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Il y a 800 ans,saint Dominique entrait au Ciel

par Dominicus

Ces quatre sermons ont été prêchés au couvent de la Haye-aux-Bonshommes en juillet et août 2021, à l’occasion du huitième centenaire de l’entrée au ciel du fondateur des Prêcheurs (6 août 1221). Ils ont été complétés par quelques notes.

  I. — Lumen Ecclesiæ

 II. — Vir apostolicus

III. — Pugil fidei

IV. — Ardens quasi facula.

Rappelons que la vie de saint Dominique a été retracée dans les numéros 97, 98 et 101 du Sel de la terre. Ce récit est disponible aux éditions du Sel, de même que le beau texte du père Marie-Étienne Vayssière (1864-1940) qui avait été reproduit dans le numéro 15 du Sel de la terre sous le titre « La dévotion à saint Dominique ».

Le Sel de la terre.

— I. —

Lumen Ecclesiæ

Les trois grandes étapes d’une vie féconde

IL Y A 800 ans cette année, le 6 août 1221, saint Dominique rendait son âme à Dieu.

Il avait 51 ans. Son Ordre avait été approuvé par le pape Honorius III cinq ans auparavant, et comptait déjà soixante couvents de frères et quatre monastères de moniales cloîtrées.

Treize ans plus tard, le 13 juillet 1234, devant la multiplication des miracles se produisant sur son tombeau, le pape Grégoire IX le canonisa en déclarant : Je ne doute pas plus de la sainteté de Dominique, que de la sainteté des Apôtres Pierre et Paul.

Chers fidèles,

nous voulons profiter de ce huitième centenaire pour tenter de vous faire connaître un peu mieux, en quelques sermons, la vie, les vertus, la mission de saint Dominique dans l’Église.

Nous commencerons aujourd’hui en traçant les grandes lignes de sa vie.

Nous la diviserons en trois périodes : l’Espagne ; le Languedoc ; et enfin Rome, le centre de l’Église. La période espagnole, c’est celle de la maturation ; celle du Languedoc, en plein pays cathare, c’est l’étape de l’apostolat personnel. La troisième période, la période romaine, c’est la plus importante, la plus féconde, la plus durable : c’est la fondation, avec le chef de l’Église, d’un Ordre religieux qui se répandra par toute la terre – nous verrons dans quel but.

Chacune de ces périodes durera environ une dizaine d’années. Comme elles sont trop riches pour que nous puissions en raconter tous les détails dans un sermon, nous prendrons pour chacune d’elles un tableau, le plus caractéristique.

L’Espagne, ou la maturation d’une vocation

Commençons par nous transporter en Espagne, plus précisément en Castille, vers la fin du 12e siècle. Et rendons-nous dans la ville d’Osma.

Là, dans le cloître de la cathédrale, un saint évêque avait groupé, en un collège de chanoines, les prêtres les plus éminents en science et en vertu de son diocèse. Ceux-ci avaient élu comme sous-prieur un jeune prêtre de 28 ans qui brillait parmi eux comme l’étoile du berger, disent les chroniqueurs, le dernier par l’humilité du cœur, le premier par la sainteté : il avait pour nom Dominique de Guzman.

Dieu lui avait donné une grâce spéciale de prière pour les pécheurs, les pauvres, les affligés – écrit un contemporain. […] C’était pour lui une habitude très courante de passer la nuit en prière. […] Au cours de ses oraisons, il avait accoutumé de proférer des cris et des paroles dans le gémissement de son cœur. Il ne pouvait se contenir, et ces cris, sortant avec impétuosité, s’entendaient nettement de l’étage. Une de ses demandes fréquentes et singulières à Dieu était qu’il lui donnât une charité véritable et efficace pour s’attacher à procurer le salut des hommes, car il pensait qu’il ne serait vraiment membre du Christ que le jour où il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces, à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier à notre salut.

Qu’est-ce qui donnait tant d’angoisses à l’âme de Dominique, au point qu’il criait dans la nuit : Que vont devenir les pauvres pécheurs ? La situation était-elle si préoccupante, en cette période de l’histoire qui nous paraît comme une apogée de la civilisation chrétienne ?

N’ayons pas une vue trop idyllique du passé. Ce n’est pas pour rien que l’Église de cette terre s’appelle l’Église militante : l’Église qui combat. Dieu ayant laissé la liberté à ses créatures – que ce soit les anges ou les hommes – il y en aura toujours qui accepteront son plan de salut et d’autres qui le combattront. Cette terre sera jusqu’à la fin du monde le théâtre de la lutte entre la Cité de Dieu et la Cité des hommes, comme dit saint Augustin, entre l’Église et la contre-Église.

Vers la fin du 12e siècle, en Europe, si Notre-Seigneur régnait dans les institutions, ce qui est important pour sauver un grand nombre d’âmes, de noirs nuages s’amoncelaient pour la chrétienté :

— en Espagne, l’Islam qui avait déferlé sur le pays en trois ans, en 690, réduisait encore les catholiques en servitude. Il faudra huit siècles pour reconquérir tout le pays. La victoire définitive n’aura lieu qu’en 1492. On en est encore loin au temps de saint Dominique, et à cette époque l’issue paraît encore incertaine.

— dans le Languedoc et dans le nord de l’Italie, la secte cathare se développait comme un cancer au cœur de l’Europe, soutenue par les seigneurs du Languedoc alliés au roi d’Aragon.

— sans compter qu’à l’est de l’Europe, de cruelles tribus païennes, les Cumans, restaient à évangéliser au prix du martyre.

Le Languedoc, ou la naissance d’une méthode apostolique

La plus grande urgence, était cependant l’hérésie cathare.

L’Islam était un ennemi extérieur, qui tuait surtout les corps.

Les Cumans n’étaient pas une menace pour l’Europe.

Mais l’hérésie, quelle qu’elle soit d’ailleurs, est un ennemi qui dissout la chrétienté de l’intérieur et qui tue les âmes, les conduit à l’enfer éternel.

L’hérésie cathare, qui est l’une des sources importantes d’inspiration de la franc-maçonnerie [1], professait le dualisme : un principe bon et un principe mauvais, plus ou moins égaux selon les sectes, s’affrontant dans le monde.

Le principe mauvais était censé être à l’origine de tout ce qui est matériel, corporel. Et cela avait des conséquences dramatiques : si tout ce qui est corporel est mauvais, Dieu n’avait pu s’incarner ni donc mourir sur la Croix ; c’était la négation de tout le mystère de la Rédemption. Les sacrements, qui sont composés de matière et de forme, devaient être rejetés. Le mariage, puisque par la génération il enferme des esprits dans un corps, devait être aboli. L’ancien Testament, où Dieu avait commandé aux hommes de croître et de se multiplier, était à proscrire. Et les cathares combattaient tout ce qui tendait à stabiliser la vie humaine terrestre : la propriété privée, le pouvoir politique, les serments qui étaient la base de la société médiévale.

Les prédicateurs cathares parcouraient les contrées en affectant une fausse pauvreté qui impressionnait les populations, et ils avaient surtout le soutien d’un certain nombre de seigneurs qui en profitaient pour se dégager de l’autorité de l’Église – on verra la même chose plus tard en Allemagne avec le protestantisme.

C’est l’hérésie cathare, et elle seule qui, dans les desseins de Dieu, a décidé de la vocation de Dominique, de son apostolat, de son œuvre », écrit le révérendissime père Gillet, ancien maître général des dominicains [2].

Alors qu’il s’était rendu à Rome avec son évêque Diego de Azevedo, pour demander la permission d’aller évangéliser les Cumans, le pape Innocent III l’envoya dans le midi de la France y rejoindre ses légats pour combattre l’hérésie sur son terrain, et ramener  à l’Église les populations égarées.

Nous pouvons passer maintenant à notre deuxième tableau : saint Dominique en Languedoc. « Cette période de la vie de notre saint est une histoire fabuleuse qui tient de l’épopée, et où abondent les miracles [3]. »

Elle est essentielle à observer, car c’est durant ces années albigeoises que va se forger une méthode apostolique que Dominique transmettra ensuite à l’Ordre que la Providence lui fera fonder.

On peut diviser cette période en deux parties qui seront les deux versants inséparables de la prédication dominicaine : détruire les erreurs qui empêchent les âmes de se sauver ; et enseigner la doctrine du salut aux âmes de bonne volonté, une fois que l’obstacle a été enlevé. « Les prédicateurs de la Vérité, dit saint Thomas d’Aquin, doivent faire deux choses, à savoir exhorter selon une sainte doctrine, et vaincre la contradiction [4]. »

L’hérésie cathare tenait les âmes captives. C’est à elle qu’il fallait d’abord s’attaquer.

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Saint Dominique et son évêque ont rejoint le groupe de missionnaires cisterciens envoyés par le pape pour s’affronter à l’hérésie, mais sans succès.

Pour attirer les populations, les hérétiques affectaient une fausse pauvreté, afin de paraître plus crédibles en face de la richesse de certains clercs. L’évêque et Dominique convainquirent d’abord les cisterciens d’affronter l’hérésie avec une pauvreté semblable à celle des Apôtres : allant à pied et mendiant leur nourriture. Ils montreraient ainsi que l’Église catholique était capable de se réformer elle-même.

Un second point restait à régler : celui de l’attaque à mener. Comme le font souvent les sectes, les cathares troublaient les esprits en s’appuyant sur l’Écriture, qu’ils interprétaient bien sûr à leur façon. Ce qu’il fallait faire, c’était les confondre en prouvant avec l’Écriture elle-même, que seule l’Église catholique était la véritable Église du Christ. Dominique y excellait, car avant d’avoir été chanoine à Osma, il avait été un professeur réputé d’Écriture Sainte à la grande Université espagnole de Palencia, résultat d’études acharnées menées de jour et de nuit pour arriver au sacerdoce.

Il fallait un certain courage, pour aller affronter ainsi des hérétiques appuyés sur le pouvoir séculier, et sur leur propre territoire. Arrivant dans un village, on convoquait la population pour une joute publique avec les cathares, joute très difficile, car les ceux-ci étaient d’une habileté redoutable dans le maniement des citations de l’Écriture ; et le jury, composé de bourgeois, était acquis par avance à l’hérésie, ou du moins très favorable.

Les discussions étaient ardentes, et duraient parfois une à deux semaines. Pour engager de telles disputes, il fallait posséder à fond, et presque de mémoire, aussi bien l’ancien que le nouveau Testament, et être capable de parler pendant des heures sans faillir. Entre les joutes orales, chaque parti écrivait sa thèse, qu’il résumait en quelques pages. Il y eut une fois un miracle où les hérétiques, ayant jeté dans le feu leur mémoire et celui de Dominique, ce fut le leur qui brûla et celui de Dominique fut rejeté intact par les flammes.

Il y eut des conversions spectaculaires. On allait de victoire en victoire. A leur départ, les missionnaires étaient souvent accompagnés pendant un long moment par le peuple.

Ajoutons que Dominique argumentait avec les hérétiques sans violence ni amertume. Les chroniqueurs de l’époque noteront tous qu’il s’efforçait de les ramener à la vérité par la modération et la patience. C’est toujours ainsi, d’ailleurs, que l’Église a agi.

Cependant, une fois les missionnaires partis, les nobles qui patronnaient l’hérésie reprenaient le contrôle de la population. C’était le drame de cet apostolat.

Les cisterciens finirent par se décourager et revinrent dans leurs monastères. Diègue et Dominique ne s’avouèrent pas vaincus, et décidèrent de continuer. L’évêque Diègue repartit en Espagne pour chercher un renfort de missionnaires. Il ne reviendra jamais, trouvant la mort peu de temps après son retour. Dominique resta seul.

S’installant dans un pauvre réduit où il dormait par terre, à Fanjeaux, au cœur de l’hérésie, il sillonnera le pays à pied au risque de sa vie, pendant dix ans, confondant les hérétiques, fortifiant les catholiques dans la foi, confirmant sa doctrine par des prodiges et des miracles.

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Un événement important, cependant, va donner une force irrésistible à sa prédication : la révélation du Rosaire qu’il reçut de Notre-Dame à Prouille, en contrebas du village de Fanjeaux, vers l’année 1213 ; et le Rosaire conçu à la fois comme « puissant engin de guerre » pour défendre l’Église et la chrétienté, dit le pape Léon XIII, et comme méthode de prédication pour évangéliser les populations une fois l’hérésie vaincue.

C’est le Rosaire de saint Dominique qui obtint une victoire miraculeuse de la chevalerie catholique à Muret le 13 septembre 1213 ; victoire décisive dans la croisade décidée à regret par le pape, non pas pour tuer les cathares, mais pour briser le pouvoir politique des seigneurs qui, en soutenant les chefs de l’hérésie, empêchaient l’évangélisation du peuple [5].

Et c’est le Rosaire qui déracina complètement le catharisme dans les esprits et ramena les populations à l’Église. Les cathares niaient les mystères de l’incarnation et de la rédemption. Si l’absence de prédication catholique, due à la déficience du clergé, avait favorisé l’implantation du catharisme, la prédication populaire des mystères du Rosaire, jointe à la prière des Pater et des Ave, sera le remède radical pour rechristianiser ces régions. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Il nous faut passer maintenant au troisième tableau : après l’Espagne et le Languedoc, Rome.

Rome, ou la fondation de l’Ordre des Prêcheurs

Septembre 1215 : Dominique vient d’arriver à Rome avec l’évêque Foulque de Toulouse, pour assister au 4e concile de Latran convoqué par le pape Innocent III afin de trouver les moyens de combattre l’hérésie, et qui doit s’ouvrir deux mois plus tard.

La persévérance de saint Dominique, continuant à prêcher seul pour ne pas abandonner les âmes, là où la Providence l’avait envoyé, cette persévérance a porté ses fruits. Quelques compagnons se sont joints à lui au cours des années, qu’il a groupés à Toulouse, en un embryon de couvent ; des jeunes filles cathares converties à sa parole forment maintenant un petit monastère de moniales contemplatives installées à Prouille, là où Notre-Dame a révélé son Rosaire. Par leur vie cachée de prières et de sacrifices, elles seront le soutien des missionnaires.

Dominique arrive donc à Rome avec dix ans d’expérience de prédication contre l’hérésie, d’évangélisation ; et comme supérieur de deux communautés en fondation ; une expérience qui intéressera beaucoup le pape. Le Concile, en effet, demandera que les évêques se choisissent « des hommes capables de s’acquitter de la sainte prédication, puissants en œuvres et en discours, qui visiteront avec sollicitude le peuple à eux confié, et qui l’édifieront par leurs exemples [6]. ». Il insiste aussi, étant donné la décadence du clergé, que l’on trouve des maîtres pour enseigner aux clercs l’Écriture Sainte et la théologie  [7].

Le souhait du Concile était providentiel pour saint Dominique, car telle était l’œuvre à laquelle il se sentait maintenant appelé. Il sollicita un entretien avec Innocent III pour traiter de la possibilité de fonder un Ordre de Prêcheurs qui s’adonnerait à cette double tâche, auprès du clergé et auprès du peuple.

Le pape réserva sa réponse, ce qui est normal. Jusqu’ici, la prédication avait été confiée uniquement aux évêques. Ils pouvaient nommer des prédicateurs, mais seulement pour leur diocèse. Or, saint Dominique parlait d’un Ordre religieux qui aurait le pouvoir d’enseigner et de prêcher dans toute l’Église. D’autre part, le Concile venait de mettre un frein à la multiplication des Règles religieuses, qui causait une certaine confusion, exigeant qu’on se contente maintenant des Règles déjà existantes. C’est ce que le pape conseilla à Dominique.

Notre saint revint en Languedoc pour se concerter avec ses frères. On se décida à prendre la Règle de Saint-Augustin, que l’on préciserait par des Constitutions qui feraient renouer le nouvel Ordre avec l’idéal de vie sacerdotale tel qu’il existait aux temps apostoliques, et qui dura pendant neuf siècles dans l’Église : des prêtres vivant en communauté, n’ayant aucun bien en propre parce qu’ils mettaient tout en commun, chantant l’office de jour et de nuit, et s’adonnant au ministère de la prédication [8]. Saint Dominique y ajouta les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance ; et adjoignit des frères pour décharger les prêtres de la plus grande partie du matériel, et soutenir l’œuvre par leurs prières et le sacrifice de leur vie cachée. Les prêtres pouvaient alors se consacrer pleinement à la prière et à l’étude pour travailler à la conversion des âmes.

La mort ne permit pas à Innocent III d’approuver le nouvel Ordre religieux. L’honneur en revint à son successeur Honorius III le 22 décembre 1216.

Quelques jours plus tard, alors qu’il priait dans la Basilique Saint-Pierre, saint Dominique aperçut tout à coup les Apôtres saint Pierre et saint Paul, venant du Ciel vers lui. Saint Pierre lui présenta un bâton et saint Paul le Livre des Écritures. Tous deux lui dirent : Va, et prêche ! Dans la symbolique du Moyen Age, le bâton remis à un fondateur d’Ordre signifie l’autorité religieuse ; et le Livre des Écritures l’emblème de la prédication doctrinale et apologétique ; en d’autres mots : l’enseignement de la doctrine et la défense de la foi.

Faisons nôtre cette prière que l’Église adresse au Ciel chaque année le 4 août en la fête de notre saint :

Dieu qui avez daigné faire briller en votre Église les mérites et les enseignements du bienheureux Dominique votre confesseur, faites que par son intercession elle ne manque jamais des secours dont elle a besoin, et qu’elle étende sans cesse ses conquêtes spirituelles.

 


— II. —

Vir apostolicus

A

PRÈS AVOIR retracé la vie de notre Père saint Dominique, nous allons aujourd’hui parler de son œuvre, l’Ordre des frères Prêcheurs, et nous allons plus précisément chercher quelle est sa note caractéristique.

Notre Ordre – disent ses constitutions [9] – a spécialement été institué pour la prédication et le salut des âmes [nº 3, § I].

Et elles précisent le moyen pour atteindre ce but :

Nous devons poursuivre ce but en prêchant et en enseignant à partir de l’abondance et de la plénitude de notre contemplation, à l’exemple de notre T.S. Père Dominique qui, pour l’avantage des âmes ne parlait qu’à Dieu ou que de Dieu [nº 3, § II].

Prêcher et enseigner à partir de l’abondance et de la plénitude de la contemplation, telle est la note caractéristique de l’Ordre des Prêcheurs que saint Dominique a fondé, tel est l’exemple qu’il a laissé à ses fils.

Saint Thomas d’Aquin résume cette note distinctive dans une brève formule : Contemplari et contemplata aliis tradere. Contempler et livrer aux autres le fruit de la contemplation.

Il ne s’agit pas là de quelque chose de nouveau. Contempler et livrer aux autres le fruit de la contemplation, c’est ce qu’ont fait les Apôtres, et c’est ce qu’on appelle la vie apostolique.

Dans la préface de la messe pour la fête de saint Dominique, nous rendons grâces à Dieu « d’avoir voulu renouveler la forme de la vie apostolique par le bienheureux Patriarche Dominique, apostolicam vivendi formam, per beatissimum Patriarcham Dominicum, renovare voluisti. »

Dans une première partie, nous allons voir que la vie apostolique consiste précisément à contempler et à livrer aux autres le fruit de la contemplation, puis nous verrons ensuite comment saint Dominique s’y est pris pour renouveler cette vie apostolique.

La vie apostolique

Le jour de la Pentecôte trois mille personnes furent baptisées, quelque temps après, à l’occasion de la guérison du boiteux à la porte du Temple, deux mille autres le furent ; alors,

le nombre des disciples augmentant, des plaintes s’élevèrent au sujet du service de chaque jour. Mais les Douze, ayant convoqué l’assemblée des disciples, dirent : « Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez donc parmi vous, frères, sept hommes de bon renom, remplis d’Esprit et de sagesse, que nous établirons dans cet office. Quant à nous, nous serons assidus à la prière et au ministère de la parole. » [Ac 6, 1-4.]

« Nos vero orationi et ministerio verbi instantes erimus » « Quant à nous, nous serons assidus à la prière et au ministère de la parole », nous avons là l’essentiel de la vie apostolique. Les Apôtres considéraient que leur tâche consistait à contempler et à livrer aux autres le fruit de la contemplation, contemplari et contemplata aliis tradere.

En cela ils ne faisaient que suivre l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Celui-ci s’était préparé pendant trente ans de vie cachée à ses trois années de prédication. De façon plus immédiate, il avait passé 40 jours dans une longue retraite au désert avant de commencer à prêcher, puis pendant sa vie publique on le voyait souvent s’écarter pour prier, parfois passer la nuit entière à prier.

S’étant ainsi préparé dans la prière, Notre-Seigneur se livrait à la prédication : « oportet me evangelizare regnum Dei quia ideo missus sum » (Lc 4, 43), je dois annoncer la bonne nouvelle du royaume de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé. Notre-Seigneur a été envoyé pour prêcher.

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Pendant des siècles, l’idéal de la vie apostolique unissant la contemplation et la prédication, se transmit dans l’Église. Les évêques s’entouraient d’un collège de prêtres, appelés chanoines, qui vivaient en communauté et pratiquaient la pauvreté. Ces chanoines étaient chargés de la prière publique de l’Église, l’office divin, qu’ils chantaient entièrement au chœur, et ils aidaient l’évêque dans la prédication.

Mais avec le temps une certaine décadence se produisit. La mense épiscopale, c’est-à-dire la caisse commune, fut répartie entre les chanoines, on vit apparaître la vie privée, et la ferveur diminua.

Des tentatives eurent lieu pour retrouver l’idéal de la vie apostolique : ce fut par exemple la fondation par saint Norbert de l’ordre des Prémontrés au début du 12e siècle.

Saint Dominique voulut lui aussi fonder un ordre de chanoines réguliers, mais, pour mieux retrouver l’idéal de la prédication comme fruit de la contemplation, il fit deux ajouts à la vie habituelle des chanoines de son époque : les observances monastiques et l’étude assidue de la doctrine sacrée. Ce sont ces deux ajouts qui ont permis à saint Dominique de renouveler la vie apostolique.

Contemplari…

• Les observances monastiques

Traditionnellement les chanoines se distinguent des moines. Les moines, dont le patriarche en Occident est saint Benoît, cherchent avant tout leur propre sanctification, selon la parole de l’Évangile : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens, suis-moi ».

Les moines suivent Notre-Seigneur Jésus-Christ en observant la pauvreté, la chasteté et l’obéissance, et un certain nombre de coutumes qu’on appelle les observances monastiques. Ces observances monastiques les aident à s’unir à Dieu, à prier. Ce sont par exemple la clôture, le silence, le chapitre des coulpes, les jeunes, etc.

Saint Dominique voulut adopter ces observances pour son Ordre, dans le but de favoriser l’union à Dieu et la contemplation.

• L’étude assidue de la Vérité sacrée

Mais il ne se contenta pas de cela, il voulut aussi que ses fils s’adonnent à l’étude assidue de la Vérité sacrée. C’est le deuxième ajout qu’il fit à la vie habituelle des chanoines de son époque. Dans les Dialogues de sainte Catherine de Sienne, on lit ces paroles de Dieu le Père concernant saint Dominique :

Comme bien spécial, saint Dominique choisit la lumière de la science, afin de détruire les erreurs qui s’étaient élevées de son temps. Il prit la charge du Verbe, mon Fils unique, et il parut comme un apôtre dans le monde, tant il sema ma parole avec ardeur, dissipant les ténèbres et répandant partout la lumière [10].

Les constitutions de son Ordre déclarent :

Puisque l’étude de la vérité sacrée est un moyen nécessaire pour poursuivre la fin spéciale de l’ordre, que nos frères, à l’exemple et suivant l’injonction du bienheureux Patriarche Dominique, soient tellement appliqués à l’étude que de jour ou de nuit, à la maison ou en voyage, ils lisent ou méditent quelque chose, et s’efforcent de retenir par cœur tout ce qu’ils pourront [nº627, § 1].

Vous connaissez cette peinture de fra Angelico représentant notre bienheureux Père lisant un livre posé sur ses genoux. C’est l’image qu’on voit habituellement sur la couverture du Sel de la terre. A ce sujet, un contemporain du saint raconte :

Il s’asseyait posément et ouvrait un livre devant lui en s’armant du signe de la croix. Puis il lisait, et son âme éprouvait une douce émotion, comme s’il eût entendu le Seigneur lui parler. […] Et comme s’il eût discuté avec quelqu’un, on le voyait tantôt faire des gestes d’impatience, tantôt écouter attentivement, contester et lutter, tantôt sourire et pleurer en même temps, tantôt baisser les yeux et les tenir fixés à terre, tantôt parler de nouveau à voix basse et se frapper la poitrine [11].

Nous savons par la foi que le monde visible qui nous entoure n’est qu’une partie du monde réel. Derrière ce monde visible, existe un monde invisible bien plus vaste, bien plus réel. C’est le monde de Dieu, des anges, des âmes, le monde spirituel, le monde de la grâce. C’est ce monde invisible, bien plus réel que le monde visible, que saint Dominique contemplait dans sa lecture et dans sa prière.


… et contemplata aliis tradere

Puis, après avoir contemplé dans la prière et dans l’étude la vérité divine, saint Dominique se livrait à la prédication.

Sainte Catherine de Sienne eut une vision où

elle voyait le Père tout-puissant et éternel, de la bouche duquel semblait sortir le Fils coéternel. [Elle] vit d’autre part sortir de la poitrine du Père le bienheureux Patriarche Dominique, tout resplendissant de lumière, et elle entendit de la bouche du Tout-Puissant une voix qui prononçait les paroles suivantes :

« Ma très douce fille, j’ai engendré ces deux fils, l’un par l’acte générateur de ma nature, l’autre par une adoption toute de charme et d’amour. »

Et comme elle s’étonnait grandement, que même un saint pût être l’objet d’une telle comparaison et d’une assimilation si sublime, pour mettre fin à cet étonnement, Dieu le Père ajouta plusieurs explications dont celles-ci :

« Mon Fils par nature, Verbe éternel de ma bouche, a publiquement annoncé au monde les enseignements dont je l’avais chargé. Il a rendu témoignage à la Vérité. Dominique, mon fils adoptif, a de même prêché publiquement aux hommes la vérité de mes paroles, tant aux hérétiques qu’aux catholiques, par lui-même ou par d’autres, non seulement pendant sa vie, mais par ses successeurs, car par eux il prêche et prêchera encore.

Mon Fils par nature est mon Verbe, mon fils adoptif est le porte-parole de mon Verbe. Voilà pourquoi, par une grâce toute spéciale, il lui a été donné, ainsi qu’à ses Frères, de comprendre la vérité de mes paroles et de ne s’en point écarter [12]. »

Saint Dominique fut extraordinairement zélé pour prêcher, citons quelques exemples donnés par ses biographes. Le premier est l’épisode qui déclencha sa vocation. Il traversait le Sud-Ouest de la France et s’était arrêté à Toulouse :

Lorsqu’il eut découvert que les habitants de ce territoire, depuis un certain temps déjà, étaient devenus hérétiques, il se sentit troublé d’une grande compassion pour tant d’âmes misérablement égarées. Au cours de la nuit où ils logèrent dans la cité, saint Dominique attaqua avec force et chaleur l’hôte hérétique de la maison, multipliant les discussions et les arguments propres à le persuader. L’hérétique ne pouvait résister à la sagesse et à l’esprit qui s’exprimaient : par l’intervention de l’Esprit divin, Dominique le réduisit à la foi [13].

Une autre fois, saint Dominique marchait avec un frère en direction de Paris. Des pèlerins allemands se joignirent à eux pour faire route commune.

Parvenus dans un village, les pèlerins allemands les invitèrent, et les traitèrent avec abondance. Pendant quatre jours, ils firent ainsi. Alors le bienheureux Dominique dit en gémissant à son compagnon :

 « Frère Bertrand, j’ai vraiment scrupule de recevoir ainsi leurs biens temporels, alors que nous ne leur semons aucun bien spirituel. Donc, si vous le voulez bien, prions à genoux le Seigneur de nous permettre de comprendre et de parler leur langue, afin de pouvoir leur annoncer le Seigneur Jésus. »

Après avoir fait ainsi, ils parlèrent avec eux en allemand, à leur grande surprise, en leur prêchant le Seigneur Jésus pendant quatre autres jours, en voyageant avec eux jusqu’à leur arrivée à Orléans [14].

Les témoins au procès de canonisation de saint Dominique insistent sur son zèle à prêcher. Citons quelques témoignages :

• Lorsque frère Dominique était en voyage, il visitait les communautés religieuses, à quelque ordre qu’elles appartinssent, et leur adressait la parole pour les exhorter au bien. […] Presque chaque jour, à moins de nécessité grave, il prêchait aux frères, versant d’abondantes larmes et les faisant pleurer avec lui [15].

• Frère Dominique s’adonnait à la prédication assidûment et avec la plus grande diligence ; quand il prêchait, il trouvait des accents si bouleversants que, très souvent, il s’émouvait lui-même jusqu’aux larmes et faisait pleurer ses auditeurs ; si bien que jamais le témoin n’a entendu un homme dont les paroles excitassent aussi efficacement ses frères à la componction et aux larmes. Sa coutume était de toujours parler avec Dieu ou de Dieu, qu’il fût au couvent, au dehors, ou en voyage. Il exhortait les frères à agir ainsi, et même il le mit dans ses constitutions [16].

• Le bienheureux Dominique avait une soif très ardente du salut des âmes, dont il était un apôtre incomparable. Il se donnait avec tant de ferveur à la prédication qu’il exhortait et obligeait les frères à annoncer la Parole de Dieu de jour et de nuit, dans les églises et les maisons, par les champs et sur les chemins, en un mot partout, et à ne jamais parler que de Dieu. Il poursuivait les hérétiques, auxquels il s’opposait par la prédication, les controverses publiques et tous les moyens en son pouvoir [17].

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Dans les Dialogues de sainte Catherine de Sienne, on lit cette autre parole de Dieu le Père concernant saint Dominique :

Ce fut un flambeau que je donnai aux hommes par l’intermédiaire de Marie [18].

Demandons à la sainte Vierge Marie en ce 8e centenaire de l’entrée au ciel de notre Père saint Dominique, qu’elle suscite de nombreux enfants à ce saint pour éclairer nos contemporains à l’heure où l’humanité s’enfonce dans la nuit.

Qu’elle nous aide, chacun à notre place, à être des Apôtres, des petites lumières, ne serait-ce qu’en priant le chapelet et en le faisant connaître, en sorte de pratiquer à notre mesure cet idéal :

Contemplari et contemplata aliis tradere.

 

 


 

— III. —

Pugil fidei

Le combat de saint Dominique contre l’hérésie

D

ans la préface propre de saint Dominique, l’Église s’adresse ainsi à Dieu :

Pour l’honneur et la défense de votre sainte Église, vous avez voulu renouveler la forme de la vie apostolique par le bienheureux Patriarche Dominique. Celui-ci, soutenu toujours par le secours de la mère de votre Fils, a dompté les hérésies par sa prédication [compescuit hæreses], a institué pour le salut des peuples des champions de la foi [fidei pugiles], et a gagné au Christ des âmes innombrables [19].

De ce texte, il ressort trois choses qui, en réalité, n’en forment qu’une seule :

— saint Dominique a inauguré une nouvelle forme de vie apostolique, spécialement ordonnée à la défense de l’Église,

— cette nouvelle vie apostolique visait à dompter – réprimer – les hérésies, 

— comment cela ? en instituant des champions – des combattants – de la foi pour œuvrer au salut des peuples.

Ces mots pugiles fidei et vera mundi lumina sont repris de la bulle du pape Honorius III du 22 décembre 1216, bulle qui est considérée comme la charte de fondation de l’Ordre des Prêcheurs et qui définit leur fonction propre dans l’Église : ils doivent être des « pugiles fidei et vera mundi lumina, des combattants de la foi et de vraies lumières du monde ». C’est pourquoi ces mots ont été inclus au tout début des constitutions de l’Ordre.

La prédication de saint Dominique cherchait donc non seulement à enseigner aux peuples la vérité catholique, mais aussi à dénoncer les erreurs et les hérésies qui empoisonnaient les âmes. Ce fut même, historiquement, la première intention du saint fondateur. C’est cet aspect que nous voudrions souligner aujourd’hui.

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Commençons par donner quelques témoignages à l’appui de cette affirmation.

– Dieu lui-même a confirmé que tel était bien le but premier de l’Ordre de saint Dominique. Dans le Dialogue qu’il a dicté à sainte Catherine de Sienne, il dit : « Dominique a choisi la science pour extirper les erreurs de son temps. […] Je le plaçai dans le Corps mystique de la Sainte Église pour extirper les hérésies [20]. »

– De même, dans la charte de fondation de la maison de Prouille, en 1206, l’évêque Foulques déclare qu’il concède cette maison de Prouille, sur les prières du seigneur Dominique d’Osma, « aux femmes converties par les prédicateurs qui furent délégués pour repousser la peste hérétique et pour prêcher contre ses fauteurs. » Ces prédicateurs, ce sont les premiers compagnons de saint Dominique.

– En 1215, le même Foulques, lorsqu’il installe les prêcheurs dans sa ville de Toulouse, dit de même qu’il les fait venir « pour extirper la perversité hérétique ».

– Le bienheureux Humbert de Romans, 5e maître général de l’Ordre dominicain, dans sa vie de saint Dominique, écrit lui aussi que « la défense de la foi fut la première raison historique de la fondation de l’Ordre, plus encore que la simple prédication. Elle en a été le principe inspirateur [movens]. L’intention, ensuite, s’est amplifiée, embrassant non seulement la défense de la foi, mais tout le ministère de la prédication évangélique ».

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Tout cela est d’ailleurs parfaitement conforme à ce qu’on pourrait appeler l’événement fondateur de l’Ordre des Prêcheurs ; événement qu’on a appelé « la nuit de Toulouse », survenu en 1203. Voici comment le bienheureux Jourdain de Saxe – premier successeur de saint Dominique – raconte cet épisode.

Alors que Dominique accompagnait l’évêque d’Osma, chargé par le roi de Castille d’aller chercher au Danemark l’épouse qu’il destinait à son fils, les deux voyageurs s’arrêtèrent à Toulouse.

Lorsque Dominique – écrit Jourdain de Saxe – eut découvert que les habitants de ce territoire, depuis un certain temps déjà, étaient devenus hérétiques, il se sentit troublé d’une grande compassion pour tant d’âmes misérablement égarées. Au cours de la nuit même où ils logèrent dans la cité, le sous-prieur attaqua avec force et chaleur l’hôte hérétique de la maison, multipliant les discussions et les arguments propres à le persuader. L’hérétique ne pouvait résister à la sagesse et à l’esprit qui s’exprimaient : par l’intervention de l’Esprit divin, Dominique le réduisit à la foi [21].

Cet événement va décider de la vocation de saint Dominique. Pendant dix ans, il restera en Languedoc, en plein pays cathare, et se consacrera, presque seul, à la lutte contre l’hérésie, prêchant aux foules ou aux individus égarés par l’hérésie les vérités de la foi, dénonçant l’erreur et l’imposture des hérétiques, et multipliant les disputes et les controverses publiques avec les chefs cathares.

Comment se passaient ces disputes ?

On faisait connaître à l’avance le jour et le lieu où aurait lieu une conférence contradictoire ; hérétiques et catholiques s’y rendaient de tous les pays voisins. On désignait des juges, et les champions de chaque camp se livraient à des débats approfondis, qui pouvaient durer plusieurs jours, parfois même plusieurs semaines. De part et d’autre, on présentait des libelli, mémoires rédigés d’avance sur les questions disputées et qui servaient de base à la discussion. Au terme des débats, les juges désignaient le vainqueur.

Dans ces joutes où il se trouvait souvent isolé et desservi par la mauvaise foi et le parti pris des juges, saint Dominique, s’il n’obtint pas toujours le succès, fut cependant largement béni de Dieu. Plusieurs miracles prouvèrent non seulement sa sainteté, mais la vérité de sa doctrine, et l’histoire a gardé le souvenir de nombreuses conversions d’hérétiques opérées dans ces occasions.

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Saint Thomas a justifié cette manière de faire que saint Paul avait déjà pratiquée avec les Juifs, comme le montrent plusieurs passages des Actes des Apôtres, et également saint Augustin à l’encontre des manichéens d’Afrique.

« Doit-on disputer publiquement avec les hérétiques ? » se demande-t-il dans sa Somme théologique (II-II, q. 10, a. 7).

Si ceux qui écoutent sont des gens simples et qui vacillent dans la foi – répond-il – et qu’ils sont attirés ou même poussés par des hérétiques qui s’appliquent à détruire en eux la foi, que ce soient des Juifs, des hérétiques ou des païens, alors, oui, il est nécessaire de disputer publiquement devant eux sur les matières de foi, pourvu qu’on soit suffisamment capable de réfuter les erreurs [importante précaution !].

Par-là, en effet, les simples seront confirmés dans la foi, et on enlèvera aux infidèles la possibilité de les tromper, tandis que le silence de ceux qui auraient dû résister aux pervertisseurs de la vérité de la foi serait une confirmation de l’erreur.

Quelle belle justification de l’apostolat doctrinal de saint Dominique en milieu cathare ! Car ne nous y trompons pas : l’objectif était uniquement de convertir les âmes trompées par l’hérésie cathare. « Que deviendront les pauvres pécheurs ? » répétait inlassablement le saint dans sa prière. Tel était l’unique motif qui l’inspirait et expliquait à la fois sa grande fermeté pour la pureté de la doctrine et sa grande bonté envers les âmes, bonté joyeuse qui lui gagnait tous les cœurs : « Il accueillait tout le monde dans le sein de sa charité », dit de lui le Bienheureux Jourdain. Saint Dominique n’avait rien du zèle amer des fanatiques !

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Toutefois, si cet effort de persuasion de ceux qui sont trompés est bon et louable, saint Thomas précise qu’il ne vaut pas pour les hérétiques formels ou les apostats qui eux, « doivent être poussés [compellendi], même corporellement, à accomplir ce qu’ils ont promis et à tenir ce qu’ils ont reçu [par leur baptême] » (II-II, q. 10, a. 8).

Étonnant ! La miséricorde, ici, ne jouerait-elle plus ?

Il s’en explique un peu plus loin :

En ce qui concerne les hérétiques, il y a deux choses à considérer, une de leur côté, une autre du côté de l’Église.

• De leur côté il y a péché. Celui par lequel ils ont mérité non seulement d’être séparés de l’Église par l’excommunication, mais aussi d’être retranchés du monde par la mort. En effet, il est beaucoup plus grave de corrompre la foi qui assure la vie de l’âme que de falsifier la monnaie qui sert à la vie temporelle. Par conséquent, si les faux monnayeurs ou autres malfaiteurs sont immédiatement mis à mort en bonne justice par les princes séculiers, bien davantage les hérétiques, aussitôt qu’ils sont convaincus d’hérésie, peuvent-ils être non seulement excommuniés mais très justement mis à mort.

• Du côté de l’Église, au contraire, il y a une miséricorde en vue de la conversion des égarés. C’est pourquoi elle ne condamne pas tout de suite, mais après un premier et un second avertissement, comme l’enseigne l’Apôtre. Après cela, en revanche, s’il se trouve que l’hérétique s’obstine encore, l’Église n’espérant plus qu’il se convertisse pourvoit au salut des autres en le séparant d’elle par une sentence d’excommunication ; et ultérieurement elle l’abandonne au jugement séculier pour qu’il soit retranché du monde par la mort. Saint Jérôme dit en effet ceci, qu’on trouve dans les Décrétales : Il faut couper les chairs pourries et chasser de la bergerie la brebis galeuse, de peur que tout le troupeau ne souffre, ne se corrompe, ne pourrisse et périsse. Arius dans Alexandrie fut une étincelle ; mais, parce qu’il n’a pas été aussitôt étouffé, son incendie a tout ravagé [22].

Ces paroles sont parfaitement justes et elles constituent la meilleure explication de l’Inquisition que l’Église a précisément confiée à l’Ordre de saint Dominique.

Sans doute, quoiqu’en ait pensé la majorité des historiens jusqu’au 18e siècle, saint Dominique ne fut pas le fondateur de l’Inquisition. En effet, l’institution officielle du tribunal de l’Inquisition date de 1232 en Italie et de 1233 en Languedoc. A cette date, saint Dominique était mort depuis plus de dix ans.

Mais s’il n’a pas fondé l’inquisition, saint Dominique en a, avant la lettre, exercé la fonction et réalisé l’esprit. Saint Dominique et ses premiers compagnons furent en quelque sorte, des inquisiteurs en même temps que des prêcheurs. C’est ainsi qu’on possède, écrit de la main de saint Dominique, un certificat de réconciliation, délivré vers 1208 à un certain Ponce-Roger, hérétique converti, qui le condamne à diverses pénitences et peines spirituelles. En voici un extrait :

Nous lui mandons, en vertu du sacrement qu’il a reçu, de se faire conduire par le prêtre trois dimanches ou jours de fête, le torse nu, frappé de verges, de l’entrée de la localité jusqu’à l’église. [De même] il fera trois carêmes par an […] ; il portera des vêtements religieux […] ; s’il en a l’opportunité, il entendra la messe chaque jour… […] S’il méprisait ces observances, nous prescrivons qu’on le tienne pour parjure, hérétique et excommunié et qu’on le sépare de la communion des fidèles [23].

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L’esprit moderne s’offusque de ces pratiques qu’il juge discriminatoires et attentatoires à la liberté et à la dignité humaines.

Mais c’est l’esprit moderne qui a tort, mes frères.

D’abord, parce que l’inquisition ne fut pas animée par l’esprit vindicatif et cruel qu’on lui attribue. L’Église, dans sa miséricorde, a retardé le plus longtemps possible le recours à la répression et ne l’a jamais exercée qu’avec modération. Elle a d’abord tenté de convertir les hérétiques par des prédications extraordinaires et d’enrayer l’hérésie par des peines spirituelles. Ce n’est que devant l’insuffisance de ces mesures et pour éviter que la population ou le pouvoir civil n’exercent eux-mêmes la justice de manière arbitraire, qu’elle institua les tribunaux de l’inquisition qui assuraient aux hérétiques un jugement équitable et pondéré. Car il faut comprendre que les ravages exercés par l’hérésie étaient tels qu’ils mettaient en péril non seulement la foi, mais encore la société chrétienne tout entière et exigeaient donc parfois le recours au bras séculier [24].

Assurément, l’Église ne nous demande pas de canoniser tout ce qu’elle a fait pour la défense de la foi, mais elle nous demande de le comprendre. Elle a toujours eu deux choses en vue dans ce bon combat qu’elle a mené pour la foi : la pureté de la foi en elle-même et son intégrité dans l’âme des croyants. Les hommes du Moyen Age, parce qu’ils étaient profondément chrétiens, avaient vivement conscience du devoir capital et du bienfait souverain de maintenir la pureté de la foi. Ils professaient envers l’infidélité, et notoirement envers l’hérésie, une sainte horreur qui n’existe plus chez les chrétiens d’aujourd’hui.

Notre époque ne connaît plus rien de cela et ne le comprend plus. Sous l’influence de l’hérésie et par la contagion des pays chrétiens que le protestantisme et le libéralisme ont le plus infestés, on a tout brouillé, tout amoindri : diminutæ sunt veritates (Ps 11). On pense qu’il faut être de son temps et penser comme son temps. Même les bons catholiques, même les saintes gens ne sont pas exempts de cet état d’esprit [25].

Disons-le hardiment, mes frères. L’inquisition est une des gloires de l’Ordre et il n’a pas à en rougir. Elle est parfaitement conforme à l’esprit de saint Dominique. Les premiers martyrs de l’Ordre furent tous ou presque des inquisiteurs : le bienheureux Guillaume de Nogaret et ses compagnons, assassinés à Avignonnet par les hommes du comte de Toulouse en 1242 ; saint Pierre de Vérone, massacré en 1252, et un très grand nombre d’autres.

Pourtant, les dominicains eux-mêmes renient aujourd’hui cette page glorieuse de leur histoire. L’exemple vient de loin et de haut. Le père Lacordaire, pour ne citer que lui, lorsqu’il forma en 1839 le projet de rétablir en France l’Ordre des Prêcheurs détruit par la Révolution – ce qui est tout à son honneur –, rédigea un Mémoire pour attirer à son projet la bienveillance du peuple catholique. Mais, dans son désir d’accréditer son œuvre de restauration auprès d’un public plus ou moins libéral, il s’appliqua à voiler certains traits de l’histoire dominicaine et spécialement le chapitre de l’Inquisition. Sous sa plume, l’Inquisition dominicaine n’était plus qu’un accident regrettable, acceptée par les dominicains par la force des choses, sans leur avoir été jamais explicitement confiée. Dom Guéranger, mieux informé de l’histoire ecclésiastique et homme d’Église avant tout, lui reprocha à juste titre cette déloyauté et fit ce commentaire : « Un gentilhomme ne renie pas son écusson [26] ! »

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Vous connaissez, mes frères, cette parole souvent citée d’Ernest Hello :

Quiconque aime la vérité déteste l’erreur. Ceci est aussi près de la naïveté que du paradoxe. Mais cette détestation de l’erreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît l’amour de la vérité. Si vous n’aimez pas la vérité, vous pouvez jusqu’à un certain point dire que vous l’aimez et même le faire croire : mais soyez sûr qu’en ce cas vous manquerez d’horreur pour ce qui est faux, et à ce signe on reconnaîtra que vous n’aimez pas la vérité [27].

Ici-bas, à cause du péché, la vérité est ordinairement placée entre diverses erreurs qui la défigurent et constituent autant d’obstacles qui empêchent de la connaître et d’y adhérer. C’est pourquoi, on ne peut enseigner la vérité sans, en même temps, dénoncer l’erreur. La lumière ne fait pas qu’éclairer, elle chasse également les ténèbres, et, pour éclairer, elle doit d’abord chasser les ténèbres.

Bien plus, la vérité est mise en évidence quand elle est confrontée à l’erreur. Elle apparaît plus clairement quand elle est mise en face de son contraire. C’est le principe même de l’enseignement scolastique. Pour résoudre une question et trouver la vérité à son sujet, les auteurs scolastiques, et saint Thomas le premier, commençaient par l’opposer aux opinions contraires. Et grâce à cette confrontation, ils pouvaient dégager le principe de solution. C’est ce qui explique que saint Thomas, dans tous les articles de sa Somme, commence toujours par énoncer les principales objections à la question posée. Car la recherche de la vérité n’est pas autre chose que la solution des erreurs contraires. L’erreur est à l’intelligence ce que des liens sont au corps, expliquait déjà Aristote. De même que celui qui veut défaire ses liens doit d’abord les examiner soigneusement pour savoir comment les défaire, de même celui qui veut trouver la vérité doit d’abord examiner tous les aspects de l’erreur qui s’y oppose.

Pour toutes ces raisons, on ne peut enseigner la vérité sans attaquer l’erreur.

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Terminons, mes frères, par une citation du cardinal Pie. Elle illustre parfaitement la prédication de saint Dominique et son esprit tels que nous les avons expliqués.

En 1841, le jeune abbé Pie avait choisi, pour sa prédication de Carême, de parler de la dénonciation de l’erreur :

Où est la vérité, là est l’intolérance. La vérité est placée entre les sectes diverses comme l’enfant entre ces deux femmes du Jugement de Salomon. A laquelle l’adjugerez-vous ? Dites qu’on vous apporte un glaive, feignez de trancher, et alors examinez le visage que feront les prétendantes. Il y en aura plusieurs qui se résigneront à la part qui va leur être livrée. Déclarez aussitôt : Celles-là ne sont pas les mères. Mais il en est une autre qui, se refusant à toute composition, dira : C’est à moi qu’appartient la vérité tout entière. Je ne souffrirai pas qu’elle soit morcelée, coupée. Dites : Celle-là est la véritable mère. […]

Quoi ! tandis que le démon déploie toute son énergie d’action et de langage, nous prêtres de l’Évangile, on voudrait nous renfermer dans le cercle étroit de je ne sais quel modérantisme, confinant notre parole dans quelques vagues homélies et quelques thèses de morale ? Non, non : tant qu’une goutte de sang coulera dans nos veines, nous protesterons, Seigneur, du geste et de la voix contre l’effort audacieux et insolent de l’erreur. Prædica verbum, insta opportune, importune, argue, obsecra, increpa in omni patientia et doctrina. Vous entendez, mes frères, ces dernières paroles : charité dans le cœur du prêtre, in omni patientia ; mais vérité dans sa bouche, in omni doctrina, c’est la règle que prescrit saint Paul à Timothée ; elle sera la mienne ; et si jamais je m’en écarte, vous m’y rappellerez [28].

 


— IV. —

Ardens quasi facula

 Surrexit quasi ignis, et verbum ipsius quasi facula ardebat.

Il s’est levé comme un feu, et sa parole a brûlé comme une torche. [Si 48, 1]

 

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N PETIT CHIEN noir et blanc, qui tient en sa gueule un flambeau et qui court à travers l’univers comme pour l’enflammer tout entier. Vous avez reconnu, mes frères, la vision qui annonça à la bienheureuse Jeanne d’Aza la mission de son fils saint Dominique. Mais douze siècles avant le fondateur des Prêcheurs, cette image pourrait aussi évoquer notre divin Sauveur. Il l’a dit lui-même : Je suis venu allumer un feu sur la terre (Lc 12, 49) – un feu sacré, qui n’a pas d’autre origine que l’éternel brasier de la charité divine et qui, dans le mystère de l’incarnation, s’est principalement manifesté aux hommes,  sous le mode de la miséricorde.

Dans ses rapports avec les mondes angéliques – ces milliards de purs esprits dont nous ne savons à peu près rien –, Dieu montre certainement bien d’autres aspects de sa gloire, qui nous échappent totalement ici-bas. Dans ses rapports avec les hommes, il fait tout spécialement éclater sa miséricorde, et dans les conditions les plus extrêmes qu’on puisse imaginer. Délaissant les quatre-vingt-dix-neuf brebis fidèles – ces myriades d’esprits angéliques qui chantent sa gloire au plus haut des cieux – le Verbe de Dieu est venu chercher la brebis perdue. Il a pris un cœur humain qui ne bat que dans cette intention : rendre gloire à son Père en sauvant les hommes. Il communique ce zèle à tous ceux qui l’approchent. Il répand ce feu vivifiant comme un incendie bénéfique et il l’entretient sur notre terre depuis maintenant 2000 ans. S’il le laisse parfois faiblir, ce n’est jamais définitif, mais comme pour le plaisir de le ranimer de façon spectaculaire en venant souffler sur les braises attiédies. Il suscite alors de grands brasiers, c’est-à-dire de grands saints, qui le répandent à nouveau.

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Saint Dominique a été l’un de ces grands brasiers.

Sa mère l’a su avant même sa naissance, grâce au songe du chien porteur de torche, mais les autres contemporains n’ont pas tardé à s’en apercevoir.

Un premier trait qui les a frappés, et sur lequel tous les témoins insistent lors du procès de canonisation, est l’étendue de son zèle : il y avait en lui une ambition surprenante et presque incroyable pour le salut de tous les hommes [29]. De même que notre Sauveur Jésus-Christ n’est pas venu sauver seulement les peuples de telle région, de telle époque ou de telle culture, mais a vraiment offert son sacrifice pour le rachat de tous les hommes, de même qu’il a vraiment payé, par son sang, le salut de tous – en laissant à chacun la liberté de l’accepter ou de le refuser – de même saint Dominique voulait étendre sa charité au monde entier.

Frère Ventura notait :

Sa charité et sa compassion ne s’étendaient pas seulement aux fidèles, mais même aux infidèles, aux païens et jusqu’aux damnés de l’enfer ; il pleurait beaucoup à leur sujet [30].

Supplication ardente pour tous les hommes

Il pleurait, car le feu de son zèle ne se manifestait pas d’abord par l’agitation, mais par la supplication.

A l’imitation du Sauveur, qui a d’abord voulu consacrer trente années à la prière cachée, Dominique a commencé par se donner à la vie du cloître, loin du monde, loin des hommes, non par désintérêt à leur égard mais, au contraire, afin de mieux intercéder pour tous ceux qui se désintéressent de leur propre âme.

Un voyage impromptu révèle à Dominique les ravages de l’hérésie et lui manifeste, en même temps, sa vocation missionnaire. L’activité apostolique ne vient pourtant pas, chez lui, remplacer la vie de prière, mais s’y ajouter. Et si le temps lui manque, pendant la journée, pour supplier son Dieu, il le prendra à la nuit, à l’imitation de notre Sauveur (Lc 6, 12).

Le bienheureux Jourdain témoigne :

Partout où il se trouvait, soit en route avec ses compagnons, soit dans une maison étrangère avec un hôte et sa famille, soit au milieu des grands, des princes et des prélats, il abondait en discours et en exemples qui provoquaient au mépris du siècle et à l’amour de Dieu. Partout il se montrait l’homme évangélique par sa parole et par ses œuvres. Pendant le jour, avec ses frères ou ses compagnons, nul n’était d’un commerce plus facile et plus agréable ; pendant la nuit, nul ne l’égalait pour les veilles et la prière. Il gardait les pleurs pour le soir et la joie pour le matin. Il donnait le jour au prochain, la nuit à Dieu, sachant que Dieu a consacré le jour à la miséricorde, et la nuit à l’action de grâces. Il pleurait abondamment et souvent ; ses larmes étaient son pain le jour et la nuit : le jour, quand il offrait le saint sacrifice ; la nuit, quand il veillait. Il avait coutume de passer dans l’église le temps du repos, et on ne lui connaissait aucun lit pour se coucher, si ce n’est bien rarement. Il priait et veillait dans les ténèbres tant que la fragilité de son corps le lui permettait, et lorsque enfin la lassitude l’avait contraint au sommeil, il dormait un peu devant un autel ou en quelque autre lieu, la tête appuyée sur une pierre comme le patriarche Jacob ; après quoi il reprenait la vie et la ferveur de l’esprit [§ 104-106].

A l’imitation de notre Sauveur dont les premiers pleurs, dans les bras de Marie, jusqu’aux larmes de sang, au jardin des Oliviers, étaient offerts pour le salut des pécheurs, cette prière nocturne était souvent une prière de combat, une prière d’agonie, menée, comme celle de Jésus, avec de grands cris et des larmes, cum clamore valido et lacrimis (He 5, 7).

Comme son divin modèle, Dominique, s’éloignait de ses frères – qui préféraient, très prosaïquement, utiliser la nuit pour dormir. Il s’écartait pour ne pas les gêner, mais, peu à peu, il s’enflammait et on l’entendait crier dans son oraison et même rugir : Seigneur, ayez pitié, que vont devenir les pauvres pécheurs. Quid fient peccatores ?

La prédication itinérante

Ainsi porté à incandescence, ce zèle pouvait alors déborder sur les âmes. Saint Dominique part à leur rencontre en tournée de prédication itinérante. Il parcourt à pied, non la Galilée et la Judée, mais les terres de Toulouse et de Carcassonne. Et à l’imitation du Sauveur, il attire d’abord les âmes par sa bonté. Sa charité rayonnante se reflète sur son visage, qui est toujours joyeux, note un témoin, sauf lorsqu’il est ému de compassion :

Rien ne troublait l’égalité de son âme, si ce n’est la compassion et la miséricorde. Et parce qu’un cœur content réjouit le visage de l’homme, on devinait sans peine à la bonté et à la joie de ses traits sa sérénité intérieure, que le moindre mouvement de colère n’obscurcissait jamais. Il était ferme dans ses desseins, et rarement il lui arrivait de revenir sur une parole qu’il avait dite après y avoir mûrement réfléchi devant Dieu. C’est pourquoi, bien que sa figure brillât d’une lumière aimable et douce, cette lumière pourtant ne se laissait point mépriser ; mais elle gagnait facilement le cœur de tous, et à peine l’avait-on regardé, qu’on se sentait entraîné vers lui. […] Il embrassait tous les hommes dans le sein d’une large charité, et, comme il les aimait tous, il était aimé de tous. Rien ne lui était plus naturel que de se réjouir avec ceux qui étaient dans la joie, de pleurer avec ceux qui pleuraient, de se donner au prochain et aux malheureux. Il y avait encore une chose qui le rendait aimable à tous : c’était la simplicité de sa conduite, où n’apparut jamais l’ombre de la finesse et du déguisement [31].

Dominique ne confond pourtant pas la charité avec l’indifférentisme. Il sait les malheurs qu’entraînent nécessairement l’erreur, le mensonge ou l’hérésie, et parce qu’il aime son prochain en vérité, il attaque sans ménagements tout ce qui peut empoisonner l’esprit ou le cœur, comme le Sauveur a dénoncé la déviance des pharisiens. Mais ces combats eux-mêmes sont menés avec douceur et miséricorde.

Frère Jean, qui fut son compagnon depuis 1215, rapporte :

Frère Dominique se montrait aimable à tous, aux riches, aux pauvres, aux Juifs et aux infidèles qui sont nombreux en Espagne et, je l’ai vu, il était aimé de tous, excepté des hérétiques et des ennemis de l’Église qu’il poursuivait et convainquait par ses controverses et ses prédications,. Mais, je suis également témoin et j’ai entendu parler de la charité avec laquelle il leur prodiguait les exhortations et les avis pour provoquer leur conversion et les ramener à la foi [32].

Jusqu’au bout du monde

Une telle charité, aux visées si universelles, pouvait-elle se contenter d’un bout de terre en Languedoc ? C’est le monde entier qui est menacé de mort et de damnation, et c’est donc le monde entier qu’il faut atteindre.

A l’imitation de notre Sauveur envoyant ses douze Apôtres dans le monde entier, Dominique disperse tout à coup les premiers frères qui se sont groupés autour de lui. Cette décision paraît tellement brusque, imprévisible, prématurée, que tous sont stupéfaits : les frères eux-mêmes, qui se demandent ce qui leur arrive – et ce qu’ils vont devenir – mais aussi les évêques de la région et tous les amis de saint Dominique. Certains y voient même une folie. Le frère Jean d’Espagne raconte :

Lorsque j’étais au couvent de l’église de Saint-Romain, à Toulouse, avec frère Dominique, celui-ci, contre la volonté du comte de Montfort, de l’archevêque de Narbonne, de l’évêque de Toulouse et de quelques autres prélats, et contre mon propre gré, m’envoya à Paris avec cinq autres frères clercs et un convers, pour y étudier, prêcher et fonder un couvent. Il nous disait d’être sans crainte, que tout nous réussirait. Et aux prélats, au comte et aux frères il disait : « Ne me faites pas d’opposition ; je sais bien ce que je fais. » En même temps, il envoya d’autres frères en Espagne avec les mêmes paroles et les mêmes instructions. […] Et tout nous réussit comme frère Dominique nous l’avait prédit [33].

Depuis plusieurs années, déjà, Dominique s’afflige des peuples païens qui n’ont jamais reçu de missionnaire – en particulier les Cumans, aux confins de la Hongrie. Il a demandé au pape d’être envoyé chez eux. Innocent III a préféré le maintenir en Languedoc, mais jusqu’à la fin de sa vie, Dominique espérera pouvoir un jour partir là-bas.

Paul de Venise témoigne :

Souvent il me disait : « Quand nous aurons organisé et affermi notre Ordre, nous irons chez les Cumans ; nous leur prêcherons la foi du Christ, et nous les gagnerons au Seigneur. »

Comme le patriarche Moïse mourut au seuil de la Terre promise sans avoir pu y poser le pied, mais aussi comme notre divin Sauveur laissa à ses apôtres le soin d’évangéliser les païens, Dominique dut laisser à ses fils la charge d’évangéliser les Cumans. L’année même de sa mort, 1221, des frères partent dans cette direction, et six ans plus tard, en 1227, un frère prêcheur, frère Théodore, est sacré évêque à leur intention. A cette époque, les fils de saint Dominique ont également franchi les limites de la province de Pologne, pour prêcher aux Ruthènes, aux Lituaniens et aux Russes. Ils évangélisent la Bosnie et étendent leur action à la presque totalité des Balkans. Ils fondent une province en Grèce, pour travailler au retour des schismatiques, mais aussi au Maroc, dont un frère nommé Dominique devient le premier évêque en 1225. La Tunisie, mais également la Terre Sainte, l’Arménie, la Géorgie, la Perse et la Mésopotamie reçoivent des missionnaires dominicains dès la première moitié du 13e siècle, et cela fait maintenant huit siècles que la charité universelle de saint Dominique déborde ainsi sur le monde entier.

Le désir du martyre

Mais cela ne suffit pas au zèle de Dominique.

Après avoir imité Jésus dans sa vie cachée – sa vie de prière – et dans sa vie apostolique, dans ses discussions avec les pharisiens et dans ses courses au-devant des âmes, après avoir formé, comme lui, des missionnaires et les avoir envoyés jusqu’aux extrémités du monde, il veut encore l’imiter dans sa passion, et monter, avec lui, jusqu’au calvaire.

En extension, son zèle missionnaire s’étendait au monde entier. En intensité, il visait au témoignage suprême : le martyre, désiré ardemment non seulement pour imiter parfaitement Notre-Seigneur mais aussi pour convertir plus efficacement les âmes.

En réalité, Dominique n’eut pas à répandre ainsi son sang. De ce désir aussi, il laissa la réalisation à ses fils, et notamment à saint Pierre de Vérone, qu’il accueillit dans l’Ordre quelques mois avant sa mort [34]. Mais Dominique n’en pratiqua pas moins la huitième béatitude Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice (Mt 5, 10), puisqu’il resta dix ans, presque tout seul, à prêcher aux hérétiques dans la région de Toulouse, Carcassonne et Fanjeaux et qu’il y souffrit de grand cœur beaucoup d’affronts, d’ignominies et d’angoisses, pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Un chroniqueur rapporte :

Interrogé un jour pourquoi il ne demeurait pas volontiers à Toulouse et dans son diocèse : « C’est, répondit-il, que, dans le diocèse de Toulouse, je rencontre beaucoup de gens qui m’honorent, tandis qu’à Carcassonne tout le monde m’est contraire. » En effet, les ennemis de la foi insultaient en toutes manières au serviteur de Dieu : on lui crachait au visage, on lui jetait de la boue, on attachait des pailles à son manteau par dérision. Mais lui, supérieur à tout, comme l’Apôtre, s’estimait heureux d’être jugé digne de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus [35].

Cette joie surnaturelle dans les persécutions fut un des principaux leviers qui retournèrent les hérétiques.

Mais ce fut aussi elle, paradoxalement, qui le fit échapper au martyre.

Traversant un passage où il soupçonnait qu’une embuscade était tendue contre lui, il s’avançait l’allure joyeuse et en chantant.

Quand on eut raconté le fait aux hérétiques, ils s’étonnèrent d’une si ferme contenance et lui demandèrent : Est-ce que tu n’as pas peur de la mort ? Qu’aurais-tu fait si nous nous étions emparés de toi ? Mais lui : Je vous aurais priés, dit-il, de ne pas me donner tout de suite des blessures mortelles, mais de prolonger mon martyre en mutilant un par un tous mes membres. Ensuite, de me faire passer sous les yeux les parties amputées de ces membres, de m’arracher alors les yeux, enfin de laisser le tronc baigner en cet état dans son sang ou de l’achever tout à fait. Ainsi, par une mort plus lente, je mériterai la couronne d’un plus grand martyre. Ces paroles sincères d’un ennemi les stupéfièrent. Ils ne lui dressèrent plus de pièges désormais et cessèrent d’épier l’âme du juste, craignant en lui donnant la mort de lui rendre service plutôt que de lui nuire [36].

Face à cette charité héroïque, nous nous sentons bien petits, mes frères. Et assurément, Dieu n’attend pas que nous imitions saint Dominique sur tous les points. Il n’est pas nécessaire – et souvent pas opportun – de réclamer à Dieu la grâce d’être torturé en son nom. Commençons déjà par lui être fidèle dans les petites choses de la vie quotidienne.

En revanche, nous sommes tous appelés à grandir en charité. Nous avons tous le devoir de nous soucier du salut du prochain, et le zèle ardent que manifestait notre père saint Dominique à cet égard doit être l’occasion d’un examen de conscience. Nous autres, qui avons reçu tant de grâces, ne prenons-nous pas trop facilement notre parti des millions d’âmes qui sont aujourd’hui visiblement sur le chemin de l’enfer ?

Souffrons-nous réellement de leur malheur ? Pleurons-nous parfois sur leur sort ? Avons-nous souci de les aider ? Prenons-nous pour cela les moyens qui sont à notre disposition ?

Nous connaissons bien ces moyens : d’abord la prière et le sacrifice – comme Jésus dans sa vie cachée. Mais aussi le bon exemple et également, à bon escient, la parole.

Il ne s’agit pas d’imposer des sermons à des gens qui ne sont aucunement disposés à les entendre. Il ne faut pas jeter les perles aux pourceaux (Mt 7, 6). Mais il faut être attentif aux besoins des autres : à leurs peines, à leurs inquiétudes, à leurs attentes, à leurs hésitations, à leurs blessures. Il faut souffrir de leurs misères et vouloir, autant que possible, y remédier. Cette compassion miséricordieuse dicte souvent les mots qui touchent le cœur. Mais elle est elle-même une grâce, qu’il faut demander à Dieu.

Dominique le faisait très fréquemment, et le bienheureux Jourdain nous a transmis, sinon les termes exacts, au moins l’essentiel de cette supplication [37]. On peut dire que cette prière de saint Dominique résume toute sa vie. En ce huitième centenaire, nous nous ne pouvons sans doute faire mieux que de la reprendre à notre compte, en essayant de la vivre :

Accordez-moi, Seigneur, une charité véritable, un zèle brûlant d’obtenir le salut du prochain ; afin que me dévouant de tout mon cœur et de toutes mes forces à la conversion des pécheurs, je devienne, en vérité, membre de Jésus-Christ qui s’est offert entièrement à son Père, pour être le Sauveur des hommes

Ainsi soit-il.


[1]    — Voir F. Hurter, Histoire du pape Innocent III et de son siècle (trad. par l’abbé Jager et Th. Vial), Paris, Vaton, 1840, t. 2, p. 286-287. — Voir Le Sel de la terre 97, p. 92.

[2]    — Père Gillet o.p., Saint Dominique, Paris, Flammarion, 1942, p. 8-9. 

[3]    — Père Gillet o.p., Saint Dominique, Paris, Flammarion, 1942, p. 60. 

[4]    — Commentaire du deuxième chapitre de la seconde épître aux Corinthiens. 

[5]    — Sur cette question où les contre-vérités abondent, on pourra consulter les ouvrages suivants : Pierre Belperron, La Croisade contre les Albigeois et l’union du Languedoc à la France, 1209 – 1249, Paris, Plon, 1942 ; Jean Dumont, L’Eglise au risque de l’histoire, Paris, Critérion, 1981, p. 169-207 ; Dominique Palhadille, Simon de Montfort et le drame cathare, Via Romana, 2011 ; ou encore l’article de Philippe Girard, « Simon de Montfort : bourreau ou martyr ? » dans Le Sel de la terre 80. 

[6]    — Dixième canon du 4e concile de Latran. 

[7]    — Décret du concile de Latran sur les études ecclésiastiques. 

[8]    — Voir dom Paul Benoît, La vie des clercs dans les siècles passés, Paris, Bonne Presse, 1915.

[9]    — Constitutiones Fratrum S. Ordinis Prædicatorum, Rome, 1932.

[10]  — Dialogues, Traité de l’obéissance, ch. 158.

[11]  — Thierry d’Apolda, Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, ch. 24 « De la manière de prier corporellement de saint Dominique », § 414.

[12]  — Bx Raymond de Capoue, Vie de Sainte Catherine de Sienne, 2e partie, ch. 6.

[13]  — Bx Jourdain de Saxe, Libellus, § 15, traduction du frère Marie-Humbert Vicaire o.p. dans Saint Dominique et ses frères. Évangile ou croisade ?, Paris, Cerf, 1967.

[14]  — Gérard de Frachet, Vies des Frères Prêcheurs, ch. 10 « Comment il put parler allemand par la grâce de Dieu », Traduction par sœur Marie-Véronique o.p.

[15]  — Procès de Bologne, déposition du frère Ventura. In Saint Dominique de Caleruega, d’après les documents du 13e siècle, par le père M.-H. Vicaire o.p., Paris, Cerf, 1955, p. 208.

[16]  — Procès de Bologne, déposition du frère Etienne. Ibid., p. 232.

[17]  — Procès de Toulouse, déposition du seigneur Guillaume Peyre. Ibid., p. 250.

[18]  — Dialogues, Traité de l’obéissance, ch. 158.

[19] — Qui in tuæ sanctæ Ecclesiæ decorem ac tutamen apostolicam vivendi formam, per beatissimum Partriarcham Dominicum renovare voluisti, Ipse enim, Genitricis Filii tui semper ope suffultus, prædicatione sua compescuit hæreses, fidei pugiles gentium in salutem instituit, et innumeras animas Christo lucrifecit. (Préface de saint Dominique au Missel dominicain.)

[20] — Dialogue, chapitre 158.

[21] — Les Origines de l’Ordre des Prêcheurs, par Maître Jourdain de Saxe (Libellus de principiis Ordinis Prædicatorum, n° 15, cité dans Saint Dominique et ses frères, Évangile ou croisade ? Textes du 13e siècle présentés et annotés par M.-H. Vicaire O.P., Paris, Cerf, 1979, p. 56.

[22] — Saint Thomas, II-II, q. 11, a. 3 (« Doit-on tolérer les hérétiques ? »).

[23] — Cité dans Saint Dominique et ses frères, Évangile ou croisade ? Textes du 13e siècle présentés et annotés par M.-H. Vicaire O.P., Paris, Cerf, 1979, p. 152-153.

[24] — A titre d’exemple, voici le cri d’alarme que lançait le comte de Toulouse Raymond V dans une lettre à l’abbé de Cîteaux en 1177 : Une nouvelle religion a « mis la division entre la femme et le mari, le fils et le père, la belle-fille et la belle-mère… Même ceux qui sont revêtus du sacerdoce sont dépravés par la contagion de l’hérésie et les antiques églises autrefois vénérées sont laissées à l’abandon, en état de ruines. Le baptême est refusé, l’eucharistie est en abomination, les pénitences sont méprisées, on ne veut pas croire à la création de l’homme et à la résurrection de la chair et tous les sacrements de l’église sont tenus pour rien. Et ce qui est pire à dire, on introduit même deux principes » (allusion au dualisme des Cathares). Cité dans Savoir et Servir (revue du MJCF) n° 76 de 2011 : « Saint Dominique et les Cathares » (p. 17). Plusieurs articles de ce numéro expliquent en quoi consistait l’hérésie cathare et ce que fit l’Église pour la combattre.

[25] — Voir à ce sujet l’excellent commentaire du P. Bernard O.P., dans la Revue des Jeunes, Somme théologique, La Foi, t. 2, Cerf, 1963, « Renseignements techniques », p. 405 et suivantes : « Les défenses de la foi contre l’infidélité ».

[26] — Dom Prosper Guéranger, lettre du 14 avril 1839. Voir Dom Delatte, Vie de Dom Guéranger, abbé de Solesmes, t. 1, p. 249-250.

[27] — Ernest Hello, L’Homme, Perrin, 1941, p. 214.

[28] — Cité par Mgr Louis BAUNARD, Histoire du cardinal Pie, évêque de Poitiers, Poitiers-Paris, Oudin Poussièlgue, 6e éd. 1901, t. 1, p. 93-94.

[29]  — Bx Jourdain de Saxe, Libellus, § 34.

[30]  — Procès de Bologne, déposition du frère Ventura (Saint Dominique de Caleruega, d’après les documents du 13e siècle, p. 212).

[31]  — Bx Jourdain de Saxe, Libellus § 103 et 107.

[32]  — Déposition du frère Jean d’Espagne. Voir Saint Dominique de Caleruega, p. 223.

[33]  — Déposition du frère Jean d’Espagne. Voir Saint Dominique de Caleruega, p. 222.

[34]  — Voir Daniel-Antonin Mortier o.p., « Saint Pierre de Vérone, inquisiteur et martyr », dans Le Sel de la terre 36, p. 118-138 (notamment p. 121).

[35]  — Constantin d’Orvieto, Vie de saint Dominique § 12.

[36]  — Bx Jourdain de Saxe, Libellus § 34.

[37]  — « Une de ses demandes fréquentes et singulières à Dieu était qu’il lui donnât une charité véritable et efficace pour cultiver et procurer le salut des hommes : car il pensait qu’il ne serait vraiment membre du Christ que le jour où il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces, à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier à notre salut. » Bx Jourdain de Saxe, Libellus § 13.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 117

p. 140-144

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