A propos
du renouveau thomiste
par le frère Albert O.P.
Monsieur Étienne Couvert a publié dans les Cahiers de la Société Augustin Barruel [1] un intéressant article intitulé « Mort et résurrection du thomisme au XIXe siècle ». Dans cet article, il explique quel était l’enseignement religieux au siècle dernier et comment la scolastique était méprisée au profit du cartésianisme avant qu’il n’y ait la réaction néo-thomiste. Ensuite il expose le renouveau scolastique en montrant la part prise dans ce mouvement par les pères jésuites. Nous voudrions compléter ici l’article de monsieur Couvert en montrant comment le retour à la scolastique n’a pas été facile, même chez les jésuites, et en donnant aussi un petit aperçu de la contribution de personnalités étrangères à la Compagnie de Jésus.
Le renouveau de la scolastique
chez les jésuites
En automne 1829 celui qui devait un jour devenir fondateur de la revue Civiltà Cattolicà, le P. Carlo Curci S.J., arriva à Rome pour commencer ses études au Collège Romain, récemment restitué aux jésuites [2]. L’enseignement qu’il y trouva lui fit très mauvaise impression, comme il le raconte dans ses mémoires : « Je déplorais le Babel que me semblait être devenu à cet égard le Collège Romain où, en fait de philosophie, chacun pouvait enseigner ce qu’il voulait, pourvu seulement qu’il détestât et méprisât je ne sais quel Péripaticien, dont personne ne nous avait jamais dit ce qu’il aurait pu être ou prétendre enseigner [3]. »
Lorsqu’il se plaignit de cette situation à un de ses condisciples, celui-ci lui expliqua que, en effet, la philosophie traditionnelle de l’Église, prescrite pourtant par la ratio studiorum de la Compagnie, avait été abandonnée, mais que la Providence préparait un renouveau de la tradition ancienne. Sous le sceau du secret le plus absolu, il accepta d’initier Curci à cette doctrine et le fit présenter à l’homme choisi par Dieu pour rétablir dans la Compagnie la philosophie scolastique, le recteur du Collège, P. Luigi Taparelli d’Azeglio, qui lui confia un manuscrit de 60 pages contenant la doctrine arcane en lui disant « qu’il fallait prier Dieu pour fournir aux supérieurs le moyen de renouer le fil de la tradition scolastique à la satisfaction de tous sans blesser personne [4] ».
Le recteur, en effet, reconnaissait encore mieux que ses élèves le chaos doctrinal qui régnait au collège dont il avait la charge. On trouve dans ses notes de cette époque les remarques suivantes : « Chaque année les élèves doivent-ils demander à leur professeur : “Quel vent souffle cette année ?” Doivent-ils changer d’opinion d’une demi-heure à l’autre, en changeant de cours ? A quelle comédie n’ont pas assisté les “Métaphysiciens” pour qui de 16h à 17h30 les idées sont acquises, à 17h30 deviennent innées pour une demi-heure et devant qui le professeur proclame en pleine classe : “Notez bien que je vous dis ceci en tant que métaphysicien et cela en tant que physicien” [5] ! »
Il reconnaissait aussi la contradiction formelle entre cette liberté de confusion et les constitutions des jésuites qui imposaient la philosophie scolastique [6], mais la situation concrète ne permettait pas leur application. L’opposition était féroce, parfois même parmi les autorités jésuites elles-mêmes, comme on peut le voir, par exemple, dans une lettre du provincial des jésuites à Rome à cette époque, le P. Sineo della Torre : « Je sais que certains des nôtres, venus dans la compagnie pour y rétablir les doctrines du Péripaticien, par vive voix et par des écrits sournois qui voilent d’un peu de nouveau vernis leurs étranges idées vieillies pour être plus prosélytes, voudraient nous reconduire, sinon aux sesquipedalia verba [7], au moins aux verba sensu vacua [8], à leur matière nec quid nec quale nec quantum [9], à l’horreur du vide, aux trois âmes raisonnable, sensitive et végétative, aux qualités occultes, aux formes, aux influences des astres, aux barbara celarent [10] et à mille niaiseries semblables, et qui, pendant qu’ils rendent grâces à Dieu de les avoir créés, tendent avec toute leur force à devenir rien. Ils prétendent, ceux-là, que sans leur philosophie on ne peut pas défendre la religion : et moi, je prétends qu’avec celle-là maintenant on ne peut pas combattre les incrédules victorieusement [11] . »
Certains auteurs [12] attribuent la conversion de Taparelli au thomisme à l’influence du père Serafino Sordi, un fervent thomiste qui reçut sa formation scolastique du chanoine Buzzetti [13] à Plaisance avant d’entrer, déjà prêtre, au noviciat des jésuites à Gennes en 1816, où Taparelli se trouva en contact avec lui la première fois. Le père Pirri, par contre, dans ses articles dans la Civiltà Cattolicà sur cette question [14], affirme que Taparelli n’a vraiment embrassé le thomisme qu’en 1825, lorsqu’il dut affronter le problème en qualité de recteur du Collège Romain [15]. Il remarque que Taparelli lui-même n’a jamais indiqué Sordi comme source de son thomisme et cite une lettre (conservée dans les archives de la Civiltà Cattolicà) de Taparelli au Père Beckx, général des jésuites, en 1861 où Taparelli raconte lui-même sa conversion au thomisme : « Je fus élevé dans les doctrines modernes : Soave, Genovesi, Storchenau, Sarti et autres du même genre, tels sont les manuels dans lesquels j’étudiais ; et je pus expérimenter sur moi-même le scepticisme où conduisent ces doctrines. Ayant changé d’opinion en 1825, pour des raisons qu’il serait trop long de décrire, j’expérimentai les effets opposés à mesure que j’étudiais la doctrine de saint Thomas, tandis que j’étais recteur du Collège Romain. Non seulement je m’aperçus que cette sainte philosophie fournit des principes d’une grande certitude et force de persuasion, et rend les études beaucoup plus aisées (…) mais je trouvai aussi que la vie intérieure, l’humilité et l’obéissance religieuse, la facilité à méditer et à prier en étaient grandement aidées [16]. »
Il semble, donc, que la conversion de Taparelli fut plutôt le fruit de considérations personnelles [17] et que le rôle du père Sordi se limita à lui donner l’occasion de connaître le thomisme, d’abord, et plus tard d’approfondir cette connaissance. En confirmation de cette conclusion, notons que le manuscrit mystérieux dont parle Curci, et qu’il attribue au père Sordi, fut très probablement l’œuvre de Taparelli lui-même, et seulement revue et corrigée par Sordi [18].
Ayant achevé son rectorat, Taparelli est envoyé à Naples comme provincial, circonstance qui lui donne plus de liberté pour poursuivre la restauration de la scolastique. Il constitue autour de lui un groupe de jeunes professeurs imbus des nouvelles idées, en particulier le P. Dominique Sordi [19]. Jacquin écrit à son sujet :
« Il fut la cheville ouvrière dans l’œuvre de propagande thomiste. Sa chambre devint un point de ralliement, un sanctuaire où le culte de saint Thomas pouvait s’exercer en sécurité : on y apportait des chaises ; si celles-ci ne suffisaient pas, on s’asseyait sur le lit ; à sept ou huit on y passait trois ou quatre heures par jour à lire les Complutenses [20]. Là au moins le thomisme était vengé ; on s’en donnait à cœur joie [21]. »
Mais le caractère fougueux de Sordi provoquait des vagues et en avril 1833 le général des jésuites envoya un visiteur pour mettre fin au « désordre ». On décida d’enlever la charge d’enseignement à Sordi, qui fut assigné au ministère, et Taparelli fut remplacé comme provincial et envoyé en Sicile pour y enseigner le français et la musique [22].
Il y resta seize ans et connut un grand succès comme professeur de morale, écrivant un ouvrage important qui sera salué, après sa mort, comme « le premier traité chrétien de droit naturel [23] ». Pendant ce temps, petit à petit le vent changeait et enfin en 1849 les supérieurs des jésuites – qui n’étaient pas opposés en soi au retour à la scolastique, mais voulaient seulement que cela se fît sans trop troubler les esprits – rappelèrent Taparelli à Naples pour l’attacher à la rédaction de leur nouvelle revue, la Civiltà Cattolicà, avec son ancien élève, le père Curci. L’année suivante les bureaux de la revue furent transférés à Rome et on commença prudemment un travail de propagande thomiste à l’invitation du général des jésuites lui-même, le père Roothan. C’est ce que nous raconte la même lettre de Taparelli en 1861 déjà citée :
« Lorsque nous retournâmes de Naples, dans un des premiers entretiens que j’eus avec lui (le père Roothan), il me fit savoir qu’il était temps de commencer de traiter dans la Civiltà Cattolicà des questions philosophiques. Et, quand je lui répondis en parlant des discordes qui pourraient en résulter et en rappelant les mésaventures passées, il me dit : “Ne craignez point, les temps ont beaucoup changé”. Et alors je commençai à écrire [24]. »
Taparelli fut aidé dans sa tâche par un autre ancien élève à Naples, le père Matthieu Liberatore. Après le départ soudain de ses maîtres, il avait dû renoncer pour un temps à l’idée de restaurer la scolastique, mais, affecté à l’enseignement de la philosophie, il fut amené par son étude des systèmes philosophiques modernes pendant les années 1840 à reconnaître de plus en plus la vérité des doctrines de saint Thomas, en sorte qu’en 1850 il se déclara franchement thomiste. Il devint le principal collaborateur de la Civiltà Cattolicà pour les questions philosophiques, écrivant en particulier une longue série d’articles sur l’idéologie et l’anthropologie, qui furent publiés ensuite dans deux ouvrages qui connurent un grand succès, même à l’étranger : Della Conoscenza Intellectuale (1852) et Del Composto Umano (1862).
Un autre soutien pour le mouvement de retour à saint Thomas – et un autre signe des « temps changés » – fut la nomination en 1852 du père Serafino Sordi comme provincial des jésuites à Rome.
L’élite thomiste ainsi constituée exerce de plus en plus son influence dans la Compagnie. Le père Sordi présente à la Congrégation générale de 1853 un opuscule qui insiste sur l’obligation de la Compagnie, en vertu de ses constitutions, de suivre les doctrines de saint Thomas. Puis, deux années plus tard, le père Curci écrit une monographie sur le même sujet qui fait une profonde impression sur le père Ferrari, assistant d’Italie, qui devient à son tour propagateur du thomisme auprès du général et des autres assistants [25].
Une lettre du père Sordi au père Curci en 1855 montre le grand espoir qui animait les thomistes à cette époque : « Oh ! combien profondément est imprimée dans mon cœur la pensée des études ! Nuit et jour je ne peux plus l’enlever. Depuis longtemps il me semble que je touche du doigt que la maladie épouvantable dont souffre l’Europe et à cause de laquelle notre sainte religion est méprisée, pour celui qui veut découvrir la première source, se trouve justement dans la perversion de la science (…). A mon avis si on pouvait obtenir que le Saint-Père reconnaisse cette malheureuse vérité et qu’ainsi il se mette à commander, par exemple, que (…) les écoles de théologie à Rome retournent à la scolastique, et à la scolastique de saint Thomas (…) tout serait fait, et nous verrions bien vite dans tous les séminaires (…) le renouveau, par la miséricorde de Dieu, de l’unique moyen de réparation. Utinam. Utinam [26]. »
Ces désirs trouvent un premier accomplissement avec le triomphe définitif du mouvement scolastique chez les jésuites par la promulgation en 1858 d’une nouvelle ordinatio studiorum.
Les pères Taparelli et Liberatore en furent les principaux collaborateurs, et les pères Sordi, Curci et Kleutzen y ont tous pris part aussi. Elle fut pour la Compagnie ce que l’encyclique Æterni Patris de Léon XIII sera vingt ans plus tard pour l’Église universelle.
Pour conclure cette section sur la contribution des jésuites au renouveau thomiste, remarquons l’influence directe du mouvement lancé par Taparelli au Collège Romain sur un de ses jeunes élèves à cette époque, Joachim Pecci, qui devint plus tard le pape Léon XIII. Ce dernier rappelle ses rapports avec Taparelli dans une lettre en 1859 où il dit : « Je me souviens avec la plus vive reconnaissance des gestes de bonté singulière qu’il m’a montrés depuis mes plus jeunes années [27]. » On possède aussi une lettre du jeune ecclésiastique à sa famille en 1825 où il demande qu’on lui envoie en urgence la Somme Théologique et il appelle saint Thomas « l’archimandrite des théologiens [28] ».
Quelques figures importantes
Si importante que soit la contribution des jésuites, on ne peut pas attribuer le renouveau thomiste à leur seule action. Mentionnons ici certaines des autres figures les plus importantes.
Chanoine Vincent Buzzetti (1777-1824)
Les frères Sordi avaient reçu leur formation thomiste d’un professeur au séminaire de Plaisance, le chanoine Vincent Buzzetti. Il semble qu’il ait reçu lui-même une initiation thomiste d’un jésuite espagnol réfugié en Italie, le père Balthasar Masdeu. Mgr Amato Masnovo, qui a fait des recherches très importantes sur toute cette question du renouveau thomiste en Italie [29], a découvert un manuscrit du cours de philosophie donné par Buzzetti [30] où les thèses thomistes de l’hylémorphisme [31] et de l’union substantielle de l’âme et du corps sont défendues contre les doctrines modernes. On le reconnaît généralement comme le précurseur du retour au thomisme.
Chanoine Gaëtan Sanseverino (1811-1865)
Né à Naples, il fut professeur de logique et de métaphysique au lycée archiépiscopal, puis professeur de morale à l’université royale. En 1841, il fonda une revue, Scienza e Fede [32], où on soutenait les philosophes catholiques qui critiquaient le rationalisme moderne, sans pour autant être vraiment thomistes. Mais suivant un chemin parallèle et simultané à celui de Liberatore, il s’approcha de plus en plus de saint Thomas au fur et à mesure qu’il le connaissait. En particulier, la révolution de 1848 lui fit reconnaître la vérité et l’actualité de saint Thomas auprès de qui il trouva les réponses au désordre politique et intellectuel qui s’était manifesté alors.
Au séminaire il fonda une académie de philosophie thomiste où on expliquait des articles de la Somme Théologique à l’aide des autres écrits de saint Thomas et on défendait ses thèses contre les objections modernes. Ces séances – qui parfois étaient tenues très solennellement devant l’archevêque de Naples – suggérèrent à Sanseverino un projet qui finit par devenir une œuvre monumentale : Philosophia christiana cum antiqua et nova comparata [33]. Il y compare la philosophie ancienne et moderne à la philosophie chrétienne et montre que cette dernière « s’était occupée de tous les problèmes traités par les anciens et les modernes (…), avait donné de vraies solutions et rencontré par avance toutes les difficultés que les modernes ont fait valoir contre elle [34] ».
Le baron Vincent de Grazia (1785-1856)
Cet auteur est connu surtout à cause de son livre Prospetto della Filosofia ortodossa publié en 1851 à Naples. Taparelli en fait un grand éloge dans la Civiltà Cattolicà [35] saluant son auteur comme le premier à avoir osé arborer de nouveau le drapeau du thomisme ; il va jusqu’à lui écrire en exprimant son désir de rencontrer « le restaurateur de la philosophie orthodoxe [36] ».
Comme Liberatore et Sanseverino, Grazia est venu au thomisme après une longue étude des erreurs modernes, et il voit en saint Thomas le moyen le plus efficace pour les réfuter. Pour lutter, en particulier, contre Rosmini, qui faisait appel à saint Thomas, il avait commencé à lire la Somme Théologique et fut conquis. Sa formation avait été plutôt dans les mathématiques et le génie – il commença l’étude de la philosophie seulement à 40 ans – et son esprit positif trouva dans le réalisme de saint Thomas un appui bienvenu contre les rêveries des rationalistes et ontologistes modernes.
La contribution des dominicains
Depuis le XVe siècle où le texte de la Somme Théologique de saint Thomas remplaça définitivement les Sentences de Pierre Lombard comme texte de base pour ses étudiants en théologie, l’ordre de Saint-Dominique a toujours gardé la doctrine de saint Thomas comme un patrimoine précieux. En plein XVIIIe siècle le maître général, Jean-Thomas Boxadors, écrivit une lettre circulaire pour reconfirmer le « thomisticæ doctrinæ cultus » (le culte de la doctrine thomiste) dans l’ordre [37], et son compagnon, P. Salvatore Maria Roselli, publia une Summa Philosophiæ qui servit de manuel de philosophie thomiste, avec celui d’Antoine Goudin du siècle précédent [38]. Ces deux auteurs ont eu leur influence sur Buzzetti : « Chez les dominicains Roselli et Goudin, il trouva l’aide et la direction pour pénétrer la vraie doctrine de saint Thomas et pour devenir ensuite le vrai initiateur du retour à la philosophie de saint Thomas comme à l’unique vraie [39]. »
Quant au renouveau thomiste au XIXe siècle, l’historien dominicain, le père Walz [40], affirme que « la participation dominicaine à la restauration des doctrines thomistes (…) repose sur deux piliers : le pilier espagnol, qui n’est jamais tombé, et le pilier italien, qui, après avoir eu un bref fléchissement à l’époque napoléonienne, ne tarda pas à se raffermir [41] ».
En Espagne, il signale en particulier à cette époque les pères Puigserver, Alvarado, Vidal et Gonzales. Le premier écrivit un manuel de philosophie (1817-1825) qui servit dans beaucoup de séminaires en Espagne et aussi des polémiques pour défendre la doctrine de saint Thomas. Vidal et Alvarado combattaient par l’enseignement thomiste les erreurs révolutionnaires, ainsi que les idées sensualistes et éclectiques. Gonzales écrivit, lui aussi, un manuel de philosophie (1869) qui fut adopté comme tel par le cardinal Mercier à Louvain, et aussi une grande Histoire de la Philosophie (1878). Il devint archevêque de Séville, puis de Tolède, et fut créé cardinal par Léon XIII en 1884.
En Italie, l’activité des dominicains s’exerce d’abord dans la réédition des œuvres de saint Thomas et de ses commentateurs. Ils donnent leur appui, par exemple, aux éditions de la Somme Théologique réalisées à Parme en 1852, à Orvieto en 1852 et de Roselli à Bologne en 1857. Il faut mentionner aussi la grande influence exercée par les dominicains placés dans les hauts postes d’autorité dans la Curie romaine, spécialement les maîtres du Sacré Palais et les commissaires au Saint-Office. Quant à l’enseignement, le collège Divi Thomæ in Urbe dit « de la Minerve » contribua efficacement à la connaissance et à la défense de la doctrine thomiste, même si peu de ses professeurs ont laissé des écrits. Il faut surtout signaler le père Giacinto de Ferrari, à qui fut confiée la chaire vespérale à la maison Casanate [42] où il enseigna avec grand succès jusqu’à sa nomination comme commissaire au Saint-Office en 1852. On peut mentionner aussi le père Paolo Carbo, espagnol, régent du collège de Saint-Thomas à partir de 1852, qui connaissait bien Léon XIII quand celui-ci était encore archevêque de Pérouse. Monté sur le trône pontifical, ce dernier lui fit un éloge magnifique pendant une audience en disant : « Vous souvenez-vous, père Carbo, du jour où nous nous sommes aperçu (c’est-à-dire, lui, le pape, utilisant la permière personne du pluriel) que nous ne savions rien de la philosophie ? » Il voulait dire par là que c’était grâce au père Carbo qu’il avait approfondi ses connaissances philosophiques.
Enfin il faut nommer le plus célèbre thomiste dominicain du XIXe siècle, le père Thomas Maria Zigliara, lui aussi connu et aimé de Léon XIII qui l’ordonna prêtre en 1856. Le père Zigliara enseigna en plusieurs endroits en Italie, puis devint régent du collège de Saint-Thomas à Rome de 1870 jusqu’à 1879, année de son élévation au cardinalat. Il écrivit un grand nombre d’ouvrages philosophiques, entre autres : Saggio sui principii del Tradizialismo, contre le traditionalisme [43], et Della luce intellectuale e dell’ Ontologismo secundo la dottrina de’ Santi Agostino, Bonaventura e Tommas di Aquina, contre les ontologistes [44], et aussi un manuel de philosophie qui prend la relève de Roselli dans beaucoup de couvents et séminaires [45]. C’est sous sa direction que la grande édition léonine des œuvres de saint Thomas fut commencée ; on dit aussi, rapporte le père Walz, que Zigliara joua un rôle dans la préparation du texte de l’encyclique Æterni Patris.
Remarque supplémentaire
sur le renouveau en France
Monsieur Couvert a déjà parlé de la contribution française au renouveau thomiste. Ajoutons seulement deux éléments :
• Tout d’abord la mention des principales éditions des œuvres de saint Thomas réalisées en France au XIXe siècle [46].
Entre 1835 et 1865 l’abbé Jean-Paul Migne édite la Somme Théologique (4 volumes plus un volume de « Indices ») et la Somme contre les Gentils.
En 1851, paraît la Somme Théologique de saint Thomas traduite intégralement en français pour la première fois par l’abbé Drioux, E. Belin, en 8 volumes.
A partir de 1845 les éditeurs Gaume et Louis Vivès (Paris) diffusent les œuvres complètes de saint Thomas et des études sur ses écrits.
Parmi d’autres :
— en 1854 Somme de la foi catholique contre les Gentils par saint Thomas, le docteur angélique, par l’abbé P.F. Ecalle (Vivès, 3 volumes).
— En 1855 Petite Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin à l’usage des ecclésiastiques et des gens du monde, par l’abbé F. Lebreton (Gaume, 4 volumes).
— En 1856 Six opuscules de saint Thomas d’Aquin traduits par l’abbé Védrine (Vivès, 4 volumes) et Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin, traduite en français et annotée par F. Lachat (Vivès, 14 volumes).
• Citons ensuite un passage de l’introduction du Traité du Saint-Esprit de Mgr Gaume (édité en 1864) qui montre comment les meilleurs esprits en France aspiraient à cette époque à un renouveau du thomisme :
« S’agit-il de préciser les vérités dogmatiques par des définitions rigoureuses, de donner la dernière raison des choses, ou de montrer l’enchaînement hiérarchique qui unit les éléments de notre formation divine ? Dans ces questions délicates, saint Thomas nous a servi de maître. Puissent les nombreuses citations que nous lui avons empruntées le faire connaître de plus en plus, et accélérer le mouvement qui reporte aujourd’hui les esprits sérieux vers ce foyer incomparable de toute vraie science, divine et humaine !
« N’est-il pas temps de revenir, demanderons-nous à ce propos, de l’aberration qui a été si funeste au clergé, aux fidèles, à l’Église, à la société elle-même ? Il existe un génie, unique en son genre, que l’admiration des siècles appelle le Prince de la théologie, l’Ange de l’école, le Docteur angélique ; un génie dont l’étendue embrasse dans une immense synthèse toutes les sciences théologiques, philosophiques, politiques, sociales, et qui les a toutes enseignées avec une clarté et une profondeur incomparables ; un génie dont la doctrine est tellement sûre, qu’au concile de Trente ses écrits, par un privilège inconnu dans les annales de l’Église, ont mérité d’être placés à côté de la Bible elle-même ; un génie auquel le vicaire de Jésus-Christ, en canonisant ses vertus, a rendu ce témoignage solennel : “Autant frère Thomas a écrit d’articles, autant de miracles il a faits. Lui seul a plus éclairé l’Église que tous les autres docteurs. A son école, on profite plus, dans un an, qu’à celle de tous les autres docteurs pendant toute la vie [47].” Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, un génie tellement puissant, qu’un hérésiarque du XVIe siècle ne craignait pas de dire : “Ôtez Thomas, et je détruirai l’Église [48].”
« Ainsi, on doit considérer saint Thomas, placé au milieu des siècles, tout à la fois comme un réservoir où sont venus se réunir tous les fleuves de doctrine de l’Orient et de l’Occident, et comme un crible par lequel, dégagées de tout ce qui n’est pas haute et pure science, les eaux de la tradition nous arrivent fraîches et limpides sans avoir rien perdu de leur fécondité.
« Or, ce docteur, ce saint, ce maître si utile à l’Église et si redoutable à l’hérésie, la Renaissance l’a banni des séminaires, comme elle a banni des collèges tous les auteurs chrétiens. Il y a moins de trente ans, quel professeur de théologie, de philosophie, de droit social, parlait de saint Thomas ? Qui connaissait ses ouvrages ? Qui les lisait ? Qui les méditait ? Qui les imprimait ? Par qui et par quoi l’a-t-on remplacé !
« Sans le savoir, on avait donc réalisé, en partie du moins, le vœu de l’hérésiarque. Aussi, qu’est-il arrivé ? Où est aujourd’hui parmi nous la science de la théologie, de la philosohie et du droit public ? Dans quel état se trouvent l’Église et la société ? Quelle est la trempe des armes employées à leur défense ? Quelle est la profondeur, la largeur, la solidité, la vertu nutritive de la doctrine distribuée aux intelligences dans la plupart des ouvrages modernes : livres, journaux, revues, conférences, sermons, catéchismes ? Nous n’avons pas à répondre. Il nous est plus doux de saluer le mouvement de retour qui se manifeste vers saint Thomas. Heureux si ces quelques lignes, échappées à ce qu’il y a de plus intime dans l’âme, la douleur et l’amour, pouvaient le rendre plus général et plus rapide [49] ! »
Conclusion
Dans son livre sur Taparelli, Robert Jacquin remarque très sagement, au sujet du renouveau thomiste au XIXe siècle : « Il ne faudrait pas vouloir à tout prix chercher “qui a commencé” (…). En réalité, ces idées de réforme étaient “en l’air”. Souffrant des mêmes maux, plusieurs penseurs ont pu ressentir les mêmes besoins et désirer les mêmes remèdes [50], sans qu’il y ait eu entre eux de dépendance bien marquée, et même sans que les efforts de certains aient eu une portée réelle [51]. »
Nous n’avons donc pas trop cherché à établir nettement à qui est dû le titre de « restaurateur » du thomisme, ou à tracer une généalogie stricte entre les différentes personnes qui ont pris part à ce mouvement. Nous nous sommes contentés d’en évoquer les figures les plus saillantes. Si on voulait écrire une vraie histoire de ce mouvement, il y aurait sans doute beaucoup d’autres noms à citer encore ; mais ceux qui ont été mentionnés ici sont ceux qui ont eu le plus « une portée réelle ».
Ces « innovateurs » ont été pratiquement forcés de vivre dans la clandestinité, un peu comme les modernistes (pour une raison contraire) au XXe siècle [52] ; et aussi, comme les modernistes, dans leur isolement ils se sont encouragés mutuellement dans leurs travaux [53] ; enfin, tout comme les modernistes au XXe siècle, ils ont fini par triompher. Leur triomphe, malheureusement, a été de courte durée – espérons que celui des modernistes le sera aussi.
[1] — Étienne Couvert, « Mort et résurrection du thomisme au XIXe siècle ». Cahiers de la Société Augustin Barruel 26 (62 rue Sala – 69002 Lyon), p. 3-18.
[2] — Ce collège – appelé aujourd’hui l’Université Grégorienne – fut repris en main en 1825 par les jésuites rétablis en 1814 par Pie VII.
[3] — P. Carlo Maria Curci, Memorie del Padre Curci, G. Barbera, 1891, p. 57, cité par A. Pelzer, « Les initiateurs italiens du néo-thomisme », Revue néo-scolastique de philosophie, 1911, p. 233.
[4] — Citation de Pelzer, op. cit., p. 234. Cf. Robert Jacquin, Taparelli, P. Lethielleux, 1943, p. 54. La date de cette rencontre paraît curieuse puisque Taparelli était déjà provincial à Naples en octobre 1829 [cf. Jacquin, op. cit., p. 58]. Peut-être s’agit-il d’un lapsus de mémoire de Curci qui, selon Jacquin [op. cit., p. 294, n. 135], fait souvent des erreurs quand il s’agit d’événements lointains. Le père Pirri dans un article dans la Civiltà Cattolicà, 15 janvier 1927, « Il p. Taparelli d’Arzeglio e il rinnovemento della scolastica al collegio romano », p. 117, écrit à ce sujet : « Lorsqu’il parle de ces événements lointains, Curci tombe dans des confusions graves, dont certaines sont presque inexplicables, comme quand il raconte certains épisodes du rectorat de Taparelli comme s’il en était le témoin oculaire, tandis qu’il est certain qu’il n’est venu à Rome qu’après que Taparelli en était parti, et qu’il fut envoyé pour étudier par Taparelli lui-même, nommé alors provincial à Naples. » (p. 114)
[5] — Cité par Jacquin, op. cit., p. 53.
[6] — Après sa reconstitution, la Compagnie établit une nouvelle ratio studiorum en 1832 qui adaptait l’ancienne aux besoin actuels ; elle favorisait le thomisme, dit Jacquin, mais ce « n’était pas vraiment assez pour les thomistes purs. Taparelli fut déçu ». Cf. Jacquin, op. cit, p. 60, et P. Pirri « Intorno alle origini del rinnovemento tomista in Italià », Civiltà Cattolicà décembre 1923, pp. 404-405. Taparelli se référait spécialement aux directions données sur ce point par saint Ignace lui-même (cf. Jacquin, op. cit., p. 293, n° 133).
[7] — Des mots démesurément longs.
[8] — Paroles vides de sens.
[9] — Il s’agit de la matière première qui, selon la doctrine d’Aristote, n’a aucune détermination en soi, c’est-à-dire, n’est ni quelque chose (quid), ni une qualité (quale), ni une quantité (quantum), mais une pure puissance capable de devenir n’importe quoi.
[10] — Termes mnémotechniques utilisés par les logiciens du moyen-âge pour identifier les différentes formes de raisonnement.
[11] — Jacquin, op. cit., p. 295, n. 150.
[12] — Le père Curci lui-même (cf. P. Pirri, « Il P. Taparelli d’Azeglio e il rinnovamento della scolastica », Civiltà Cattolicà, 5 mars 1927, p. 403) et Pelzer, « Les initiateurs italiens du néo-thomisme », Revue néo-scolastique de philosophie, 1911, p. 233 ; et A. Walz « Il Tomismo dal 1800-1879 », Angelicum XX, 1943, p. 303.
[13] — Cf. infra.
[14] — Père Pirri, « Il P. Taparelli d’Azeglio e il rinnovamento della scolastica », Civiltà Cattolicà, 15 janvier 1827, pp. 107-121 et 5 mars 1927, pp. 399-410 ; « Intorno alle origini del rinnovamento tomista in Italia », Civiltà Cattolicà, 3 novembre 1928, pp. 215-229 et 1er décembre 1928, pp. 396-411. Jacquin remarque à propos de ces articles : « Le père Pirri, ayant à sa disposition des documents que personne n’avait utilisés, a pu donner une mise au point, sinon définitive, du moins présentant la vérité la plus approchée. » (Jacquin, op. cit., p. 292, n° 119)
[15] — Père Pirri, « Il p. Taparelli d’Azeglio e il rennovamento della scolastica », Civiltà Cattolicà, 15 mars 1927, p. 409.
[16] — Père Pirri, « Il P. Taparelli d’Azeglio e il rinnovamento della scolastica », Civiltà Cattolicà, 15 janvier 1927, p. 112 et p. 115. Jacquin donne la même citation Taparelli, P. Lethielleux, 1943, pp. 116-117. Cette lettre fut écrite par Taparelli vers la fin de sa vie pour défendre auprès du général des jésuites la scolastique, qui n’était toujours pas acceptée par tous les membres de la Compagnie.
[17] — C’est aussi l’avis de Jacquin, op. cit., p. 54.
[18] — Le père Pirri a découvert parmi les papiers de Taparelli un manuscrit intitulé « In che consiste essenzialemente quella che chiamasi filosofia degli scolastici » qui correspond parfaitement à la description donnée par Curci de ce document [il contient, par exemple, un passage des Confessions de saint Augustin que Curci affirme avoir fait partie du texte]. Ce manuscrit a été corrigé par une autre personne, probablement Sordi, ce qui expliquerait pourquoi Curci lui attribuait tout l’ouvrage.
[19] — Le frère du père Serafino Sordi. Lui aussi a reçu sa formation de Buzzetti.
[20] — Célèbre cours de philosophie composé par les carmes d’Alcala au XVIIe siècle.
[21] — Jacquin, op. cit., p. 59.
[22] — Cf. Pelzer, op. cit., p. 235. Jacquin remarque pourtant que le terme du provincialat avait été atteint de toute façon et montre qu’il y avait d’autres raisons pour le renvoi de Taparelli, en particulier son incompétence financière, op. cit., p. 66.
[23] — Dans la Civiltà Cattolicà, vol. 4, 1862, p. 398. Cité par Pelzer, op. cit., p. 235. Il s’agit du Saggio theoretico di Diritto naturale appoggiato sul fatto. Traduction française chez Casterman à Tournai, en 1857 (suivie par trois autres éditions). Cet ouvrage a été hautement loué par Pie XI dans une allocution le 18 décembre 1927, cf. Jacquin, op. cit., p. 392, n° 7.
[24] — Père Pirri, « Intorno alle origini del rinnovamento tomista in Italia », Civiltà Cattolicà, 1er décembre 1928, p. 400.
[25] — C’est justement le père Ferrari qui fut envoyé comme visiteur à Naples en 1833 et qui mit fin à « l’expérience thomiste » de Taparelli.
[26] — « Qu’il en soit ainsi ! », Père Pirri, op. cit., p. 409.
[27] — Cf. Jacquin, op. cit., p. 291, n° 113.
[28] — Cf. Jacquin, op. cit., p. 295, n° 152.
[29] — « Il neo-tomismo in Italia », Società editrice « Vita e pensiero », Milan, 1923.
[30] — Ce cours fut publié à Plaisance en 1940 sous le titre Institutiones philosophicœ nunc primum editæ Masnovo curante.
[31] — L’hylémorphisme est la doctrine enseignée par Aristote selon laquelle tous les êtres corporels sont composés de deux éléments fondamentaux : la matière (u{lh en grec, qui signifie, littéralement, le bois) et la forme (morfhv).
[32] — Taparelli et Liberatore y ont contribué par des articles.
[33] — Publié en 1862. A cette occasion Liberatore lui écrit : « Vous pouvez dire en vérité : monumentum exegi perennius. » Et le père Kleutgen, selon Curci, « en eut comme une extase » (cf. Pelzer, « Les initiateurs italiens du néo-thomisme », Revue néo-scolastique de philosophie, 1911, p. 219).
[34] — Sanseverino, Logicœ, pars. 1, vol. 1, p. 150 (cité par Pelzer, op. cit., p. 248).
[35] — Vol. 10, 1852, p. 622.
[36] — F. Fiorentino, Giornale napolitano di Filosofia e lettere, scienze morali e politiche, vita ed opere di Vincenzo De Grazia, vol. 5, p. 101. Cité par Pelzer, op. cit., p. 238.
[37] — Le 30 avril 1757. Cf. Analecta Ordinis Prædicatorum, 1923, p. 243 sq., et la Revue thomiste, t. 19, 1911, p. 42l. Cette lettre fut reprise encore par les chapitres généraux en 1838, 1869 et 1871. Celui de 1838, par exemple, ordonna que le manuel de Roselli fût utilisé pour enseigner la philosophie, et qu’on étudiât la théologie dans le texte même de saint Thomas. Selon Mgr Masnovo, l’œuvre de Boxadors et de Roselli ne fut pas seulement une reconfirmation de la doctrine thomiste mais « une vraie restauration philosophique à l’intérieur de l’ordre dominicain ». Pour appuyer cette affirmation, il donne des indications qui semblent montrer que le thomisme était tombé en désuétude – jusqu’à un certain point au moins – même chez les dominicains (Il neo-thomismo in Italia, Società editrice « Vita e pensiero », Milan, 1923, p. 191).
[38] — Jacquin (op. cit. pp. 60-61) raconte l’intérêt montré par Taparelli pour ces vieux manuels : « Nous savons que, pendant son provincialat à Naples, Taparelli avait raflé tous les exemplaires de Goudin qu’il avait pu trouver chez les bouquinistes, mais qu’aussitôt après son départ, en 1833, ils furent condamnés à un auto da fé. En y repensant, il en riait encore dix-sept ans plus tard ! »
[39] — Dezza, Alle origini del Neotomismo, Milan, 1940, p. 25. Cité par Walz, « Il tomismo dal 1800-1879 », Angelicum 20, 1943, p. 302. Mgr Masnovo affirme que l’œuvre de Roselli fut cause d’un véritable renouveau du thomisme à Rome à la fin du XVIIIe siècle et que Buzzetti lui-même aurait été influencé par des prêtres romains inspirés par cet esprit qui ont quitté Rome en 1810 pour éviter le serment de fidélité à Napoléon et se sont réfugiés à Plaisance. Cf. Mgr Masnovo, « Il neo-tomismo in Italia », Società editrice « Vita e Pensiero », Milan, 1923, pp. 194-197.
[40] — Pour toute cette partie, nous nous sommes surtout inspiré de son article « Il tomismo dal 1800-1879 », Angelicum 20, 1943, pp. 300-326.
[41] — Walz, op. cit., p. 307. C’est sans doute à cette période de « fléchissement » qu’il faut attribuer l’anecdote suivante, citée par Jacquin : « Mgr Sauvé m’a raconté qu’étant en visite dans un couvent de dominicains en Italie, il s’informa du manuel de philosophie mis entre les mains des novices. — Comment, s’écria le vénéré prélat, vous avez saint Thomas dans votre ordre et vous enseignez ce méchant petit manuel de philosophie cartésienne ! — Que voulez-vous, Monseigneur, c’est la philosophie à la mode. » (Jacquin, op. cit., p. 291, n° 116, se référant ici à E. Peillaube, préface à l’ouvrage de Miles Christi [G. Pécoul], Introduction de la scolastique dans l’enseignement scolaire, Bloud et Gay, 1918, p. 21) « Ce méchant petit manuel de philosophie cartésienne » était le manuel du jésuite Storchenau. Taparelli, qui avait fait ses études dans ce manuel, le décrit comme « méthodique et merveilleusement clair » mais se plaint que ses doctrines « ne m’ont jamais fait goûter le vrai » .
[42] — En 1698, Girolamo Casanate légua une grande partie de ses biens au couvent dominicain de Santa-Maria-Sopra-Minerva à Rome pour y établir une bibliothèque importante pour répandre la doctrine de saint Thomas. En même temps, il y institua une chaire publique de deux lecteurs qui devaient interpréter le texte de la Somme Théologique chaque jour, en tenant une leçon le matin et une autre le soir. Cf. Revue thomiste 9, 1911, pp. 429-444. A ce sujet Mgr Masnovo écrit : « Entre 1850 et 1851 (les dominicains) réactivent à Rome les leçons publiques du texte de saint Thomas à la bibliothèque Casanate de la Minerve avec un grand concours de Romains et surtout d’ecclésiastiques étrangers. » Op. cit., p. 54.
[43] — Viterbe, 1865.
[44] — Deux volumes, Rome, 1871.
[45] — Summa philosophica in usum scholarum, 3 volumes, Rome, 1876, 17e édition. Pour une liste de ses ouvrages, cf. Walz, op. cit., pp. 322-323.
[46] — Il serait intéressant aussi d’étudier les rapports entre la restauration du thomisme en France et l’école ultramontaine. A titre d’exemple, citons le cardinal Pie, qui, cinq ans avant Æterni Patris, prononça une homélie pour le sixième centenaire de la mort de saint Thomas (7 mars 1874), où il dit : « On peut dire que Thomas d’Aquin n’a point cessé de tenir la clef de la science. La divine Providence n’ayant point permis que qui que ce soit s’éloignât des lignes principales de ses écrits sans faire fausse route dans la voie de la foi ou de la morale [citation tirée de Guillaume de Tocco dans les Bollandistes, 7 mars, Édit. Palmé, c. 6]. Ah ! Messieurs, comme il a été donné à notre temps d’expérimenter la justesse de cette observation ! On n’y a pas manqué d’hommes richement pourvus des dons de l’esprit. Pourquoi leur vie n’a-t-elle été qu’un perpétuel avortement, sinon parce que la forte doctrine de l’Ange de l’école leur a fait défaut ? (…) Oui, Messieurs, saint Thomas a manqué à nos contemporains, y compris ceux-là même qui le nomment avec honneur, qui lui empruntent au besoin quelques textes détachés, mais qui ne l’ont pas assez fréquenté pour le connaître, et pour qui sa doctrine comme sa méthode demeurent un livre scellé. La philosophie, en particulier, n’a su que s’égarer depuis qu’elle ne l’a plus eu pour guide, et elle ne redeviendra digne d’elle-même qu’en reprenant ses traces trop longtemps abandonnées. » Cf. Œuvres de Monseigneur l’évêque de Poitiers, Oudin, Paris, 1884, t. 8, p. 104-105.
[47] — « Quot articulos edidit, tot miracula fecit (…) Ipse plus illuminavit Ecclesiam, quam omnes alii doctores (…) In cujus libris plus proficit homo uno anno, quam in aliorum doctrina toto tempore vitæ suæ. » (Père F. Touron, La vie de saint Thomas d’Aquin, de l’ordre des frères prêcheurs, docteur de l’Église, Paris, 1739, p. 333 et 326. Mgr Gaume donne comme référence la bulle de canonisation de Jean XXII citée par Touron, mais il s’agit d’une erreur. Ces paroles ont été prononcées par Jean XXII lors du consistoire des cardinaux et lors de la messe qui a suivi la canonisation du saint.)
[48] — Tolle Thomam, et Ecclesiam dissipabo. – Malgré les dénégations de Bayle, ce mot est de Bucer.
[49] — Mgr Gaume, Traité du Saint-Esprit, Gaume et Duprey, Paris, 1864, t. 1, p. 23-26.
[50] — Pelzer (pp. 252-253) rapporte des paroles qui ont de l’intérêt à cet égard écrites en 1844 par un certain Guillaume Audisio, président d’une académie ecclésiastique près de Turin. Elles montrent bien ce qu’a dû être l’esprit de beaucoup de penseurs catholiques à l’époque qui, s’efforçant de lutter contre les erreurs modernes et s’attachant dans ce but à presque n’importe quoi, voyaient en saint Thomas un phare vers lequel il fallait se diriger pour arriver à bon port. Tout en louant des auteurs qui ne sont du tout thomistes, il déclare : « La restauration présente de la philosophie doit prendre saint Thomas pour norme et pour fondement. » Il loue Malebranche, même s’il reconnaît qu’il faut purger sa théorie de certains éléments condamnés par l’Église, et le propose comme un antidote aux erreurs contraires des autres philosophes modernes. Mais après il ajoute : « La partie bonne de Malebranche [qui comprend tant de bien et de mal] est toute en saint Thomas », et il appelle de tous ses vœux une réédition du père Roselli, qui, dit-il, « contribuerait beaucoup à la restauration des études ecclésiastiques en donnant à la jeunesse la clef de saint Thomas ».
[51] — Jacquin, op. cit., p. 52.
[52] — Le manuscrit montré par Taparelli à Curci, par exemple, fait penser aux écrits de de Lubac qui circulaient dans les séminaires avant le concile.
[53] — Cf. Pascendi Dominici Gregis de saint Pie X sur les modernistes qui s’applaudissaient chaleureusement les uns les autres.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 65-78
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