Éditorial On cherche des philosophes
Les scientifiques cherchent des philosophes
La revue scientifique La Recherche de février 1995 publiait à sa page 117 un entrefilet intitulé « La science a besoin des philosophes » :
Les 9 et 10 décembre 1994, le philosophe Dominique Lecourt et l'association Diderot organisaient à l'École normale supérieure de Paris et à la Sorbonne deux réunions consacrées à « Science, philosophie et histoire des sciences en Europe », dans le cadre du Forum européen de la science et de la technologie mis en place par la Commission européenne (voir La Recherche d'octobre 1994, p. 976 et de novembre 1994, p. 1093). La première journée, réservée aux spécialistes, précédait un colloque ouvert au public. Face aux incertitudes de nos sociétés et aux questions que soulève le développement technoscientifique actuel, ces réunions avaient pour but de réfléchir à la contribution de la réflexion philosophique aux questions d'éthique ou à la pratique scientifique. La journée publique de la Sorbonne a réuni plus de mille personnes et la journée « professionnelle » de l'ENS a rassemblé plus de deux cents participants. A elle seule, cette affluence souligne clairement le besoin ressenti, tant par le public que par les membres de la communauté scientifique, d'un retour à un peu plus de réflexion philosophique dans le fonctionnement de la science moderne. Pourtant, au cours de la première journée, les philosophes européens ont été embarrassés pour répondre nettement à des questions comme « que peut apporter la philosophie à la science moderne ? » ou « a-t-on besoin d'enseigner la philosophie aux scientifiques ? ». A entendre les réflexions de certains scientifiques, la réponse à de telles questions ne fait pourtant guère de doute.
Ainsi les scientifiques sentent le besoin de la philosophie, mais les philosophes actuels sont incapables de leur apporter ce qu’ils attendent. Si les philosophes se montrent à ce point incompétents, ce n’est pas parce que la philosophie ne possède pas les réponses, mais c’est parce que les philosophes ont abandonné la saine philosophie, « ils sont devenus vains dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence s'est enveloppé de ténèbres. Se vantant d'être sages ils sont devenus fous, et ils ont échangé la majesté du Dieu incorruptible pour des images représentant l'homme corruptible [1]… ».
La philosophie réaliste d’Aristote et de saint Thomas, quant à elle, est d’un grand secours pour les sciences. Maritain l’explique bien dans son Introduction générale à la philosophie [2]. Voici le résumé qu’il fait lui-même de ce chapitre :
La philosophie est la plus haute des connaissances humaines, et elle est vraiment une sagesse. Les sciences particulières lui sont soumises, en ce sens qu'elle les juge [3], qu'elle les dirige [4], et qu'elle défend leurs principes. Elle-même est libre à leur égard, et ne dépend d'elles que comme d'instruments dont elle se sert.
Les scientifiques sentent bien eux-mêmes que leurs sciences ont besoin d’une sagesse pour les diriger et les ordonner. La philosophie thomiste pourrait jouer ce rôle. Malheureusement cette philosophie n’est pas celle qu’étudient nos modernes philosophes. Au lieu d’étudier l’être et ses lois, ils se tournent vers la conscience, les phénomènes, le langage, et s’avèrent incapables d’aider les sciences qui, elles, continuent d’étudier des aspects du réel.
Les décideurs cherchent des philosophes
Les 13 et 14 juin 1995 ont eu lieu à Paris deux journées de séminaire consacrées à « Philosophie et Management ». Ce séminaire s’adressait aux « décideurs », c’est-à-dire aux personnes qui assument des postes de direction importants dans le pays. Le prix d’inscription pour les deux journées s’élevait, par personne, à quelque 11 717,68 F.
Sur le document de présentation, on voit que deux autres séminaires sur le même thème ont eu lieu en 1993 ; la documentation de chaque session est proposée pour le modique prix de 1290 F (ou 1490 F pour 7 cassettes audio).
Trois sessions en deux ans sur ce thème, des prix astronomiques, tout cela indique qu’il y a une forte demande : on a besoin de philosophie, les décideurs cherchent des philosophes.
Lorsqu’on lit le document de présentation de ce séminaire, on voit tout de suite que les organisateurs cherchent un moyen pour compenser le vide créé dans le monde moderne par l’absence de la religion :
L'idée que nous aurions perdu le sens commun, que les repères nous feraient défaut et que la complexité nous déconcerterait peut se réduire à cette autre idée : nous n'avons plus la faculté de nous identifier par rapport à un dehors, un ailleurs ou une altérité. Jadis, les traditions ou les croyances religieuses nous offraient cette possibilité [5]. Aujourd'hui, malgré les apparences, nous vivons dans un espace homogène et destructurant. Certains résument ce constat en affirmant que nous manque le sacré, cette dimension du « séparé » qui organise traditionnellement l'espace profane. Retrouver sens et repères inviterait donc à reconstituer de l'altérité et avec elle les chances de ré-assumer son identité. Comment le faire ? Suffit-il de le vouloir pour y parvenir ? Comment restaurer de l'étrangeté et du dépaysement quand nous vivons en quelque sorte la planète en direct ? La découverte de l'altérité ne passe-t-elle pas par une démarche préalable : l'acceptation de cet autre en nous ?
Si l’on traduit en clair ce qui est dit ici de façon embrouillée, il faut lire ceci : autrefois, la religion catholique donnait un sens à la vie humaine, la référence à Jésus-Christ indiquait les règles morales qu’on devait suivre. Aujourd’hui, la laïcisation de la société entreprise par la franc-maçonnerie et l’auto-démolition de l’Église réalisée par la hiérarchie catholique ont fait disparaître la référence chrétienne : il faut retrouver un code moral, un humanisme qui permettent de redonner un sens moral à notre monde et lui éviter de devenir une véritable jungle.
Ou encore de façon plus succincte : le monde moderne a chassé Jésus-Christ de la société, que faire pour qu’il ne devienne pas tout de suite un enfer ?
Nous n’avons pas assisté à ce séminaire, mais il est fort probable que les décideurs, pas plus que les scientifiques, n’ont trouvé de réponses satisfaisantes à leurs interrogations. En effet, voici quelques-uns des thèmes qui ont été abordés :
« Dix ans après sa proclamation, l'ère du vide semble avoir fait long feu. Des passions ressurgissent, à travers romans, films ou faits divers. Peut-on y déceler quelques promesses de réorientation ? » « Comment mobiliser les individus et injecter du sens en respect de l'éthique ? » « A quelles conditions l'humanisme (et ses prolongements dans l'humanitaire) résistera-t-il à la déqualification de la chose publique ? Quelle altérité est permise à l'humaniste aujourd'hui ? » « S'agit-il d'injecter de la morale dans l'économie ? Si cela est illusoire, faut-il prêcher le cynisme pour récolter le meilleur ? » « La nécessité du détour culturel par l'autre, la Chine, pour mieux se découvrir soi-même. (…) Comment fonder, par ce détour fécond, l'universalité de la morale sans référence au dogme, religieux ou métaphysique ? »
La façon d’aborder les problèmes n’est pas celle de la philosophie réaliste, encore moins celle de la philosophie chrétienne. Voici comment un philosophe thomiste aurait pu présenter les mêmes problèmes :
« Dix ans après sa proclamation, l'ère du vide semble avoir fait long feu. Des passions ressurgissent, à travers romans, films ou faits divers. Les passions sont-elles, en soit, bonnes ou condamnables ? Faut-il favoriser le développement des passions, annihiler les passions ou bien les éduquer, et, dans ce cas, comment s’y prendre ? » « Comment mobiliser les individus et leur donner la possibilité de découvrir le sens de leur activité en la référant au but de leur vie et à la recherche du vrai bonheur ? » « La déqualification de la chose publique et la perte du sens du bien commun sont liées à l’instauration d’un humanisme laïque. En promouvant la morale des droits de l’homme, on a favorisé l’égoïsme. Comment rétablir l’idéal du dévouement et du sacrifice ? » « L’économie est avant tout une science morale. L’oublier, c’est conduire le monde à devenir inhumain. De même, la politique doit être une science morale, sous peine de devenir le machiavélisme et le cynisme. » « La découverte d’autres religions, comme celle de la Chine, peut-elle conduire à retrouver les valeurs de notre civilisation ? Peut-on fonder une morale sans référence au dogme, religieux ou métaphysique ? »
Il est bien normal que des « décideurs » – c’est-à-dire, en réalité, ceux qui occupent des postes de responsabilité dans la cité, ceux qui font de la politique au sens aristotélicien et thomiste du mot – s’intéressent à la philosophie. La politique est une science philosophique. C’est une science philosophique pratique, c’est-à-dire qui vise à diriger l’action des hommes, et elle doit donc inclure la vertu de prudence en plus de la connaissance théorique. Mais cette science pratique contient aussi toute une partie théorique importante [6], et elle appuie beaucoup de ses raisonnements sur les résultats de la science philosophique spéculative, notamment ceux de la psychologie et de la métaphysique.
Là encore, si l’on s’appuie sur la philosophie moderne, on ne peut construire une science morale ou politique cohérente et solide. La philosophie moderne a perdu le contact avec la réalité, avec l’être. Elle ne parviendra pas à régler l’action réelle des hommes réels. Tout au plus arrivera-t-elle à faire des longs discours creux qui laisseront les « décideurs » encore plus incapables de décider en vue du vrai bonheur humain.
On cherche des philosophes chrétiens et des théologiens
Les scientifiques cherchent des philosophes, les décideurs cherchent des philosophes. Mais il nous semble que leur besoin ne pourra être satisfait que par des philosophes chrétiens.
En effet, il faut tenir compte de la blessure du péché originel, appelée par saint Thomas d’Aquin la blessure d’ignorance. Cette tare originelle, que tous les hommes contractent à leur naissance et que le baptême n’enlève pas [7], rend difficile l’étude des vérités philosophiques. De là viennent les grandes variétés d’opinions philosophiques et les nombreux systèmes philosophiques plus ou moins absurdes inventés par les hommes.
Heureusement, la révélation chrétienne vient aider les philosophes en leur rappelant, avec l’autorité divine, certaines vérités philosophiques fondamentales. De là est née la philosophie chrétienne qui constitue, en face des multiples erreurs de la philosophie païenne et des philosophies post-chrétiennes, un monument imposant de vérité et de solidité.
Tant que les scientifiques et les décideurs ne s’adresseront qu’à des philosophes sans préciser qu’ils veulent des philosophes chrétiens, ils ne pourront trouver comme réponses à leurs questions qu’une multitude d’opinions diverses plus ou moins absurdes.
Il faut ajouter à cela que beaucoup de questions que se posent les scientifiques et les décideurs ne sont pas seulement des questions philosophiques, mais aussi des questions théologiques.
Ainsi, dans le cas des décideurs, il nous semble qu’il aurait fallu aussi poser ces questions fondamentales : « Peut-on espérer lutter contre les maux de la société sans faire intervenir celui qui est venu guérir les maladies morales des hommes, Notre Seigneur Jésus-Christ ? Peut-on essayer de rétablir un ordre naturel dans la vie des hommes sans les moyens surnaturels ? Comment faire renaître ces valeurs chrétiennes dans le cadre du travail et de l’entreprise ? etc. »
Les organisateurs du séminaire ont mis en exergue de leur document de présentation une citation de saint François de Sales [8] : « Une grande misère parmi les hommes, c'est qu'ils savent si bien ce qui leur est dû et qu'ils sentent si peu ce qu'ils doivent aux autres. » Mais ils auraient dû se souvenir que saint François de Sales n’était pas d’abord un philosophe, mais un théologien et un saint. Pour répondre aux questions que se posent les décideurs aujourd’hui, il faut des théologiens et des saints.
Même pour les questions scientifiques, la philosophie seule est insuffisante pour résoudre tous les problèmes. Par exemple pour la question de l’évolution, ou pour celle de la vie, de multiples questions théologiques sont en jeu.
Cette question des rapports de la science et de la théologie est bien trop importante pour qu’on puisse la traiter dans le cadre d’un éditorial. Quand la science accepte de se soumettre à la théologie, on peut connaître des cas difficiles (on pense à la question de Galilée) ; mais quand la science ignore la théologie, on arrive à la situation actuelle, bien plus dramatique, où la science est en train de construire un monde de plus en plus inhumain, voire de détruire le monde. Mieux vaut accepter la possibilité de quelques scènes de ménage entre la science et la théologie (toujours évitables avec la grâce de Dieu), plutôt que de prôner le divorce aux conséquences si graves pour les enfants, c’est-à-dire pour l’humanité.
Les scientifiques et les décideurs cherchent des philosophes chrétiens et des théologiens. Commençons par leur conseiller la lecture du Sel de la terre, où nous cherchons à donner à nos lecteurs quelques éléments de base de philosophie chrétienne et de théologie.
[1] — Rm 1, 21-23.
[2] — Jacques Maritain, Éléments de philosophie, t. 1 : Introduction générale à la philosophie, Téqui, 1963 (33e édition), pp. 71-81.
[3] — La philosophie est la science la plus élevée, celle qui démontre à partir des premiers principes. Elle peut donc juger et condamner les conclusions des sciences qui seraient contraires à ces premiers principes. Par exemple la philosophie pourrait juger cette conclusion de la physique quantique : la lumière est à la fois onde et particule, et expliquer que la lumière ne peut présenter ces deux aspects en même temps et sous le même rapport. (NDLR.)
[4] — En particulier c’est le rôle de la philosophie de classer les sciences (c’est à la sagesse qu’il appartient d’ordonner) et de juger de la place de chacune en cas de conflit. Ce rôle est particulièrement important aujourd’hui où beaucoup de confusions sont faites (par exemple dans les questions qui touchent à l’évolution, ou dans les questions relatives à la vie humaine) parce que les sciences sortent de leur domaine propre. (NDLR.)
[5] — C’est nous qui soulignons (NDLR).
[6] — Cette connaissance théorique comporte notamment la question du bonheur, celle des vertus, de la loi, etc, qui sont étudiées par Aristote dans ses livres sur l’Éthique et la Politique, par saint Thomas dans ses commentaires de ces livres et surtout dans la seconde partie de la Somme théologique.
[7] — Le baptême efface la faute du péché originel, mais il n’enlève pas les blessures qui en sont la conséquence, même s’il les débilite.
[8] — Leur ignorance religieuse leur fait écrire « Saint-François de Salles ».

