’il existe deux ordres de connaissances, distincts non seulement par leur principe, mais encore par leur objet : par leur principe, attendu que dans l’un nous connaissons par la raison naturelle, dans l’autre par la foi divine ; par leur objet, parce qu’en dehors des choses auxquelles la raison naturelle peut atteindre, il y a des mystères cachés en Dieu, proposés à notre croyance, que nous ne pouvons connaître que par la révélation divine. C’est pourquoi l’Apôtre, qui atteste que Dieu est connu des nations par les choses créées, dit cependant, à propos de la grâce et de la vérité qui a été faite par Jésus-Christ. Nous parlons de la sagesse de Dieu en mystère, sagesse cachée que Dieu a prédestinée pour notre gloire avant les siècles, qu’aucun des princes de ce siècle n’a connue, mais que Dieu nous a révélée par son Esprit : car l’Esprit scrute toutes choses, les profondeurs même de Dieu. Et le Fils unique lui-même rend témoignage au Père de ce qu’il a caché ces choses aux sages et aux prudents et les a révélées aux petits.

Dès là qu’il existe deux ordres distincts de connaissance, et que ces deux ordres se rencontrent en fait dans le même sujet, c’est-à-dire dans l’homme croyant et raisonnable, il s’ensuit qu’il y a des rapports mutuels entre l’un et l’autre de ces ordres. Le chapitre quatrième intitulé : « De la foi et de la raison », établit donc le caractère distinct et le rapport réciproque de l’une et de l’autre.

Les deux ordres dont il s’agit sont distincts non seulement par leur principe, mais par leur objet :

• leur principe, puisque le principe de la connaissance naturelle est la raison humaine, et que la foi divine est celui de la connaissance surnaturelle ;

• leur objet, puisque dans l’un nous atteignons seulement les vérités de l’ordre qui nous est propre et que dans l’autre nous commençons de saisir des secrets naturellement cachés à toutes les créatures, fut-ce les anges ; des secrets que par conséquent Dieu seul peut nous apprendre.

Et remarquez, Messieurs, que ce double principe et ce double objet de connaissance est dogmatiquement affirmé ici, comme étant conforme au sentiment perpétuel de l’Église catholique : Hoc quoque perpetuus Ecclesiæ catholicæ consensus tenuit et tenet, duplicem esse ordinem cognitionis, non solum principio sed objecte etiam distinctum.

Il est donc de foi que le christianisme, loin de rien retrancher de l’homme, ajoute à ses facultés. Tandis que ce qu’il trouve en nous ne constitue jamais que des hommes, l’appoint qu’il nous apporte nous fait entrer en participation de l’être divin. Au lieu d’un amoindrissement, c’est donc au contraire un immense accroissement de notre nature.

On célèbre ces inventeurs qui trouvent le moyen d’étendre la portée de nos organes physiques. Qu’un télescope nouveau, plus puissant que les anciens, vienne à être découvert, c’est dans tout le monde savant une explosion de joie et un concert de louanges ; on a le sentiment d’un grand service rendu, et l’on ne marchande pas la gratitude. Mettons que ce soit là le principe d’un grand progrès dans la science de l’astronomie ou de la mécanique céleste, et qu’on y prenne occasion de mieux comprendre le système général du monde : il y a là un précieux accroissement que nous aimons à reconnaître. Mais alors, comment apprécier celui que le christianisme nous offre et nous procure ? Car ici ce ne sont plus les yeux du corps dont la portée se trouve augmentée ; ce n’est plus dans l’ordre créé qu’il nous est désormais permis de pénétrer plus profondément, c’est dans l’ordre incréé, dans l’ineffable harmonie de la vie personnelle de Dieu. Ce n’est pas un nombre restreint de privilégiés qui se trouvent mis en possession d’une ressource et d’un gain scientifiques, c’est le genre humain tout entier, y compris les déshérités de la fortune et de la science, qui s’enrichit d’un bien supérieur, non pas seulement intellectuel, mais moral, non pas seulement temporel, mais éternel. A quel titre se plaindra-t-on de l’avoir gratuitement reçu, quand toute une vie passée à genoux dans la prière et dans les larmes ne constituerait pas un titre de justice pour l’obtenir ?

Et voyez jusqu’où va la bienveillante libéralité de Dieu quant à ce principe et à cet objet de connaissance surajoutés à notre raison. Il se pourrait à la rigueur, que Dieu nous donnât de temps à autre le spectacle de ce que la révélation nous découvre, sans créer pour cela en nous cette habitude surnaturelle de la foi qui pénétrant notre âme et y restant à l’état fixe, y devient un second œil intérieur et supérieur, un principe immanent et un organe infatigable de considérations, de perceptions, de connaissances divines, et comme une autre nature dans l’ordre surnaturel. De plus, si délicat déjà et si généreux en ce qui touche le principe de la foi, Dieu n’a pas été moins magnifique dans ce qui en constitue l’objet : car en définitive, cette foi, d’un si haut prix que la moindre de ses données surpasse en excellence tout ce que la raison la plus forte et la plus exercée peut nous faire découvrir, elle n’est que le prélude de cette vision parfaite qui nous fait connaître Dieu comme nous sommes connus de lui. Donc, s’écrient les Pères du Vatican avec le grand apôtre, « ce que Dieu nous a révélé par son Esprit, c’est ce qu’aucun des princes de ce siècle n’a connu » [5]. Et, avec le Fils unique de Dieu, ils rendent hommage au Père « qui a caché ces choses aux savants et aux prudents » ; et qui les « a manifestées aux humbles et aux petits » [6].

§ 2 La raison, éclairée par la foi, peut faire de grands et utiles progrès dans l’intelligence des vérités révélées…

Ac ratio quidem, fide illustrata, cum sedulo, pie et sobrie quærit, aliquam, Deo dante, mysteriorum intelligentiam eamque fructuosissimam assequitur, tum ex eorum, quæ naturaliter cognoscit, analogia, tum e mysteriorum ipsorum nexu inter se et cum fine hominis ultimo, […]

Lorsque la raison, de son côté, éclairée par la foi, cherche soigneusement, pieusement et prudemment, elle saisit, par un don de Dieu, quelque intelligence des mystères, et même très fructueuse, tant par l’analogie des choses qu’elle connaît naturellement, que par le rapport des mystères entre eux et avec la fin dernière de l’homme […] ;

Vous avez constaté avec quelle instance le concile revient sur le caractère essentiellement transcendant des vérités de la foi. Non seulement elles ont cette transcendance en elles-mêmes, en ce sens que si Dieu ne les révélait à la raison créée, elles lui demeureraient tout à fait inconnues et seraient pour elle comme n’existant pas. Mais, même après que Dieu nous les a dites, et qu’étant entrées en nous par la foi, elles font réellement partie du trésor de nos connaissances, elles n’y sont jamais cependant qu’à l’état de vérités reçues par témoignage.

Ce n’est pas qu’entre ce premier acte rationnel qui nous les a fait d’abord accepter comme manifestement croyables, et cet acte suprême de la vision de gloire qui nous les découvrira totalement, il n’y ait pour notre esprit toute une série d’actes intelligents qui nous éclaireront de plus en plus ces saintes ténèbres, et à la certitude supérieure que nous en avons par la foi ajouteront quelque chose de la certitude spéciale que donne une vraie conviction scientifique. Nous sommes « fils de lumière [7] », dit saint Paul, et sous la puissante et incessante impulsion de l’Esprit-Saint qui est en nous, de « cet Esprit qui scrute tout et même les profondeurs de Dieu [8] »,  nous marchons dans la lumière et cheminons de clarté en clarté. La vraie vie chrétienne n’est régulièrement qu’un progrès continu dans la vérité comme dans la vertu, dans la science comme dans l’amour. C’est là un bénéfice immense que la foi apporte à la raison ; non contente de lui ouvrir une carrière incommensurable et qui lui était tout à fait fermée, elle lui donne des forces nouvelles pour s’y élever et la parcourir.

La tradition entière de l’Église et les incomparables travaux de la théologie catholique sont la preuve indiscutable et le splendide commentaire de cette doctrine. L’analogie des mystères révélés avec les faits constatés et les lois reconnues de l’ordre naturel ; les ébauches de la grâce divinement dessinées dans la nature entière ; le nom trois fois saint de Dieu écrit sur toute la terre en caractères admirables ; les vestiges de la Trinité et de l’Incarnation imprimés partout ; les aspirations, les attentes qu’on ne soupçonnait même pas, éveillées et tout ensemble satisfaites par cette révélation divine et le monde nouveau qu’elle nous livre ; les convenances secrètes des deux ordres ; l’union pleinement ordonnée de réalités si distinctes et naturellement si séparées ; l’harmonie intrinsèque et l’ineffable beauté des mystères eux-mêmes ; enfin les pressentiments intellectuels que la contemplation nous donne des évidences éblouissantes qui nous sont réservées là-haut : ce sont là nos trésors domestiques, trésors dont la foi nous met d’emblée en possession, et que la raison illustrée et fortifiée par elle ne cesse de nous ouvrir. Ce qui nous permet de dire avec le Psalmiste : « O Dieu, je me suis délecté dans la voie de vos témoignages comme au sein de toutes les richesses [9]. » Car notre concile a soin de le dire, ces lumières acquises concernant les mystères ne sont pas seulement de grandes douceurs ; elles sont de véritables profits : Ac ratio quidem fide illustrata, cum sedulo, pie et sobrie quærit, aliquam, Deo dante, mysteriorum intelligentiam, eamque fructuosissimam assequitur, tum ex eorum quæ naturaliter cognoscit analogia, tum e mysteriorum ipsorum nexu inter se et cum fine hominis ultimo.

… toutefois elle n’arrive jamais à la démonstration rigoureuse de ces vérités

… numquam tamen [ratio] idonea redditur ad ea perspicienda instar veritatum, quae proprium ipsius obiectum constituunt. Divina enim mysteria suapte natura intellectum creatum sic excedunt, ut etiam revelatione tradita et fide suscepta ipsius tamen fidei velamine contecta et quadam quasi caligine obvoluta maneant, quamdiu in hac mortali vita peregrinamur a Domino : « per fidem enim ambulamus, et non per speciem [10] ».

… mais la raison ne devient jamais apte à les percevoir comme les vérités qui constituent son objet propre. Car les mystères divins surpassent tellement par leur nature l’intelligence créée, que, bien que transmis par la révélation et reçus par la foi, ils demeurent encore couverts du voile de la foi elle-même, et comme enveloppés d’une sorte de nuage, tant que nous voyageons en pèlerins dans cette vie mortelle, hors de Dieu ; car nous marchons guidés par la foi et non par la vue.

Toutefois, si loin qu’aille ce progrès ici-bas ; il n’arrive jamais à nous donner la démonstration adéquate, ni l’évidence intrinsèque de ces vérités révélées. Nous ne doutons pas de leur existence ; nous avons, quant à elles, le comble de la certitude ; mais, pour ce qui est de leur fond intime et de leur essence, elles restent toujours enveloppées d’un voile, et elles demeureront obscures pour nous par quelque endroit, tant que nous vivrons séparés du Seigneur dans les sentiers de cette vie mortelle, où nous marchons selon la foi, et non dans la claire vue [11].

Saint Thomas, dans son admirable livre contre les Gentils, après avoir exposé et les fruits merveilleux et les limites pourtant assez étroites de ces investigations et de ces découvertes du génie humain dans la sphère des vérités révélées [12], cite un beau passage de saint Hilaire, ou plutôt il groupe en un même texte plusieurs phrases du grand docteur :

Muni de la foi – dit-il – mets-toi en marche, avance, poursuis ta recherche ; quoique je sache que tu n’arriveras point, je te féliciterai du progrès que tu feras. Car celui qui poursuit avec piété l’infini, encore qu’il ne doive point l’atteindre, gagnera cependant toujours dans sa marche. Mais ne te lance pas dans le mystère et ne te plonge pas dans cet abîme de vérité incommensurable avec la présomption d’atteindre une compréhension totale ; comprends, au contraire, que tu es en face de l’incompréhensible [13].

Le même docteur angélique donne les raisons de ce caractère particulier de l’initiation chrétienne, qui est la permanence dans le mystère. Le terme divinement assigné à l’homme, c’est la béatitude céleste vers laquelle nous devons sans cesse aspirer, et qui sera la récompense des mérites acquis par la sainteté. Or, en maintenant ce terme de nos aspirations à la hauteur qui lui est propre, c’est-à-dire au-dessus de nous et bien loin par-delà de tout ce que l’œil peut voir, l’oreille entendre, le cœur même concevoir et expérimenter [14] ; en faisant de ce bien suprême, jusqu’à notre dernier soupir, un objet de foi et un mystère, Dieu tient d’abord l’homme dans l’humilité, qui est la condition première et absolue de tout progrès surnaturel ; et de plus il soulève incessamment notre être, et ne le laisse tranquille sur aucun des degrés qu’il doit parcourir. C’est pourquoi il est écrit que « Dieu purifie les cœurs par la foi : fide purificans corda eorum [15] ; et que « quiconque a en Dieu cette espérance dont la foi est la base, se sanctifie, comme celui-là même est saint vers lequel il aspire : et omnis qui habet hanc spem in eo, sanctificat se sicut et ipse sanctus est » [16].

Du reste, le christianisme est si essentiellement la religion du mystère, qu’il renie comme siens ceux qui voudraient le contester :

Can. 1. Si quis dixerit, in revelatione divina nulla vera et proprie dicta mysteria contineri, sed universa fidei dogmata posse per rationem rite excultam e naturalibus principiis intelligi et demonstrari : anathema sit.

Can. 1. Si quelqu’un dit que la Révélation divine ne contient pas des mystères véritables et proprement dits, mais que tous les dogmes de la foi, au moyen de la raison suffisamment formée et exercée, peuvent être compris et démontrés d’après les principes naturels : qu’il soit anathème. 

§ 3 La raison et la foi ne peuvent jamais se contredire réellement

Verum etsi fides sit supra rationem, nulla tamen umquam inter fidem et rationem vera dissensio esse potest : cum idem Deus, qui mysteria revelat et fidem infundit, animo humano rationis lumen indiderit ; Deus autem negare seipsum non possit, nec verum vero umquam contradicere. Inanis autem huius contradictionis species inde potissimum oritur, quod vel fidei dogmata ad mentem Ecclesiæ intellecta et exposita non fuerint, vel opinionum commenta pro rationis effatis habeantur. Omnem igitur assertionem veritati illuminatæ fidei contrariam omnino falsam esse definimus [17]. Porro Ecclesia, quæ una cum apostolico munere docendi, mandatum accepit, fidei depositum custodiendi, ius etiam et officium divinitus habet falsi nominis scientiam proscribendi, ne quis decipiatur per philosophiam, et inanem fallaciam [18]. Quapropter omnes christiani fideles huiusmodi opiniones, quæ fidei doctrinæ contrariæ esse cognoscuntur, maxime si ab Ecclesia reprobatæ fuerint, non solum prohibentur tamquam legitimas scientiæ conclusiones defendere, sed pro erroribus potius, qui fallacem veritatis speciem præ se ferant, habere tenentur omnino.

Mais quoique la foi soit au-dessus de la raison, il ne peut jamais y avoir de véritable désaccord entre la foi et la raison ; car c’est le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi, qui a répandu dans l’esprit humain la lumière de la raison, et Dieu ne peut se nier lui-même, ni le vrai contredire jamais le vrai. Cette vaine apparence de contradiction vient principalement ou de ce que les dogmes de la foi n’ont pas été compris et exposés suivant l’esprit de l’Église, ou de ce que les écarts d’opinion sont pris pour des jugements de la raison. Nous déclarons donc toute proposition contraire à une vérité, attestée par la foi, absolument fausse. De plus, l’Église, qui a reçu, avec la mission apostolique d’enseigner, le mandat de garder le dépôt de la foi, tient aussi de Dieu le droit et la charge de proscrire la fausse science, afin que nul ne soit trompé par la philosophie et la vaine sophistique. C’est pourquoi tous les chrétiens fidèles non seulement ne doivent pas défendre comme des conclusions certaines de la science les opinions qu’on sait être contraires à la doctrine de la foi, surtout lorsqu’elles ont été réprouvées par l’Église ; mais encore ils sont obligés de les tenir bien plutôt pour des erreurs qui se couvrent de l’apparence trompeuse de la vérité.

Mais en même temps que la foi surpasse la raison si nécessairement et de si haut, il va de soi qu’elle ne peut jamais lui être contraire, et qu’entre ces deux lumières venues du même foyer, qui est Dieu, il ne saurait y avoir de dissension véritable. Dieu ne se nie pas lui-même, et la vérité ne se donne point de démenti.

Les principes gravés dans la raison naturelle – dit saint Thomas – sont manifestement très vrais, et vrais à ce point qu’on ne peut pas même les imaginer faux. D’autre part, les enseignements de la foi étant établis sur des preuves si évidemment divines, il serait impie de les croire faux. Et comme le faux peut seul être opposé au vrai, ainsi qu’il appert de la définition même des mots, il est impossible qu’une vérité de foi soit jamais contraire aux principes naturellement connus de la raison [19].

Il s’ensuit que si entre les vérités révélées, c’est-à-dire les dogmes de la foi ou les enseignements de l’Église, et les données de la raison ou de la science, il semble y avoir contradiction, ce n’est et ce ne peut jamais être qu’une apparence. Et la cause principale de cette apparente contradiction est, ou bien que l’on prend pour vérité de foi et doctrine de l’Église ce que l’Église n’enseigne pas réellement, ou qu’on l’entend et qu’on l’expose autrement qu’elle ; ou bien, c’est qu’on prend pour une vérité de raison ce qui n’est qu’une opinion particulière et une fausse vue de l’esprit. Car l’esprit humain est faillible, et sujet à la séduction. Il y a une science et une philosophie menteuses [20]. De là un droit incontestable et nécessaire dont l’Église est investie ; droit dont les Pères du Vatican font usage, à l’exemple de ceux du cinquième concile de Latran, en déclarant et en définissant que toute assertion contraire à la vérité révélée est absolument fausse [21].

En effet, la foi étant d’une nature plus élevée que la raison, la grande règle de la subordination des ordres entre eux exige que dans le cas de conflit, le dernier mot appartienne à la première.

Par cela seul que Dieu a institué une autorité divine sur la terre, et qu’il lui a donné le mandat de garder intégralement le dépôt de la foi, il lui a conféré le droit et imposé le devoir de déclarer fausse et de proscrire toute doctrine qui, usurpant le nom de science ou de philosophie, s’élève contre les dires de Dieu, contredit les vérités de foi et infirme à un point de vue quelconque les dogmes catholiques. Tout chrétien, donc, placé en face d’opinions vraiment contraires à une doctrine de foi, et surtout en face d’opinions réprouvées par l’Église, ne peut sans prévarication, soutenir que ces opinions soient des conclusions légitimes de la science ; mais il est tenu de n’y voir que des erreurs fardées d’une fausse apparence de vérité.

C’est là sans doute une des attributions de l’Église qui paraîtront le plus intolérables aux hommes de notre temps, et qui exciteront par là même leur dédain simulé et leur colère trop réelle. Pour nous, Messieurs, nous n’y pouvons voir que l’exercice le plus simple et le plus régulier d’une autorité sans laquelle la conservation du dépôt divin serait impossible. Et vous jugerez en outre qu’ici, comme partout, Dieu sauve encore le monde par son Église. Car quoi de plus nécessaire, pour le temps comme pour l’éternité, pour la science comme pour la vertu, pour les sociétés comme pour les individus, que de signaler l’erreur, d’arrêter à temps ceux qui mettent le pied dans ses voies, et d’étouffer ainsi dans leur germe les incalculables maux que toute erreur religieuse porte dans ses flancs ?

Ici encore, la définition de l’Église est placée sous la sauvegarde de l’anathème :

Can. 2. Si quis dixerit, disciplinas humanas ea cum libertate tractandas esse, ut earum assertiones, etsi doctrinæ revelatæ adversentur, tanquam veræ retineri, neque ab Ecclesia proscribi possint : anathema sit.

Can. 2. Si quelqu’un dit que les sciences humaines sont susceptibles d’être traitées avec une liberté tellement absolue que leurs assertions, même contraires à la vérité révélée, peuvent être maintenues, et ne peuvent pas être proscrites par l’Église : qu’il soit anathème. 

§ 4 Accord de la foi et de la raison ; liberté et limites de la science

Neque solum fides et ratio inter se dissidere nunquam possunt, sed opem quoque sibi mutuam ferunt, cum recta ratio fidei fundamenta demonstret, eiusque lumine illustrata rerum divinarum scientiam excolat ; fides vero rationem ab erroribus liberet ac tueatur, eamque multiplici cognitione instruat. Quapropter tantum abest, ut Ecclesia humanarum artium et disciplinarum culturæ obsistat, ut hanc multis modis iuvet atque promoveat. Non enim commoda ab iis ad hominum vitam dimanantia aut ignorat aut despicit ; fatetur imo, eas, quemadmodum a Deo scientiarum Domino profectæ sunt, ita si rite pertractentur, ad Deum, iuvante eius gratia, perducere. Nec sane ipsa vetat, ne huiusmodi disciplinæ in suo quæque ambitu propriis utantur principiis et propria methodo ; sed iustam hanc libertatem agnoscens, id sedulo cavet, ne divinæ doctrinæ repugnando errores in se suscipiant, aut fines proprios transgressæ, ea, quæ sunt fidei, occupent et perturbent.

Et non seulement la foi et la raison ne peuvent jamais être en désaccord, mais elles se prêtent aussi un mutuel secours ; la droite raison démontre les fondements de la foi, et, éclairée par sa lumière, elle cultive la science des choses divines ; la foi délivre et prémunit la raison des erreurs, et l’enrichit d’amples connaissances. Bien loin donc que l’Église soit opposée à l’étude des arts et sciences humaines, elle la favorise et la propage de mille manières. Car elle n’ignore ni ne méprise les avantages qui en résultent pour la vie des hommes ; bien plus, elle reconnaît que les sciences et les arts venus de Dieu, le Maître des sciences, s’ils sont dirigés convenablement, conduisent à Dieu, avec l’aide de sa grâce ; et elle ne défend pas assurément que chacune de ces sciences, dans sa sphère, se serve de ses propres principes et de sa méthode particulière ; mais, tout en reconnaissant cette juste liberté, elle veille avec soin pour les empêcher de tomber dans l’erreur en se mettant en opposition avec la doctrine divine, ou en dépassant leurs limites propres pour envahir et troubler ce qui est du domaine de la foi.

Enfin, ce n’est pas assez de dire que la foi et la raison ne peuvent jamais se trouver en désaccord et ne sont pas naturellement hostiles. La vérité est qu’elles sont faites pour s’aimer et se prêter un mutuel secours. D’un côté, la raison démontre les fondements de la foi, et munie des lumières de celle-ci, elle cultive la science des choses divines. De l’autre, la foi délivre et défend la raison d’une foule d’erreurs, et elle l’enrichit de connaissances nombreuses. Loin donc d’être l’ennemie des arts et des sciences, l’Église en est la protectrice avouée. Elle n’a garde de méconnaître et de mépriser les avantages qui en découlent pour le bien-être des hommes et pour l’ornement de ce siècle, comme parle saint Augustin. Elle sait même qu’ayant pour auteur celui qui est nommé le maître des sciences : Deus scientiarum Dominus est (1 R 2, 3), elles ont été plus d’une fois le chemin providentiel qui, moyennant l’aide de la grâce, a ramené ou conduit à Dieu des esprits droits et studieux.

Les Pères du Vatican vont plus loin : ils prononcent des mots qu’aucun concile n’avait encore articulés d’une façon si formelle ; ils parlent de la juste liberté de la science, du droit qui ne lui est pas contesté de se mouvoir dans sa sphère, d’y user des principes et des méthodes qui lui sont propres. Ce qu’ils lui interdisent, c’est de se corrompre elle-même en se mettant en opposition avec la vérité révélée, c’est d’usurper et de troubler le domaine de la foi en dépassant ses propres limites.

Il est surtout une prétention de la science moderne qui ne saurait être tolérée à aucun prix. Certaines écoles, principalement germaniques, ont imaginé que tout en respectant le texte et la terminologie des dogmes chrétiens, il appartenait à la science humaine d’en dégager et d’en perfectionner peu à peu l’intelligence et la signification. A leur dire, le sens déterminé d’abord par les définitions de l’Église était relativement et partiellement vrai ; mais il était réservé aux investigations de l’esprit humain de saisir et de mettre en lumière des sens nouveaux plus élevés, plus parfaits, que les générations antérieures n’auraient pas pu porter […]. Nos chaires françaises ont exprimé la même ambition, et nous avons entendu des maîtres protester de leur profond respect pour la foi chrétienne, à laquelle ils tendaient doucement la main pour l’élever jusqu’à la hauteur de la philosophie.

A cela notre concile répond que la doctrine révélée n’est point un système philosophique, livré aux perfectionnements du génie humain, mais un dépôt divin confié à l’Épouse du Christ, avec mission de garder fidèlement et de déclarer infailliblement cette doctrine ; que par conséquent le sens des dogmes sacrés est et sera perpétuellement celui qu’a fixé une première déclaration de l’Église, et qu’il ne sera jamais licite de s’en écarter sous prétexte d’une interprétation plus intelligente et plus haute ; le progrès scientifique, dans le dogme ne pouvant jamais être autre chose que l’exposition plus lumineuse de la vérité primitivement enseignée et déclarée. Si quelques docteurs en Israël ont pu s’abuser sur ce point, le troisième et dernier canon de ce chapitre leur enlève toute illusion :

Can. 3. Si quis dixerit fieri posse ut dogmatibus ab Ecclesia propositis, aliquando secundum progressum scientiæ, sensus tribuendus sit alius ab eo quem intellexit et intelligit Ecclesia : anathema sit.

Can. 3. Si quelqu’un dit qu’il peut arriver, par suite du progrès de la science, qu’il faille donner aux  dogmes proposés par l’Église un sens différent de celui que l’Église a compris et comprend encore : qu’il soit anathème. 

Avertissement final concernant les erreursqui ne sont pas spécifiées dans cette constitution

Neque enim fidei doctrina, quam Deus revelavit, velut philosophicum inventum proposita est humanis ingeniis perficienda, sed tamquam divinum depositum Christi Sponsæ tradita, fideliter custodienda et infallibiliter declaranda. Hinc sacrorum quoque dogmatum is sensus perpetuo est retinendus, quem semel declaravit sancta mater Ecclesia, nec umquam ab eo sensu, altioris intelligentiæ specie et nomine, recedendum. Crescat igitur et multum vehementerque proficiat, tam singulorum, quam omnium, tam unius hominis, quam totius Ecclesiæ, ætatum ac sæculorum gradibus, intelligentia, scientia, sapientia ; sed in suo dumtaxat genere, in eodem scilicet dogmate, eodem sensu, eademque sententia [22].

Car la doctrine de la foi que Dieu a révélée n’a pas été livrée comme une invention philosophique aux perfectionnements de l’esprit humain, mais elle a été transmise comme un dépôt divin à l’Épouse du Christ pour être fidèlement gardée et infailliblement enseignée. Aussi doit-on toujours retenir le sens des dogmes sacrés que la sainte mère Église a déterminé une fois pour toutes, et ne jamais s’en écarter sous prétexte et au nom d’une intelligence supérieure de ces dogmes. Croissent donc et se multiplient abondamment, dans chacun comme dans tous, chez tout homme aussi bien que dans toute l’Église, durant le cours des âges et des siècles, l’intelligence, la science et la sagesse ; mais seulement dans le rang qui leur convient, c’est-à-dire dans l’unité de dogme, de sens et de manière de voir.

Une observation importante termine cette première constitution dogmatique.

Encore que les principales erreurs de ce temps y soient signalées et condamnées, un grand nombre de Pères auraient désiré que le concile fût plus explicite contre des systèmes qui ont porté la perturbation dans les écoles catholiques en ces dernières années. Ils ont craint que des opinions erronées et justement mulctées [23] par l’autorité apostolique ne prissent prétexte du silence du concile pour relever la tête.

La réponse à cette appréhension se trouvait préparée dans une autre constitution dogmatique où sont passées en revue les erreurs particulières se rapportant à divers points de l’enseignement catholique [24]. Mais la seconde discussion de ces chapitres ayant été ajournée, le saint concile n’a pas hésité à exprimer sa pensée dans un avertissement final :

Et parce que ce n’est pas assez d’éviter le crime d’hérésie si l’on ne fuit soigneusement en outre les erreurs qui en sont plus ou moins voisines, il est enjoint à tous d’observer les constitutions et les décrets par lesquels le Saint-Siège a proscrit et défendu les mauvaises doctrines et opinions qui ne sont pas spécifiées ici.

Telle est, Messieurs et chers Coopérateurs, la teneur et autant que j’en puis juger, la signification de la première constitution du concile du Vatican, publiée dans sa troisième session publique, le vingt-quatre avril mil huit cent soixante-dix. [… [25]]

Notre concile a déclaré en quel sens le progrès serait inacceptable dans l’ordre révélé ; en quel sens, au contraire, il est très réel et se produira jusqu’à la fin des âges. La première constitution vaticane offre par elle-même un exemple de ce progrès. La parole de saint Grégoire le Grand s’y vérifie : « Urgente etenim mundi fine, superna scientia proficit, et largius cum tempore excrescit : A mesure que la fin du monde avance, la science d’en haut progresse, et elle se développe plus largement avec le temps » [26].

Le concile du Vatican est un grand concile

Je crains, Messieurs et chers coopérateurs, d’avoir fatigué votre attention par ce commentaire minutieux et presque toujours littéral. Avouez que le texte qui en a été l’objet valait la peine d’être scruté et approfondi jusqu’en ses moindres détails. Je finis.

Au lendemain de la session publique dans laquelle avait été promulguée cette première constitution, nous nous étions ménagés, mon vénérable ami l’évêque d’Angoulême et moi, une journée nécessaire de distraction et de repos après ces grandes fatigues. Un illustre archéologue avait bien voulu se mettre à notre disposition pour nous faire visiter et nous expliquer de récentes découvertes, par lesquelles le paganisme jette de précieuses lumières sur les observances et les pratiques du culte chrétien. Mais avant de répondre à nos questions, cet homme si versé dans les antiquités sacrées nous déclara qu’il avait besoin de s’épancher sur la lecture qu’il venait de faire.

Comme beaucoup d’autres, il avait entendu parler diversement des travaux de l’assemblée, stérilement occupée durant plusieurs mois, disait-on, à définir qu’il y a un Dieu et que nous avons une âme.

Quel avait été son étonnement et son bonheur en lisant ces grandes et magnifiques pages qui placent du premier coup le concile du Vatican à la hauteur des plus célèbres conciles du passé ! Et, après nous avoir retracé à grands traits toutes les parties de cette constitution, désormais acquise à la tradition catholique, et dont sa rare sagacité avait saisi toutes les intentions, toutes les nuances : « Je ne sais point l’avenir, nous dit-il ; mais dès à présent, le concile peut se clore : il est un grand concile ».


[1]    — Cette thèse de l’indépendance de la philosophie avait déjà été condamnée par Pie IX en 1862 (lettre à l’archevêque de Munich), puis dans le Syllabus de 1864 (prop. 10 et 11). Elle est anathématisée dans le second canon de ce quatrième chapitre de Dei Filius.

[2]    — Jn 1, 17.

[3]    — 1 Co 2, 7-9.

[4]    — Mt 11, 25.

[5]    — 1 Co 2, 7-9.

[6]    — Mt 11, 25.

[7]    — 1 Th 5, 5.

[8]    — 1 Co 2, 10.

[9]    — Ps 118, 14.

[10]  — 2 Co 5, 7.

[11]  — 2 Co 5, 7.

[12]  — Saint Thomas, C. G. I, c. 8.

[13]  — Saint Hilaire, De Trinitate, l. 2, c. 10.

[14]  — 1 Co 2, 19.

[15]  — Ac 15, 9.

[16]  — 1 Jn 3, 3.

[17]  — Omnem assertionem, veritati illuminatæ fidei contrariam omnino falsam esse definimus (5e concile du Latran, bulle Apostolici regimis, DS 1441).

[18]  — Co 2, 8.

[19]  — Saint Thomas, C. G. I, c. 7.

[20]  — Co 2, 8.

[21]  — Omnem assertionem, veritati illuminatæ fidei contrariam omnino falsam esse definimus.

[22]  — Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, n. 28 (PL 50, col. 668).

[23]  — Mulcter (terme de jurisprudence) : condamner à quelque peine, punir. (NDLR.)

[24]  — Texte reproduit et traduit dans la quatrième partie de ce numéro. (NDLR.)

[25]  — Mgr Pie donne ici quelques détails historiques sur la constitution Dei Filius.

[26]  — Saint Grégoire, Morales sur Job, c. 15.

Informations

L'auteur

Successeur de saint Hilaire sur le siège épiscopal de Poitiers, Mgr Louis-Édouard Pie (1815-1880) est un des grands docteurs catholiques du 19e siècle. 

Tout le numéro 95 du Sel de la terre lui est consacré.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 112-113

p. 262-274

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