Pour en finir avec Sébastien Faure
Les prétendues preuves de l’inexistence de Dieu de Sébastien Faure (1858-1952) – très répandues dans les milieux anarchistes et libertaires – ont déjà été examinées en détail dans Le Sel de la terre [1].
Mais l’infatigable commis-voyageur de l’athéisme proposait aussi des conférences sur toutes sortes de sujets antireligieux tels que « les crimes de Dieu » (à Paris, le 12 septembre 1896) ou « le sabre et le goupillon » (22 janvier 1898) dans les différentes villes de France.
Si sa verve séduisait les milieux populaires, elle ne suffisait pas toujours à lui assurer le succès. Il fut plusieurs fois réduit au silence par des contradicteurs intelligents et courageux, lors de conférences-débats à Lille, Poitiers, Limoges ou ailleurs.
On trouvera ci-dessous quelques extraits de ses controverses avec
• le pasteur protestant Henri Nick (1868-1954),
• le professeur Louis Arnould (1864-1949),
• l’abbé Jean-Marie Desgranges (1874-1958).
Le Sel de la terre.
— I. —
L’argument du blasphème
Lorsqu'ils se prêtent à une bonne mise en scène, les arguments les plus indigents sont parfois les plus efficaces. Aux douze « preuves de l’inexistence de Dieu » qu’il avait l’habitude de développer dans ses conférences, Sébastien Faure joignait parfois, pour préparer le terrain, la démonstration par le blasphème.
Poing levé vers le ciel, il commençait par insulter Dieu avec tout un chapelet d’injures. Puis il se retournait vers le public pour lancer un défi :
Maintenant, si Dieu existe vraiment, je lui donne trois minutes pour me foudroyer à cause de tout ce que je lui ai dit.
Il déposait alors solennellement sur la table un gros réveil au tic-tac bien sonore, puis répétait, en scandant chaque mot :
Dieu doit maintenant me faire disparaître. Je le défie ! Si dans trois minutes Sébastien Faure n’est pas mort, c’est que Dieu n’existe pas !
Au milieu du silence de la salle, commençait alors un long compte à rebours, marqué par le tic-tac du réveil et les commentaires de Faure : « Plus que deux minutes ! Plus qu’une minute ! »
Lorsqu’enfin la sonnerie retentissait, Sébastien Faure hurlait : « Je ne suis pas mort, donc Dieu n’existe pas ». Explosion d’enthousiasme dans la foule. Le conférencier avait maintenant le champ libre. Après une si éclatante victoire, il pouvait dire n’importe quoi durant deux heures.
Discussions
Régulièrement répété lors d’une série de conférences à travers les villes du bassin minier, au Nord de la France et en Belgique, l’argument ne resta pas sans réponse. Des contradicteurs vinrent expliquer que Dieu n’est pas tenu de se soumettre au caprice des hommes. Seul maître de la vie et de la mort, il jugera chaque humain au moment qu’il a choisi, sans que personne ne puisse lui forcer la main en exigeant une intervention miraculeuse en lieu et en temps fixés. La sainte Écriture l’enseigne d’ailleurs très clairement : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu [2].
Mais que valent les arguments rationnels face à une bonne mise en scène ? Sébastien Faure ne tenait aucun compte des objections. Il se contentait de répéter ses blasphèmes et, tout en remontant cérémonieusement son réveil, il sommait à nouveau Dieu d’intervenir dans les trois minutes si vraiment il existait pour de bon.
Le pasteur protestant lillois Henri Nick, qui suivait Faure de conférence en conférence, s’en mordait les doigts chaque soir. Jusqu’au jour…
L’intervention décisive
Un autre pasteur protestant raconte :
Monsieur Nick fut un bon moment pris au dépourvu, cherchant […] comment rendre le sophisme aussi évident et aussi péremptoire que ce fichu réveil avec sa sonnerie […]. On m’a dit que ce fut long et pénible.
Simplement un soir – et si quelqu’un se souvient de l’endroit, qu’il le dise toute affaire cessante, on m’a dit que fut dans le Borinage – ce monsieur Nick se glissa dans le fond de la salle bondée non sans remarquer les sourires qui saluaient sa défaite certaine.
Sébastien Faure entra en scène, remonta une fois encore son réveil, renouvela son flot d’injures et jeta au Ciel son défi impie avant d’égrener les secondes. Il paraît que bien des gens venaient quatre ou cinq fois de suite voir mourir ce Dieu qu’ils avaient jadis probablement adoré...
Une minute, deux minutes, deux minutes trente…
Alors soudain, du fond de la salle recueillie et retenant son souffle, émergea la longue silhouette dégingandée de monsieur Nick qui s’écria : Attendez ! Attendez une seconde ! J’ai quelque chose à dire !
Sébastien Faure, qui connaissait depuis longtemps son adversaire acharné, devint soudain très courtois, persuadé qu’il était de sa victoire […] et il lui dit :
— Mais, Monsieur le pasteur, montez, montez sur l’estrade ! Cependant dépêchez-vous, car si vous avez raison dans vos arguments, dans vingt secondes Sébastien Faure sera mort !, déclenchant ainsi une formidable hilarité dans la salle ; hilarité mêlée cependant d’un peu d’inquiétude quand on vit monsieur Nick plonger difficilement dans les poches bien profondes de son pantalon et en retirer encore plus difficilement un énorme pistolet d’ordonnance qu’il mit dans les mains de Sébastien Faure éberlué, tout en lui disant : « Attention ! Il est chargé ! » Puis d’ajouter : « Monsieur Sébastien Faure je vous dis zut (sans doute y avait-il d’autres injures, que la tradition sourcilleuse ne m’a pas rapportées) et rezut. Et maintenant, tirez ! Mais si dans dix secondes le Père Nick n’est pas mort, c’est que Sébastien Faure n’existe pas. »
Puis sortant une grosse montre de son gousset et imitant S. Faure, il égrena : « Dix, neuf, huit, sept, six, cinq… un, zéro ! – Mes amis, Sébastien Faure n’existe pas ! » Et reprenant le revolver des mains du conférencier plus que décontenancé, il descendit les marches de l’estrade, tandis qu’après une minute de silence... de mort, roulèrent des applaudissements sans fin. […]
On ne revit pas Sébastien Faure dans le coin d’un bon moment [3].
On le retrouvera pourtant à Lille – ainsi que le pasteur Nick – en décembre 1912, pour une conférence sur l’agonie du christianisme où l’abbé Desgranges se distinguera. Mais auparavant, Sébastien Faure avait dû affronter à Poitiers, le professeur Louis Arnould.
— II. —
Dieu et la liberté humaine
Poitiers, 17 février 1912
S |
ePt CENT personnes sont réunies, le samedi 17 février 1912, au théâtre de Poitiers, pour écouter Sébastien Faure exposer ses douze preuves de l’inexistence de Dieu. Il est déjà dix heures du soir lorsqu’il achève sa conférence. Le président de la séance demande si des contradicteurs veulent venir l’affronter.
Quinze ans auparavant, l’aumônier du lycée de Poitiers avait brillamment relevé le défi [4]. Cette fois-ci, c’est Louis Arnould, professeur de lettres à l’Université de Poitiers, qui se présente. Mais à peine a-t-il commencé que la foule des auditeurs, comme mue par un mot d’ordre, se met à hurler : Calotin ! Jésuite ! Mangeur de Bon Dieu ! Vendu !
Stoïque, le contradicteur attend que la tempête passe. Il reste debout au milieu de l’estrade, près de Sébastien Faure, pendant que les socialistes qui ont organisé la réunion lui conseillent charitablement d’abandonner la partie en face d’une salle en furie et d’un adversaire qui a une telle habitude de la parole qu’il est imbattable. Fermement décidé à s’exprimer, Louis Arnould répond qu’il est prêt à attendre la nuit entière s’il le faut.
Il n’attendra finalement qu’un long quart d’heure. Le président de la réunion ayant rappelé que celle-ci avait été annoncée comme contradictoire, et Sébastien Faure lui-même étant intervenu, le tapage injurieux s’achève enfin, et laisse la place à un silence relatif, qui restera entrecoupé de cris, de sifflets et d’interventions grossières, mais qui permettra à Louis Arnould de se faire entendre.
D’emblée, il met les rieurs de son côté :
Douze preuves de l’inexistence de Dieu ! Il faut reconnaître que c’est bien beaucoup. L’on pense involontairement à cet autre, dans la chanson, qui donnait trente-six raisons pour ne pas affronter le canon ; il en donnait trente-six parce qu’il n’osait pas donner la seule qui était la vraie […] [5].
L’homme a-t-il un libre arbitre ?
Avant même de nier Dieu, plusieurs de ces prétendues preuves attaquent la liberté humaine [6]. Pour rendre odieuse la justice divine, Sébastien Faure raisonne en effet comme si Dieu avait créé des âmes dotées d’immortalité mais non de liberté, qui étaient donc récompensées ou punies éternellement pour des actes dont elles n’étaient pas responsables.
Louis Arnoult défendra donc d’abord l’existence du libre arbitre.
La première probité, lorsqu’on se mêle de réfuter une doctrine, c’est de commencer par l’exposer intégralement. […]
Eh bien, l’honorable conférencier dans son exposé du spiritualisme, y conserve Dieu (et nous verrons tout à l’heure quel Dieu), il conserve l’âme, mais il refuse la liberté à l’âme, toutefois il lui garde l’immortalité et la perpétuité des châtiments, tout comme si elle avait été libre. Nous nous trouvons en présence d’un spiritualisme tronqué qui devient stupide, monstrueux pot-pourri que je repousse de toutes mes forces, n’y reconnaissant pas ma doctrine. […]
Le professeur entre dans le vif du sujet :
Citoyens, vous savez bien, vous sentez bien que l’homme est libre. Je sais qu’il y a des atténuations de cette liberté, atténuations provenant de l’état physique ou moral, des circonstances, de la volonté d’autrui, etc. Mais la liberté persiste toujours dans quelque mesure. […]
Je sais qu’il est presque impossible de fournir une démonstration de cette grande vérité que nous sentons si bien, à savoir notre liberté. Cependant, voulez-vous une démonstration familière qui m’est personnelle et qu’aucun des négateurs de la liberté, aucun des déterministes à qui je l’ai produite, n’a pu réfuter.
Tenez, en ce moment, je veux me prouver à moi-même ma liberté. Je suis parfaitement libre sur cette scène de faire un pas soit en avançant mon pied droit, soit en avançant le gauche. Il est entendu que je ne veux aller nulle part ; je veux uniquement me prouver à moi-même ma liberté. Eh ! bien, je décide en moi-même d’avancer le pied droit. Au dernier moment, je change d’idée, j’ai le caprice, cela me chante, comme on dit, d’avancer le pied gauche, et j’avance le gauche. Je défie n’importe quel philosophe au monde de me trouver un motif ou un mobile qui ait pu me forcer – puisque la démonstration était égale de part et d’autre – d’avancer le pied gauche plutôt que le droit.
Voyons, citoyens, vous sentez bien que vous êtes libres. Cette semaine, lorsque vous vous êtes arrêtés devant les grandes affiches, vous vous êtes dit dans un état d’absolue liberté : samedi, j’irai à la conférence. Ce soir, une fois votre souper pris, vous n’avez pas quitté malgré vous votre famille, comme des hommes qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient ; vous n’êtes pas entrés, hagards, dans cette salle de théâtre, comme des fous. Mais vous êtes ici par un effet de votre volonté parfaitement libre qui a combiné tous vos mouvements et tous vos actes.
Vous vous sentez si bien libres que vous aimez souvent à vous appeler des « prolétaires conscients et libres ». Qu’est-ce à dire sinon que vous entendez être et devenir de plus en plus maîtres de votre propre volonté ?
Oui, l’homme est libre. Il agit librement, et non pas en esclave, et nous sentons bien que c’est ce qui fait notre principale dignité, et nous en sommes au fond très fiers, et nous avons raison de l’être.
Par là tombent tous les reproches que l’on adressait tout à l’heure à Dieu au sujet de nos imperfections morales dont nous sommes par conséquent bel et bien responsables, et au sujet de beaucoup de nos tares physiques qui viennent de nos imperfections morales. C’est, du coup, la ruine des preuves n° 4, 7, 9, 10 et 11.
La vérité est que Dieu nous a fait un superbe cadeau, qu’il a toujours respecté et respecte toujours en nous : la liberté. Mais c’est si je puis dire, un cadeau à double tranchant ; nous pouvons en user ou en abuser. Si nous en abusons, nous commettons librement le mal moral.
Comment donc aller ensuite jeter ce mal moral à la face de Dieu comme une injure, lorsque ce mal est lui-même la preuve que Dieu ne nous oblige pas à faire fatalement le bien et qu’il respecte notre liberté ? […]
La liberté vue par Sébastien Faure
La réponse de Faure est assez curieuse : reprenant l’exemple de Louis Arnould, il reconnaît que celui-ci n’avait, en cette situation, aucune raison le contraignant à faire un pas à gauche plutôt qu’à droite.
Mais – ajoute-t-il – je certifie que, si au lieu d’avoir le plancher de cette scène, mon contradicteur avait un précipice à droite, il ferait certainement un pas à gauche. (Tonnerre d’applaudissements.) On est fatalement entraîné du côté où l’on a la plus forte raison d’agir.
Les spiritualistes, eux, prétendent que l’on agit au hasard, sans aucune espèce de mobile ni de motif.
Louis Arnould riposte :
Je prends acte d’abord de l’accroc que le conférencier vient de faire à son déterminisme en admettant dans certains cas la liberté. Mais pour les autres cas il me semble méconnaître entièrement le mécanisme très délicat de l’action humaine tel qu’il est analysé par les spiritualistes.
Il est entendu que l’action se fait dans le sens où l’emporte la plus forte somme des motifs ou des mobiles, mais il s’en faut que l’enfoncement d’un plateau de la balance se fasse fatalement, automatiquement. Il y a en nous une faculté qui est supérieure à l’opération de la double pesée et qui est capable d’alourdir tel ou tel plateau sans y rien rajouter de nouveau. Par exemple je me trouve placé entre mon plaisir et mon devoir. La pensée du plaisir enflamme mon imagination et va faire pencher la balance de son côté. Mais j’entends au fond de moi une toute petite voix, très faible, qui me dit qu’il faut aller du côté du devoir. Alors je vais alourdir le plateau du devoir, et pour cela je me mets à l’œuvre, car la chose ne se fait pas automatiquement.
• D’une part, à force de volonté, je mets en quelque sorte ma main devant mes yeux pour leur cacher l’attrait du plaisir, je m’empêche moi-même de le considérer et de m’enflammer en pensant à sa réalité, à son intensité. Je réduis, j’atrophie donc le poids-plaisir.
• D’autre part, ce vague sentiment du devoir qui n’était qu’à l’horizon de ma pensée, je le fais venir, je le fais approcher, je l’augmente dans mon esprit par la considération intellectuelle et par l’imagination. J’essaie de me représenter par exemple la satisfaction que j’aurai, moi et les personnes que j’estime le plus, si je fais mon devoir : j’hypertrophie le poids-devoir, et il est bien vrai que c’est ce poids qui entraîne le plateau et qui fait déclencher l’action, mais je vois bien que c’est moi-même, ma volonté, ma liberté qui lui a peu à peu conféré toute la densité nécessaire pour entraîner l’action du bon côté.
Telle est la profonde théorie spiritualiste, appuyée sur l’observation même du tréfonds de l’acte humain. […]
Une grosse confusion
Sébastien Faure essaiera de se rattraper en se raccrochant aux expressions « obligation morale » et « impératif catégorique » employées par Louis Arnould à propos du devoir moral.
Dès qu’il entend ces mots, il s’écrie d’un ton triomphant :
Vous voyez bien, citoyens : puisqu’il y a, de l’aveu même de mon contradicteur, une « obligation morale » et un « impératif catégorique », la liberté n’existe pas ! Car qui dit « catégorique » dit un ordre auquel il est impossible de se soustraire.
Louis Arnould s’étonne : « Mais c’est un contre-sens absolu ». Plusieurs jeunes gens l’approuvent : Mais oui ! mais oui !
Sébastien Faure bondit devant la rampe et hurle aux interrupteurs :
Eh ! bien, dites donc ce que c’est, vous autres !
Voilà ! On crie Mais oui ! mais oui !, et l’on n’est pas capable après de s’expliquer.
[A Louis Arnould :] Allons, à vous maintenant !
L. Arnould. — J’ai employé le terme d’impératif catégorique avec tous les philosophes à la suite de Kant, et il n’est personne, habitué à la philosophie, qui ne sache que c’est le synonyme d’obligation morale. Or l’obligation morale n’oblige nullement à l’absolu.
Par exemple, en arrivant dans une ville, je suis moralement obligé de faire quelques visites à des voisins, à des camarades, ou à des collègues, mais ni les gendarmes ni aucune nécessité ne me forceront à suivre cette obligation, à laquelle je demeure parfaitement libre de résister. Il est vraiment incroyable que quelqu’un qui se pique de philosophie, puisse se tromper aussi lourdement sur le sens d’un mot qui est du vocabulaire courant de la philosophie.
S. Faure. — Mais je ne suis pas philosophe. Je ne l’ai jamais prétendu.
L. Arnould. — J’en prends acte avec le plus grand soin. Vous le dites vous-même : vous n’êtes pas philosophe. Et vous vous attaquez à l’un des plus hauts problèmes de la philosophie : l’existence de Dieu !
Quel Dieu niez-vous ?
Le Dieu que nie Sébastien Faure n’est pas le vrai Dieu, mais une grossière caricature. Arnoult n’a pas de peine à le montrer :
Je ne reconnais pas plus Dieu dans le portrait qui nous en a été tracé.
On nous a fait voir un Dieu rapetissé, avili, ramené à la taille de l’homme et même plus bas, un Dieu, si je puis dire, embourgeoisé.
On nous a parlé de ses yeux, de ses oreilles, de son ennui, de ses colères, de ses cruautés, etc., etc. On nous le décrit comme si on le connaissait à fond, familièrement, et puis après l’on vient nous dire : « Un pareil Dieu ne peut pas exister ». C’est bien mon avis. Au fond on n’a fait qu’une chose c’est de projeter toutes nos petitesses humaines sur la notion de Dieu, on a fait ce que craignent tant les esprits philosophiques tels que Sully-Prudhomme, on a fait ce qu’ils appellent de l’anthropomorphisme en parlant de Dieu, et, en face de cette silhouette caricaturale on nous dit que nous ne pouvons pas nous prosterner. Je le crois bien. Pour moi je plaindrais de toute mon âme ceux qui adoreraient le Dieu grotesque et monstrueux qui a été tout à l’heure dressé en pied devant vous. […]
Non, décidément, dans ce bon petit bourgeois qui ne sait que réparer une montre, dans ce bonhomme qui s’embête au ciel, et qui, un beau jour, crée pour se désennuyer et se repaître cruellement des larmes des hommes, et qui, de plus, par cette création se trouve subitement métamorphosé, je ne reconnais pas mon Dieu, je ne reconnais pas Dieu.
Et le professeur lance comme un paradoxe cette conclusion qui suscite un mouvement d’étonnement dans l’auditoire :
De ce Dieu-là, je ne crains pas de le dire, je suis l’athée [7] !
Le mystère du mal
Reste la question la plus sensible : le mystère du mal. Louis Arnoult sait l’aborder avec cœur, en touchant la fibre paternelle des auditeurs. L’assistance se fait manifestement plus attentive.
Si le Dieu des philosophes spiritualistes est infiniment puissant, il est, en second lieu, infiniment bon, mais pas d’une bonté fade, nian-nian et névrosée comme l’est trop souvent celle des générations actuelles, mais d’une bonté ferme.
Ah ! sans doute, il y a un mystère dans les épreuves que Dieu nous envoie, et je ne suis pas étonné qu’il y ait un mystère dans ma philosophie : toutes les fois même que l’on me présente un système de philosophie qui prétend rendre compte de tout, de l’homme, de son origine et de sa destinée avec une clarté parfaite jusque dans les moindres détails, je flaire un peu de charlatanisme : un reste de mystère dans certaines de ses parties m’a toujours semblé être pour un système une garantie de vérité.
Ceci dit, voyons ce que sont les épreuves humaines permises par Dieu.
Citoyens, il est plus d’un père de famille parmi vous à qui il est arrivé cette chose affreuse qui m’est arrivée à moi, et je ne puis pas y penser de loin sans émotion, à savoir d’avoir à jeter son jeune enfant sous le couteau du chirurgien ? Rappelez-vous comment les choses se passent.
Durant les jours qui précèdent on avait soi-même le cœur angoissé, et plus ou moins lâchement on cachait la terrible réalité à son petit. Enfin le jour fatal est venu, le chirurgien est là, et vous malheureux père, vous poussez votre enfant dans les bras du chirurgien pour une opération que vous préféreriez cent fois avoir à subir vous-même. Et votre enfant se rendant compte tout-à-coup de ce qui l’attend, frissonne à l’aspect du bistouri et, chose plus terrible encore, il vous lance un regard navrant que vous verrez toute votre vie au fond de vos prunelles, tout en vous jetant ce cri de détresse qui vous résonne jusque dans les moelles : « Papa ! tu m’abandonnes ! »...
Y a-t-il dans l’existence, je vous le demande, des minutes plus terribles que celles-là ?
Cinq ans après, l’enfant a grandi, il est devenu un beau jeune homme, bien droit sur ses jambes, sauvé d’une infirmité pour toute sa vie par l’opération de son enfance. Il s’approche un jour de vous, et, les yeux dans les yeux, il vous dit : « Papa, je comprends maintenant, je te remercie de m’avoir fait opérer, et même je t’en aurais toujours voulu si tu ne l’avais pas fait ».
Eh ! bien, citoyens, Dieu fait le chirurgien avec nous ; il nous éprouve, il nous afflige, parce que, avec sa connaissance supérieure, il sait que c’est pour notre bien.
Réfléchissez donc un instant qu’il y a une différence infiniment plus grande entre vous et Dieu, qui est d’une toute autre nature qu’entre l’enfant et son père, puisque l’enfant dans peu d’années deviendra l’homme qu’est son père ; et cependant l’enfant lui-même ne comprend pas ce que lui veut son père. A plus forte raison, comment nous, simples hommes, avons-nous l’audace de demander des comptes à Dieu et de le blâmer d’en agir de telle et telle façon avec nous ?
D’ailleurs, avouons-le donc franchement, il nous arrive à tous, tant que nous sommes, après quelques années écoulées, de comprendre, nous aussi, sur tel ou tel point, pourquoi nous avons été éprouvés. […] N’est-ce pas là une partie des conversations humaines ? Et nous ne passons guère une semaine sans entendre des réflexions dans le genre de celle-ci : « Ah ! j’étais bien bête de me désoler, à telle époque, de tel insuccès, de tel ennui ! »
Vous voyez donc quelle est la faiblesse de l’objection n° 10, du dilemme sur Dieu « ou impuissant ou injuste » de ne pas nous exempter des épreuves. M. Sébastien Faure n’a décidément pas de chance avec ses dilemmes.
De plus, ces épreuves, qui ne sont que les limitations de la condition humaine, de quel stimulant perpétuel n’ont-elles pas servi à l’énergie de l’humanité ?
Il y a un vieux proverbe qui dit : Nécessité est mère d’industrie. Il pourrait vraiment résumer l’histoire de l’humanité. […] Voilà à présent l’humanité, toujours plus audacieuse, qui conquiert le dernier élément par la navigation aérienne. Qu’est-ce qui a produit tout cela ? Rien autre que l’infirmité humaine qui a fait travailler sans arrêt la grande âme de l’homme. Quel admirable spectacle ! Et ne vaut-il pas celui que nous présenterait l’homme dénué de toute épreuve – à savoir un pacha béat et grossissant parmi toutes les satisfactions, dès le début, à portée de sa main ? Vous savez bien que vivre vraiment c’est agir et que c’est là ce qui fait l’honneur de l’homme.
Faites bien attention, citoyens : vous êtes fiers de votre liberté et vous reprochez cependant à Dieu de vous l’avoir donnée et par là d’avoir rendu possible le mal moral ! Vous vous enorgueillissez souvent du progrès, et cependant vous blasphémez Dieu qui l’a fait sortir du mal physique !
L’absurdité du matérialisme
Enfin, Arnoult met Faure face aux contradictions du matérialisme :
Voilà ma philosophie. Et la vôtre, Monsieur Faure, quelle est-elle ?
Vous dépouillez Dieu de tous ses grands attributs, pour en faire quoi ? Pour les donner à la matière, la Matière avec une majuscule. Qu’y gagnez-vous ?
Au lieu d’un Dieu, une Déesse.
Car il vous faut ajouter foi d’abord à l’éternité de la Matière, ce qui est au fond le pivot de votre système. La Matière n’a pas eu de commencement comme elle n’aura pas de fin : elle existait il y a des milliards et des milliards d’années, elle a toujours existé, ce qui est beaucoup plus difficile à concevoir, remarquez-le, pour la Matière que pour Dieu qui est éternel par définition. […]
En second lieu, il faut ajouter foi à l’intelligence de la matière. Pour vous, c’est la matière qui pense, qui remplace ce que nous, spiritualistes, nous appelons l’âme ; mais, scientifiquement, rien n’est moins prouvé.
Un de mes amis, docteur positiviste, m’a donné à lire un des livres les plus modernes et les plus complets sur le cerveau : il est fait par un Allemand, le docteur Paul Flechsig, professeur à l’Université de Leipzig. Je l’ai lu d’un bout à l’autre et médité pendant plusieurs mois avec le plus grand soin. J’y ai vu comment les cellules nerveuses de notre cerveau vibraient, qu’il y a des localisations cérébrales, que nous possédons des milliards de filets nerveux et que ces faisceaux comportent des systèmes de ramifications appelés neurones. Mais comment, là ou ailleurs, des sensations particulières peuvent-elles se transformer en idées générales ? Le docteur Flechsig, ce spécialiste du cerveau, montre d’un bout à l’autre de son livre que, dans l’état actuel de la science, il est impossible de le déterminer. Voilà ce que me répondent, quand je les consulte, les vrais savants.
Tous les savants parlent des lois de la matière. Vous en parlez même, M. Faure, plus que les autres, puisque vous prétendez qu’elles s’imposent impérieusement à l’homme. Mais alors, c’est la matière, pourtant toute puissante selon vous, qui s’est imposé à elle-même ces lois ? A quel moment de son activité l’a-t-elle fait ? Est-ce avant d’agir, est-ce pendant son action même, est-ce après ? Le mystère et l’absurdité se disputent ici les solutions.
Continuons. Comment expliquez-vous donc les organisations les plus compliquées du corps ? Par les tâtonnements du hasard ? C’est totalement invraisemblable. Il n’y a qu’un seul moyen, dans votre système : c’est de prêter à la matière l’intelligence et la toute-puissance d’un Dieu.
Autrement, croyez-vous que ces constellations, que nous allons admirer au-dessus de nos têtes, cette nuit, en sortant du théâtre, suivent la même courbe éternelle par hasard, par raccroc ?
Croyez-vous qu’elle est un coup heureux du hasard, cette constitution merveilleuse de notre oreille interne composée de 8 000 parties principales percevant 16 000 sons, grâce à une membrane où sont tendues 6 000 cordes de un demi millimètre à un 20e de millimètre ?
Sont-ils des réussites de la simple matière ces prodiges que nous a révélés le célèbre entomologiste Fabre, par exemple cette ammophile des sables, ne mourant qu’après avoir laissé à ses larves des chenilles vivantes qu’elle a eu soin de paralyser en les piquant chacune à leurs neuf centres nerveux ? Ma raison se refuse à l’admettre. M. Fabre a passé toute sa vie à étudier la matière dans les insectes ; il est l’homme du monde qui la connaît le mieux et il est un grand spiritualiste.
En somme, toute cette intelligente organisation, toute cette prévoyance, toute cette fixité, tout cet équilibre, est-ce, je vous le demande, le fait du hasard ?
Les fruits du christianisme
Habile à détourner la conversation, Sébastien Faure essaie de faire oublier ses échecs en attaquant le christianisme par un autre angle :
La grande faiblesse de votre morale, à vous autres partisans de Dieu, c’est de vous contenter, avec les malheureux êtres qui souffrent, d’appliquer le baume de la résignation. Par exemple, si un infortuné perd la vue, vous le plaindrez, mais vous n’irez pas chercher le médecin qui pourra lui rendre la lumière du soleil.
C’était précisément l’objection à ne pas faire à Louis Arnould, très impliqué dans le soutien aux aveugles sourds-muets [8]. Avec émotion, il rétorque :
Ce que vous venez d ’avancer bien imprudemment est contraire aux faits, contraire à toute l’histoire.
• Quel est donc le spiritualiste qui a organisé les hôpitaux d’enfants ? Un nommé Vincent de Paul.
• Qui a inventé l’assistance des sourds-muets ? L’abbé de l’Épée.
• Qui a fondé la première et la seule école française pour les pauvres êtres à la fois sourds, muets et aveugles ? La sœur Sainte-Marguerite, morte à la tâche, à l’Institution de Notre-Dame de Larnay, à une lieue de Poitiers, qui dort depuis un an son dernier sommeil dans le petit cimetière ombragé de cyprès et à laquelle je suis heureux de rendre par ma parole, pour la première fois, hommage en public. Dans le soin des misères humaines, les spiritualistes ne sont aucunement inférieurs aux matérialistes. Quel est, d’ailleurs, l’être humain qui serait assez dépourvu d’humanité pour ne pas appeler un médecin afin d’essayer de rendre la vue à un homme aveugle ? Les spiritualistes, tout comme les autres, lui dispenseront tous les soins matériels ; seulement ils feront plus que les autres, et si toutes les ressources de la science humaine sont vaines, ainsi qu’il arrive si souvent, ils sauveront l’infortuné du désespoir en lui ouvrant en plus la porte des espérances éternelles. (Applaudissement nourris.)
Faure se rejette alors sur l’indifférence pratique des chrétiens à l’amélioration du sort des travailleurs. Mais le professeur Arnoult riposte immédiatement :
Citoyens, je n’ai qu’à vous répondre par un seul nom, un nom que vous pouvez acclamer tous ici sans peur, les anticléricaux comme les autres, car il vient d’être acclamé par tous les partis de la Chambre sans distinction lorsque l’orateur, après dix ans de silence imposés par la maladie, a reparu, il y a quelques jours, à la tribune française : c’est l’homme au cœur généreux, à qui vous devez, en grande partie, citoyens, les lois bienfaisantes sur les syndicats, sur les accidents professionnels, sur la réglementation du travail, sur la protection du travail des femmes et des enfants, grâce auquel vos femmes, au temps de leurs couches, sont payées réglementairement par le patron comme si elles travaillaient à l’atelier, et tant d’autres dispositions en faveur du peuple : je veux parler du grand député spiritualiste et catholique, le comte de Mun [9]. (Salve d’applaudissements.)
Le duel métaphysique dure maintenant depuis plus de quatre heures et demie. Fatigués, certains spectateurs se sont déjà retirés. Mais beaucoup, passionnés par la lutte, ont voulu compter les coups jusqu’au dernier.
Après avoir suivi tous ces échanges avec grande attention, un observateur impartial témoignera avoir constaté un net basculement de l’assistance. Louis Arnould, qui avait, au commencement, plus des deux tiers de la salle contre lui, était, à la fin, applaudi par les deux tiers.
— III. —
Faillite du christianisme ?
L |
e mercredi 25 décembre 1912, à l’heure des vêpres de Noël, Sébastien Faure était de retour à Lille pour une conférence sur l’agonie du christianisme, organisée par la Libre Pensée socialiste du Nord.
Pendant les trois semaines précédentes, à Lille et dans toutes les communes de la banlieue, des affiches proclamaient :
Le 25 décembre, à l’heure où le christianisme naît dans la personne de Jésus-Christ son fondateur, il sera piquant d’entendre démontrer qu’aujourd’hui il agonise sous le poids de ses erreurs, de ses fautes et de son impuissance.
Jusqu’au jour de Noël, la propagande pour cette conférence alla croissant, soulignant que la parole serait donnée aux éventuels contradicteurs. Pour relever le défi, des fidèles eurent l’idée d’inviter l’un des champions du catholicisme. Avec l’autorisation de leur évêque, ils contactèrent l’abbé Desgranges, qui était à Lyon pour deux conférences les 22 et 23 décembre [10]. Le prêtre put prendre le train le mardi 24 décembre au matin et arriver à Lille vers minuit, y célébrer ses trois messes de Noël et se préparer au débat de l’après-midi.
La triple attaque de Sébastien Faure
L’abbé Desgranges avait un atout dans son jeu, car il avait déjà assisté à une conférence de Sébastien Faure sur le même thème, à Vierzon, dix ans auparavant, et il savait que l’orateur athée ne renouvelait guère ses arguments. De fait, il entendit de nouveau, au mot près, le même discours et put y répondre de façon parfaitement adéquate.
Les catholiques avaient tu jusqu’au dernier moment sa venue, pour ne pas faire de publicité à la réunion qui se tenait à l’heure des vêpres de Noël et aussi pour bénéficier de l’effet de surprise. Plusieurs dizaines de fidèles, discrètement prévenus, l’accompagnèrent pourtant pour le soutenir, et se disséminèrent dans l’assistance. Une foule de trois ou quatre mille libres penseurs ou socialistes avait envahi le vaste hippodrome lillois. Sébastien Faure, après avoir reconnu qu’il existait des chrétiens de bonne foi, lança sa triple attaque. Le christianisme était à l’agonie pour trois raisons complémentaires :
1) sa méthode « métaphysique, dogmatique, irrationnelle » disqualifiée par le développement de la science : faillite dogmatique ;
2) son impuissance face à l’injustice et à la misère, voire sa complicité avec le mal : faillite historique et morale ;
3) enfin, son incapacité à promouvoir le progrès social : faillite sociale.
Lorsque le président de l’assemblée annonce que la parole est aux contradicteurs, deux pasteurs protestants se présentent avec l’abbé Desgranges : Henri Nick, déjà rencontré (mais, cette fois-ci, sans pistolet) et Alfred (dit Freddy) Durrleman (1881-1944).
Le pasteur Durrleman, qui monte d’abord à la tribune, a toutes les peines du monde à se faire écouter, malgré sa voix forte et vibrante. « Hou, hou, à bas la calotte ! », hurle la foule. Les quelques arguments qu’il réussit à énoncer sont entrecoupés de cris et de hurlements, et il finit par se rasseoir, découragé, et ahuri de s’entendre reprocher l’Inquisition et la Saint-Barthélemy. La parole est alors donnée au pasteur Nick, qui cède son tour à l’abbé Desgranges.
Intervention de l’abbé Desgranges
Avant d’ouvrir la bouche, le prêtre attend patiemment que le silence se fasse. Puis il se lance. Émile Mathieu raconte dans La Croix du Nord :
Son franc et bon regard, lentement promené sur l’auditoire, son salut respectueux et confiant à la classe ouvrière, la chaleur et la sincérité de son verbe domptent l’Hippodrome, soudain silencieux.
Pourtant, le prêtre n’a fait aucune concession aux préjugés de l’assistance. Clairement, hautement, tranquillement, il annonce au contraire qu’il va, contre tous ces préjugés, s’inscrire en faux, qu’il n’aura pour l’erreur aucun ménagement, qu’il sera intraitable et que, fils aimant du pape, enfant soumis de cette Église que déteste cette multitude, il entend défendre point par point ses dogmes, sa morale et son histoire contre les attaques de Sébastien Faure.
Ces rudes vérités, il faudra bien que les libres-penseurs les entendent, dans toute leur plénitude et, à chaque interruption, à chaque révolte, à chaque panique d’idées, M. l’abbé Desgranges coupera court, d’un seul mot, celui qu’il faut, si bien qu’à la fin il aura fait, par ses propres forces et sans le secours d’un président d’ailleurs impuissant, l ’éducation de cette foule […] [11].
Sébastien Faure avait déclaré au cours de sa conférence :
Dans les églises, il est encore facile de faire admettre le christianisme, car, à la faveur d’un silence imposé, on peut tout dire à des foules venues pour croire et pour prier. Mais ici, la tentative serait plus difficile. Car cet hippodrome n’est pas précisément un temple et vous n’êtes pas venus pour prier et pour croire, mais pour réfléchir et pour discuter.
Après avoir remercié M. Nick de lui avoir cédé son tour, l’abbé Desgranges répond d’emblée :
La « Libre-Pensée socialiste » me donne aujourd’hui l’occasion de parler, non « dans une chaire », « devant un auditoire prosterné » mais devant une foule d’adversaire venus, j’aime à le croire, « pour discuter et pour réfléchir ». Je lui en sais gré.
Au cours de mes récents débats dans le Nord, les groupements libres-penseurs manifestèrent le regret de ne pouvoir m’opposer leurs leaders et leurs troupes. La section de Lambersart m’invitait même il y a quelques mois, à une conférence controversée qui devait être tenue dans ce même hippodrome. Je ne pus répondre à son appel.
Aujourd’hui que mes adversaires se trouvent ici au complet, ayant à leur tête celui de leurs orateurs qu’ils considèrent comme le plus redoutable, il m’a semblé loyal et intéressant de venir justifier ma foi en face de lui. Vous m’accorderez en retour, citoyens, quels que soient vos préjugés ou vos opinions, une attention courtoise, même et surtout lorsque je développerai des idées contraires aux vôtres, et vous voudrez qu’une fois de plus une grande assemblée populaire donne l’exemple de la tenue et de la dignité.
Sébastien Faure distingue avec raison les faux chrétiens qui vont à l’église « pour exhiber leur toilette », « pour se donner des rendez-vous dans l’ombre mystérieuse des grandes nefs », des vrais fidèles, prêts à donner leur vie pour la défense de la foi. Il écarte encore justement de sa discussion « ce christianisme vague, nébuleux, subjectif, éclos dans les imaginations ardentes et les cœurs sensibles » pour se placer en face « du catholicisme authentique, tel qu’il se présente dans la rigidité de ses dogmes, dans l’inflexibilité de sa morale, dans la forte ossature de sa hiérarchie ». C’est au nom de ce catholicisme, fort mal connu de lui d’ailleurs, que je veux vous parler ce soir. J’entends rester solidaire, avec fierté, des vingt siècles d’histoire de l’Église catholique : j’entends accepter, jusqu’au moindre iota, les définitions de nos conciles et de nos papes ; je veux enfin, nul d’entre vous ne me reprochera cette franchise, proclamer ma respectueuse soumission au Vicaire de Jésus-Christ, au Pape glorieusement régnant, notre Docteur, notre Chef et notre Père.
Que vous a dit Sébastien Faure ? Que le monde chrétien agonise, que le Christianisme a fait faillite. Il en a donné trois raisons :
1) les méthodes scientifiques auraient insensiblement détaché les âmes de nos dogmes ;
2) les faits de l’histoire montreraient qu’en dépit de ses promesses, l’Église du Christ n’a supprimé ni l’injustice, ni le mensonge, ni la misère ; qu’elle n’a propagé parmi les hommes ni l’amour, ni la liberté ;
3) enfin que son impuissance éclate devant l’immense effort qu’exige le progrès social.
Je voudrais établir que rien ne tient dans ce réquisitoire vaste et subtil. Les griefs qui le composent se brisent comme du verre au moindre contact de la science et du bon sens. Tout au contraire, l’Église apparaît aux esprits non prévenus comme la grande puissance de lumière, de perfectionnement moral, de progrès, et nous assistons, à l’heure actuelle, à une incontestable renaissance catholique.
1. Faillite dogmatique ?
Sébastien Faure avait d’abord dénoncé la faillite dogmatique du christianisme, qui prétend connaître Dieu « des pieds à la tête » sans être capable de prouver scientifiquement la moindre de ses affirmations.
Il avait opposé la méthode scientifique à ce qu’il nommait la « méthode métaphysique, dogmatique, irrationnelle, religieuse ».
L’abbé Desgranges reprend de façon claire toute la question, en distinguant méthodiquement tout ce que Faure s’est employé à confondre.
Pour Sébastien Faure « toutes les religions sont atteintes par l’introduction, dans le domaine de la connaissance, des méthodes de recherche et de travail scientifiques ». L’expérience et l’induction auraient arraché les esprits aux vérités imposées par la foi ; les rayons de la science auraient chassé peu à peu les ténèbres du dogme.
Ainsi, nos adversaires seraient le soleil et nous serions la nuit. Il est commode de distribuer ainsi les rôles et d’établir des oppositions qui font bel effet en réunion publique.
Il convient d’analyser d’une façon un peu plus sérieuse le problème de la connaissance.
Science et foi
Tout ce que nous savons vient de trois sources : l’expérimentation, le raisonnement, le témoignage.
a) Il est des faits que nous expérimentons nous-mêmes. Munis d’un scalpel ou d’un microscope, nous pouvons étudier la corolle d’une fleur, l’appareil digestif d’un insecte, le mécanisme ingénieux de notre oreille ou de notre œil. Sur ce terrain, nous ne sommes pas inférieurs aux amis de M. Sébastien Faure à côté desquels de grands croyants comme Pasteur, de Lapparent et Branly ne font peut-être pas trop mauvaise figure.
b) D’autres connaissances sont acquises par le raisonnement. L’intelligence, comme l’a fort bien dit mon adversaire, peut remonter de l’effet à la cause mais il lui est loisible aussi de descendre du principe à ses conséquences. Elle démontre par exemple que le tout est plus grand que sa partie, que tout phénomène suppose une cause proportionnée, que l’ordre merveilleux des étoiles et des saisons révèle l’existence d’un Ordonnateur Souverain. C’est grâce à la raison, aidée de sa sœur l’expérience, que les grands philosophes de l’antiquité et des temps modernes ont acquis la certitude de l’existence de Dieu, se gardant toutefois de dire qu’ils le connaissaient « des pieds à la tête », expression qui dénote un esprit confus et vaudrait une mauvaise note au moindre élève de philosophie.
c) En dehors des vérités peu nombreuses que nous découvrons ainsi par l’effort personnel de nos expériences et de nos raisonnements, nous tenons notre savoir du témoignage. Presque toute la science d’un médecin lui a été enseignée par ses professeurs qui la tenaient eux-mêmes de leurs devanciers. Tout ce que nous savons du passé et des événements accomplis au loin, nous est appris par le témoignage de nos semblables qui nous racontent par exemple la guerre des Balkans ou l’histoire de Napoléon ler. Un esprit sérieux n’accepte pas tout ce qu’on lui raconte. Il se demande si l’historien ne s’est pas trompé et s’il n’a pas voulu tromper. Il contrôle les témoignages à l’aide de ce qu’on appelle la critique historique. Lorsque nos arrière-neveux étudieront, dans deux cents ans, ce qui s’est passé à Lille, ce 25 décembre 1912, et qu’ils consulteront pour cela la collection de vos journaux hebdomadaires et quotidiens, à travers les exagérations et les parti-pris de chaque journaliste, ils acquerront la certitude qu’une réunion publique a été tenue ce soir, à l’Hippodrome, devant un auditoire nombreux et que Sébastien Faure et l’abbé Desgranges y ont pris contradictoirement la parole. Les choses du passé nous sont ainsi connues par le témoignage des historiens, contrôlé par la critique. Si la documentation du citoyen Sébastien Faure était de date plus récente, si le discours qu’il vient de nous répéter avait été composé depuis moins longtemps, il saurait, disons-le en passant, que les documents les plus concordants, les moins suspects, établissent avec certitude l’existence de Jésus-Christ et l’authenticité historique des Évangiles. Mais passons.
d) Expérience, raison, témoignage humain, ces trois sources de la connaissance, nous sont communes avec nos adversaires, nous nous y abreuvons aussi abondamment qu’eux-mêmes. Je mets au défi mon contradicteur de me citer la moindre partie, le plus petit détail de cette science que nous ne possédions pas autant, et au même titre que lui, sous prétexte que nous sommes religieux. Tout au contraire, nous recueillons pour compléter nos lumières, les rayons d’un quatrième foyer dont il s’est volontairement privé, je veux dire le témoignage divin.
Pour connaître les vérités qui, suivant le mot du philosophe, « dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer », pour savoir d’où vient le monde et où il va, où sont allés les êtres chers que nous avons perdus, où nous irons nous-mêmes lorsque la mort nous prendra, nous ne saurions nous adresser ni au scalpel, ni au microscope, ni à la raison, ni au témoignage d’hommes qui, sur ce point, n’en savent pas plus que nous ; seul le Créateur et Maître du monde qui possède les secrets de la terre et des cieux, est capable de nous renseigner. Il est l’Historien éternel, souverainement informé et véridique. Nous a-t-il parlé ? Nous a-t-il révélé ces vérités essentielles que nous sommes impuissants à connaître par nous-mêmes et qu’il nous est indispensable de savoir ? Nous en avons la certitude. Les sciences philosophiques et religieuses démontrent l’existence de ce Témoin et nous ont permis de distinguer des fables, des légendes et des mythologies, objets des crédulités naïves, son authentique révélation divine, objet de notre foi raisonnée !
Lorsque Pasteur mourut, ce grand représentant de la science expérimentale ne trouva, à l’heure suprême, une lumière consolante, ni dans son laboratoire, ni dans ses livres, mais dans la contemplation du Crucifix qui évoquait en son âme toute la révélation divine apportée par le Christ. Nous voulons, comme lui, posséder le faisceau complet des rayons qui éclairent l’humanité. À son exemple, nous ajoutons, nous catholiques, pour employer une expression familière, au gaz des sciences humaines, l’électricité des sciences divines qui projette ses clartés jusque sur les horizons de l’Au-Delà.
Loin donc de nous enfoncer dans la nuit, comme a osé le prétendre mon contradicteur, nous unissons les éléments de la vérité intégrale, nous allons vers une lumière chaque jour plus complète et plus rayonnante.
2. Faillite historique ?
Sébastien Faure avait aussi dénoncé la faillite historique du christianisme :
Le christianisme succombe sous le poids des fautes et des crimes qu’il a commis au cours des âges.
Il s’est donné pour rôle le rachat, le salut, la rédemption de l’humanité dans ce monde et dans l’autre.
Je ne parlerai pas de l’autre monde, mais de celui-ci.
De quoi avons-nous été sauvés par le Christ ? Quels fléaux, quelles amertumes et quelles souffrances sévissant sur la terre avant la venue du Christ en ont été chassées depuis lors ?
Avons-nous été sauvés de la souffrance et de la misère ? […] Qui se lèvera ici pour dire que le christianisme a chassé l’iniquité ? Que les mœurs actuelles sont marquées au sceau de la justice et de la probité ?
Avant de reproduire – de façon très répétitive – le même raisonnement au sujet du mensonge et de la misère, Sébastien Faure l’illustrait avec un scandale contemporain :
Quand on voit un Rochette [12], ayant volé à l’épargne publique 150 millions, pouvoir acheter à ce que nous appelons la Justice, moyennant une caution de 200 000 francs, le droit de circuler librement, alors qu’un pauvre diable, pour avoir volé une miche de pain, est sans pitié détenu, tout cet appareil de justice nous apparaît comme un mensonge et une mystification.
Il concluait :
Nous ne sommes donc pas affranchis de l’injustice. La rédemption promise par le christianisme n’a pas été réalisée […]. Il n’y a pas, au jardin des Oliviers, qu’un seul Christ dont la tête est couronnée d’épines. Il n’y a pas qu’un seul Jésus, j’en aperçois des millions qui gravissent leur Calvaire et montent leur Golgotha. Non ; l’œuvre de rédemption n’est pas faite : la promettre fut une erreur et une faute de la part du christianisme.
Car le salut ne peut venir du Ciel, il doit monter de la terre ; il ne peut descendre d’en haut, il doit monter d’en bas. C’est folie de croire qu’un Rédempteur ou un chef inspiré puisse vous libérer. Le salut ? Il sortira des entrailles de l’humanité tout entière.
L’abbé Desgranges aborde donc, à son tour, ce sujet :
Abandonnant le domaine du dogme pour entrer dans celui de l’histoire, Sébastien Faure nous demande de quels fléaux nous avons été sauvés par le Christianisme. Le mensonge, l’iniquité, la misère, ont-ils été abolis ? La liberté, la justice, l’amour, règnent-ils parmi nous ?
Durant près de trois quarts d’heure, il nous a promené à travers les sociétés modernes ; il nous a montré, dans les grandes usines, le marteau pilon de la misère broyant des multitudes de travailleurs : il a stigmatisé cette justice indulgente aux grands et dure aux petits, ouvrant à Rochette les portes de la prison et les refermant sans pitié sur l’affamé coupable d’avoir dérobé un pain ; il nous a décrit la société économique et politique dominée par ceux qui meurent d’opulence après avoir vécu d’iniquités, mais écrasant, après les avoir traqués, les hommes de labeur et de franchise.
Singulier raisonnement dont l’éclatante contradiction a été mise en évidence par M. le pasteur Durrleman. Vous reprochez au Christianisme d’agoniser sous les sarcasmes d’une société incrédule et vous l’accusez en même temps de ne pas animer de son esprit et de sa vie cette société qui le persécute !
Vous croyez faire le procès de l’Église et vous étalez les tares du matérialisme triomphant !
Ce n’est pas nous, chrétiens, que vous devez interpeller sur l’affaire Rochette, c’est le matérialiste Briand ; ce n’est pas à nous qu’il faut reprocher la violence des antagonismes de classe, mais à l’individualisme révolutionnaire, à la fatale prédominance, dans une société laïcisée, de la force sur le droit.
Ah ! certes, il est facile à un rhéteur brillant d’imputer à l’Église les désordres de ceux qui ont échappé à son influence ou se sont révoltés contre ses lois. On pense abuser un auditoire sans défiance par un jeu d’énumérations et de peintures qui mettent au compte du catholicisme ce qui précisément s’est dressé contre lui. Mais à quel homme réfléchi persuadera-t-on que n’ayant pas réalisé toutes les réformes, il n’en a accompli aucune, que n’ayant pas tout fait, il n’a rien fait.
Il raisonnerait aussi mal le détracteur de la médecine qui jetant à son tour les yeux sur le monde s’écrierait sur le ton ému de mon contradicteur : « De quels fléaux avons-nous été sauvés par la science médicale ? Est-ce qu’on ne meurt plus ? Est-ce qu’on ne souffre plus ? Est-ce que la tuberculose n’a pas remplacé les lèpres et les pestes anciennes ? Ne constate-t-on pas partout un affaiblissement de la santé et de la vigueur humaines ? »
La vérité est qu’à chaque génération, pour tout homme qui naît, qui grandit et qui meurt, la médecine apporte une somme de prescriptions préventives, de guérisons provisoires et de soulagements.
De même, en cette vie terrestre, prélude, ne l’oublions pas, d’une vie meilleure qui en réparera les insuffisances et les injustices, au sein de chaque génération qui se lève, le christianisme apporte ses lumières et ses vertus qui opèrent dans la mesure même où les hommes s’ouvrent à leur action.
Il serait mieux, d’après vous, d’avoir complètement aboli l’injustice et la misère. Mais vous, qu’avez-vous donc fait ? Comme votre autorité serait plus grande si vous nous parliez au nom d’une école ou d’un parti ayant accompli au moins, sur quelques points de l’espace, cette complète suppression de nos passions et de nos faiblesses.
Vous venez à nous la bouche pleine de critiques et de promesses mais les mains vides. Si vous aviez derrière vous une œuvre quelle qu’elle soit, vous verriez quel terme avantageux de comparaison elle offrirait à la nôtre. Comme le piéton que le peintre fait poser au pied des Pyramides, elle permettrait d’en mesurer les gigantesques proportions. Mais vous n’avez rien fait. C’est demain seulement que vous donnerez pour rien, comme le barbier fameux, à l’humanité déshéritée jusqu’à vous, l’amour parfait et le bonheur.
Votre histoire est une page blanche. Est-elle même restée blanche ? Nous pourrions recourir à un procédé dont d’autres anticléricaux, je le reconnais, abusent plus que vous, mais que vous n’avez pas su éviter complètement. Si je vous impliquais, vous et vos doctrines, non sans raison peut-être, dans certains crimes présents à toutes les mémoires, comme vous avez osé faire retomber sur les desservants, les moines et les évêques du moyen-âge, les turpitudes et les assassinats commis en ce temps-là, si par des généralisations faciles, j’établissais une relation entre les doctrines libertaires et les forfaits de certains anarchistes, ne verrait-on pas les pages de votre histoire souillées de boue et de sang ?
L’œuvre de l’Église à travers les siècles
Mais j’ai hâte de revenir à l’œuvre de l’Église. Vous nous demandez ce qu’elle a fait à travers les siècles ? Il serait plus facile d’énumérer ce qu’elle n’a pas fait, ce qui a été accompli de grand, de généreux, de noble sans son concours. La civilisation est son œuvre. L’humanité depuis vingt siècles est comme partagée en deux versants : l’un plongé dans les ténèbres de la barbarie, celui-là précisément qui n’a pas connu ou qui a oublié l’Évangile, l’autre qui rayonne plus ou moins de la pure lumière de la civilisation ; et c’est celui précisément où les croix dominent les monuments publics, où elles étendent, au carrefour des routes, leurs grands bras miséricordieux.
Un jour, répondant à un adversaire qui me parlait de tout laïciser, de répudier entièrement l’héritage de Jésus-Christ, j’ai pris plus clairement conscience de l’apport incomparable du christianisme dans les fondements, dans l’ordonnance et dans les plus nobles parures de nos sociétés européennes.
Tout laïciser, disais-je, mais je vous en défie bien ! Il faudrait détruire toutes ces villes qu’ont bâties nos abbés et nos évêques, quitter ces campagnes fertiles que nos moines ont défrichées et assainies, incendier les bibliothèques où ils ont conservé les merveilles du savoir antique, bannir de nos musées tous les chefs-d’œuvre d’inspiration chrétienne, c’est-à-dire ceux qui font le plus honneur au génie humain et ennoblissent le mieux les consciences, démolir les ogives élancées, les voûtes somptueuses, les clochers à jour de nos églises et de nos cathédrales, porter des coups de sape furieux dans presque tous les collèges, hôpitaux, asiles, dont l’idée religieuse a couvert notre sol, dont la propriété peut nous être dérobée par des spoliateurs cyniques, mais non la gloire de les avoir fondés. Poussant plus avant la logique de votre destruction jusque dans la conscience de votre vieille mère, il faudrait en arracher la fierté de la femme et de l’épouse , ces vertus chrétiennes dont le nimbe a auréolé son front et qui vous permettent de la contempler avec un si tendre respect ; il faudrait extirper du cœur de votre épouse l’idée même d’une fidélité éternelle, la meilleure joie, la plus pure gloire de votre foyer ; il faudrait, dans la conscience de vos enfants, flétrir ces fleurs de vertu, dissiper ce parfum d’innocence qui en font le charme le plus attachant ; il faudrait que votre laïcisation impitoyable ravageât les auditoires eux-mêmes qui vous acclament, car lorsque vous leur parlez de fraternité et de justice, s’ils s’émeuvent et vous applaudissent, c’est encore là un écho de l’enseignement de ce Christ dont vous empruntez les sentiments et le langage jusque dans vos blasphèmes !
Et vous-même, citoyen Sébastien Faure, quand surtout je vous compare à des êtres d’atavisme tout à fait différent, par exemple, à des Japonais, à des Musulmans, à des Africains, je découvre avec évidence que vous êtes bien, dans ce que vous avez de meilleur, dans vos sentiments les plus élevés, dans vos désirs les plus généreux et jusque dans les images gracieuses de vos discours qui sont presque toutes empruntées à la Bible, un produit du monde chrétien. Vous avez démarqué les divines formules, vous avez effacé la signature divine au bas de certaines pages qui agitent vos auditoires d’un frisson sacré. Mais le bon grain des semences chrétiennes n’est pas tout à fait étouffé par l’ivraie de vos blasphèmes et de vos négations, et lorsque, dans la douceur des soirs, vous formez des rêves de fraternité et de justice, vous marchez à la lumière des étoiles que vous pensiez avoir éteintes !
3. Faillite morale et sociale ?
Faure avait enfin dénoncé la faillite morale et sociale du christianisme :
Dans le domaine moral, le christianisme a pris un triple engagement : il s’est donné comme une force pouvant faire épanouir l’amour, la liberté et le progrès.
L’amour ! On attribue à Jésus-Christ cette parole : Aimez-vous les uns les autres.
D’abord, il n’est pas bien sûr que ces paroles aient été prononcées, car Jésus n’a peut-être pas existé en chair et en os. […] Mais les précédents prophètes l’avaient dite aussi. […] Il est fatal que les fondateurs de religions prêchent l’amour. Je ne les vois pas bien recommandant à leurs disciples de s’entredéchirer et de s’entretuer.
L’important […] n’est pas de savoir ce qu’a dit Jésus, mais ce qu’ont fait ses disciples. L’étiage des haines a-t-il baissé ? Le niveau des tendresses s’est-il élevé ? Le soleil chrétien a-t-il fait fondre les neiges de la haine ? Non ; jamais on ne s’est détesté autant que de nos jours.
Or non seulement le christianisme n’a rien fait pour améliorer la situation sur terre, mais il s’oppose à tout progrès social en détournant le regard de l’homme soit en arrière (vers le paradis perdu) soit vers le ciel :
Le bon chrétien a toujours les yeux fixés vers un Ciel mystérieux. Ici-bas, c’est le temps d’épreuve où il n’a qu’à se soumettre aux coups de l’adversité. Sa vie est triste ici-bas ? Tant mieux. Elle sera d’autant plus belle dans l’éternité. […] Ses frères s’acheminent d’un pas accéléré et sûr vers les sommets lumineux. Lui, pense que le bonheur n’est pas devant nous, mais derrière, que l’homme a été créé par Dieu dans le bonheur absolu, mais qu’il en a été dépossédé par sa faute. La femme doit accoucher dans la douleur ; l’homme manger son pain à la sueur de son front. C’est la conséquence du péché originel. […]
On n’est un ouvrier du progrès que si l’on est stimulé par des besoins, que si l’on ne dédaigne pas la vie. Nous voulons, nous autres, le paradis sur terre. Mais le chrétien, pour qui la vie n’est rien, ne saura pas faire un effort appréciable pour rendre meilleures les conditions de la vie.
Faure a reconnu que l’Église prêche aux riches la charité. Mais elle prêche aussi la résignation aux pauvres, et cette résignation permet « la digestion béate et le sommeil tranquille des riches ». Au mieux, l’un d’eux, pour avoir la conscience bien en repos, quand on a réussi à l’émouvoir, fait parfois l’aumône, avec ostentation, en un gala de charité :
Il lui faut, pour bourse délier, des catastrophes retentissantes comme il s’en produit si souvent dans vos pays miniers. Et alors il donne des soirées de gala, des concerts et des bals magnifiques où danseuses et danseurs piétinent le cœur des veuves. Il ne fait la charité que dans la mesure où les autres pleurent. C’est une monstruosité.
Faure a sévèrement conclu :
Le christianisme a été un instrument formidable de domination. Il faut qu’il succombe sous le poids de ses erreurs, de ses fautes et de son impuissance.
Catholicisme et progrès social
L’abbé Desgranges ne laisse aucun argument sans réponse :
Devant l’œuvre immense de progrès social qu’il importe d’accomplir, le christianisme, s’il faut en croire mon contradicteur, serait d’une radicale impuissance. La grande force qui a brisé les chaînes de l’esclavage antique ne serait plus capable de réduire les duretés du capitalisme moderne ! — Allons donc !
Le fondement de toute rénovation sociale – Sébastien Faure l’a noté avec raison – c’est, pour nous, la fraternité, la mise en pratique du précepte divin : Aimez-vous les uns les autres.
On nous explique : Est-ce bien Jésus-Christ qui a inventé cet adage ? Pouvait-il faire autrement que de le répéter ? Concevez-vous un fondateur de religion qui nous commande de haïr ?
Jésus-Christ a vraiment fondé la fraternité sur la terre : il l’a basée sur le roc indestructible de la Paternité divine, lui imprimant un caractère d’universalité inconnu avant Lui ; il nous a encouragé puissamment à la pratiquer par l’attrait des récompenses célestes ; il nous en a donné lui-même l’exemple, héroïquement, versant pour l’humanité jusqu’à la dernière goutte de son sang ; enfin il nous a commandé d’aimer nos frères en Lui, de lui témoigner, à Lui, notre reconnaissant amour, en les enveloppant, eux, ses membres souffrants, de la plus secourable tendresse ; il enrichit ainsi notre dévouement à nos semblables de motifs et d’énergies irrésistibles.
Après avoir esquissé à grands traits cette fraternité chrétienne, faut-il ajouter qu’elle n’a rien de commun avec ces bals de charité où « l’on danse sur le cœur des veuves », avec ces gestes intéressés du mauvais riche, jetant du pain à un affamé, pour protéger la tranquillité de sa digestion.
Je ne laisserai pourtant pas médire de l’aumône. Si elle est une forme inférieure de la charité, de cette charité dont l’acte suprême est le don de sa vie, elle est, en beaucoup de circonstances, le remède improvisé, mais le remède unique aux maux dont souffrent nos semblables. Lorsque saint Martin, encore jeune soldat, revenant à Amiens où il tenait garnison, rencontra un malheureux à demi nu, grelottant, il lui donna la moitié de son manteau. Eussiez-vous préféré qu’il tînt au malheureux le discours suivant : « Mon ami, je ne veux point vous donner une aumône qui vous humilierait, attendez ! Dans quinze ou vingt siècles, M. Sébastien Faure instituera une cité communiste où tout le monde sera nourri et aura chaud. » La plaisanterie eût été féroce.
J’espère qu’il n’est personne ici, assez ignorant des doctrines sociales du catholicisme pour ne pas connaître l’ensemble des mesures législatives, des organisations corporatives et mutualistes et des multiples initiatives individuelles au moyen desquelles nous nous proposons d’assurer aux prolétaires plus de bien-être, de garantir leur dignité, d’écarter d’eux autant que possible les risques du chômage, de la maladie et de la vieillesse misérables.
Nous n’avons pas à exposer aujourd’hui nos systèmes de reconstruction sociale. J’ai eu l’occasion de le faire en détail à Hellemmes et à Tourcoing.
Il s’agit de savoir si l’idée d’un Dieu, souverain Seigneur de toutes choses, si la pratique d’une morale de mortification et d’austérité, si la croyance au ciel, enfin si l’amour de Jésus-Christ par-dessus toutes choses, tarissent, dans le cœur du chrétien, les énergies que nous devons mettre au service du progrès. Je prétends, au contraire, que les croyances et la morale chrétiennes orientent et accroissent merveilleusement ces forces de progrès.
Catholicisme et progrès social
– Vous croyez, nous dit-on, à un Dieu tout-puissant, dont la volonté est souveraine. Laissez-la donc s’accomplir dans une respectueuse passivité. N’est-ce point se révolter d’une façon sacrilège contre le plan divin que de vouloir, par des réformes, en bouleverser l’économie ?
– C’est le contraire qui est vrai ! Nous respectons précisément la volonté de Dieu en accomplissant autour de nous cette justice, cette fraternité qu’elle commande à notre libre arbitre. Plus nous serons persuadés de notre dépendance vis-à-vis du Tout-Puissant, plus nous obéirons à ses préceptes, et mieux nous réaliserons le bien de nos semblables.
– Vous vous mortifiez ? nous dit-on encore, vous vous contentez de peu ? Mais c’est l’explosion des désirs de jouissance qui pousse un peuple au triomphe de ses revendications.
– Au contraire encore, c’est en se laissant conduire par leurs cupidités effrénées que tant d’hommes crèvent d’indigestion alors que d’autres meurent de misère. Si, au soir de la quinzaine, vous dépensez votre paye en plaisirs et en débauches, vous n’apporterez pas l’abondance à votre foyer et vous deviendrez même incapables de solder votre cotisation à la caisse syndicale. Toute générosité suppose une économie. On ne donne que ce dont on s’est privé. Dans notre humanité cupide, rien ne rétablit l’équilibre des droits comme la pratique du renoncement.
– Vous croyez au ciel ? nous dit-on encore. Dès lors, pourquoi vous mettre en peine de cette vie, corridor obscur qui mène à l’éternité ? Plus vous souffrirez ici-bas, plus vous serez récompensé là-haut.
– Ma récompense sera proportionnée à mon dévouement. L’espoir chrétien du ciel est le motif le plus fort qui puisse me déterminer à la pratique de la fraternité. Car, ce ciel auquel nous croyons de toute notre âme sera, non pas le prix d’une résignation paresseuse, mais la consécration éternelle de notre effort pour faire régner ici-bas la justice.
Au contraire, celui qui croit que la mort finit tout, conclut qu’il faut entrer, dès maintenant, dans le paradis terrestre, dût-on pour cela écraser quelques concurrents et se servir, comme d’un piédestal, des épaules des prolétaires. Et lorsque ce paradis terrestre se présente sous la forme d’une salle à manger ministérielle, nos politiciens matérialistes y pénètrent de force, n’importe par quels moyens, n’hésitant pas à fusiller leurs dupes qui protestent dans les champs de Draveil ou de Vigneux [13].
Un homme d’esprit l’a dit : l’incroyance et le désir de jouir dès ce monde font pulluler les arrivistes comme la pluie fait pousser la salade. Le matérialisme et l’arrivisme vont de pair.
Enfin, nous aurions pour Jésus-Christ un amour exclusif qui ferait tort à nos frères ; ce Dieu jaloux dont parle les Écritures ne nous permettrait pas de tourner nos regards vers ceux qui pleurent !
Où donc, nos adversaires ont-ils étudié le christianisme et quelle caricature osent-ils vous en présenter !
Comment, dans ses images, Sébastien Faure frôle-t-il de si près la vérité pour tomber dans les plus odieuses erreurs ! Il nous parlait de ces calvaires où des milliers de Christ portent leur croix et leur couronne d’épines. Dans sa bouche, ces formules n’ont plus aucun sens.
Mais, pour nous, catholiques, chaque fois que sur le calvaire de la vie, nous voyons monter des malheureux ayant sur les épaules la croix pesante des tyrannies et des haines, le front encerclé de la couronne d’épines des angoisses et des soucis, nous devons les considérer et les secourir comme d’autres Jésus !
Cette sublime et généreuse pensée est le fond même de l’Évangile.
Vous vous rappelez la page célèbre où le Christ, raconte ce qui se passera au Jugement dernier : les méchants ayant été placés à sa gauche, les bons à sa droite, Jésus-Christ dira aux bons : « Venez, les bénis de mon Père, car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif, vous m’avez donné à boire, j’étais nu, vous m’avez donné un vêtement, j’étais prisonnier et vous m’avez visité. »
Et les élus, de s’étonner et de dire : « Ô Seigneur, quand donc nous avons-vous vu, ayant faim, ayant soif, nu ou en prison ? » Et Jésus-Christ de répondre : « Toutes les fois que vous avez fait cela au plus petit d’entre les miens, c’est à moi-même que vous l’avez fait ! »
Est-il possible d’associer plus intimement, dans notre cœur, le Christ aux malheureux !
Dès lors, citoyens, vous le comprenez, l’humanité ne nous apparaît pas seulement comme unie à nous par les liens d’une même origine et d’une même destinée. Grâce au christianisme, elle devient, à nos yeux, divine et sacrée, revêtue comme d’une pourpre royale, du sang que Jésus-Christ a répandu pour la racheter !
Oh ! ne voyez-vous pas que sur les points mêmes où nos contradicteurs nous critiquent, apparaissent avec le plus d’éclat, la bienfaisance et la beauté de notre doctrine. On la blasphème parce qu’on l’ignore ! Si elle était telle que Sébastien Faure vous l’a dépeinte, j’en prends à témoins les catholiques présents dans cette salle, nous ne lui resterions pas un seul instant fidèles ! Mais si nous réussissons à vous la faire connaître telle que nous la voyons, telle que nous l’aimons plus que la vie, je suis sûr que vous voudrez l’embrasser à votre tour.
La renaissance catholique sous saint Pie X
En conclusion, l’abbé Desgranges souligne la renaissance religieuse qui est, en 1912, indiscutable :
Des souffles impies ont passé sur notre génération et ils sont nombreux dans nos grandes cités ouvrières, ceux dont ils ont dévasté la conscience. Mais, cette crise d’irréligion sera passagère. Nous saluons déjà ce que la Lanterne elle-même appelle « l’indiscutable reviviscence du christianisme ». Je me demande même comment le citoyen Sébastien Faure a pu répéter, sans y changer une syllabe, ce discours sur la faillite du christianisme que j’eus l’avantage d’entendre, pour la première fois, à Vierzon, il y a dix ans ! Et quoi ! citoyens, depuis dix ans n’avez-vous rien regardé, rien écouté ; êtes-vous comme ces idoles dont parlent les psaumes qui ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point ! […]
Un jour, c’était avant la Séparation [1905], vous me disiez que l’Église, privée du budget des cultes et de l’appui moral de l’État, allait s’effondrer. Quel démenti éclatant vous a donné la réalité ! Le catholicisme est sorti si victorieux de cette crise que beaucoup de nos adversaires regrettent de l’avoir provoquée. Je voudrais pouvoir citer des chiffres. Dans le diocèse de Lyon, où j’étais hier, savez-vous combien d’écoles a rétablies, depuis 1901, la générosité catholique, malgré le denier du culte et les œuvres innombrables qui la chargent déjà ? Plus de 600 avec 1 500 instituteurs libres et deux écoles normales ! Vous croyez vraiment que de pareils prodiges pourraient être engendrés par une Église agonisante ?
Pour ce diocèse, reportez-vous à des chiffres qui ont épouvanté M. le sénateur Debierre. Ils ont été produits par Mgr Delamaire à la séance de clôture du dernier congrès des catholiques du Nord, dans ce même hippodrome, absolument comble, ce jour-là. J’en citerai un seul : depuis la séparation, dans votre cité de Lille et dans la banlieue, six paroisses nouvelles ont été créées. Si vous aviez pénétré aujourd’hui dans ces églises, anciennes ou neuves vous auriez vu se succéder des foules pleines de foi et d’espérance, si nombreuses qu’il eût fallu pour les contenir toutes ensemble, quinze hippodromes remplis d’une assistance deux fois plus compacte que celle à qui j’ai l’honneur de parler. […] Tout ce que je vois m’incite à l’espérance, tout, jusqu’au spectacle que vous me donnez ce soir. Qu’on le veuille ou non, ce grand cirque a été transformé en un temple, ces voûtes ont retenti de mes cris de foi et de vos religieuses acclamations ; aux vingt-trois sermons qu’ont donnés mes confrères dans les paroisses de Lille s’en est ajouté un vingt-quatrième, celui que je viens d’adresser à cet auditoire, plus cher à nos cœurs que les autres, parce qu’il est plus difficile et plus périlleux de l’atteindre.
Dans son sein, j’en suis sûr, des âmes douloureuses, troublées par l’énigme de la destinée et le mystère de la mort, retenues captives dans l’obscurité des préjugés et des ignorances, des âmes délaissées que l’amour et l’allégresse n’ont jamais fait tressaillir, partageront quelques-unes de mes consolations intérieures. En beaucoup de ces chères inconnues, Dieu voudra que ma parole, tremblante d’émotion, enfante l’Espoir Divin comme naquit jadis le Sauveur dans l’humble grotte de Bethléem !
Non, ce n’est pas à l’agonie du monde chrétien que nous assistons à cette heure : c’est à la renaissance religieuse d’un peuple, aux conquêtes nouvelles du Christ vivant, à l’aube resplendissante de son prochain triomphe !
Cette conclusion suscite un tonnerre d’applaudissements chez ceux-là même qui sont venus écouter Sébastien Faure. Celui-ci se précipite pour riposter, en mêlant une dizaine de nouvelles questions aux sujets déjà abordés, mais le charme est rompu : l’assemblée, cette fois, n’applaudit que très mollement. L’abbé Desgranges propose de répondre aux questions qui lui ont été lancées, mais on lui annonce que la réunion est close.
Il se retire donc, escorté des militants catholiques qui chantent en chœur le cantique Je suis chrétien. Et après les avoir exhortés à continuer, par leurs actes et par leurs exemples, à faire aimer et respecter Jésus, il prie avec eux pour que ce vingt-quatrième sermon lillois de Noël, prêché à l’hippodrome, apporte à ses auditeurs la grâce de la lumière.
[1] — Voir Le Sel de la terre 107 (p. 70-80) et 108 (p. 68-86).
[2] — Mt 4, 7 (Mc 6, 31 ; Lc 4, 12) et Dt 6, 16.
[3] — Alphonse Maillot, Histoires d'eaux et d'autres, Lyon, 2007, Olivetan, p. 66-67.
[4] — Voir : abbé Alphonse Bleau, Réponse à l’athéisme, Poitiers, Houdin, 1898.
[5] — Le compte-rendu détaillé de cette conférence du 17 février 1912 a été publié dans la brochure Louis Arnould contre Sébastien Faure au théâtre de Poitiers – Les douze prétendues preuves de l’inexistence de Dieu, Limoges, Éditions d’Apologétique populaire, s.d. [1912]. Sauf précision contraire, toutes les citations suivantes en proviennent.
[6] — Voir notamment les arguments 9 et 11, exposés et réfutés dans Le Sel de la terre 108, p. 72-73 et 80-83.
[7] — Saint Justin déclarait déjà aux adorateurs des dieux gréco-romains : « On nous appelle athées. Athées ; oui certes, nous le sommes devant de pareils dieux, mais non pas devant le Dieu de vérité, le père de toute justice, de toute pureté, de toute vertu, l’être de perfection infinie. » (Première Apologie, § 6)
[8] — Louis Arnould était un ami de l’institut de Larnay (près de Poitiers) où la sœur Marguerite (1860-1910) aida notamment la jeune Marie Heurtin – à la fois sourde et aveugle – à sortir de son isolement. Son ouvrage Âmes en prison – réédité en 2015 sous le titre La vraie vie de Marie Heurtin, sourde-muette et aveugle – est la source principale du film Marie Heurtin, sorti en 2014. Voir Le Sel de la terre 98, p. 203-204.
[9] — Sur l’œuvre sociale d’Albert de Mun (1841-1914) : Le Sel de la terre 114, p. 132-178.
[10] — L’abbé Jean-Marie Desgranges (1874-1958) avait été assez proche du Sillon de Marc Sangnier, mais s’en était écarté en 1908, deux ans avant que saint Pie X condamne ce mouvement dans la lettre Notre charge apostolique (25 août 1910). Militant du catholicisme social, il fut élu député en 1928 et le resta jusqu’en 1940. Politiquement proche du courant démocrate-chrétien, il sut en éviter les dérives doctrinales. Au lendemain de la guerre de 1939-1945, il dénonça courageusement l’épuration communisto-gaulliste, notamment dans son ouvrage Les Crimes masqués du résistantialisme. Sa Fondation Notre-Dame-de-la-Merci vint également en aide aux prisonniers politiques.
[11] — Émile Mathieu, compte rendu reproduit dans la brochure L’abbé Desgranges contre Sébastien Faure à l’hippodrome de Lille le jour de Noël 1912, Limoges, Éditions d’Apologétique populaire, s.d. [1913], p. 23-24. Sauf mention contraire, les citations suivantes proviendront de cette brochure.
[12] — Le financier Henri Rochette (qui renflouait discrètement les caisses du parti radical-socialiste), fut poursuivi en 1908 pour des escroqueries portant sur 120 millions de francs. Il bénéficia alors du soutien de deux ministres de la Troisième République : Ernest Monis (président du Conseil) et Joseph Caillaux (ministre des Finances). L’affaire se poursuivra en 1914, lorsque le journaliste Gaston Calmette, qui avait publié dans Le Figaro les documents accablant Caillaux, sera assassiné par l’épouse du ministre, Henriette Caillaux.
[13] — Le 30 juillet 1908, une manifestation ouvrière à Draveil-Vigneux avait été férocement réprimée par la Troisième République, qui tua quatre manifestants et en blessa plusieurs centaines.

