28 Mars 1943 : le Grand retour de Notre-Dame en France
par Martial François
Introduction
MARIE EST REINE DE FRANCE, parce qu’elle a choisi la France comme son royaume privilégié, depuis les origines : à Ferrières, dans le Gâtinais, au Puy, dans le Velay, et à Boulogne en particulier. Notre-Dame montre encore sa prédilection et sa sollicitude pour la France par de nombreuses apparitions au 19e siècle : Paris (1830), Blangy (1840), La Salette (1846), Lourdes (1858), Pontmain (1871), Pellevoisin (1876). Elle est aussi Reine de France, parce qu’elle a été reconnue tout au long de l’histoire par le peuple de France comme sa Reine.
Bien sûr, Marie a été aussi honorée avec la plus grande dévotion en d’autres pays : en Pologne, avec saint Maximilien Kolbe et sa Milice de l’Immaculée ; en Irlande avec la Légion de Marie ; au Portugal, grâce aux petits enfants de Fatima qui répandent la dévotion des cinq premiers samedis du mois au Cœur Immaculé de Marie et la promesse : « A la fin, mon Cœur Immaculé triomphera » ; dans l’Angleterre catholique, avec saint Simon Stock, à la prière de qui l’on doit le scapulaire du Mont-Carmel ; dans l’Allemagne catholique, particulièrement en Bavière, où eurent lieu les apparitions de Marienfried ; en Italie avec saint Alphonse de Liguori, qui composa le bel ouvrage Les Gloires de Marie ; en Espagne avec saint Ignace de Loyola qui rédigea, sous l’inspiration de Marie, ses Exercices spirituels, si utiles à la sanctification des âmes ; et, hors d’Europe, au Mexique avec Notre-Dame de Guadalupe.
Mais aucun pays, ni aucun peuple au monde ne s’est donné avec autant de dévotion à Notre-Dame : trois cents communes de France portent son nom, trente-quatre cathédrales et plus de dix mille sanctuaires lui sont consacrés, plus de mille lieux de pèlerinages y attirent depuis des siècles des foules chrétiennes. Tout au long du Moyen-Age et de l’époque moderne, la France se montre le royaume de Marie, avec, en particulier, saint Bernard, saint Dominique, saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
L’autorité politique reconnaît officiellement cette suzeraineté de Notre-Dame sur le Royaume de France en 1638, lorsqu’un de nos souverains, Louis XIII, lui consacre officiellement sa personne, sa couronne et son royaume. L’autorité religieuse confirme officiellement cette royauté de Marie sur la France, par la voix du Magistère suprême, lorsque le pape Pie XI publie la Bulle Galliam Ecclesiæ filiam primogenitam, le 2 mars 1922, établissant Marie patronne principale de la France et fixant sa fête le 15 août [1].
Mais, à partir de la Révolution française, les forces laïcistes antichrétiennes, révolutionnaires et libérales [2], travaillent à détruire ce lien étroit et officiel entre la très sainte Vierge Marie et la France. C’est pour contrer ce mouvement que les autorités religieuses catholiques françaises, en accord avec le Saint-Siège, décident de relancer un grand élan de dévotion mariale en France, appelé le « Grand retour de Notre-Dame », le 28 mars 1943.
En quoi consiste ce « Grand retour de Notre-Dame en France » et quels en ont été les fruits ?
Pour tenter de répondre à cette question, nous étudierons tout d’abord comment s’est effectuée la préparation de ce Grand retour ; puis nous en considèrerons l’acte fondateur, à savoir la consécration officielle de la France au Cœur Immaculée de Marie, le 28 mars 1943, consécration qui a revêtu tous les caractères authentiques (la France est vraiment consacrée à la très sainte Vierge Marie depuis 1943, comme le Portugal l’est depuis 1931) ; puis nous examinerons les formes que prend ce Grand retour de Notre-Dame en France, de 1943 à 1948 ; enfin, nous verrons quels en furent les fruits.
La préparation du Grand retour (1937-1942)
Appuyé sur l’autorité du magistère suprême de l’Église catholique [3] et la piété mariale de ses grands chefs militaires [4], la dévotion mariale du peuple catholique français connaît un grand renouveau à partir de 1937.
Le jubilé marial national de 1937
Par un Bref du 31 mai 1937, pour le troisième centenaire de la consécration du Royaume de France à la très sainte Vierge, en 1938, le pape Pie XI accorde « à la nation française et à ses colonies » la faveur d’un jubilé allant du 15 août 1937 au 15 août 1938. Cette « mission mariale » d’un an transforme les paroisses de France en ruches bourdonnantes d’Ave Maria [5]. Chaque évêque dans son diocèse a la charge d’organiser comme il convient ce jubilé [6].
Le congrès marial national de 1938 et la « Voie ardente » de Notre-Dame
La formule de congrès marials nationaux en France, se tenant de façon régulière sur le modèle des congrès eucharistiques qui existent déjà, est lancée par Mgr Harscouët, évêque de Chartres, en 1929. Un premier congrès marial national français s’était déjà tenu à Lyon en 1900. En 1930, a lieu le congrès marial national de Lourdes, puis celui de Laon en 1934. Le congrès marial national de Boulogne de 1938 est donc le quatrième [7].
Avant ce congrès marial de Boulogne, réuni pour commémorer le troisième centenaire de la consécration par Louis XIII du Royaume de France à Notre-Dame, trois reproductions de la statue de Notre-Dame de Boulogne, assise dans sa barque, parcourent le vaste diocèse d’Arras.
Le culte à Notre-Dame de Boulogne (Boulogne-sur-Mer) remonte au 7e siècle. D’anciens manuscrits rapportent que
environ l’an 633, sous le règne du roi Dagobert, arriva au port de Boulogne un vaisseau sans rames, ni matelots, conduit uniquement par la main de Dieu ou par le ministère des anges, dans lequel était une sainte image de la Vierge Marie. [Au même moment,] le peuple était assemblé pour la prière dans une chapelle de la ville haute. La sainte Vierge leur apparut visiblement et les avertit qu’un vaisseau paraissait à leur rade, qui contenait son image et qu’elle voulait être placée dans le lieu même où ils étaient assemblés pour y recevoir les témoignages de leur culte et pour faire éclater sur eux les plus merveilleux effets de sa protection. […] Un grand calme régnait sur la mer et une brillante lumière couvrait le vaisseau. On s’en approche et l’on y trouve une image de la sainte Vierge faite de bois en relief d’environ trois pieds et demi de hauteur, tenant l’Enfant-Jésus sur le bras gauche. […] L’image sacrée fut portée en triomphe et placée dans le lieu qu’elle s’était choisie pour être un des plus anciens sanctuaires de toute l’Europe pour le culte de la sainte Vierge [8].
Cette statue venait sans doute du lointain Orient – d’Antioche en Syrie, d’après les anciens chroniqueurs –, car une Bible manuscrite en syriaque ainsi que des reliques l’accompagnaient.
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[1] — Pie XI proclame officiellement, le 2 mars 1922, la très sainte Vierge Marie « patronne principale de la France » par la première Bulle de son pontificat, Galliam Ecclesiae filiam primogenitam. Relisons quelques extraits du texte : « Il est certain, selon un ancien adage, que le Royaume de France a été appelé le Royaume de Marie, et cela à juste titre. […] C’est pourquoi, après avoir pris les conseils de nos Vénérables Frères les cardinaux de la sainte Église Romaine préposés aux rites, motu proprio, de science certaine et après mûre réflexion, dans la plénitude de Notre pouvoir apostolique, par la force des présentes et à perpétuité, Nous déclarons et confirmons que la Vierge Marie, Mère de Dieu, sous le titre de son Assomption dans le Ciel, a été régulièrement choisie, comme principale Patronne de toute la France auprès de Dieu, avec tous les privilèges et les honneurs que comportent ce noble titre et cette dignité. ». Pie XI reprend là presque mot pour mot les paroles du vœu royal (voir Antoine Lestra, Notre-Dame Reine de France. Le vœu de Louis XIII, 1638. Le jubilé national, 1938. Paris, Fédération Nationale Catholique, 1938, 39 p., p. 38).
[2] — La fête civile et religieuse du 15 août en l’honneur de Notre-Dame, instituée par la déclaration de Louis XIII de février 1638, qui consacre officiellement la France à la Mère de Dieu, comme à sa Patronne spéciale, consécration renouvelée par Louis XIV par un édit donné à Dijon le 25 mars 1650, et par une lettre de Louis XV du 21 juillet 1738, cesse d’être célébrée à partir de 1791, et l’édit de Louis XIII est même révoqué le 14 août 1792. Cette situation dure jusqu’au 5 août 1814, où la fête du 15 août est rétablie par une ordonnance de Louis XVIII. Louis-Philippe supprime à nouveau la procession du 15 août pour le vœu de Louis XIII, par une circulaire envoyée aux évêques en août 1831, et il interdit toute participation officielle aux cérémonies religieuses de ce jour (la charte du 7 août 1830 supprime l’article 6 de la charte du 4 juin 1814, qui déclare la religion catholique religion de l’État) : « Le gouvernement a jugé convenable d’ôter à cette solennité le caractère civil qui lui avait été rendu. » Le deuxième centenaire du vœu, en 1838, n’est donc pas célébré. Désormais, c’est l’Église seule qui fête en France Notre-Dame dans son Assomption, avec les légitimistes, puisque la Gazette de France proteste contre la suppression de cette fête au nom des vrais royalistes, fidèles à la branche aînée des Bourbons et à la Légitimité française et qu’une gravure populaire légitimiste commémore cet événement (voir Antoine Lestra, Notre-Dame Reine de France, ibid., p. 38).
[3] — Après la consécration de la France au Cœur Immaculé de Marie par les évêques français en décembre 1914 et la paix signée à Versailles le 28 juin 1919, le jour même de la fête du Cœur Immaculé de Marie (voir marquis de la Franquerie, La Vierge Marie dans l’histoire de France, Montsûrs, Résiac, 2007, 347 p., p. 300), le cardinal Touchet et les autres cardinaux français demandent instamment au pape Pie XI de ratifier la consécration de Louis XIII le Juste faisant de Notre-Dame la « protectrice spéciale » du royaume de France, ce qui est fait par la bulle de 1922.
[4] — Voir annexe 2.
[5] — Antoine Lestra, ibidem, p. 3.
[6] — Antoine Lestra, ibidem, p. 38.
[7] — Par la suite, les congrès marials nationaux français seront ceux de Grenoble (1946), Rennes (1950), Lyon (1954) et Lourdes (1958). Au congrès marial de Lourdes de 1930 est émis le vœu de la construction d’une basilique dédiée au Cœur Immaculé de Marie, Reine de France, vœu transmis au pape par le légat. Au congrès marial de Laon, le cardinal Binet, légat pontifical, presse les cent mille participants « de prier pour obtenir du Saint-Père la consécration du genre humain au Cœur Immaculé de Marie » (voir marquis de La Franquerie, La Vierge Marie dans l’histoire de France, ibid., p. 300).
[8] — Voir Jean Ladame : « Notre-Dame de Boulogne. La barque au milieu des tempêtes », dans Notre-Dame de toute la France, Paris, Éditions France-Empire, 1980, p. 173-175.

