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Un catholique peut-il s'inspirer de Nietzsche ?

Ludovic VON SCHWARTZ

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Science et Philosophie

Le Sel de la terre n° 126

Le numéro

Automne 2023

p. 79-90

Ludovic VON SCHWARTZ

L'auteur

Ludovic VON SCHWARTZ

3,50 €

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Un catholique peut-il s’inspirer de Nietzsche ?

par Ludovic von Schwartz

 

L’auteur de L’Antéchrist ou du célèbre « Dieu est mort [1] » fut très tôt perçu comme un évident anti-chrétien, ce qu’il était effectivement, et revendiqué comme tel (« j’aime à m’asseoir sur des églises en ruine [2] »). Or, contre toute attente, récemment, la philosophie de Nietzsche fait un retour en force dans les milieux dits « de droite », et il n’est pas jusqu’à certains jeunes catholiques traditionnels, qui notamment sous l’influence de l’auteur à succès Julien Rochedy, découvrent avec intérêt le nietzschéisme, et y adhèrent. Peut-on, dès lors, être un catholique nietzschéen ? Telle sera notre question.

Après avoir trop succinctement exposé (mais comment pourrait-il en être autrement ?) les grands principes de la philosophie nietzschéenne, nous répondrons par la négative : si certains éléments accidentels de sa pensée peuvent être vrais, l’arbre dans sa totalité ne peut donner que des fruits amers, compte tenu du caractère vicié de ses racines.


Comment peut-on être nietzschéen ?


La philosophie est l’histoire de l’interprétation de l’être. Qu’est-ce que la réalité ? « Qu’est-ce que l’être [3] ? » Tel est le problème fondamental. Quoique Nietzsche prétendît la dépasser, il convient de toujours commencer par la métaphysique. L’être, pour Nietzsche, le fond de l’être, « l’essence intime de l’être, c’est la volonté de puissance (Wille sur Macht[4] », notion qu’il emprunte à Schopenhauer. Tous les êtres singuliers, non seulement hommes, mais encore êtres, vivants et non vivants, sont mus par ce que Spinoza appela le conatus, un « désir de persévérer dans son être [5] » : qui n’avance pas recule. La pluie qui s’abat sur la toiture exprime sa volonté de puissance, de même que le soleil qui darde ses rayons et écrase la nature de sa chaleur, asséchant les récoltes. Ainsi, affirme le philosophe allemand, ce que tous les êtres recherchent, contrairement à ce que disait Aristote, n’est pas le bonheur, le bien. Les êtres recherchent un accroissement de leur puissance d’agir. Voilà ce qu’ils visent : toujours plus, instinctivement. Or, il appert que certains êtres sont dotés d’une plus ou moins grande tendance à agir, ou volonté de puissance : ils sont forts – ou faibles.


Ne nous méprenons pas sur le sens de ces termes. Chez le « fort » nietzschéen, la volonté de puissance est très active alors qu’elle est réactive chez le faible. Le fort est tel, au sens physique du terme, mais surtout à proportion de sa capacité à dominer, manipuler ses semblables, éventuellement, par son intelligence, sa ruse (Machiavel a influencé Nietzsche). Il prend naturellement l’ascendant sur ses semblables, est leur chef et les domine ; il ne s’embarrasse pas de scrupules, et sait être cruel, s’il le faut. Son intelligence n’est pas spéculative, car le fort aime la vie, aime sa vie (quoiqu’il ne soit point un jouisseur hédoniste) ; il multiplie les expériences, expérimente toute la truculence de l’existence. Le fort a une âme d’artiste, créative.

A l’aube de l’humanité, dans la Grèce homérique archaïque, lorsque la métaphysique platonicienne n’avait pas encore jeté son ombre sur l’Occident, avant le judaïsme du Second Temple et le christianisme, son avatar, les forts, les héros nobles et virils et qui n’ont peur de rien, étaient promus, admirés. Voilà le cœur de la Généalogie de la Morale.


Qu’est-ce qu’être bon ? A l’origine : être fort. Dans les commencements de l’histoire, le bien était aux côtés du fort. La vertu grecque – l’ajrethv  : « l’excellence », littéralement –, la vertu romaine – la virtus, étymologiquement très proche de la virilité – étaient attribuées aux forts, aux virtuoses. Les forts, comme il se doit, l’emportaient alors dans la société, en cela conforme à la nature. Calliclès, dans le Gorgias de Platon, prononce un discours qui, selon le philosophe Alain, résume avant la lettre, tout le nietzschéisme : les lois de la cité devraient correspondre aux lois de la nature, y lit-on. Le lion dévore la gazelle, et c’est bien ainsi. Jusque-là, le fort était donc qualifié de bon, et le mauvais était faible, comme l’on dit de quelqu’un qu’il est « mauvais » dans telle matière ou qu’il n’est pas doué.


Mais que s’est-il passé depuis ? Une transvaluation, répond Nietzsche, – une inversion des valeurs. Toute l’histoire fluctue entre ces périodes bénies durant lesquelles la volonté de puissance est active, et d’autres, réactives. A notre époque, et ce, depuis au moins deux mille ans, la volonté de puissance se rétracte toujours davantage. Et désormais, les valeurs de faibles l’emportent. Voilà la cause de notre décadence moderne.


 

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[1]    — Le Gai Savoir, Livre troisième, § 125.

[2]    — Ainsi parlait Zarathoustra, III, « Les sept sceaux ».

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