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La passion des martyrs d’Arcueil

par Maxime Du Camp

Grand reporter de son époque, très lié à Flaubert, à la Revue des deux mondes et à Garibaldi, Maxime Du Camp n’a rien d’un propagandiste catholique. Son récit de l’exécution des martyrs d’Arcueil reste dans les limites du positivisme qu’il aimait à afficher ; le titre évoquant la passion que nous lui avons donné, n’est pas le sien. Mais s’il est plus attentif aux événements extérieurs qu’à l’intérieur des âmes, il est particulièrement bien renseigné. Il expliquera lui-même :

« Du 18 mars au 28 mai, je suis resté à Paris, attentif aux faits dont j’étais le témoin, me mêlant aux hommes, regardant les choses et prenant des notes ; un goût inné pour la recherche des documents originaux m’a poussé à réunir de nombreuses pièces authentiques ; […] des correspondances écrites alors au jour le jour m’ont été confiées, des journaux intimes rédigés par des hommes considérables ont été mis à ma disposition, de grandes administrations m’ont ouvert leurs archives [1]. »

Le récit qu’on va lire occupe douze pages [2] dans une œuvre qui en contient plusieurs centaines. L’auteur ne s’est donc pas spécialement attardé sur ce drame. Il en livre, inévitablement, une version simplifiée. Les études spécialisées l’ont corrigé sur quelques points, que nous signalerons en note [3], mais n’ont rien contesté d’essentiel, à l’exception de Maxime Vuillaume, dont les thèses ont été évoquées plus haut.

Présenté comme un anti-communard, Du Camp protestait :

« On a dit que ce livre avait été une œuvre de polémique ; on s’est trompé. […]. J’ai écrit ce volume sans arrière-pensée : ad narrandum, non ad probandum [4]. »

Il affirmait qu’il n’avait dit que la vérité, mais pas toute la vérité. Sentence qu’il précisera en 1881, dans la préface de la 5e édition :

« Je me suis attaché, autant que possible, à ne parler que des incidents qui s’étaient déroulés devant la justice du pays et qui, par conséquent, avaient été éclairés de façon à être en pleine lumière. Plus d’une fois, pour ne pas appeler l’attention sur des hommes qui avaient échappé à l’action des lois, je n’ai pas hésité à ne pas dire ce que je savais […]. Dans le récit du massacre des dominicains d’Arcueil j’ai fait ressortir le rôle joué par Serizier et par Boin, j’ai gardé le silence sur le principal coupable, parce que la justice ne lui a pas demandé compte de son crime [5]. »

Précision importante tant le récit insiste, effectivement, sur le corroyeur Jean-Baptiste Serizier (1830-1872), militant de l’Internatio-nale devenu, durant la Commune, le colonel Serizier. Notons que celui-ci avait déjà échappé à une condamnation au début de l’année 1871 grâce à une intervention spéciale du ministre Jules Ferry [6].

Le Sel de la terre.


Le colonel Serizier

Serizier [7] avait été un condamné politique de l’Empire. Lors du 4 septembre, il était réfugié en Belgique ; il revint promptement et eut quelque importance pendant le siège […]. Après le 18 mars, nommé secrétaire de Léo Meillet, puis délégué de la Commune à la mairie du XIIIe arrondissement, chef de la 13e légion le 1er mai, il commandait douze bataillons qui se battirent bien à Issy, à Châtillon, aux Hautes-Bruyères. […] Ardent, grand parleur, gros buveur, ouvrier sans courage, vivant d’aumônes extorquées à l’Assistance publique, Serizier exerçait une réelle influence sur les gens incultes et violents dont il était entouré. Brutal et hautain, il savait se faire obéir et avait terrifié tout le XIIIe arrondissement, qui tremblait devant lui.

 Sa haine contre le clergé eût été comique, si elle n’avait produit d’épouvantables catastrophes ; il avait pris plaisir à souiller quelques églises par d’immondes orgies et faisait procéder à la vente à l’encan des objets contenus dans la chapelle Bréa, lorsque l’entrée des troupes françaises à Paris vint l’interrompre. Il fut non seulement assassin, mais incendiaire ; car c’est lui qui fit allumer le feu à la manufacture des Gobelins. C’était un homme de taille moyenne, carré des épaules, l’œil très mobile et inquiet ; dédaignant volontiers les soins de propreté ; la voix rauque éraillée par l’eau-de-vie, le front bas, la lèvre lourde, le menton fuyant : une tête de bouledogue mâtiné de mandrill. Lorsqu’il était en colère, ce qui lui arrivait souvent, il ne parlait pas, il aboyait.

Le collège dominicain d’Arcueil

L’objectif principal de Serizier était l’école d’Albert-le-Grand, fondée par les dominicains enseignants non loin du XIIIe arrondissement, à deux kilomètres des fortifications, près du fort de Bicêtre et de la redoute des Hautes-Bruyères. La maison des dominicains d’Arcueil, comme on l’appelait ordinairement, était là dans un mauvais voisinage, car elle confinait aux postes avancés, où l’insurrection avait organisé de sérieux ouvrages de résistance. Pendant le siège, l’école avait été organisée en ambulance, et cette destination lui fut conservée sous la Commune. Certes, les dominicains ne pouvaient aimer ni servir un prétendu gouvernement qui convertissait les églises en clubs, interdisait l’exercice du culte et faisait incarcérer les prêtres ; mais autant par esprit de charité que par intérêt de conservation personnelle, ils recueillaient les fédérés blessés et les soignaient avec dévouement sans leur demander compte de leurs croyances ou de leur impiété. Ils purent se figurer pendant longtemps qu’ils seraient respectés, que l’on continuerait à utiliser leurs services et que leur maison serait protégée par la croix de Genève. Jusqu’aux avant-derniers jours de la Commune ils n’eurent guère à supporter que des insultes [8] ; on les appelait vieilles soutanes, marchands de bêtises et on leur adressait d’autres aménités qu’ils faisaient semblant de ne pas entendre. La maison passait pour riche. On parlait volontiers des trésors que l’on y cachait et de l’esprit réactionnaire qui en animait les habitants. Les dominicains laissaient dire, faisaient la sourde oreille, ne se montraient en public que le plus rarement possible et s’en fiaient à la grâce de Dieu.

Louis Boin, dit Bobèche

Serizier avait établi son quartier général dans le château du marquis de la Place, contigu à l’école d’Albert-le-Grand ; il était là, entouré de son 101e bataillon. Des fenêtres du salon qu’il occupait, voyant la maison et le jardin des dominicains, il disait à ses amis et surtout à son confident Louis Boin, corroyeur comme lui et surnommé Bobèche : Tous ces curés-là ne sont bons qu’à être rôtis ! Bobèche opinait du bonnet : Oui, répondait-il, ils abrutissent les populations ! 

La prise du fort d’Issy par l’armée française aggrava singulièrement la position déjà fort mauvaise des dominicains. Les fédérés ayant été forcés d’évacuer les défenses complémentaires du fort se replièrent vers Arcueil et Cachan, de sorte que toute la 13e légion vint camper aux environs de l’école. Les pères faisaient contre fortune bon cœur, mais ils commençaient à comprendre que leur ambulance ne leur servirait pas toujours de sauvegarde.

17 mai : l’incendie au château

 Le 17 mai, le feu prit dans la toiture du château de la Place ; les dominicains retroussèrent vaillamment leur robe et s’employèrent si bien qu’ils maîtrisèrent rapidement ce commencement d’incendie. Ils furent mandés auprès de Serizier. S’attendant à être félicités pour leur belle conduite, ils prenaient déjà l’air modeste qui convient à des hommes revenus des vanités de ce bas monde, et ne furent pas peu surpris de s’entendre traiter de mouchards et de sergents de ville déguisés. Leur étonnement redoubla lorsque Serizier prit la peine de leur expliquer et de leur démontrer qu’ils avaient eux-mêmes mis le feu au toit de son quartier général et que cet incendie était un signal donné aux Versaillais. Ils protestèrent, ce qui était parfaitement inutile, et se retirèrent assez troublés, car Serizier leur avait dit : Nous en finirons bientôt avec tous les calotins.

 Ce fut très probablement ce corroyeur qui provoqua l’ordre d’arrestation de tous les dominicains, dont Léo Meillet, commandant du fort de Bicêtre, reçut communication le 19 mai.

19 mai : la prise du collège

Pour accomplir cette périlleuse expédition, il ne fallut pas moins de deux bataillons de fédérés, le 101e dirigé par Serizier, le 120e marchant derrière Léo Meillet, accompagné d’un certain Lucipia, qu’il appelait « son juge d’instruction » et du Prussien Thaler, sous-gouverneur du fort de Bicêtre [9]. Serizier fit quelque stratégie ; il disposa sa troupe de façon à envelopper toutes les dépendances de l’école d’Albert-le-Grand. La place étant investie, Léo Meillet s’y précipita valeureusement à la tête du 120e bataillon et s’empara sans lutte trop longue du père Captier, prieur, qui se promenait dans la cour avec un de ses élèves. On lui ordonna d’appeler immédiatement tous les pères et tous les employés de la maison. Le père Captier dit à l’élève Laperrière de sonner la cloche : l’enfant obéit [10]. Lucipia, en magistrat rusé, s’aperçut tout de suite que cette sonnerie était encore un signal convenu avec les Versaillais ; il se jeta sur l’enfant et lui cria : « Si tu n’étais pas si jeune, je te ferais fusiller » [11]. On réunit tout le personnel dans la cour ; la supérieure des sœurs de la Sainte-Famille, des jeunes filles, des femmes d’employés, en tout douze personnes, furent conduites directement à Saint-Lazare [12] ; six pères dominicains, trois enfants d’une quinzaine d’années, dix-huit employés qui tous avaient fait le service à l’ambulance de l’école, furent entourés par les fédérés et emmenés. Le père Captier, faisant valoir sa qualité de prieur et la responsabilité qui lui incombait, obtint d’apposer les scellés sur les portes extérieures de la maison ; on le laissa faire sans difficulté, car on savait que la précaution serait illusoire.

Au fort de Bicêtre

 A sept heures du soir, les prisonniers, auxquels nul outrage ne fut épargné pendant la route, arrivèrent au fort de Bicêtre. Ils restèrent là, dans le préau, tassés les uns contre les autres comme des moutons effarés, debout sous des averses intermittentes, examinés ainsi que des bêtes curieuses par des gardes nationaux qui venaient les regarder sous le nez. On les fouilla ; il faut croire que l’on mit quelque soin dans cette opération, car on enleva tout ce que l’on découvrit, même une balle élastique, trouvée dans la poche d’un des enfants. A une heure du matin, on les poussa dans une casemate, où ils purent s’étendre par terre et appuyer leur tête contre la muraille en pierres meulières. Dès le lendemain matin, le prieur et le père Cotrault, procureur, demandent avec autant d’énergie que de naïveté à être interrogés ; ils veulent savoir pourquoi ils sont détenus, enfermés dans une forteresse, traités comme des prisonniers de guerre ; on leur répond : Ça ne vous regarde pas, et lorsqu’ils insistent, on leur chante des couplets si particulièrement grivois qu’ils sont obligés de se boucher les oreilles. Le 21 mai enfin, on conduit dans le fort même de Bicêtre le père Captier devant un tribunal composé du seul Lucipia. A toutes les questions qui lui sont adressées, celui-ci répond d’un ton goguenard :

Mais de quoi vous inquiétez-vous ? Vous n’êtes pas accusés ; la justice a des formalités auxquelles nous sommes contraints de nous soumettre ; vous avez vu l’incendie, le prétendu incendie du château de la Place, vous savez parfaitement que c’était un signal destiné aux Versaillais ; nous vous gardons simplement comme témoins, afin que vous puissiez déposer lorsque nous instruirons l’affaire.

Ces formalités de justice paraissaient étranges aux dominicains, qui ne cessaient de réclamer leur liberté ; Léo Meillet se déclarait impuissant à la leur rendre ; il disait qu’il n’avait agi qu’en vertu d’ordres supérieurs expédiés par le Comité de salut public. On était sans doute fatigué des réclamations que les pères adressaient aux gens qui les gardaient et l’on voulut mater leur résistance, car on les laissa deux jours entiers, le 22 et le 23 mai, sans nourriture.

24 mai : le pillage

Pendant qu’on les faisait un peu mourir de faim au fond de leur casemate, on procédait dans l’école d’Albert-le-Grand à ce que les euphémistes de la Commune appelaient une perquisition et que tous les honnêtes gens nomment un vol avec effraction. Sur l’ordre donné par Léo Meillet, le 120e bataillon, aidé de deux cents hommes empruntés au 160e, entre le 24 mai à midi dans la maison des dominicains. Les scellés sont brisés, ce qui était facile ; les portes sont enfoncées, ce qui était naturel ; tous les objets de quelque valeur sont enlevés, ce qui était logique. Il ne fallut pas moins de douze prolonges d’artillerie et de huit voitures réquisitionnées pour emporter les meubles, le linge et le reste ; 15 000 ou 16 000 francs, représentés par des obligations de chemins de fer et constituant les économies de deux domestiques attachés à la maison, furent déclarés « biens nationaux » et passèrent dans des poches où on ne les a jamais retrouvés. Après cette perquisition, l’école devait être incendiée, mais elle fut sauvée par ses caves, qui étaient assez bien garnies ; les fédérés n’eurent garde de ne pas les visiter ; ils y burent et y restèrent vautrés les uns à côté des autres. Lorsqu’ils parlèrent de « flamber la cambuse », un sous-lieutenant appelé Quesnot, qui avait été nommé gardien des scellés, déclara que le fort de Bicêtre se réservait de démolir l’établissement à coups de canon. Ils acceptèrent heureusement ce mensonge pour parole de vérité, et l’école d’Albert-le-Grand ne fut point brûlée.

25 mai au matin (7 h.) : évacuation du fort de Bicêtre

 Le lendemain, Léo Meillet et les officiers commençaient à ne plus se trouver en sûreté au fort de Bicêtre. L’armée approchait et la situation pouvait devenir périlleuse. Ils résolurent d’évacuer et de se replier sur Paris, où de nombreuses barricades bien munies d’artillerie permettaient de continuer la résistance et où les rues enchevêtrées des quartiers excentriques promettaient une fuite presque assurée. On procéda donc au départ, qui se fit d’une façon un peu précipitée, mais on n’oublia pas le butin recueilli la veille sur l’ennemi dans la maison des dominicains. Toutes les voitures disponibles furent employées à le charrier vers Paris. L’évacuation avait été tellement rapide, que l’on abandonna les captifs dans leur casemate ; ils eurent un moment d’espoir et s’imaginèrent que « Versailles » arriverait à temps pour les délivrer. Ils avaient compté sans Serizier qui pensait à eux et le leur prouva. Un détachement du 185e bataillon vint les chercher. Les deux enfants et deux domestiques belges, ayant démontré leur nationalité étrangère, avaient été relaxés ; un père Rousselin, grâce à des habits laïques qu’il avait revêtus avant l’arrestation, put s’évader entre le fort de Bicêtre et le mur d’enceinte. Les otages, dont cinq portaient l’ample robe noire et blanche, étaient donc au nombre de vingt lorsqu’ils pénétrèrent dans Paris par la barrière Fontainebleau.

 A travers les huées, les injures, les imprécations de la foule, ils arrivèrent place d’Italie – que l’on appelait alors la place du général Duval – à ce vaste rond-point où aboutissent l’avenue d’Italie, l’avenue de Choisy, le boulevard de la Gare et la rue Mouffetard ; on les fit entrer dans la mairie du XIIIe arrondissement. L’armée française, arrêtée pendant toute la journée de la veille par l’artillerie fédérée de la Butte-aux-Cailles qui bat Montrouge, n’a pu franchir les ravins de la Bièvre que dans la matinée du 25 mai ; elle vient d’installer derrière le chemin de fer de Sceaux une batterie dont les projectiles parviennent jusque sur la place d’Italie. La mairie du XIIIe arrondissement n’est plus tenable, on entraîne les dominicains, mais pas avant qu’ils aient vu fusiller un homme accusé de connivence avec les Versaillais.

10 h. : transfert à la geôle du 9e secteur

 On les mena, presque au pas de course, avenue d’Italie, n° 38, à la geôle disciplinaire du secteur. Lorsque, embarrassés dans les plis de leurs vêtements, ils ne marchaient pas assez vite, on leur donnait des coups de crosse, en disant, par allusion à leur costume blanc et noir : « Hue donc, la pie ! » Ils furent écroués dans la prison. Là, Serizier était le maître. Dès la veille, en prévision de l’événement qu’il avait préparé, voulant avoir dans sa geôle un homme sur le dévouement duquel il pût compter, il avait nommé comme gardien chef son ami Louis Boin, c’est-à-dire Bobèche. La prison était pleine ; elle contenait quatre-vingt-dix-sept personnes arrêtées dans le quartier, conservées à la disposition de Serizier. Bobèche, fatigué d’avoir écrit vingt noms et autant de numéros à la suite les uns des autres, avait été boire un « canon » pour reprendre des forces.

Midi : construire des barricades ?

En son absence, des fédérés vinrent à la prison disciplinaire demander les dominicains pour aider à faire des barricades. Un gardien nommé Bertrand, qui suppléait Bobèche et qui conservait encore quelque respect pour le caractère religieux, ne put se résoudre à envoyer les prêtres travailler à pareille besogne ; il osa prendre sur lui de mal interpréter l’ordre transmis et de livrer à leur place quatorze gardes nationaux, emprisonnés pour irrégularité dans le service. Bobèche ne tarda pas à revenir ; il était furieux contre Bertrand, qu’il accusait de faire verser le sang des patriotes et de ménager celui des curés. Il a amené avec lui un détachement du 101e bataillon, et il ordonne d’aller immédiatement chercher les calotins. Bertrand refusa d’obéir à une injonction verbale ; il voulut dégager sa responsabilité, exigea un ordre écrit et un reçu. Bobèche fut obligé de céder, il écrivit :

Je soussigne délegue comme gardien chef par le colonel Cerisier à la maison disciplinaire de la 13e légion prend sur moi responsabilité d’envoyer, pour travailler aux barricades, d’après les ordres que j’en ai reçus les vingt prisonniérs écroués sous les numéros 98 à 116 : BOIN. Paris, 25 mai 1871.

Bertrand alors ouvrit la porte de la geôle et Bobèche cria : Allons, vieilles soutanes, levez-vous et arrivez à la barricade ! Les dominicains se présentèrent dans l’avenue ; ils aperçurent le détachement du 101e ayant à sa tête Serizier. Cette fois les dominicains se crurent perdus.

Ils se trompaient, leur agonie devait se prolonger encore. Le procureur, le père Cotrault, arrivé sur le seuil de la prison, s’arrêta et dit :

Nous n’irons pas plus loin ; nous sommes des hommes de paix, notre religion nous défend de verser le sang, nous ne pouvons nous battre, nous n’irons pas à la barricade ; mais nous sommes infirmiers et jusque sous les balles nous irons chercher vos blessés et nous les soignerons [13].

On allait probablement passer outre et les forcer à marcher ; mais il y eut hésitation dans le détachement des fédérés ; quelques-uns s’écrièrent : « On ne peut plus tenir à la barricade, les Versaillais y envoient trop de prunes. » Serizier eut sans doute peur de n’être pas suivi ; il dit alors au père Cotrault : « Vous promettez de soigner nos blessés ? — Oui nous le promettons, répondit le procureur, et du reste vous savez que nous l’avons toujours fait ! » Serizier fit un signe à Bobèche, qui réintégra les dominicains dans la geôle. Ils ne se faisaient plus d’illusion, ils sentaient bien que le moment de répit qu’ils venaient d’obtenir ne serait pas de longue durée ; ils se mirent en prière et se confessèrent les uns les autres.

15 h. : recul des communards

Peut-être auraient-ils été sauvés, si Serizier n’eût appris des nouvelles qui l’exaspérèrent. Des hommes venant du quartier des Écoles […] racontaient que le Panthéon, la grande citadelle de l’insurrection, avait été pris par les Versaillais avant qu’on eût eu le temps de le faire sauter ; que Millière avait été fusillé et que les troupes françaises occupaient la prison de la Santé. Le cercle qui bientôt allait enfermer les fédérés du XIIIe arrondissement se resserrait de plus en plus ; fallait-il fuir ? fallait-il résister encore ? Bien des gardes nationaux s’esquivèrent. Serizier se démenait et criait : Il faut tout brûler ! Il entra chez un marchand de vin et but coup sur coup plusieurs verres d’eau-de-vie. Sa nature de loup-cervier, excitée par l’alcool, par la défaite, par la bataille, par la vue du sang qui rougissait les pavés, apparut dans toute sa hideur. Ah ! c’est comme ça, disait-il en frappant du poing sur le comptoir d’étain ; eh bien ! il faut que tout le monde crève ! Il se jeta dans l’avenue : Allons ! allons ! des hommes de bonne volonté pour casser la tête aux calotins ! Quelques fédérés accoururent ; en avant de la bande deux femmes se présentèrent ; l’une d’elles dit à Serizier : « Mets donc mon fusil au cran de repos, j’ai pas la force. » […]

Serizier félicita les deux « héroïnes », rassembla ses fédérés, les étagea le long de l’avenue d’Italie auprès de la prison disciplinaire, fit venir son ami Bobèche et causa quelque temps avec lui. Il était alors environ quatre heures ; tout l’horizon occidental de Paris disparaissait derrière la fumée des incendies ; la canonnade était si brutale que la terre tremblait. Y êtes-vous ? s’écria Serizier. Une des femmes armées, placée à ses côtés, répondit : Oui, pas un n’échappera ! Le groupe de ces assassins faisait face à la porte de la maison disciplinaire. Bobèche, qui tenait à la main son fils âgé de six ans – il faut commencer l’éducation des enfants de bonne heure – pénétra dans la geôle et, ouvrant la porte de la chambrée, il cria avec un gros blasphème : Allons ! les calotins, arrivez, et sauvez-vous ; il n’est que temps. 

16 h. : le massacre

Les dominicains se levèrent, suivis des employés de l’école d’Albert-le-Grand ; un d’eux, se tournant vers les autres détenus, dit : Priez pour nous ! Ils se groupèrent près de l’issue donnant sur l’avenue d’Italie. Bobèche se posta sur le trottoir, ayant toujours son fils auprès de lui ; il s’adressa aux pères de saint Dominique et leur cria : Sortez l’un après l’autre ! Le premier qui s’avança fut le père Cotrault ; il n’avait pas fait trois pas qu’il était frappé d’une balle ; il leva les bras vers le ciel, dit : Est-il possible ? et tomba. Le père Captier se tourna vers ses compagnons, et d’une voix très douce, mais très ferme : Allons, mes enfants ! pour le bon Dieu ! Tous à sa suite s’élancèrent en courant à travers la fusillade. Une des femmes, la plus jeune, une petite blonde assez jolie, s’était jetée au milieu de la chaussée, au risque de recevoir des coups de fusil ; elle chargeait et déchargeait son chassepot, criant : Ah ! les lâches, ils se sauvent ! Ce ne fut pas une boucherie, ce fut une chasse. Le pauvre gibier humain se hâtait, se cachait derrière les arbres, se glissait le long des maisons ; aux fenêtres des femmes applaudissaient ; sur les trottoirs, des hommes montraient le poing à ces malheureux ; tout le monde riait. Quelques-uns plus alertes, plus favorisés du sort que les autres, purent se précipiter dans les rues latérales et échapper à la fusillade. Cinq dominicains, sept employés de l’école furent abattus presque devant la chapelle Bréa ; un d’eux, secoué par un mouvement spasmodique, agita la tête. Serizier cria : Tirez, mais tirez donc, ce gueux-là grouille encore ! On se hâta de lui obéir ; le cadavre reçut trente et un coups de fusil [14].

Serizier était content, mais non pas satisfait. Il ordonna à ses hommes, à ses fédérés du 101e, de l’attendre, car la besogne n’était pas finie. Il rentra dans la geôle, prit lui-même le livre d’écrou et se mit en devoir de faire l’appel de ceux qu’il voulait tuer. Mais il tenait à ne pas les assassiner sans y mettre des formes. En imitation de ce qu’il avait déjà vu faire et « pour se conformer aux lois », il déclara qu’on allait installer une cour martiale, se nomma naturellement président et prit pour assesseur, pour accusateur public, un certain Terna, qui avait fonction de surveillant adjoint à la prison disciplinaire du IXe secteur. Un vieux lieutenant nommé Busquant allait et venait d’un air indifférent, sortant de la geôle, y rentrant, paraissant surveiller ce qui se passait à l’extérieur et échangeant parfois un coup d’œil avec Serizier. Au moment où, ayant dressé une liste de détenus, Serizier ordonnait à Bobèche d’extraire un prisonnier désigné, Busquant entra précipitamment, se pencha vers lui, et lui dit quelques paroles à voix basse. Le colonel de la 13e légion lâcha les paperasses qu’il tenait en main, fit un bond, traversa l’avenue, se jeta dans une des maisons qui communiquent avec l’avenue de Choisy et disparut. Le lieutenant Busquant lui avait annoncé que les troupes françaises arrivaient par l’avenue d’Italie et que la cavalerie montrait déjà ses têtes de colonne. La position était à la fois tournée et cernée ; Serizier le comprit et s’esquiva. Lorsque les troupes du 113e de ligne arrivèrent, elles ne purent que ramasser les cadavres des victimes affreusement mutilés.


[1]    — Maxime Du Camp (1822-1894), Les Convulsions de Paris, t. 1 Les prisons pendant la Commune, préface de la 5e édition, Paris, Hachette, 1881, p. xiv.

[2]    — Maxime Du Camp, ibid., Paris,, p. 209-220.

[3]    — L’étude détaillée la plus récente est celle du père Jean-Antoine Girard o.p., Le révérend père Captier et les martyrs d’Arcueil, Paris, Spes, 1955.

[4]    — Maxime Du Camp, avertissement de la 4e édition, Paris, Hachette, 1879, p. iv.

[5]    — Maxime Du Camp, préface de la 5e édition, Paris, Hachette, 1881, p. xv.

[6]    — Cette protection compromettante sera rappelée à la Chambre des députés le 24 février 1883, mais Jules Ferry n’en fournira aucune explication.

[7]    — Du Camp écrit le plus souvent « Sérizier ». Plusieurs témoignages de l’époque écrivent « Cerizier ». Nous avons systématiquement corrigé en Serizier, qui est l’orthographe de l’état civil. (NDLR.)

[8]    — En réalité, le collège d’Arcueil dut subir dès le vendredi saint 7 avril une première visite des gardes nationaux accompagnée de menaces (Nous nous méfions de vous, parce que les hommes de votre caste sont les ennemis du peuple) et soldée par la réquisition de lits et de couvertures ; le 9 avril, une nouvelle réquisition de cent matelas ; puis toute une série d’intrusions et de réquisitions quasi quotidiennes ; le 18 avril un encerclement des lieux, puis une véritable invasion par deux compagnies du 101e régiment, chargées de trouver les fameux souterrains qui devaient certainement relier l’école à Versailles. Après avoir fouillé pendant trois heures les salles d’études, les dortoirs, les cuisines, les caves et les greniers en donnant des coups de pioche dans les murs, les soldats reçurent avec plaisir les rafraichissements que leur offrirent les religieux qu’ils qualifiaient de « jésuites ». Mais quoi qu’ils fassent, ces religieux étaient nécessairement coupables. Le commandant du fort de Montrouge fut dénoncé à la Commune comme s’étant laissé gagner par les belles manières des dominicains. (NDLR.)

[9]    — Léo Meillet et Lucipia sont en réalité arrivés un peu plus tard, alors que le collège avait déjà été envahi. L’invasion fut dirigée par Serizier et Thaler.  (NDLR.)

[10]  — Jacques de La Perrière (1852-1871), qui avait obtenu en 1869 son baccalauréat ès sciences et préparait à Arcueil les concours d’entrée aux grandes écoles, n’était plus précisément un enfant. Le compte rendu de son interrogatoire par le Conseil de guerre semble pourtant indiquer qu’il avait encore quelque chose d’enfantin dans son allure (La Petite Presse, n° 2104 du mardi 13 février 1872). (NDLR.)

[11]  — Lors de son interrogatoire le 9 février 1872, Lucipia affirmera : « Il y a une erreur : c’est Léo Meillet qui a fait cela. Il n’avait, d’ailleurs, d’autre but que d’avoir l’air d’entrer dans les idées des hommes. » (NDLR.)

[12]  — Il y avait en réalité onze femmes, dont cinq religieuses et une enfant de huit ans (Louise Cathala, dont le père sera martyrisé le 25 mai). Elles furent d’abord menées à la Conciergerie. Cette prison étant comble, on les dirigea vers Saint-Lazare, où elles furent entassées dans des cellules avec les soixante-dix religieuses déjà captives. Elles seront délivrées le 24 mai par les troupes versaillaises. (NDLR.)

[13]  — Il semble que ce dialogue n’ait pas eu lieu sur le seuil mais un peu plus loin, près de la barricade de la place d’Italie, d’où les prisonniers furent ensuite ramenés en prison. (NDLR.)

[14]  — Il s’agit du frère Pie-Marie Chatagneret, sous-diacre, qui fit l’objet d’un acharnement particulier et mourut en recommandant à haute voix son âme à Dieu. Son visage était tellement défiguré qu’on ne pourra l’identifier que par défaut, après les autres. Mais deux autres religieux eurent une agonie beaucoup plus longue : le père Bourard atteint à la tête, fut torturé pendant une demi-heure avant qu’un fédéré ne l’achève d’une balle dans la poitrine ; le père Captier, de son côté, agonisera plus d’une heure. Une femme voulant lui apporter un verre d’eau sera violemment écartée par les soldats qui s’amusèrent à lacérer le dos du martyr à coups de baïonnette. (NDLR.)

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 116

p. 136-146

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