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La reconnaissance des corps

par Joanni d’Arsac

Joanni d’Arsac, qui était professeur d’histoire au collège des dominicains d’Arcueil, mais qui était resté à Paris durant la Commune, fut sollicité le 26 mai au matin par un autre professeur, monsieur Rézillot, rescapé du massacre, pour venir reconnaître les corps des martyrs.

Il a raconté cette visite dans son ouvrage La Guerre civile et la Commune de Paris en 1871, qui utilise largement un journal qu’il tint au jour le jour pendant toute cette période [1].

Le Sel de la terre.

 

 

Le lendemain 26, nous nous munîmes au quartier général du 2e corps d’armée du laissez-passer nécessaire pour nous rendre à la barrière d’Italie, afin de reconnaître les corps des dominicains massacrés par les insurgés. La pluie tombait fine et serrée, et ajoutait à la tristesse de la ville, encore en proie à l’incendie. Aucune voiture ne voulut nous conduire à la barrière d’Italie, non encore à l’abri de tout danger. Nous allâmes donc à pied, et en suivant les boulevards extérieurs, à la recherche des corps de nos vénérés amis. Arrivé au lieu du massacre, les habitants du quartier nous dirent que les dominicains venaient d’être transportés à l’ambulance de la rue Vendrezanne. Rue Vendrezanne, nous apprîmes que nos morts étaient exposés à l’école des frères de la rue du Moulin-des-Prés. En moins de cinq minutes nous sommes en présence de douze cadavres couchés sur le dos, et dont cinq portent la robe blanche des enfants de saint Dominique. Nous nous arrêtons un instant, comme paralysé par la douleur ; nos yeux s’inondent de larmes, et de notre âme s’élève jusqu’à Dieu le cri d’angoisse des chrétiens.

Nous nous avançons ensuite avec respect vers tous ces corps de saints tombés sous les balles des assassins ; nous nous inclinons religieusement sur eux, pour toucher et compter leurs blessures ; nous découvrons d’une main tremblante leurs bien-aimés visages, et c’est le cœur presque étouffé par le chagrin que, pendant une heure, nous les avons contemplés pour la dernière fois.

Voici le R. P. Captier. Il a conservé dans la mort sa bonne et austère figure. Il a les yeux ouverts. On dirait qu’il veut encore nous parler. Les mains étendues ne sont point crispées. Il a reçu deux coups de feu : l’un à la jambe gauche, l’autre au côté droit, près du cœur. La première de ces blessures est d’une énorme grandeur.

Cher et noble ami, vous, l’âme, la gloire et l’espoir d’Albert-le-Grand, adieu ! adieu ! Nous ne nous reverrons plus ici-bas ; mais nous resterons fidèle à votre mémoire. La mort ne nous a pas séparés.

Le P. Bourard, aumônier et prédicateur du collège, a les yeux fermés et la bouche ouverte. Lui aussi a reçu deux coups de feu : sous l’œil gauche et en pleine poitrine.

Le P. Cotrault, économe, a la figure d’un ange. On le dirait endormi. C’est en effet le sommeil du juste, le repos du religieux si dévoué et si bon pendant le siège de Paris. Le père a été frappé à la gorge et au sein droit.

Le P. Delhorme, régent des études, a une énorme plaie près du cœur. Le sang a coulé en abondance ; la robe du religieux en est teinte entièrement. La tête n’est pas endommagée ; la physionomie est douce et calme ; les yeux sont à peine entr’ouverts.

Le fr. Chatagneret [2] a le crâne enfoncé du côté gauche et le corps couvert de blessures. Le père a été atteint par plus de dix balles. Il était le plus jeune des cinq, et c’est sur lui que les assassins ont spécialement visé.

Nous avons en outre reconnu les corps de six employés du collège, et après avoir donné quelques ordres pour leur sépulture, nous nous sommes retiré en récitant le De profundis, emportant dans un linge un fragment de chaque robe des martyrs.

 



[1]    — Joanni d’Arsac (1836-1891), La Guerre civile et la Commune de Paris en 1871, Paris, Curot, 1871, p. 636-638. 

[2]    — Joanni d’Arsac a écrit par erreur : « le P. Chataigneret ». (NDLR.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 116

p. 147-148

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