Histoire du catholicisme libéral (II) La deuxième tentative du catholicisme libéral (de 1832, Mirari vos, à 1864, le Syllabus)
par le frère Innocent-Marie O.P.
Nous continuons ici la publication d’une « Histoire du catholicisme libéral de 1828 à nos jours », commencée dans le numéro 14 de la revue. La première partie de cette étude est, en fait, un résumé de l’excellent livre de l’abbé Emmanuel Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France du concile du Vatican à l’avènement de S.S. Benoît XV (1870-1914) [1].
Le Sel de la terre.
Note liminaire
Quelques lecteurs se sont étonnés de certaines références bibliographiques. Nous précisons donc que nous sommes loin de recommander tous les livres cités en référence. Cependant plusieurs mauvais auteurs avouent eux-mêmes ce que les bons auteurs, les catholiques antilibéraux, ont dit et écrit depuis deux siècles et ce que nous répétons à leur suite. Aussi nous en profitons pour essayer de convaincre ceux que la pure vérité proclamée par l’Église et ses saints n’a pas encore éclairés complètement sur le poison mortel du catholicisme libéral. Le livre de Pierre Pierrard [2] est un exemple de mauvais auteur utile. Voici sa conclusion, p. 252-253 :
« Et l’on assistera à ce spectacle inédit de papes – Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II –, appuyés fermement sur la Déclaration universelle des droits de l’homme votée par l’O.N.U. le 10 décembre 1948, et dont le texte peut être considéré comme “le dernier surgeon de la Déclaration de 1789” (Marcel Prélot), évoquant de plus en plus fréquemment, et de plus en plus véhémentement, les droits de l’homme. « Il faut le dire : si on excepte les catholiques intégristes restés fondamentalement contre-révolutionnaires [3], par rappport à ses conceptions antérieures l’Église catholique, depuis le concile Vatican II, accomplit une petite révolution copernicienne : tout en entendant demeurer la gardienne des “droits de la vérité”, elle accentue la défense des “droits de l’homme à accéder à la vérité et à la dignité humaine”, fruits d’une conquête jamais achevée. “L’homme moderne est en marche vers un développement plus complet de sa personnalité, vers une découverte et une affirmation toujours croissante de ses droits” ; même si la seule quête des nourritures terrestres ne peut rassasier le cœur de l’homme, “l’Église, en vertu de l’Évangile qui lui a été confié, proclame les droits des hommes, reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un nouvel élan à ces droits”. « Ce texte, tiré de la constitution conciliaire Gaudium et Spes, ne cesse de nourrir la réflexion et de guider l’action d’une Église qui, d’autre part, a enfin compris que, non seulement le principe du droit naturel à la liberté religieuse ne contredit pas la vérité évangélique, mais qu’“il y a corrélation dans l’Évangile lui-même entre la vérité comme contenu de la foi et la liberté de la conscience humaine”. (Hébert Roux). « Et comme l’historiographie religieuse relative à la Révolution est en train de se renouveler fondamentalement, grâce notamment aux travaux de Bernard Plongeron ; et comme le déplacement du champ d’études se fait au détriment des martyrologues et des “complots” sataniques, et au profit de la philosophie politique, de l’ecclésiologie, de la pastorale, de la religion populaire, il est possible aujourd’hui aux chrétiens d’aborder la célébration du bicentenaire de la Révolution avec plus de sérieux, de lucidité et de sérénité que leurs prédécesseurs ne le firent lors du premier centenaire, en 1889. »
De son côté le père Yves Congar, O.P., a fait la recension suivante de ce livre dans La Vie spirituelle nº 683 de janvier-février 1989 (p. 137) :
« Au milieu de l’abondance des publications que va susciter le deuxième centenaire de 1789, voici un livre qu’il faut lire. (…) Sauf quelques hommes libéraux, l’Église a été presque viscéralement contre la Révolution. Une précision donnée p. 207 à Mgr Lefebvre serait amusante si l’on pouvait la séparer du drame dont nous souffrons aujourd’hui. [Voici la “précision” en question : “Mais aucun de ces ouvrages mineurs n’eut et n’aura autant de succès et d’impact sur le monde contre-révolutionnaire que L’Église romaine en face de la Révolution (1859), de Jacques Crétineau-Joly, dont les deux gros volumes seront réédités intégralement, en 1976, par le Cercle de la Renaissance française, avec une préface de Mgr Marcel Lefebvre. Une préface qui vaut son pesant de sottises, tout comme l’ouvrage qu’elle prétend éclairer et mettre en valeur”] (…) Il n’était pas facile, au cours des événements, d’opérer les discernements que le recul du temps et la connaissance de l’histoire – maîtresse de sagesse – nous permettent aujourd’hui. Nous admirons un Henri Grégoire souvent cité [NDLR : le fameux abbé révolutionnaire dont les cendres furent déposées au Panthéon en 1989 !], mais je m’étonne que jamais Pierrard ne mentionne M. Emery. « La constitution civile du clergé, signée par le roi Louis XVI, comportait quelques aspects intéressants : rendre un rôle actif au peuple fidèle, mais en trahissant d’autres éléments touchant la structure hiérarchique de l’Église. » [NDLR : rappelons que le pape Pie VI a condamné la constitution civile du clergé le 10 mars 1791].
Les tendances des catholiques sous Louis-Philippe
Sous Louis-Philippe [4] (juillet 1830 – février 1848) on constata un réveil catholique, consécutif à la Révolution de 1830 et aussi à l’influence de Lamennais. « Le puissant remueur d’idées » avait engendré trois écoles correspondant chacune aux trois systèmes qu’il avait successivement soutenus.
Le premier volume de l’Essai sur l’indifférence, en 1817, donna naissance à l’école catholique intransigeante à laquelle appartinrent les abbés Salinis et Gerbet, des publicistes comme les abbés Jules Morel et Guéranger, des prédicateurs comme l’abbé Combalot. Louis Veuillot et ses collaborateurs de L’Univers ne refusaient pas toute sympathie au premier Lamennais, alors chef des ultramontains.
1830 marqua la deuxième époque du « maître », comme l’appelaient ses amis, celle où il fournit à l’école catholique libérale ses chefs les plus prestigieux : Lacordaire et Montalembert, sans oublier l’abbé Maret [5], précieux auxiliaire.
La troisième époque, 1833-1834, vit Lamennais inspirer de nombreux écrivains démocrates et formuler par avance les meilleurs arguments des anticléricaux.
Tous ces catholiques s’appliquèrent aux études pour réveiller l’esprit chrétien. En histoire, Montalembert publiait en 1836 sa brillante, poétique et romantique histoire de Sainte Élisabeth de Hongrie.
L’abbé Rohrbacher, qui avait travaillé sous la direction de « Féli [6] » dans la maison de Malestroit et collaboré à L'Avenir, composa sa vaste Histoire de l’Église, en vingt-neuf volumes in octavo, entre 1842 et 1849.
Frédéric Ozanam, Juif converti, fervent catholique, libéral sincère, prenait le Moyen Age pour sujet de ses cours de littérature étrangère à la Sorbonne.
Augustin Bonnetty, admirateur de Lamennais, fondait en 1830 les Annales de philosophie chrétienne qui s’intéressèrent, dès le début, à toutes les sciences nouvelles au profit de l’apologétique, non sans tomber dans l’excès d’un traditionalisme fidéiste. Il pensait que la révélation et la foi sont seules capables de conduire l’homme à la connaissance certaine des vérités religieuses naturelles. Les propositions qu’il dut souscrire le 12 juillet 1855 avaient été confirmées le 15 juin de la même année par Pie IX. Elles rappellent la doctrine de l’Église sur l’origine, les capacités et l’usage de la raison. Voici les trois premières :
1 — « Même si la foi est au-dessus de la raison, il ne peut jamais exister entre elles aucun dissentiment réel, aucune discorde, puisque toutes deux découlent d’une seule et même source immuable de vérité, Dieu très bon et très grand, et qu’elles s’aident ainsi mutuellement.
2 — Le raisonnement peut prouver avec certitude l’existence de Dieu, la spiritualité de l’âme, la liberté humaine. La foi est postérieure à la révélation. Elle ne peut donc être alléguée pour prouver l’existence de Dieu vis-à-vis d’un athée ni pour prouver la spiritualité de l’âme raisonnable et sa liberté face aux partisans du naturalisme et du fatalisme.
3 — L’usage de la raison précède la foi et y conduit l’homme à l’aide de la révélation et de la grâce [7]. »
La philosophie avait sa part dans ce réveil de l’intelligence catholique avec l’abbé Maret, sectateur passionné pendant sa jeunesse de L'Avenir dont il garda l’esprit religieux et les tendances démocratiques. Mais il en abandonna les convictions ultramontaines et la défiance contre la raison individuelle. De son côté l’abbé Louis-Eugène Bautain, ancien élève de Victor Cousin [8], mais converti ensuite à la vraie religion, se fit au contraire l’héritier des traditionalistes, c’est-à-dire n’admit comme preuve de la religion ni le raisonnement, ni la révélation mosaïque, ni les miracles de Jésus-Christ ; il dut, avec ses amis Henri de Bonnechose (qui sera archevêque de Rouen en 1858 et cardinal en 1864) et Alphonse Gratry [9], se rétracter une première fois le 18 novembre 1835, puis le 8 septembre 1840 et enfin le 26 avril 1844 [10].
L’abbé Gousset (futur archevêque de Reims en 1840 et cardinal en 1850) rénovait la théologie morale en opposant saint Alphonse de Liguori aux influences jansénistes.
L’abbé Guéranger faisait campagne pour la liturgie romaine et restaurait l’ordre de Saint-Benoît en France en s’installant dans l’ancien monastère de Solesmes dont il était nommé, par Rome, abbé en 1837. C’est en 1840 qu’il publia le premier volume des Institutions liturgiques qui suscitèrent de vives ripostes de la part des gallicans.
Enfin, dans le domaine de la presse, l’abbé Migne créa en 1833 L’Univers religieux ; bientôt, en 1836, il le céda à Emmanuel-Joseph Bailly de Surcy, entre les mains duquel le journal végéta, jusqu’à ce que Louis Veuillot y entrât en janvier 1840 et que commençât la lutte contre l’université napoléonienne.
Au sujet de Bailly (né en 1793, mort en 1861), précisons que ce fut un homme d’œuvres : en 1819 fondateur d’une pension de famille que fréquentèrent Charles Baudelaire, Levavasseur, Melchior du Lac, Frédéric Ozanam ; en 1820 membre de la « Congrégation » qu’il présida pendant un temps ; organisateur de la « Société des études littéraires » où l’on vit Lacordaire, de Cazalès, de Carné, Charles Lenormant, Eugène de la Gournerie ; en 1825, elle s’unit à la « Société catholique des bonnes études » ; directeur de la « Société catholique des bons livres » ; vice-président de l’« Association pour la défense de la religion catholique » en 1828, il proposa, comme moyen de propagande, la création d’une revue philosophique qui serait adressée aux 1 800 correspondants de l’association, d’où son nom de Correspondant. Le premier numéro parut le 10 mars 1829 ; en 1831, Bailly le remplaça par la Revue européenne qui fut absorbée, en 1836, par l’Université catholique de Gerbet et de Salinis. En 1831, il lance La Tribune catholique, journal semi-quotidien, qu’il remplaça plus tard par L’Univers, où il introduisit Louis Veuillot en 1840.
Surtout, c’est lui qui fonda, avec des jeunes gens de la « Société des bonnes études », les conférences de Saint-Vincent-de-Paul en 1833. C’est lui, et non Frédéric Ozanam à qui on en attribue à tort la paternité [11], qui en conçut le premier l’idée, en fut le premier président et qui lui donna tous ses règlements et ses statuts. Ce sont les amis lyonnais d’Ozanam, d’où lui-même était originaire, qui firent en 1856 toute une campagne afin d’obtenir pour Ozanam le titre de fondateur des conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Ces hommes, regroupés dans le journal La Gazette de Lyon, étaient de tendance libérale et s’opposaient violemment à L’Univers. Ils allèrent loin dans les pressions. En effet, pour mettre un terme à la querelle, le conseil général des conférences venait de rappeler sa circulaire du 11 juin 1844 qui prenait acte de la démission d’Emmanuel-Joseph Bailly et affirmait que « s’il pouvait cesser d’être le président de la Société, il ne cesserait jamais d’en être le fondateur ». Alors les partisans d’Ozanam firent le siège d’Emmanuel-Joseph Bailly. Voici un extrait du récit qu’en fit son fils Vincent de Paul dans une lettre du 8 mars 1856 : « Les partisans d’Ozanam viennent supplier papa de démentir le conseil général – est-ce possible ? – de déclarer qu’on a fait erreur ; ils le demandent au nom d’une famille désolée, la famille d’Ozanam, à qui on enlève ce à quoi elle tient le plus, etc. Papa a été en cette circonstance très digne et très ferme ; il a répondu que, si Ozanam avait une famille, lui aussi en avait une, qui était aussi jalouse qu’aucune autre de la part qu’il avait eu le bonheur de prendre à la fondation de la Société (…). Après la prière, on a voulu recourir à la menace, on a fait entendre à papa que s’il ne rétractait rien de ce qui avait été fait, on écrirait dans les journaux comment c’était par suite de ses mauvaises affaires qu’on a été obligé de lui demander sa démission de président général (des conférences) et que c’est à cause de cette circonstance pénible que chacun alors, dans les circulaires et dans les lettres, l’a appelé fondateur et qu’on a dit de lui que s’il cessait d’être le président il ne pouvait cesser d’être le fondateur, etc. (…) [12]. »
La lutte pour la liberté de l’enseignement
Jusqu’en 1848
Parmi toutes les libertés publiques, deux tenaient spécialement à cœur aux catholiques : celle d’association et celle d’enseignement, toutes deux essentielles pour la mission de l’Église. Or ce sont précisément celles que les gouvernants disputent le plus souvent à l’Église.
En ce qui concerne la liberté d’association, certains catholiques se l’octroyèrent résolument. De même qu’en 1831 Montalembert et ses amis avaient fondé une école libre dans Paris à l’encontre des lois civiles, Lacordaire, la tête rasée, osa monter un jour (14 février 1841) dans la chaire de Notre-Dame de Paris, revêtu de la tunique blanche et de la chape noire des dominicains [13]. C’était un défi que de porter ainsi en public l’habit des inquisiteurs [14] ! Lacordaire et ses amis réclamaient cette liberté en tant que citoyens, au nom de la liberté de conscience. Le père de Ravignan [15] s’exprimait de la même manière dans un écrit public (janvier 1844) où il revendiquait, quant à lui, le droit de se dire jésuite.
Mais c’est la liberté de l’enseignement qui devait constituer pendant cette fin de la première moitié du XIXe siècle le champ de bataille par excellence des catholiques ; c’est elle aussi qui consomma la rupture entre les catholiques.
Louis XVI écrivait en 1783 :
« Deux sortes d’écoles existent aujourd’hui dans nos États : les premières gouvernées par les universités (…), soumises à leurs lois et à leurs statuts ; les autres subsistent chacune par son propre établissement (…). Nous devons également à toutes notre protection royale et notre attention paternelle [16]. »
Après la tourmente révolutionnaire il n’en fut plus ainsi, surtout lorsque Napoléon créa l’Université impériale. Cette vaste machine scolaire était destinée, selon les paroles mêmes de l’empereur, à infuser aux jeunes générations « les saines maximes de la morale et de la politique ». Et d’où tirera-t-elle ses principes ? Écoutons les propos de Napoléon, rapportés par Taine [17] : « Sur les affaires publiques qui sont mes affaires, en matière politique, sociale et morale, sur l’histoire, notamment sur l’histoire récente ou moderne, personne, dans la génération présente, ne pensera excepté moi, et, dans la génération prochaine, tout le monde pensera d’après moi. »
La Restauration ne changea rien au monopole et, si elle livra l’université au clergé avec Mgr Frayssinous [18] comme Grand Maître, ce fut pour la perte des catholiques. En effet, les libéraux, voltairiens et autres sectaires, réagirent si vivement que les quelques concessions qui avaient été obtenues péniblement furent supprimées (fermeture des huit collèges de jésuites ; interdiction aux petits séminaires de recevoir des externes et de dépasser pour toute la France le chiffre de 20 000 élèves, avec obligation pour tous de porter la soutane). Lamennais, rapportant le fait suivant, a bien restitué le climat profondément anti-catholique : « Dans un de ces horribles repaires du vice et de l’irréligion, on a vu trente élèves aller ensemble à la Table sainte, garder l’hostie consacrée et, par un sacrilège que les lois auraient autrefois puni, en cacheter les lettres qu’ils écrivaient à leurs parents [19]. »
Une lettre de Mgr Mathieu à son frère, alors gouverneur de la Martinique, expliquait et résumait fort bien la situation exacte de l’enseignement :
« Depuis longtemps, mais surtout depuis dix ans environ, les choses marchent mal dans l’université : les professeurs, formés à l’école normale sans principes religieux, donnent les fruits qu’on pouvait attendre. Le mal est surtout dans les classes d’histoire et de philosophie, qui sont les principales. « Pour l’histoire, on donne dans le système moderne, qui consiste non pas à rapporter les faits, mais à les grouper : c’est-à-dire qu’on choisit quelque point ou caractère saillant d’une époque, d’une personne ou d’un peuple, et on part de là pour déduire tous les autres événements et en trouver la cause, la raison et les effets. Tu vois qu’avec ce joli système on fait de l’histoire un enchaînement de fatalités qui renversent la Providence et la liberté de l’homme. De plus, on tombe dans une confusion singulière d’idées, et on dénature même l’histoire, parce que, pour la faire cadrer avec son système, il faut un peu aider à la lettre. « La philosophie n’est pas mieux traitée. Nos rêve-creux modernes ont été prendre leurs inspirations dans la philosophie nébuleuse d’Allemagne, qui renverse les preuves de l’existence de Dieu, de l’immatérialité, de l’immortalité de l’âme, de la distinction du bien et du mal, etc. Les professeurs, marchant en cela sur les traces de M. Cousin, qui a donné le branle à cette école, ne s’occupent plus d’une manière sage et concluante d’établir les grands principes généraux que dicte la raison sur Dieu et l’homme. Ils s’évertuent à disséquer les facultés de l’esprit, à renverser tout le reste et à pervertir les règles du raisonnement exact, parce qu’elles les gênent. « Tu conçois les épouvantables ravages que ces deux systèmes d’histoire et de philosophie font dans les collèges et chez les jeunes élèves qui ne peuvent pas en voir le faux. Les maîtres donnent d’autant plus facilement dans ces erreurs qu’elles sont le chemin de l’avancement et de la fortune. M. Cousin ayant toujours conservé la haute main sur l’enseignement philosophique, et l’enseignement historique ainsi envisagé lui convenant, la plupart des hommes de l’université donnent en plein dans le système, pour le plus grand bien de leurs finances. « La connaissance que le clergé a de ces matières, surtout en philosophie, car nous l’enseignons d’une bien autre manière, et nos relations avec les collèges nous ont mis à même de voir l’abîme que creusait cet enseignement sous les pieds de la jeunesse, de l’Église, des familles et de l’État. « Sous un autre rapport, il y a un énorme déficit dans les écoles de l’État : c’est celui de l’éducation. Les professeurs ne s’occupent que de leurs classes, et ne prennent aucune part à la vie commune ni à l’influence qu’elle exerce sur les enfants. Le proviseur est seul avec le censeur pour donner l’impulsion : les maîtres d’étude les secondent ; mais ce sont des jeunes gens sans expérience suffisante, qui n’ont en général, ni assez d’autorité ni assez de vertu pour influer convenablement et doucement sur le moral des élèves ; aussi il n’y a guère dans les collèges qu’une discipline dure, sévère, qui ne va pas au fond du cœur, qui ne forme pas les enfants, qui les rend défiants, soupçonneux, irritables contre ce qu’ils appellent leurs pions, et qui éclate trop souvent en désordres. « Cet état de choses n’est pas connu seulement du clergé ; il est aussi connu des pères de famille religieux, qui attachent, comme ils le doivent, un grand intérêt à tout cela. Les littérateurs, les journalistes, tous ceux qui s’occupent de polémique religieuse, commencent à prendre rang dans la lutte. « Tel est le mal, tels sont les désordres qui règnent par toute la France, plus ou moins, mais on peut dire trop généralement. Ainsi, dans tel collège, un professeur de philosophie parlait, il y a peu d’années, contre Dieu, l’Incarnation, l’autorité des parents, le droit de propriété. Je l’ai fait renvoyer, mais on l’a mis dans un collège supérieur avec avancement. Tel professeur d’histoire faisait lire à ses élèves en classe les amours de Louis XIV par Sismondi, et cette année le professeur de quatrième a donné à ses élèves un devoir de critique contre un sermon de Massillon dans son Petit carême sur la fausse grandeur (c’est le sermon du dimanche de la passion) ; il a blâmé la doctrine de Massillon, dit qu’elle était dangereuse, loué les grands athées du dernier siècle, et ajouté : “Lisez Voltaire et réfléchissez là-dessus”. Si dans un pays où tout est en ordre il se passe de pareilles choses, qu’est-ce ailleurs [20] ? »
Quelques projets de lois (Guizot en 1836, Villemain en 1841) tentèrent de desserrer un peu l’étau de l’université napoléonienne. En vain. Pourtant en mars 1841, l’octogénaire évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, avait déjà sonné la charge contre le monopole universitaire. Jusqu’en mai 1843, il n’écrivit pas moins de seize lettres aux chefs de l’école philosophique éclectique, Cousin, Jouffroy et Damiron, qui répandaient dans tout l’enseignement leur panthéisme négateur du surnaturel. « Je n’aime point la guerre à coups d’épingle, répétait l’évêque ; quand il faut la faire, je tâche que ce soit à coups de canon [21] ! »
En octobre 1843, Montalembert publia un long cri de guerre contre le monopole : Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d’enseignement.
En décembre 1843, l’évêque de Langres, Mgr Parisis, édita sa première brochure sur la liberté de l’enseignement, en se plaçant uniquement au plan des lois civiles, de la Charte de 1814 en particulier.
Le 6 mars 1844, Louis Veuillot, qui avait réussi à se procurer le mémoire confidentiel de l’archevêque de Paris et de ses suffragants adressé au roi contre le monopole, le publia dans L'Univers. Aussitôt cinquante-six évêques y adhérèrent publiquement.
Le 16 avril, Montalembert s’écriait fièrement à la Chambre des pairs, au palais du Luxembourg : « Au milieu d’un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes ; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne tremblerons pas devant les successeurs de Julien l’Apostat ; nous sommes les fils des croisés et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. »
Hélas ! dans le même discours il s’appuya sur le droit commun, la liberté pour tous, sans privilège pour l’Église, mère et maîtresse : « Nés et élevés au sein de la liberté et des institutions constitutionnelles, nous y avons trempé notre âme pour toujours. On nous a dit : mais la liberté n’est pas pour vous, elle est contre vous ; ce n’est pas vous qui l’avez faite. Il est vrai que la liberté n’est pas notre œuvre, mais elle est notre propriété. A ceux qui nous tiennent ce langage, nous répondrons : mais, vous, avez-vous fait le soleil ? Cependant vous en jouissez. Avez-vous fait la France ? Cependant vous êtes fiers d’y vivre. Eh bien ! la liberté, c’est notre soleil. Il n’est donné à personne d’en éteindre la lumière. La Charte, c’est le sol sur lequel nous nous appuyons pour vous combattre quand il faudra ; il n’est donné à personne d’arracher ce sol de dessous nos pieds [22]. »
Et dans un autre discours, au Luxembourg toujours, dix jours plus tard, après avoir pris exemple sur l’Angleterre [23] où « tout le monde est parfaitement libre d’ouvrir des collèges et d’y enseigner, pour me servir des expressions de monsieur de Broglie, ce qu’on veut, à qui on veut et comme on le veut, sans être tenu de se soumettre à une surveillance quelconque », l’orateur à la Chambre des pairs concluait : « Le clergé n’est plus un corps politique ; le clergé n’est plus propriétaire. En échange de ces deux grandes positions, il a reçu le droit commun, il ne réclame pas autre chose (…). Si l’on pouvait transporter au clergé un monopole comme celui de l’université, je suis convaincu que ce serait le plus funeste cadeau qu’on pût lui faire, et le plus sûr moyen d’anéantir ce qui reste de religion en France (…). En résumé, nous voulons la liberté, et vous nous donnez l’arbitraire ; nous voulons arriver par la liberté à la religion, et vous nous conduisez par l’arbitraire au scepticisme. Votre loi est une loi de réaction contre les progrès religieux de la France, une loi de suspects contre le clergé, une loi infidèle à tout ce qu’il y a eu de généreux dans les instincts de 1789 et dans les promesses de 1830 [24]. »
Si la Chambre des pairs vota (24 mai 1844) le projet de loi en y ajoutant quelques amendements en faveur des catholiques, la Chambre des députés, sur le rapport de monsieur Thiers [25], vota « des dispositions plus rigoureuses à l’égard du clergé que celles du projet Villemain [26] » élaboré en 1841.
Admirateur de l’Angleterre où il avait vécu et où il avait donc connu les procédés habituels des ligues, pétitions et autres agitations légales, Montalembert créa et présida le « comité directeur pour la défense de la liberté religieuse ». Monsieur Vatimesnil, ancien membre du ministère Martignac, en était vice-président avec Charles Lenormant, universitaire qui combattait le monopole. Quatre-vingts comités locaux furent organisés.
Louis Veuillot, qui se déplaçait en province pour constituer des comités de soutien à L'Univers, secondait aussi l’action de Montalembert et ses amis. C’est certainement la période où les catholiques furent le plus unis entre eux. Contre eux, Michelet et Quinet prirent en 1843 pour sujet de leurs cours l’ultramontanisme et les jésuites ; contre eux toujours, Eugène Sue suscita la haine par son roman le Juif errant (1844-1845) ; le mouvement gagnait la Chambre des députés où la bourgeoisie gallicane prenait l’alarme.
Le gouvernement de Louis-Philippe profita de cette agitation pour manœuvrer à Rome par l’intermédiaire de Rossi [27] afin d’obtenir la dispersion des jésuites. Rome céda habilement (1845), en faisant fermer seulement trois maisons professes et deux noviciats, dont les membres furent répartis dans les autres maisons et noviciats. Cependant cette attitude entraîna une première division des catholiques dont beaucoup suivirent Rome. Seule une minorité autour de Mgr Parisis poursuivit la campagne contre le monopole ; Lacordaire et l’abbé Dupanloup conseillèrent de ménager l’université.
Le 1er juin mourut Grégoire XVI qui fut remplacé le 16 du même mois par Pie IX.
Comme on avait fait à ce dernier une réputation de libéral, Mgr Parisis et l’abbé Bautain se mirent à publier des déclarations de réconciliation entre le clergé et les principes modernes. En 1847, l’évêque de Langres écrivait dans ses Cas de conscience : « On dira que nous le regrettons. Mais nous devons aimer le temps où Dieu nous a fait naître. Et, si l’on proposait aux Chambres le rétablissement d’une religion d’État, nous supplierions le pouvoir d’y renoncer en pensant aux réactions terribles qui se produiraient ensuite contre le catholicisme (…). Seule l’Église appelle la liberté de conscience, la liberté pour tous, parce que seule elle n’a rien à en craindre, elle a tout à en espérer (…). L’Église n’a besoin ni de protection, ni de privilège, il ne lui faut que la liberté, et c’est ce que la constitution assure à tous les cultes [28]. »
Les révolutions de février et de juin 1848
Sous la monarchie de Juillet, l’agitation révolutionnaire socialiste [29] ne cessa pas. Elle utilisa au maximum la misère réelle d’ouvriers exploités par le capitalisme libéral qui développait l’industrialisation. La France essayait de rattraper l’Angleterre et de suivre l’Allemagne dont l’économie prospérait. Le ministre Guizot (1840-1848) offrait comme idéal son fameux : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne. »
L’opposition républicaine avait fini par se concentrer contre le régime électoral (qui était toujours censitaire et concernait donc un peu plus de 200 000 électeurs). En 1847, elle commença une campagne de banquets puisque les autres manifestations publiques étaient interdites. Guizot refusant d’instaurer le suffrage universel, une manifestation fut organisée qui dégénéra en insurrection avec barricades et morts. Louis-Philippe abdiqua en faveur de son petit-fils, mais les émeutiers avaient déjà envahi la Chambre et proclamé la République (24 février 1848) [30].
Quelques jours auparavant, le 10 février, Frédéric Ozanam avait publié dans Le Correspondant un article intitulé : « Les dangers de Rome et ses espérances. » Après avoir exalté Pie IX, qu’il voulait faire passer pour libéral et acquis aux réformes du jour, Ozanam, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, faisant l’histoire de la conversion des barbares entre le VIe et le IXe siècle, s’efforçait de montrer que cette conversion n’était pas sans analogie avec le mouvement de 1848 qui faisait se tourner vers Rome les masses populaires « chères à l’Église parce qu’elles sont le nombre, le nombre infini des âmes qu’il faut conquérir et sauver ; parce qu’elles sont la pauvreté que Dieu aime, et le travail qui fait la force » et il concluait par ce cri : « Passons aux barbares et suivons Pie IX [31]. » Et il donna l’exemple dans une lettre à un ami : « Les principes de 1789 sont les miens comme les vôtres (…). Je suis passionné pour les conquêtes légitimes de l’esprit moderne. J’aime la liberté et je l’ai servie, mais je crois que nous devons à l’Évangile la liberté, l’égalité, la fraternité [32]. »
Né en 1813, il mourut prématurément, le 8 septembre 1853. Il était comme la plupart des jeunes gens de son temps, marqué par le romantisme issu de la Révolution française. Le cardinal Manning, dans un article de la Revue de Dublin, après avoir rendu un éclatant hommage à l’action chrétienne d’Ozanam et de ses amis, exprimait néanmoins le regret « qu’ils eussent été d’une manière si sensible affectés par l’influence trop docilement reçue des principes de 1789 ».
C. Huit qui rapporte cette phrase [33], ajoute plus loin [34] « cette confidence surprenante », comme il écrit, d’Ozanam à ses amis en janvier 1831 : « Comme vous, je sens que le passé tombe, que les bases du vieil édifice sont ébranlées, et qu’une secousse terrible a changé la face de la terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines ? La société doit-elle rester ensevelie sous les décombres des trônes renversés, ou bien doit-elle reparaître plus brillante, jeune et belle ? Verrons-nous cœlum novum et novam terram ? Voilà la grande question. Moi qui ai foi dans la Providence et qui ne désespère pas de mon pays, je crois à une sorte de palingénésie [35] (…). Il faut chercher dans les débris de l’ancien monde la pierre angulaire sur laquelle on construira le nouveau : mais cette pierre d’attente, cette colonne de traditions, cette barque de salut, où la trouver ? Quelle sera la forme, la loi de la société nouvelle ? Je n’entreprends pas de le décider » (p. 335 et 336.)
C’était l’époque où les saints simoniens, phalanstériens, fouriéristes et autres dangereux utopistes péroraient dans les villes et les bourgs en toute liberté.
Sans doute Ozanam reviendra-t-il plus tard, en partie du moins, de ces rêveries romantiques, pourtant il écrira : « Ce que je sais d’histoire me donne lieu de croire que la démocratie est le terme naturel du progrès politique, et que Dieu y mène le monde. » Mgr Baunard, citant cette phrase [36] ajoute : « Ozanam, lui cependant, avait fait de l’acceptation de la République une affaire non de concession, ni de transition, mais de conviction ; non un expédient mais une solution. Il ne l’avait pas appelée, mais il l’avait accueillie comme un fait providentiel, heureux, pour des raisons dont la justesse est sans doute contestable, mais dont la religion et la noblesse ne le sont pas. »
A la différence de la révolution de 1830, celle de 1848 fut pleine d’égards pour le clergé. Les membres du nouveau gouvernement (Lamartine, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Dupont de l’Eure, Crémieux, Arago, Garnier-Pagès) lui prodiguèrent des marques de sympathie. De leur côté, les évêques multiplièrent les mandements favorables à la République et à la démocratie [37]. Le signe visible de cette alliance de la République et de l’Église fut l’arbre de la liberté qu’on planta dans presque toutes les communes de France avec la bénédiction du clergé, qui était aussi invité aux banquets patriotiques.
Lacordaire écrivait : « Paris est tranquille au-dessus de toute expression. Pas une église, pas un couvent, pas un prêtre n’a été insulté ou menacé. Tout ce que nous voyons est miracle [38]. »
Les catholiques qui avaient été réunis après la révolution de février 1848, en sa faveur [39], connurent vite la désunion quand Ozanam, Lacordaire et l’abbé Maret s’engagèrent dans la politique de gauche. Tous les trois fondèrent le journal L'Ère nouvelle qui s’appliquait à démontrer qu’il n’y a aucune opposition dogmatique entre le catholicisme et la démocratie moderne.
Après l’élection des membres de l’Assemblée nationale constituante (23 avril 1848), une grande manifestation organisée par les clubs [40] le 15 mai fit monter la pression. Puis la fermeture des ateliers nationaux [41] déclenchât les sanglantes journées des 23 au 26 juin où le général Cavaignac écrasa le soulèvement. C’est le 25 juin que Mgr Affre [42], archevêque de Paris, trouva la mort au faubourg Saint-Antoine en s’interposant entre l’armée et les insurgés. On attendait l’élection du président de la République, il n’y avait pas de pouvoir politique visible, d’où l’anarchie…
Lacordaire avait été élu par le département des Bouches-du-Rhône à l’Assemblée constituante où il prit place à l’extrême-gauche. « Mais, contrairement à l’attente générale, ses essais oratoires à la tribune du Palais-Bourbon n’eurent ni éclat ni succès. Cet échec dut lui être sensible, et il nous est impossible de croire qu’il n’ait pas contribué à la détermination que prit Lacordaire, après les scènes affligeantes dont il fut le témoin dans la journée du 15 mai, de renoncer à son mandat (17 mai) [43] ». Au mois d’août suivant, il se retira également de L'Ère nouvelle, tout en y restant de cœur, comme l’indique la lettre suivante :
« M. de Montalembert, en se rejetant dans une politique tout humaine et en y entraînant beaucoup des nôtres, détruit de ses propres mains l’édifice de toute sa vie et nous prépare des maux dont il gémira plus tard. Lui et ses amis ont déployé contre L'Ère nouvelle une tactique plus odieuse encore que celle qui fut employée contre L'Avenir. Ils ont sciemment détourné l’attention du vrai point de la question, pour persuader à leurs lecteurs que L'Ère nouvelle était un journal révolutionnaire, démagogique, socialiste ; ils ont caché les réponses faites à leurs attaques, ils les ont constamment dénaturées en recouvrant leur silence tantôt de ménagements hypocrites, tantôt de violences calculées. Je n’ai jamais rien vu qui m’ait semblé plus loin de l’honnêteté. Aussi la séparation est-elle complète et irrémédiable (…) [44]. »
Louis-Napoléon Bonaparte au pouvoir
En fait, si presque tous les organes catholiques soutenaient « le parti de l’ordre », qui se faisait jour au milieu du chaos politique, c’est qu’ils avaient été effrayés par la révolution de juin, sans plus. Dans cet état d’esprit fut élu à la présidence de la République, le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon et fils de Louis Bonaparte, l’ex-roi de Hollande. Ce prince, né en 1808, se considérait depuis la mort du duc de Reichstadt [45] (1832) comme le représentant attitré de l’impérialisme. Après avoir conspiré et même pris les armes contre le pape en Italie (1831), il avait essayé à deux reprises de renverser Louis-Philippe. Celui-ci lui avait fait grâce la première fois à Strasbourg (1836) ; la seconde fois à Boulogne, il l’avait déféré à la Cour des pairs (1840). Condamné à la détention perpétuelle, Louis-Napoléon s’était évadé du fort de Ham en 1846. Le nouveau président choisit pour ministre de l’Instruction publique et des Cultes le comte de Falloux, catholique angevin, et envoya le général Oudinot reprendre la ville de Rome (29 juin 1849) aux révolutionnaires Mazzini et Garibaldi qui en avaient chassé le pape Pie IX en novembre 1848 [46].
Sous le ministère de Falloux le catholicisme libéral triomphe
On se souvient des luttes engagées par les catholiques depuis vingt ans pour obtenir la liberté d’enseignement. Falloux profita de sa position au ministère pour former une commission (janvier 1849) qui devait préparer une nouvelle loi. Parmi les vingt-quatre membres qu’il choisit habilement, se trouvaient les abbés Sibour [47] et Dupanloup [48] et messieurs Thiers, Cousin, Montalembert et Augustin Cochin [49]Mais ni Mgr Parisis ni Louis Veuillot n’en faisaient partie. Le premier, parce qu’il aurait, en tant qu’évêque, pris le pas sur l’abbé Dupanloup, simple prêtre et déjà libéral ; le deuxième parce que, « quand on veut conclure un traité de paix, convient-il d’introduire parmi les négociateurs un homme de guerre, ennemi juré de cette concession [50] ? » Falloux a expliqué ainsi son point de vue : « L’Église n’est point une secte, (…) quand on veut la servir à son exemple et selon ses vues, on s’applique à lui faire prendre dans l’éducation et le gouvernement de toutes les âmes la part qui se concilie, dans l’intérêt même de la foi, avec le respect des circonstances, le droit public et l’état général de la nation [51]. »
La discussion en commission montra ce que Falloux et son ami Montalembert entendaient par là. En effet, Thiers se déclara prêt à abandonner tout l’enseignement primaire au clergé, car il constatait le péril social de l’heure : « Malheur à qui dort quand la mer est houleuse, la tempête déchaînée, car la perte devient imminente. Nous y sommes sur cette mer agitée depuis trente ans. Imprudents que nous étions ! Nous avons dormi, et voilà que les vents se sont élevés bien violents et que nous avons failli sombrer dans la tempête. A l’œuvre donc résolument [52] ! » Puis Thiers entama le procès des écoles normales, les traitant de « clubs silencieux, foyers des plus mauvaises passions » et demanda leur suppression radicale. Vainement les catholiques intercédèrent ! Thiers reprit : « La suppression est le seul remède efficace (…). Je ne reculerai pas (…). Je m’engage à me faire casser, s’il le faut, bras et jambes à la tribune de l’Assemblée nationale ! J’aime mieux l’instituteur sonneur de cloches que l’instituteur mathématicien. » Puis il ajouta que les instituteurs « ce sont 37 000 socialistes et communistes, véritables anti-curés dans les communes » avant de conclure : « Non, il n’y a qu’un seul remède. Il faut confier à l’Église l’instruction primaire, entièrement et sans réserves. » Les catholiques de la commission écoutèrent avec surprise ce langage réactionnaire.
Montalembert repoussa formellement cette proposition : « (…) Il est un point, dit-il, sur lequel je ne saurais être d’accord avec monsieur Thiers, c’est sur l’influence exclusive à donner au clergé ; car je ne veux, en aucune façon, abdiquer le principe de la liberté d’enseignement ; la Constitution l’a solennellement proclamé, et ce serait mal servir les intérêts de l’ordre que de la restreindre. Réactionnaire en politique, je ne veux pas l’être sur cette question ; partisan déclaré de l’influence du clergé et des congrégations religieuses dans l’enseignement, je ne réclame qu’une seule chose : que les entraves à la liberté soient brisées, et vous verrez s’accroître rapidement les congrégations enseignantes, pour lesquelles, quelles qu’elles soient, d’hommes ou de femmes, je ne demande qu’un seul privilège, si toutefois cela peut en être un, l’assimilation de la lettre d’obédience aux brevets, quand la congrégation est légalement reconnue [53]. »
Puis eurent lieu les discussions à la Chambre.
Une intervention de Thiers pour conquérir la majorité expliquait bien le fond du débat. Il ne s’adressa point aux partis extrêmes, mais au centre, à ses anciens amis, aux modérés de gauche et de droite qu’il s’agissait de gagner ; il dissipa leurs préjugés, réfuta leurs objections et exposant à sa façon le caractère libéral de la loi. : « Qu’avons-nous concédé à l’Église, demandait-il ? La liberté d’enseigner. Mais la constitution [54] que vous avez faite vous y obligeait dans son article 9. Nous ne faisons aucune faveur à l’Église ; nous lui permettons d’user de son droit ; nous accordons la liberté à tout le monde, au même degré, dans les mêmes termes. Qui peut s’en plaindre ? serait-ce l’université ? » Et il précisait : « De notre loi, elle (l’université) sort consolidée et agrandie ; elle conserve son budget, son droit de surveillance et, avec cela, la collation exclusive des grades [55]. » La loi Falloux fut finalement votée le 15 mars 1850 [56].
Mgr Pie, dans ses entretiens avec son clergé, apprécia magistralement cette loi de 1850 et la controverse interminable à laquelle elle a donné lieu. Le grand évêque jugeait trop formelle l’opposition d’une partie des catholiques, mais repoussait, en termes où perçait une douce malice, les prétentions excessives des auteurs et apologistes de la loi, en expliquant que, si l’Église acceptait leur œuvre et les avantages qu’elle offrait, elle ne pouvait cependant pas consentir à en être solidaire :
« Assurément, dit-il, aucun catholique ne pouvait hésiter à réclamer et à appeler de tous ses vœux la suppression du monopole universitaire. Quant à la liberté absolue de l’enseignement, des considérations de tout genre ne permettaient pas à l’Église [57] de la demander. Des hommes très dévoués aux intérêts religieux, et pratiquement mêlés aux affaires, ont jugé qu’au-delà de certaines limites et en deçà de certaines concessions, il serait impossible d’arriver à aucune des facilités et des libertés tant désirées. Il y aurait eu, selon nous, imprudence et injustice à méconnaître les services et plus encore les intentions de ces hommes de bien. Ne pouvant obtenir tout ce à quoi nous avions droit, il était naturel que nous ne voulussions pas renoncer à ce qui nous était offert. « Mais ici s’est produit un conflit qui tend à se continuer et à s’étendre. Tandis que plusieurs soldats ardents et vigoureux de la cause religieuse, appuyés de quelques évêques, et spécialement du vétéran de nos luttes sacrées, l’intrépide évêque de Chartres [58], faisaient ressortir énergiquement les côtés faibles, les inconvénients et les dangers nombreux de la loi proposée, et concluaient peut-être trop rigoureusement à son amendement ou à son rejet, il est arrivé que, d’autre part, quelques champions de la loi ont paru s’aveugler sur les vices réels qu’elle contenait, et que, s’offensant des réserves les plus légitimes et les plus nécessaires, ils n’ont pas toléré que l’Église se dégageât de toute responsabilité directe par rapport à cette transaction hasardeuse et, à certains égards, inadmissible. On les entendit s’exhaler en plaintes amères, et déclarer qu’il faudrait avoir plus que la vertu d’un ange pour s’occuper des affaires de l’Église. « J’avoue qu’il faut beaucoup de vertu pour être digne de traiter des intérêts aussi sacrés, mais aussi, c’est une si grande grâce et un si grand honneur qu’il n’est pas superflu d’y apporter beaucoup de modestie et de modération. Quand on négocie pour une puissance si haute, il y aurait excès à exiger d’elle un blanc-seing. Toujours encourageante et reconnaissante envers ceux qui se portent pour ses avocats et ses mandataires, l’Église ne se livre cependant pas à leur discrétion. Le service qu’on lui rend de la défendre sur quelques points ne crée pas le droit de l’abandonner sur d’autres. Tout en laissant à ses défenseurs la plus grande liberté d’action et de parole, et sans vouloir gêner leur manœuvre à l’heure de la mêlée, elle s’applique cependant à ne pas se laisser engager envers des principes qui ne sont pas les siens, et elle sait que l’avantage équivoque et précaire du quart d’heure ne doit en aucun cas être acheté par un sacrifice de sa doctrine ou de sa discipline, qui serait un démenti à son passé et une arme fatale contre elle dans l’avenir. « Dans le cas présent, l’Église a été fidèle à ses habitudes de conduite. Le projet de loi, ainsi que l’a parfaitement fait remarquer le seul de nos collègues qui appartînt au corps législatif, avait été conçu, non par la religion, mais par la politique. Si cette transaction proposée offrait à l’Église une amélioration réelle sur le statu quo, les avantages demeuraient pourtant bien en deçà de ceux qu’elle avait droit d’attendre d’une législation vraiment catholique, d’une législation vraiment libérale [59]. D’autre part, elle imposait à l’Église, non seulement la mission répugnante et périlleuse de participer par ses évêques à la direction d’une institution posée en dehors de toute foi positive, mais encore elle la mettait en demeure de subir l’ingérence des fonctionnaires du corps enseignant dans l’intérieur des séminaires et des communautés religieuses. Nous avons cru, pour notre part, que, si le clergé ne devait pas repousser une telle loi, soit à cause du commencement de justice qu’elle accordait, soit à cause du dévouement auquel elle le conviait, elle ne pouvait cependant pas être votée et consentie par lui ; et nous avouons qu’aujourd’hui encore, dans l’intérêt des principes et dans l’intérêt de l’avenir, nous bénissons le Seigneur de ce qu’aucun de nos frères n’a été compté parmi les législateurs. « Du reste, le Chef de l’Église, par l’organe de son Nonce apostolique, a ratifié pleinement l’appréciation sur laquelle nous avons constamment réglé notre conduite et nos paroles ; il a fait remarquer que “quelques prescriptions de la loi s’éloignent des prescriptions de l’Église, telles que la surveillance des petits séminaires ; que d’autres semblent peu convenables à la dignité épiscopale, telles que la participation des évêques à un conseil où doivent intervenir en même temps deux ministres protestants et un rabbin”, et il a posé en règle que “l’Église ne pouvait donner son approbation à ce qui s’oppose à ses principes et à ses droits” [60]. Dans ces conditions, n’est-il pas facile de concevoir que des hommes d’Église n’aient pu s’accommoder du rôle direct de législateurs ? « La loi ayant été votée, n’en ferons-nous pas usage et n’en tirerons-nous pas parti ? Certes elle nous apporte assez d’obligations pénibles, pour que nous puissions loyalement en recueillir les bénéfices. C’est pourquoi, sous les réserves formulées dans les instructions du représentant du Saint-Siège, nous aurons à cœur de profiter de la liberté partielle que nous avons conquise [61]. »
Dans la vie de Dom Guéranger, abbé de Solesmes [62], on lit page 9 : « Le scrutin du 15 mars se prononça. A la majorité de 399 voix contre 237, la loi fut votée ; mais c’en était fait de l’union des catholiques. On nous pardonnera de nous être attardé à cette ligne de partage qui a déterminé l’histoire de l’Église en France. Les divergences qui éclatèrent alors pour la première fois ne feront dans la suite que s’accroître, selon la loi même de leur marche angulaire : désormais les esprits divisés ne se retrouveront plus et chaque incident nouveau, depuis la période où nous sommes jusqu’à l’époque du concile du Vatican et au-delà [63], réveillera sans cesse l’âpreté des anciennes colères. » Un peu plus loin, page 11, on lit encore : « Un large sillon divisait dorénavant les catholiques en deux groupes : ceux qui avaient comme premier souci la liberté de l’Église et le maintien de ses droits dans une société encore chrétienne, et ceux qui premièrement s’efforçaient de déterminer la mesure de christianisme que la société moderne pouvait supporter pour ensuite inviter l’Église à s’y réduire. Le demi-siècle qui commençait alors a retenti du choc de ces deux familles d’esprits ; nous ne saurions nous lasser de le redire, elles ont fait l’histoire de la France actuelle et se survivent dans les tendances qui en sont issues. »
Les divisions des catholiques en politique
Les catholiques se divisèrent au sujet de la loi Falloux, et de plus en plus. Mgr Dupanloup, nommé évêque d’Orléans le 6 avril 1849, grâce à Falloux [64], constatant cette division, écrivait en février 1850 : « Je le répète, c’est une plaie qui sera bientôt inguérissable. Il y faudrait immédiatement un coup décisif. Mais qui l’ose [65] ? » En fait, il attaqua L’Univers où Louis Veuillot pourfendait la loi Falloux [66]. De son côté, l’archevêque de Paris, Mgr Sibour, gallican et républicain, fonda Le Moniteur catholique dont il donna la direction à l’abbé Darboy [67] et qu’il orienta contre L'Univers. A l’abbé Combalot qui s’attaquait publiquement à lui, il retira le droit de prêcher et de célébrer la messe dans son diocèse de Paris.
Le coup d’État par lequel Louis-Napoléon Bonaparte s’empara du pouvoir, dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851, consomma la scission entre catholiques.
Beaucoup d’entre eux virent dans le coup d’État l’écrasement du socialisme et de tous les désordres. Louis Veuillot écrivit le 4 décembre dans L’Univers : « Il n’y a ni à choisir, ni à récriminer, ni à délibérer. Il faut soutenir le gouvernement. Sa cause est celle de l’ordre social. » Montalembert affirma dans une lettre publique (12 décembre) que « l’acte du 2 décembre a mis en déroute tous les révolutionnaires, tous les socialistes, tous les bandits de la France et de l’Europe ».
Le 20 décembre 1851 Louis-Napoléon est élu président à vie et le 2 décembre 1852 l’Empire est rétabli [68]. Cette année-ci, Montalembert se sépara publiquement de Napoléon III, à cause de son despotisme, et publia, en septembre, une brochure intitulée Des intérêts catholiques au XIXe siècle où il exposait les progrès du catholicisme en France depuis le début du siècle. Pour lui, ils sont dus à « la liberté et à la lutte rendue possible par la liberté. La même cause a produit partout le même effet. Il suffit de citer l’Angleterre et O’Connel, la Belgique et sa constitution, la Hollande et l’Allemagne tout entière » ; il fait l’apologie du régime parlementaire comme étant le meilleur, en particulier pour le bien de l’Église. Car rien n’est plus funeste à l’Église que le despotisme exercé ou qui semble s’exercer avec le concours de la religion [69]. Dans l’ensemble les catholiques adhérèrent à l’empire restauré. Napoléon III habilement accorda beaucoup de faveurs au clergé de 1852 à 1860 [70] ; le budget des cultes, qui était de quarante-deux millions sous la deuxième République, passa à plus quarante-quatre millions en 1852 et dépassa quarante six millions en 1858 [71].
« Louis Veuillot saluait en Napoléon III “un esprit vraiment grand, vraiment libéral, vraiment royal”, et déclarait que les catholiques lui devaient “non seulement leur appui, mais leur reconnaissance”, et que son gouvernement était pour eux “comme un don de la Providence” [72]. »
Il faut reconnaître que l’Empereur cachait bien son jeu [73]. En 1853, il épousa Eugénie de Montijo, issue d’une famille de l’aristocratie espagnole et qui fut le centre des fêtes aux Tuileries et à Compiègne. Ainsi on créait une cour brillante qui attirait beaucoup d’étrangers et les Français influents ralliés au nouveau régime. Le catholicisme fervent d’Eugénie permettait à Napoléon III de masquer un peu son propre anticléricalisme.
Les luttes doctrinales entre catholiques libéraux et antilibéraux
Les polémiques entre catholiques n’étaient pas que politiques. En 1851, l’abbé Gaume, vicaire général de Nevers, publia Le ver rongeur, où il dénonçait le paganisme comme le ferment corrupteur de la société moderne, et il en attribuait les ravages au fait que ce paganisme était devenu le maître dans l’éducation. Si Montalembert, non encore brouillé avec Veuillot à cette époque, félicita l’auteur, les critiques ne manquèrent pas, spécialement de la part des catholiques libéraux, toujours soucieux de ne pas creuser le fossé entre l’Église et le monde. L’Univers ayant pris parti pour l’abbé Gaume, Mgr Dupanloup en profita pour répondre vigoureusement et même pour interdire L’Univers dans son diocèse.
Les études historiques furent une autre cause de division entre catholiques. Entre 1856 et 1866 le duc Albert de Broglie publia des études d’histoire religieuse sur l’Église et l’empire romain au IVe siècle [74]. Dans la préface, l’auteur prétendait que l’Église, faisant preuve d’une douceur toute maternelle, conserva le plus possible de la civilisation païenne, et il en concluait qu’« il est permis d’espérer et d’attendre d’elle une action plus bienveillante encore sur une société qui ne vient point, après tout, d’une origine si coupable, et qui n’est pas souillée de si grands crimes. De tels exemples sont faits, nous le pensons, pour modérer l’ardeur impétueuse d’anathèmes auxquels on voit trop souvent des chrétiens se livrer contre notre société moderne, et pour familiariser cette société même, qui a un si grand besoin d’une règle, avec l’idée de se soumettre au joug léger de l’Évangile [75] ».
Dom Guéranger répondit dans une longue série d’articles de L'Univers, dont il fit un livre. Le titre exprimait sa principale accusation contre l’étude d’A. de Broglie : Essai sur le naturalisme contemporain. [76] Il lui reprochait d’abord sa tendance à expliquer par de simples causes naturelles la ruine du paganisme et le progrès du christianisme, qui ne peuvent se comprendre sans l’intervention surnaturelle de Dieu présent dans son Église ; ensuite sa préférence fâcheuse pour la société moderne comparée au Moyen Age.
Montalembert répliqua indirectement à cette critique, en 1860, par le premier volume de son grand ouvrage sur les Moines d’Occident :
« Aujourd’hui une critique hargneuse et oppressive s’est installée au sein même de l’orthodoxie dont elle prétend se réserver le monopole. Après avoir entrepris de justifier les pages les plus sombres et les théories les plus excessives [77] qu’il soit possible de découvrir dans le passé catholique, elle prétend, quant au présent et à l’avenir, tracer au gré de son pédantisme fantasque le cercle hors duquel il n’y a pas de salut, et dans une sphère trop étendue ses arrêts ont force de loi. Ce sont ces oracles qui statuent définitivement sur le mérite des défenseurs de la cause catholique et infligent volontiers à tout ce qui ne reconnaît pas leur infaillibilité la note infamante de libéralisme, de rationalisme et de naturalisme. Cette triple note m’est acquise de droit. Je serais surpris et même affligé de n’en être pas jugé digne, car j’adore la liberté qui seule à mon avis assure le triomphe des causes dignes d’elle ; je tiens la raison pour l’alliée reconnaissante de la foi, non pour sa victime asservie et humiliée ; enfin, animé d’une foi vive et simple dans le surnaturel, je n’y ai recours que quand l’Église me l’ordonne ou quand toute explication naturelle à des faits incontestables fait défaut. Ce doit en être assez pour mériter la proscription de nos modernes inquisiteurs dont il faut toutefois savoir braver les foudres, “à moins, comme disait Mabillon à l’encontre de certains dénonciateurs monastiques de son temps, à moins qu’on ne veuille renoncer à la sincérité, à la bonne foi et à l’honneur” [78]. »
En 1851, Guizot (protestant) avait reçu de Donoso Cortès en personne (1809-1853) un exemplaire de son ouvrage intitulé Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme. Dans son accusé de réception, daté du 3 juillet 1851, il écrivait : « Il me semble que je n’en retrancherais (de votre livre) pas un iota, mais que j’y ajouterais quelque chose. L’Église catholique ne change ni ne varie, c’est certain ; mais il est indubitable qu’elle marche et avance. Pour s’incorporer à la société humaine dans l’actualité, elle a encore un pas à faire. Ce pas, elle peut le faire, si elle veut. Le fera-t-elle ? Je ne connais personne qui soit plus propre et plus capable que vous pour la faire entrer dans cette voie. »
Dans sa réponse, Donoso Cortès fit entendre à Guizot qu’il se trompait en espérant un bon effet de son projet d’incorporer l’Église à la société humaine dans l’actualité, et cela parce que le monde, pour se sauver, a besoin non de conciliation, et surtout pas de conciliation par une condescendance de l’esprit de l’Église vers l’esprit du monde, mais qu’il a besoin de vérité et de vertu. « Or, dit le philosophe chrétien, le monde ne peut recevoir ni la vérité, ni la vertu que de l’Église, qui est seule en possession de l’absolu dans l’ordre de la pensée, et dans l’ordre des actions seule en possession de la charité. Si donc jamais, par impossible, l’Église en venait à se mettre à la remorque du monde, le genre humain courrait aussitôt à une perte irrémédiable [79]. »
L’archevêque de Paris, Mgr Sibour, qui avait en 1850 infligé un avertissement à L’Univers [80], recommença en 1852, à la suite de la défense que Louis Veuillot avait prise du livre de Donoso Cortès. Rome ne trouva l’ouvrage digne d’aucune censure et Mgr Sibour dut lever l’interdit (avril 1853).
D’autres polémiques surgirent.
En 1856, Falloux publia Le Parti catholique ; ce qu’il a été, ce qu’il est devenu, où il exposait son point de vue sur la division entre catholiques et visait directement L'Univers. Veuillot répondit aussitôt par une brochure au même titre.
Presque en même temps un livre anonyme, L’Univers jugé par lui-même, ou études et documents sur le journal L’Univers de 1845 à 1855, paraissait contre le quotidien antilibéral. On pouvait y reconnaître facilement l’empreinte de Mgr Dupanloup et de ses amis. De nombreux évêques défendirent L’Univers qui intenta un procès.
L’opposition entre catholiques portait aussi sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la philosophie rationaliste de Victor Cousin et de Jules Simon.
Les catholiques libéraux joignaient à leurs critiques de cette philosophie des paroles flatteuses, des ménagements et des formules conciliantes qui en atténuaient sensiblement l’effet, tandis que l’évêque de Poitiers, Mgr Pie, donnait ses Instructions synodales qui demeurent comme un monument de science théologique et de clairvoyance sur le grand mal de l’époque [81].
Cousin était déféré à l’Index [82] à cause de son livre réédité en 1853 : Du vrai, du beau et du bien.
Mgr Dupanloup [83] se joignit à M. de Falloux pour empêcher la sentence déjà prête. Pie IX y condescendit [84].
En 1855 Montalembert et ses amis reprennent en main Le Correspondant, tout à fait dans la ligne que ce journal avait en 1829, lors de son lancement par l’« Association pour la défense de la religion catholique [85] ».
Le groupe des Cinq qui dirigeaient Le Correspondant comprenait, outre Montalembert, M. Lenormant [86] qui décédait bientôt et était de fait remplacé par Théophile Foisset, le comte de Falloux, le duc Albert de Broglie [87], Augustin Cochin. Ces hommes riches, cultivés, de bonne compagnie, presque tous membres ou futurs membres de l’Académie Française, possédaient une réelle action sur les salons catholiques ; ils avaient les défauts que l’on contracte dans les cénacles académiques : l’admiration mutuelle et une indifférence complète pour l’opinion populaire. C’était, au contraire, un homme du peuple que Louis Veuillot ; il savait parler à la masse des fidèles et des prêtres. Citons quelques phrases du grand polémiste catholique :
Je répète que je n’aurais pas à les juger, n’était leur propagande. J’enrage, j’enrage, mon père [88], lorsque j’entends mes supérieurs en Dieu me recommander la suavité envers ces empoisonneurs d’âmes (…). J’ajoute qu’ils rôtiront bientôt, selon la promesse du Seigneur. Comment serais-je onctueux envers ces hommes ? Voulez-vous que je dise à Renan, par exemple, à ce vil rat d’église, qui vient la nuit manger le pain bénit : “Mon cher Judas, vous avez peut-être avancé dans vos livres des choses (…)”. Allons donc ! n’est-ce pas à coups de fouet que Jésus-Christ chasse du temple les vendeurs ? Comment les appelait-il ? Race de vipères. Le paysan ne se gante pas pour se saisir d’une trique contre les voleurs. Mon père, je ne suis qu’un paysan comme le Grand Ferré [89] qui tua beaucoup d’Anglais pour la patrie. Laissez-moi, de grâce, continuer ma besogne [90].
J’aime mieux rendre compte d’un zèle imprudent que d’un manque de zèle. J’aime mieux aller dans le purgatoire pour ma chaleur que dans l’enfer pour ma tiédeur. (…) En ce qui regarde ma manière de traiter certaines figures de l’incrédulité, de l’hérésie et de la platitude, je suis sans repentance. Je pense comme je vois, avec probité ; je parle à certaines catégories d’adversaires comme je crois qu’il faut leur parler. (…) Le chrétien a le droit d’employer toutes les formes de langage dont il trouve l’exemple dans l’Écriture sainte et dans les écrits des pères de l’Église, l’invective aussi bien que les autres. (…) Je suis persuadé que l’énergique répulsion du mal ne défigure pas la créature de Dieu. (…) Saint Jean Chrysostome voulait que son peuple fermât à coups de poing la bouche des blasphémateurs. (…) David priait Dieu d’obscurcir les yeux des impies et de les effacer du livre des vivants : Deleantur de libro viventium. (…) Ces exemples me suffisent [91].
Il est plus chrétien [écrit-il dans les Mélanges] de bannir les paroles violentes et même on y gagne de parler mieux français : mais il ne serait ni chrétien ni français de ne pas dire ce que l’on a dans l’âme. L’abus des précautions oratoires avilirait des sentiments qu’il est légitime et glorieux d’éprouver [92].
A côté de Louis Veuillot marchaient d’infatigables polémistes, comme Dom Guéranger que Pie IX appelait amicalement Dom Guerroyer, ou comme l’abbé Jules Morel, voué spécialement à la poursuite des erreurs libérales.
C’était la guerre entre les deux journaux : Le Correspondant et L’Univers (remplacé par Le Monde pendant ses sept années d’interdiction, du 24 janvier 1860 au 16 avril 1867, car il avait condamné la politique impériale à l’égard du Saint-Siège).
Pendant les deux années 1855 et 1856 vécut à Paris Garcia Moreno, exilé de l’Équateur par le révolutionnaire Urbina. Garcia Moreno, né en 1821, était encore jeune. Il en profita pour reprendre des études. Il eut le bonheur de lire les vingt-neuf volumes de l’Histoire universelle de l’Église catholique publiés entre 1842 et 1849 par l’abbé Rohrbacher. Juriste de formation et avocat de métier, Moreno avait reçu à Quito l’enseignement universitaire. Au sujet des rapports de l’Église et de l’État on lui avait appris que l’union des deux puissances n’est possible qu’à la condition pour l’Église d’accepter la suprématie de l’État. L’enseignement était identique en France. Il vaut la peine de citer ici un peu longuement le R.P. Berthe, rédemptoriste, excellent biographe de Garcia Moreno :
Nous avons dit comment Garcia Moreno, induit en erreur, comme tous ses contemporains, par les doctrines officielles, avait été amené, par suite d’un procès scandaleux, à étudier d’une manière plus attentive les rapports du droit canonique avec le droit civil. Mais, pour étudier, il fallait des livres. Or, depuis plusieurs siècles, les livres de droit, comme les livres d’histoire, avaient pour objectif principal de ruiner, au profit des rois, l’autorité souveraine de l’Église. Les histoires ecclésiastiques, gallicanes ou libérales, torturaient les faits pour les plier à leur thèse. Fleury dénonce, en vingt volumes in-folio, les usurpations de l’Église romaine sur les libertés gallicanes. Les plus modérés de cette école écrivent timidement que, si les papes au Moyen Age ont déposé les rois, ils n’agissaient point en vertu de leurs prérogatives divines, mais d’un droit concédé par les peuples, d’où il suit qu’à notre époque, les peuples ayant changé d’avis, le droit des papes n’existe plus. Tel était le chaos doctrinal dans lequel les universités gallicanes avaient replongé le monde, pour la plus grande gloire de l’omnipotence royale, quand, au milieu du XIXe siècle, Dieu suscita un vrai missionnaire des droits de l’Église et de la papauté. Ce missionnaire, l’abbé Rohrbacher, éleva le gigantesque monument qui tua le gallicanisme dans tous les esprits sérieux, je veux dire l’Histoire universelle de l’Église catholique [93]. Dans cette encyclopédie doctrinale, la théologie, la politique et l’histoire, harmonieusement fondues ensemble, s’appuient sur la tradition des siècles comme sur les mystères les plus profonds de la nature humaine, pour arriver à cette conclusion que personne n’ébranlera jamais : l’Église catholique est la reine du monde, à laquelle doivent obéir les rois aussi bien que les peuples ; elle est la tête du grand corps social dont l’État n’est que le bras : donc, pas de lutte entre l’État et l’Église ; pas de divorce non plus, mais l’harmonie la plus intime par la subordination de l’État à l’Église. La chute des empires dans l’Antiquité et les révolutions incessantes du monde moderne servent de contre-épreuve à cette exposition saisissante. A la lecture de cet ouvrage qu’on peut appeler providentiel, Garcia Moreno vit s’élever devant ses yeux éblouis comme une apparition de la céleste vérité, devant laquelle s’évanouirent ces droits révolutionnaires tant vantés : quatre articles, droits de l’homme, lois du patronat, articles organiques, et autres chaînes forgées par l’État pour garrotter l’Église. Il comprit dès lors que le peuple du Christ a le droit d’être gouverné chrétiennement, et qu’on ne peut le déposséder de l’Église sans lui ravir la liberté, le progrès, la civilisation. Il comprit également que la tyrannie ne peut être inviolable. Le Christ rédempteur a dû pourvoir son Église du droit de sauver les âmes et les peuples en écartant les tyrans qui lui barrent le chemin. Les peuples de leur côté, guidés par leur céleste directrice, ont le droit de choisir le moment opportun pour défendre, même par les armes, leurs autels et leurs foyers. Garcia Moreno aimait dans le nouvel historien de l’Église précisément ce que d’autres lui ont reproché, le mélange de la théologie avec l’histoire. Son génie scrutateur éprouvait le besoin d’analyser les faits pour en chercher la raison dernière, c’est-à-dire la loi théologique. Il estimait aussi, dans ce défenseur de la vérité, l’homme entier, ennemi des compromis et des palliatifs, le chevalier sans peur et sans reproche, frappant et de taille et d’estoc sur l’erreur, cette erreur eût-elle pour patrons Fleury, Bossuet ou Pascal. Ce paladin à l’humeur joyeuse, mais terrible jusque dans ses joyeusetés, allait tout naturellement à son caractère franc et généreux. Nous devions insister sur cette Histoire, car en lui révélant le rôle politique de l’Église, que tant d’hommes d’État mourront sans connaître, elle fit pénétrer dans son âme l’esprit de Charlemagne et de saint Louis. Aucun livre sorti de la main des hommes n’exerça sur lui pareille influence. Il en lut trois fois les vingt-neuf volumes, approfondissant à chaque reprise les thèses exposées par l’auteur, dont il admirait de plus en plus le génie. Grâce à son excellente mémoire il en citait souvent des pages entières pour appuyer ses opinions [94].
(à suivre)
[1] — Emmanuel Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France du concile du Vatican à l’avènement de S.S. Benoît XV (1870-1914), Bordeaux, Imprimerie Cadoret, 1923-1924, 5 tomes (avec un volume de table analytique.).
[2] — Pierre Pierrard, L’Église et la Révolution 1789-1889, Paris, Nouvelle Cité, 1988, p. 252-253.
[3] — Le sommet de l’ultra-intégrisme contre-révolutionnaire catholique et français est atteint par la revue L’Anti-89. Bulletin de liaison et de défense des contre-révolutionnaires français, mensuel fondé en 1987 par les abbés Aulagnier et Coache et par François Brigneau.
[4] —A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, Paris, Alcan, 1898, p. 416 et 417, présente ainsi Louis-Philippe et son double jeu : « Le Roi des barricades, qui avait dans sa jeunesse porté le bonnet rouge et qui, vrai fils du XVIIIe siècle, était, dans son for intérieur, demeuré fort sceptique, aimait mieux avoir le clergé pour allié que pour ennemi. Si, pour complaire aux républicains qu’il avait dupés, mais qu’il craignait encore, il se donnait parfois des allures voltairiennes, s’abstenait de parler du ciel et de la Providence dans ses discours officiels, rendait aux grands hommes le Panthéon, faisait enlever les crucifix des tribunaux, laissait envahir l’archevêché et faisait d’autorité, malgré l’archevêque Quélen, donner des obsèques religieuses à l’évêque constitutionnel Grégoire, il ne voulait, d’autre part, exaspérer ni le parti légitimiste, ni l’épiscopat, ni la papauté en se déclarant l’adversaire de l’Église. Il savait trop combien cette puissance était redoutable et combien sa royauté de fraîche date était encore chancelante, mal assise. Dès son avènement, il avait humblement protesté auprès du Saint-Siège de son respect pour la religion, de son profond attachement au Concordat, et obtenu de Pie VIII qu’il recommandât au clergé français de lui prêter serment, de lui rester soumis. Dans ses rapports avec l’épiscopat comme avec le Saint-Père, il ne cessait de représenter que ses complaisances pour le parti révolutionnaire étaient de pure forme et n’auraient qu’un temps ; qu’il fallait bien le ménager un peu pour conserver sur lui quelque crédit et pouvoir le contenir, mais que toutes ses sympathies étaient pour l’Église et qu’il le ferait bien voir. Effectivement son intérêt n’était point de la persécuter ; et, à mesure que l’effervescence de juillet commença de se calmer, son intention de lui complaire, sans toutefois se livrer à elle, devint chaque jour plus manifeste. »
[5] — Il devint évêque in partibus de Sura et publia en septembre 1869 un livre où il combattait l’infaillibilité pontificale personnelle du pape, séparé du corps épiscopal.
[6] — C’est ainsi que certains surnommaient le « maître » dans l’intimité.
[7] — FC, 70, 71, 72.
[8] — Victor Cousin (1792-1867), philosophe éclectique, professa d’abord la psychologie de l’école écossaise, puis la philosophie allemande (Schleiermacher, Schelling et Hegel auxquels il rendit visite), enfin il termina dans un spiritualisme timide qui s’appliquait à ne point heurter les croyances religieuses. Parallèlement à sa carrière d’enseignement, il joua un rôle politique depuis la Révolution de 1830 jusqu’à celle de 1848.
[9] — Né à Lille en 1805, mort à Montreux en Suisse en 1872, il étudia, après avoir démissionné de l’École Polytechnique, auprès de l’abbé Bautain à Strasbourg, y fut ordonné prêtre, puis il enseigna jusqu’en 1840. En 1852, il reconstituera la congrégation de l’Oratoire avec les abbés Pététot et de Valroger, et publia plusieurs ouvrages de philosophie et théologie. En 1867, il fut élu à l’Académie Française, ce qui n’était pas étonnant. En effet, sa doctrine est peu sûre, par exemple sur l’existence de Dieu : « S’il y a de vraies preuves de l’existence de Dieu, ces preuves doivent être à la portée de tous les hommes. (…) Donc, pour trouver les preuves utiles de l’existence de Dieu, il en faut chercher l’origine et la réalité dans quelque opération vulgaire et quotidienne de l’esprit humain (…). Or, cette opération vulgaire et quotidienne de l’âme humaine, esprit et cœur, intelligence et volonté, n’est autre chose que le fait universel de la prière ; et j’entends, en philosophie, par prière, ce que précise Descartes, quand il dit : “je sens que je suis un être borné qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis”. La prière, c’est le mouvement de l’âme du fini à l’infini. » Connaissance de Dieu, t. I, Exposition, II. (DTC, t. 6, 2e partie, col. 1758).
Le Dictionnaire pratique des connaissances religieuses de Bricout précise : « De là une philosophie incomplète (…) ; sentimentale, car son sens divin ressemble beaucoup au sentiment instinctif de l’École écossaise ou à la théorie sentimentaliste de Jacobi ; vague, enfin, par suite de la redondance du style, trop oratoire d’ailleurs et trop imagé pour être celui de la véritable philosophie. (…) Ajoutons que Gratry a mis en lumière une vérité de grande importance : c’est que, pour bien recevoir de Dieu les semences de vérité, la première disposition est une disposition morale. Cette thèse, Ollé-Laprune la reprendra en démontrant dans la Certitude morale qu’il faut aller à Dieu de toute son âme. Seulement, qu’on y prenne garde, ce dogmatisme sentimental, sorti en ligne directe du dogmatisme expérimental de Bautain, voisine d’assez près avec celui du modernisme et, chez quelques-uns, lui préparera les voies. » (Paris, Letouzey et Ané, 1926, t. 3, col. 559.)
[10] — DS 2751-2756 ; 2765-2769.
[11] — Ainsi dans Ozanam, livre du centenaire, Paris-Beauchesne 1913, de Lanzac de Laborie qui y a écrit le chapître : « le fondateur de la société de Saint-Vincent-de-Paul », p. 97 à 150 ; ainsi Georges Goyau dans son Ozanam, Paris, Payot, 1925.
[12] — Voir DC, nº 325, 6 mars 1926, p. 577 à 631, l’excellent dossier muni des pièces justificatives.
Cet épisode est un bel exemple de l’attitude des catholiques libéraux : insinuations dans la presse, pressions directes sur les personnes par prières puis menaces, enfin calomnies publiques.
[13] — Il reçut l’habit de l’ordre des Frères prêcheurs le 9 avril 1839, dans l’église de la Minerve à Rome.
[14] — Un exemple parmi d’autres innombrables de l’état de certains esprits à l’époque : l’actuelle église Saint-Thomas d’Aquin à Paris avait été construite en 1682 pour servir au noviciat général des Frères prêcheurs et avait été consacrée à saint Dominique. Fermée en 1793 et rouverte en 1795 comme temple de la paix jusqu’en 1805, elle ne fut rendue au culte catholique qu’à condition de changer de protecteur car le nom de saint Dominique sentait l’Inquisition.
[15] — Dans une lettre du 3 juillet 1845, il écrivait au père général de la compagnie de Jésus : « L’abbé Dupanloup, mon inséparable et intime ami ». Mgr Jacques-Paul Martin, Études, 1956, vol. 1, « Le père de Ravignan journaliste », p. 346 ; il précise à la p. 344 : « Falloux, de Montalembert (sic) et Dupanloup qui étaient tous trois ses intimes amis. »
[16] — R.P.Lecanuet, Montalembert, t. 2, La liberté d’enseignement : 1835-1850, p. 139.
[17] — Cité par R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 140, note 2.
[18] — Évêque in partibus d’Hermopolis en 1822, il avait publié en 1818 Les vrais principes de l’Église gallicane.
[19] — Cité par R.P. Lecanuet. Montalembert, t. 2, p. 144.
[20] — Mgr Besson, évêque de Nîmes, Uzès et Alais Vie de son éminence Mgr le cardinal Mathieu archevêque de Besançon, Paris, Bray et Retaux, 1882, t. 1, p. 325 à 328.
[21] — R.P.Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 163.
[22] — R.P.Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 190.
[23] — R.P.Lecanuet, Montalembert, t. 3, L’Église et le second Empire (1850-1870) : « Montalembert aime Saint-Simon, mais combien plus l’Angleterre ! Sentiment très naturel. N’est-ce pas dans ce pays qu’il est né, qu’il a puisé dès l’enfance le goût de la liberté ? On se rappelle ses voyages enchanteurs de 1830 et de 1839. Il y revient seize ans plus tard, au mois de mai 1855, et son enthousiasme grandit encore » (p. 143). « A Londres, rien n’attire Montalembert comme le palais de Westminster. (Selon lui) “on ne doit fouler ce sol qu’avec respect : il est plus sacré mille fois que celui du Pnyx d’Athènes ou du Forum romain, car il est depuis 1 000 ans le sanctuaire politique et législatif d’un peuple chrétien et le berceau des libertés du monde moderne”. Dès son arrivée il y court, il y revient et y retourne encore » (p. 145). Souvenons-nous que Montalembert avait passé son enfance en Angleterre, élevé par son grand-père protestant.
[24] — Voir R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 203, sauf les deux premières phrases qui sont dans l’abbé Barbier seulement, Histoire du catholicisme libéral, t. 1, p. 17).
[25] — « Cet homme d’État, passionnément attaché aux principes de 89 », dit Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 462. A propos de Debidour, le R.P. Lecanuet fait remarquer que son livre publié en 1898 lui valut une chaire d’Histoire du christianisme moderne, créée tout exprès pour lui à la Sorbonne (R.P. Lecanuet, L’Église de France sous la IIIe République, 1870-1878, t. 1, Paris, de Gigord, 1910, p. 6 de l’avant-propos du 1er novembre 1906, note 2.)
[26] — A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 462.
[27] — Le comte Pellegrino Rossi était né en 1787 à Carrare dans le duché de Modène (Italie). Après avoir fait ses études de droit, il avait été nommé, quoique très jeune encore, professeur à Bologne. En 1815, s’étant compromis dans la tentative pour élever Murat (l’aide de camp de Bonaparte qui devint maréchal, puis roi de Naples et des Deux-Siciles par la grâce de Napoléon) sur le trône de Naples qu’il venait de perdre, il dut s’exiler d’Italie. Réfugié à Genève, pour suivre jusqu’au bout les théories libérales, il se fit calviniste, fut nommé professeur et conseiller d’État. Sa réputation grandit au point que le principal ministre de Louis-Philippe, Guizot, l’appela à Paris en 1835 et le nomma professeur de droit constitutionnel. A Paris, il rentra dans le sein de l’Église. Il devint conseiller d’État, pair de France, et, comme la politique de Guizot était devenue sa politique, il fut nommé, en 1845 et 1846, ambassadeur de France à Rome.
La Révolution de février 1848 le priva de son ambassade ; mais demeuré fidèle au gouvernement qui l’avait élevé, il ne voulut point reconnaître la République française et rentra dans la vie privée en demeurant à Rome.
Par ailleurs grand partisan de l’indépendance italienne, il avait donné un de ses fils aux légions de volontaires qui combattaient l’Autriche.
Pie IX nomma Rossi ministre de ses États, car il savait sa conversion politique ferme et sincère. Un jour que quelqu’un manifestait des doutes sur le zèle catholique de cet ancien conspirateur qu’avait été Rossi, ce dernier affirma : « Pour réprimer les factieux, je monterai à cheval et combattrai de ma personne, et l’on n’arrivera au pape qu’en me passant sur le corps. »
Le message fut entendu puisque le 15 novembre 1848 (c’est-à-dire deux mois après son entrée en fonction) Rossi mourait poignardé par des membres de la société secrète « Jeune Italie », liée au révolutionnaire Mazzini.
Notons dans l’Histoire de l’Église fondée par Fliche et Martin, t. 21, Le Pontificat de Pie IX, par R. Aubert, 1952, p. 34, le silence sur les assassins : « Son hostilité déclarée à la reprise de la guerre (contre l’Autriche) lui aliénait en outre les sympathies de beaucoup de patriotes (sous-entendez : révolutionnaires). Aussi Rossi ne fut-il guère regretté lorsque, le 15 novembre, il fut assasssiné à l’entrée du Parlement, au moment où il s’apprêtait à exposer son programme de réformes » ; de son côté Le petit Mourre, dictionnaire de l’Histoire, édition « actualisée » de 1990 chez Bordas, écrit (p. 464) que « le premier ministre Rossi avait été assassiné par un démocrate ». (Ce mot « démocrate », qui se présente ici comme une absolution automatique du crime, est en même temps un aveu sur la nature de la démocratie moderne, son but et ses moyens.)
Concluons par la parole de Pie IX qui, apprenant la nouvelle de l’assassinat, tomba à genoux, pria longtemps, puis déclara : « Le comte Rossi est mort martyr ; Dieu recevra son âme en paix. »
[28] — Plus tard, Mgr Parisis regretta ces audaces et les éditions suivantes de son livre furent amendées, abbé Barbier, Histoire du catholicisme libéral, p. 19, note 17.
[29] — Avec les saint-simoniens et les fouriéristes, Pierre Leroux, Considérant, Louis Blanc, etc.
[30] — En janvier 1848, une révolution séparatiste avait éclaté à Palerme, en Sicile ; puis, en mars, une révolution similaire à Vienne, capitale de l’Empire austro-hongrois, tandis que la Lombardie et Venise se révoltaient contre les Autrichiens ; enfin à Rome la révolution obligeait Pie IX à partir, dans le plus grand secret (24 novembre). Notons que tous ces pays étaient catholiques et que, comme par hasard, les révolutions y sévissaient toutes dans la même année.
[31] — Pierrard, L’Église et la Révolution, p. 153. Marcel Prélot et F. Gallouedec Gennys, Le Libéralisme catholique, Paris, Armand-Colin, 1969, p. 173, note 2, précise que cet article du Correspondant n’a pas été retenu dans les œuvres complètes (sic !) d’Ozanam.
Saint Thomas d’Aquin dans son commentaire sur la politique d’Aristote s’exprime ainsi sur les barbares : « On a dit en effet plus haut que, selon la nature, le chef est celui qui est capable de prévoir, tandis que le serviteur est celui qui peut exécuter le travail. Or la plupart du temps les barbares se trouvent être robustes de corps et limités d’esprit. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir chez eux une hiérarchie naturelle de chef à sujets, mais des rapports d’esclaves. Autrement dit ils utilisent ordinairement des esclaves, hommes et femmes.
« Et puisqu’il n’y a pas naturellement de prince chez les barbares mais chez ceux qui ont beaucoup plus d’intelligence, les penseurs disent qu’il convient que les Grecs qui étaient dotés de la sagesse aient commandé aux barbares, comme si la condition du barbare était équivalente à celle d’esclave. Lorsque c’est le contraire qui a lieu, il s’ensuit la perversion et le désordre dans le monde, selon ce que dit Salomon (Eccl 10, 7) :“Je vois des esclaves aller à cheval, et des princes marcher à pied comme des esclaves”. » (In Politicorum, L. 1, l. 1, nº 24,traduit par nos soins).
[32] — Pierrard, L’Église et la Révolution, p. 157.
[33] — C. Huit, La Vie et les œuvres de Frédéric Ozanam, 4e édition, Lyon, Vitte, s.d., avec lettre préface du cardinal Perraud du 1er mars 1888, p. 318, note 1.
[34] — C. Huit, La Vie et les œuvres de Frédéric Ozanam, p. 335.
[35] — Palingénésie : « Renaissance des êtres ou des sociétés, susceptible de répétition, et généralement conçue comme source d’évolution et de perfectionnement », Paul Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Société du Nouveau Littré, 1962, t. 5, p. 77.
L’impie Renan, dans sa Vie de Jésus publiée en 1863, dix ans après la mort d’Ozanam, employait ainsi le mot palingénésie : « L’ordre actuel de l’humanité touche à son terme. Ce terme sera une immense révolution, “une angoisse” semblable aux douleurs de l’enfantement ; une palingénésie ou “renaissance” (selon le mot de Jésus lui-même), précédée de sombres calamités et annoncée sur d’étranges phénomènes. » (cité ibidem).
[36] — Mgr Baunard, Frédéric Ozanam d’après sa correspondance, 3e édition, Paris, Poussielgue, 1913, p. 411.
[37] — Voici, pour édifier le lecteur (!), quelques extraits de ces mandements : « Les principes dont le triomphe doit commencer une ère nouvelle sont ceux que l’Église a toujours proclamés et qu’elle vient encore de proclamer à la face du monde entier par la bouche de son auguste chef, l’immortel Pie IX (…) » (archevêque de Bourges). – « La première Église a proclamé dans le monde les idées de liberté, de justice, d’humanité, de fraternité universelle. Elle les proclame de nouveau en présence de tous les peuples (…) » (archevêque de Cambrai). – « Les institutions qu’on nous donne aujourd’hui ne sont pas des institutions nouvelles ; elles ont été publiées sur le Golgotha ; les apôtres et les martyrs les ont cimentées de leur sang (…) » (évêque de Gap). – « Prions Dieu de faire triompher partout les principes d’ordre, de liberté, de justice, de charité, de fraternité universelle, que Jésus-Christ a le premier proclamés dans le monde (…) » (archevêque d’Aix). – « Notre drapeau porte maintenant pour devise : liberté, égalité, fraternité ; c’est tout l’Évangile dans sa plus simple expression (…) » (évêque de Châlons). – « Pour l’Église, le meilleur gouvernement est celui où les grands principes de liberté, d’égalité, de fraternité, qu’elle a reçus de son divin fondateur, sont le mieux compris et le plus franchement mis en pratique (…) » (évêque de Sées). – « Il s’agit d’assurer le triomphe des grands principes promulgués par l’Évangile il y a dix-huit siècles (…) » (évêque d’Ajaccio). – « C’est Dieu qui a, par l’Évangile, inauguré sur la terre les grands principes de liberté, d’égalité et de fraternité universelle (…). Il ne s’agit de rien moins que d’établir un gouvernement vraiment national qui réalise parmi nous le programme renfermé dans ces mots évangéliques que la République a pris pour devise : liberté, égalité, fraternité (…) » (évêque de Nancy). – « Rien de plus profondément, que dis-je ? de plus exclusivement chrétien que ces trois mots inscrits sur le drapeau national : liberté, égalité, fraternité. Loin de répudier ces mots sublimes, le christianisme les revendique comme son ouvrage, comme sa création. C’est lui, c’est lui seul, qui les a introduits, qui les a conservés, qui les a fait pratiquer dans le monde (…) » (évêque de Langres). A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 484-485, note 1.
[38] — Pierrard, L’Église et la Révolution, p. 151.
[39] — Montalembert et Veuillot adhérèrent dès le 25 février à la IIe République, tandis que Falloux conseillait ses amis dans le même sens.
[40] — Plus de 250 à Paris, grâce à la loi du 4 mars sur la liberté de réunion.
[41] — Créés par l’Assemblée constituante pour donner du travail aux chômeurs, ils fonctionnèrent du 26 février au 21 juin 1848.
[42] — Il avait présidé à la naissance de L’Ère Nouvelle, encourageant les fondateurs et les rédacteurs en ces termes : « Nous vous tiendrons tous compte de ce dévouement que la foi soutient et éclaire parce qu’il voit dans les grandes révolutions qui changent la face du monde, l’intervention toute-puissante de Dieu. – Jamais, ainsi que vous le remarquerez, elle ne fut plus éclatante que dans le nouvel état politique de la France. Ayons donc confiance en Dieu plus qu’en nous-mêmes ; nous puiserons dans ce sentiment le véritable courage, comme je puise dans mon cœur le sincère et affectueux dévouement avec lequel je suis tout à vous. » (Lettre du 16 avril 1848 citée par Eugène Veuillot, Louis Veuillot, 9e édition, Paris, Victor Retaux, 1901, t. 2, p. 232, 233.
[43] — A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 487, note 4.
[44] — Lettre du 1er mai 1849, dans Lettres inédites de Lacordaire, 1874, p. 187, abbé Barbier, p. 20.
[45] — Fils de Napoléon 1er et de Marie-Louise, il reçut dès sa naissance (20 mars 1811) le titre de roi de Rome. Le 22 juin 1815, quatre jours après Waterloo, son père abdiquait en sa faveur, mais en vain. Créé en 1818 duc de Reichstadt, il mourut de la tuberculose à l’âge de vintg-deux ans et fut enterré à Vienne.
[46] — En action de grâces à Dieu et pour perpétuer le souvenir de la victoire militaire du corps expéditionnaire français, Pie IX institua la fête liturgique du précieux Sang au 1er juillet (voir dom Guéranger, L’Année liturgique). Cette solennité existait déjà au rite dominicain le vendredi après le 4e dimanche de carême.
[47] — Né en 1792, ordonné prêtre en 1818, il collabora à L’Avenir. De 1839 à 1848, il fût évêque de Digne. Son adhésion spontanée au nouveau gouvernement, son esprit ouvert aux besoins des temps nouveaux le désignèrent au choix du général Cavaignac qui l’appela à l’archevêché de Paris (10 juillet 1848). En mars 1852 Louis-Napoléon le nomma sénateur. Il se prononça d’abord contre l’opportunité (un des mots préférés des catholiques libéraux pour cacher leur lâcheté ; dans leur langage, il est équivalent à la thèse – qu’ils repoussent parce qu’elle est l’affirmation claire de la vérité – par opposition à l’hypothèse – qu’ils soutiennent toujours car elle est une concession aux anti-catholiques) de la définition du dogme de l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie (8 décembre 1854), mais finit par publier solennellement, le 17 février 1855, la définition pontificale. Il mourut le 3 janvier 1857, frappé d’un coup de couteau par un prêtre interdit (c’est-à-dire atteint par une sentence canonique lui interdisant toute fonction sacrée).
[48] — Futur évêque d’Orléans.
[49] — Né en 1823, mort en 1872. Son père étant un philanthrope libéral, ayant siégé sous la Restauration, et même pendant les premières années de la Monarchie de 1830, sur les bancs de la gauche. Il ne faut pas le confondre avec l’archiviste-paléographe, historien et philosophe de la Révolution dite française, son petit-fils, prénommé aussi Augustin (1876-1916).
[50] — R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 457.
[51] — R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 455-456. Cette citation est bel exemple du langage ambigu des catholiques-libéraux.
[52] — A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 502, note 2.
[53] — R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 459. Debidour note, à propos de cet échange entre les représentants catholiques de la commission et Thiers, que ce dernier était prêt à faire au clergé, qui avait été injustement traité jusqu’à présent, une « réparation très large, si large même en matière d’enseignement primaire, qu’il voulait qu’on le confiât exclusivement au clergé. Les instituteurs laïques n’étaient, disait-il, que des anti-curés, des curés de l’athéisme et du socialisme. Il fallut pour modérer son zèle que Dupanloup et Montalembert lui représentassent qu’une pareille concession paraîtrait exorbitante et provoquerait sans doute à bref délai une réaction préjudiciable à l’Église » (p. 503, note 2). Le père Lecanuet (t. 2, p. 45-46) note : « En décembre 1851, Montalembert rencontra cinq à six fois Louis-Napoléon après son coup d’État. Le prince-président lui proposa de nommer l’archevêque de Besançon, Mgr Mathieu, ministre de l’Instruction publique, ajoutant : “Il faudrait rétablir l’université, telle que l’empereur (Napoléon Ier) l’avait créée et la faire diriger par le clergé”. Montalembert repousssa de toutes ses forces ce présent funeste : “Ce serait détruire 10 000 existences fondées sur l’organisation actuelle de l’université ; ce serait condamner toutes les familles qui préfèrent l’éducation laïque à la même oppression dont, nous catholiques, nous nous sommes plaints pendant quarante ans ; ce serait déshonorer l’Église de France qui ne réclame que la liberté, réprouve tout monopole et désavoue jusqu’à la pensée du moindre privilège.” »
[54] — Issue de l’assemblée constituante de la IIe République (1848).
[55] — Voir Moniteur, séance du 18 janvier 1850, R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 2, p. 486-487. Le Journal de Montalembert porte à la même date, selon le R.P. Lecanuet (Ibidem) : « La loi est sauvée, quant à présent, par ce discours. Falloux et moi, nous sommes bien justifiés de notre confiance dans cet homme étonnant et charmant, malgré ses faiblesses et ses inconséquences. »
[56] — Ele régit encore de nos jours l’enseignement dit « libre ».
[57] — « Il ne dit pas “aux catholiques” », remarque finement l’abbé Barbier (p. 23, note 21).
[58] — Mgr Clausel de Montals, qui eut pour vicaire de 1839 à 1844 le jeune abbé Pie et qui affirmait : « Si les apôtres avaient eu les ménagements tant recommandés par les sages d’aujourd’hui, le monde serait encore païen ou arien ». (Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, évêque de Poitiers, 2e édition, Poitiers-Paris, Oudin-Pousielgue, 1886, t. 1, p. 87.)
[59] — Mgr Pie entend ce mot au sens de la bonté qui aime à se donner sans chercher son intérêt propre. Voir saint Thomas d’Aquin I, q. 44, a. 4, ad 1 : (…) et ideo ipse solus (Deus) est maxime liberalis, quia non agit propter suam utilitatem, sed solum propter suam bonitatem. (Et c’est pourquoi lui seul [Dieu] est suprêmement libéral, car il n’agit pas pour sa propre utilité, mais seulement pour [manifester] sa bonté.)
[60] — Lettre de Mgr le nonce apostolique aux évêques de France datée du 15 mai 1850, Ami de la religion du 18 mai 1850, t. 148, p. 33.
[61] — Entretiens sur la nature du gouvernement ecclésiastique et sur quelques questions du moment présent, adressés au clergé diocésain pendant les exercices de la retraite pastorale, 27 août 1850 et 25 août 1851 (Œuvres de Mgr Pie, t. 1, p. 362 à 365, Paris-Poitiers, H. Oudin et Cie, 1883).
[62] — Un moine bénédictin, Dom Guéranger, abbé de Solesmes, Plon-Mame, Paris-Tours, 1910, t. 2.
[63] — C’est nous qui soulignons.
[64] — Il intervint aussi, quand il était ministre, pour les nominations à l’épiscopat des abbés Dreux-Brézé, Pie, Salinis, Caverot et Fouquier.
[65] — Abbé Barbier, Histoire du catholicisme libéral, p. 24.
[66] — Veuillot faisait des jeux de mot comme : « Falloux-Fallax ». De son côté, Mgr Freppel ironisera plus tard (en privé) à l’époque du phyloxéra, en parlant de « Filouxera ».
[67] — Le futur archevêque de Paris.
[68] — Sonis, alors sous-lieutenant au 5e hussards, qui n’était pas républicain, vota « non » au plébiscite approuvant la restauration de l’empire napoléonien. Son colonel lui fit observer sa folie : « Votre vote ne changera rien et ruinera votre carrière ! Or vous êtes pauvre, père de deux enfants. » Sonis parlait honneur, le colonel intérêt, qui concluait : « Vous n’êtes pas de votre temps ! » Dix-huit années plus tard, c’était Sedan… (Voir Albert Bessières, S.J., Sonis, Beauchesne-Chiré, 1991, p. 41.)
[69] — R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 70-71.
[70] — Il y avait 56 295 prêtres en 1869 contre 46 969 en 1853 ; en moyenne les grands séminaires groupaient 8 000 élèves et les petits plus de 20 000 ; les évêques créèrent 1 600 nouvelles paroisses et placèrent 2 467 aumôniers dans les services publics (voir Pierrard, L’Église et la Révolution, p. 186).
[71] — Voir A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 525, note 1.
[72] — Voir A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 530, note 2, qui précise que ce sont les termes exacts d’une note adressée à l’empereur le 29 septembre 1854 par Veuillot lui-même. Le comte de Falloux aura beau jeu de publier en 1856, dans son livre Le Parti catholique, ce passage de L’Univers du 28 janvier 1854 : « Si jamais, depuis un demi-siècle, on a pu espérer une restauration sociale, c’est tout à l’heure, c’est en ce moment. Devant quelle entreprise de pacification politique et intellectuelle se sentirait-il trop faible, le pouvoir privilégié qui a le profit de tout ce que Napoléon Ier a fait de grand et d’utile, qui n’a la responsabilité d’aucune de ses fautes, et à qui une expérience de quarante années permet de les corriger ? Il ne peut rien redouter sérieusement de ses ennemis révolutionnaires, dont les doctrines font horreur, ni de ses adversaires parlementaires, dont les entêtements font pitié. Contre cette troupe en désarroi, deux armées se donnent la main pour sa cause au sein du peuple, qui les a fournies et qui l’aime. L’une composée de quatre cent mille hommes de guerre, pleins de discipline et de jeunesse, sous le vieil honneur de leur drapeau ; et l’autre, celle que Napoléon Ier n’eut pas, et qu’aucun peuple, peut-être, n’eut jamais si florissante et si belle, l’armée de la charité, forte de quarante mille prêtres et de cinquante mille religieuses. »
[73] — Voici, par exemple, un extrait d’un entretien le 5 décembre 1851 (donc trois jours après le coup d’État) entre le prince-président et Montalembert qui disait : « Je ne suis plus rien, vous êtes tout. Je n’en viens pas moins comme autrefois vous demander quelles sont vos intentions et vous soumettre mes propres appréciations. » Le prince répond : « Ma mission et mon intention sont de rétablir l’ordre dans ce pays. Je veux, autant que possible, le mettre en état de ne pas retomber, si je suis tué, sous le joug des journalistes et des démagogues (…). Vous me reprochez de vouloir faire de l’ordre en invoquant toujours la Révolution. Mais je ne vois dans la Révolution que les faits accomplis et les intérêts nouveaux qu’elle a créés. Quand je lis l’histoire de 1789, je suis pour Louis XVI et Marie-Antoinette : j’aurais voulu être officier aux gardes françaises et me faire tuer pour eux (…). Je vous assure, d’ailleurs, que rien n’est changé dans mes dispositions à l’égard de la religion et du pape : je veux leur triomphe, mais je le veux sans aucune des exagérations qui pourraient leur nuire au lieu de les servir. » R.P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 33.
[74] — Elles lui valurent d’entrer à l’Académie Française en 1862.
[75] — Abbé Barbier, Histoire du catholicisme libéral, p. 27.
[76] — A. de Broglie, Essai sur le naturalisme contemporain, Paris, Julien, Lanier, Cosnard et Cie, 1858.
[77] — Louis Veuillot avait écrit des articles sur l’Inquisition suite à l’opportune publication de la Vie du cardinal Ximénès par le docteur Hefelé. L’abbé Jules Morel avait félicité Veuillot à propos de son texte « où se retrouvent au premier coup d’œil, disait-il, votre amour de la vérité, vos instincts de foi et le courage de lutter contre les préjugés qui ont obtenu jusqu’à présent le plus de respect humain. J’ai été heureux, comme je le suis toujours, quand je vois une vérité livrée à la garde de votre plume, bien sûr qu’elle va resplendir d’un éclat nouveau et obtenir une réparation proportionnée aux injustices et aux lâchetés qui l’avaient rendue longtemps captive ». Abbé Jules Morel, Somme contre le catholicisme libéral, Paris-Bruxelles, Palmé-Lebrocquy, 1876, t. 2, p. 35-36.
[78] — Abbé Barbier, Histoire du catholicisme libéral, p. 27 et 28, note 22.
[79] — Voir Mgr Henri Delassus Le problème de l’heure présente, Paris, Lille, DDB, 1905, t. I, p. 335.
[80] — A cause, en particulier, de sa défense de l’inquisition.
[81] — Dans le livre du père Théotime de Saint-Just, O.F.M. Cap., La Royauté de Notre Seigneur Jésus-Christ d’après le cardinal Pie, coédition Chiré-Sainte Jeanne-d’Arc, 1988 (1ère édition 1923), p. 13, on lit : « Saint Pie X, donnant audience au séminaire français, déclarait avoir “lu et relu souvent” (voir La Croix, supplément du 28 septembre 1915 : Le cardinal Pie, C.L.) les œuvres du cardinal Pie. Le trait suivant, rapporté par monsieur le chanoine Vigué, Pages choisies du cardinal Pie, I (avertissement p. 11), nous montre le culte du pape Pie X pour le grand évêque de Poitiers. « Un prêtre poitevin nous a raconté qu’il eut un jour l’honneur d’être introduit dans le cabinet du souverain pontife Pie X en compagnie d’un religieux, poitevin d’origine. “Oh ! le diocèse du cardinal Pie ! dit le Saint-Père en levant les mains dès qu’il eut entendu le nom de Poitiers. J’ai là tout proche les œuvres de votre cardinal et voilà bien des années que je ne passe guère de jours sans en lire quelques pages”. » Ce disant, il prenait l’un des volumes et le mettait aux mains de ses visiteurs. Ceux-ci purent constater à la modicité de la reliure qu’elle avait dû appartenir au curé de Salzano ou au directeur spirituel du séminaire de Trévise longtemps avant de pénétrer au Vatican. La première encyclique du saint pape reproduisait en grande partie la première lettre pastorale de Mgr Pie à son diocèse de Poitiers. Notons simplement dans l’encyclique E supremi apostolatus cathedra : « Il s’en trouvera sans doute qui chercheront à scruter nos pensées intimes. Pour couper court à ces vaines tentatives, nous affirmons en toute vérité que nous ne voulons être (…) que le ministre du Dieu qui nous a revêtu de son autorité. C’est pourquoi, si l’on nous demande une devise traduisant le fond même de notre âme, nous ne donnerons jamais que celle-ci : restaurer toutes choses dans le Christ », p. 35. – Dans la lettre pastorale : « Nous sommes, nous serons pour vous l’homme de Dieu. Et, si nous devions apporter avec nous un mot d’ordre, ce serait celui-là : Instaurare omnia in Christo, restaurer toutes choses dans le Christ », p. 102.
[82] — L’Index est le catalogue des livres prohibés par l’Église ; le premier parut en 1557, sous Paul IV, pendant le concile de Trente. De tous temps l’Église a condamné les mauvais livres. Mais, antérieurement à l’invention de l’imprimerie, ses décrets ont surtout le caractère de censures théologiques et visent moins immédiatement la lecture ou la divulgation des écrits pernicieux ; elle ordonne plutôt de livrer et de brûler les manuscrits dangereux, à l’exemple de saint Paul à Éphèse : « Beaucoup de ceux qui étaient devenus croyants venaient faire leurs aveux et dévoiler leurs pratiques. Bon nombre de ceux qui s’étaient adonnés à la magie apportaient leurs livres et les brûlaient en présence de tous. On en estima la valeur : cela faisait 50 000 pièces d’argent » (Ac 19, 18-19). Après l’invention de l’imprimerie la vigilance de l’Église naturellement s’accentua.
[83] — Plus tard en 1865, il échouera dans ses démarches pour faire accorder par Rome un bref d’éloges et de remerciements à monsieur Thiers. De ce dernier le Dictionnaire pratique des connaissances religieuses note (Paris, Letouzey et Ané, 1928, t. 6, col. 655-656) : « Le rôle politique de Thiers a été diversement apprécié. On s’accorde à reconnaître qu’il ne brille ni par la franchise ni par le désintéressement ni par la constance. Thiers a servi tous les partis ou plus exactement s’est servi de tous les partis au mieux de ses intérêts. Quand ses intérêts ont concordé avec ceux du pays, il a rendu d’éminents services, car c’était un esprit fin, avisé, délié, entreprenant, habile. (…) Par contre, il berna les catholiques et les conservateurs qui avaient eu foi en lui. »
[84] — Montalembert et Lacordaire ainsi que Mgr Sibour, intervinrent à Rome en faveur de Cousin sous le prétexte qu’une condamnation serait inopportune (toujours la même tactique des catholiques libéraux !), que l’auteur avait amendé considérablement son livre depuis les éditions de 1835 et 1846, qu’enfin il était inutile de signaler de nouveau des erreurs que tout le monde connaissait. En fait, ces erreurs du rationalisme, et même du panthéisme, étaient si bien déguisées dans l’édition de 1853 que Mgr Sibour, dans un discours à sa fête des écoles, ainsi que le père Chastel, dans son livre sur la Raison humaine, et bien d’autres, firent l’éloge du livre de Cousin, et que, dans des collèges catholiques, des professeurs de philosophie le prirent pour thème de leurs leçons. L’abbé Maynard qui rapporte ces faits dans son livre Mgr Dupanloup et M. Lagrange son historien (Paris, Société générale de librairie catholique, 1884, p. 106 et 107) conclut justement : « Il était donc non seulement opportun, mais urgent, de les signaler de nouveau, de les frapper même d’une condamnation qui arrêtât les effets de l’espèce de consécration religieuse qu’elles avaient reçue. »
[85] — Louis de Carné (1804-1876), un des fondateurs et qui en était le rédacteur politique, a noté : « Le Correspondant avait pris pour épigramme le mot célèbre de Georges Canning : Liberté civile et religieuse par tout l’univers. Enlacée dans un écusson, cette devise figurait en tête du journal (…). Dissiper les préventions élevées comme des montagnes entre l’Église et la société moderne, tel était le but que nous poursuivions obstinément, persuadés que pour l’atteindre il importait, avant de débattre les questions qui divisent les hommes, de mettre en relief celles qui peuvent les rapprocher » (Souvenirs de ma jeunesse au temps de la Restauration, Paris, 1872, cité par Prélot, Le Libéralisme catholique p. 69 et 70).
[86] — Professeur en faculté de Lettres, ami du protestant Guizot qui l’avait pris comme suppléant au Collège de France ; il était marié à la nièce favorite de madame Récamier.
[87] — Sa mère était protestante et fille de madame de Staël ; il « établit en sa personne la liaison (…) entre les libéraux protestants du groupe de Coppet, les libéraux spiritualistes et les libéraux catholiques », Prélot, Le Libéralisme catholique, p. 195-196.
[88] — Louis Veuillot était alors en conversation avec Dom Guéranger, dans le parc de l’abbaye de Solesmes. Tous les deux discutaient de la presse et le père-abbé manifestait un certain désaccord sur les âpretés de langage du journaliste laïc.
[89] — Ferré, dit « le Grand Ferré », paysan français du Beauvaisis qui, en 1358, sous Jean le Bon (1350-1364), se distingua en combattant contre les Anglais et en défendant le château de Longueil, dans l’Oise, avec une lourde hache de fer.
[90] — Jules Renault, Louis Veuillot (1813-1883), Paris, Lethielleux, 1930, p. 85 et 86.
[91] — Jules Renault, Louis Veuillot, p. 109-110.
[92] — Jules Renault, Louis Veuillot, p. 112.
[93] — Le premier des vingt-neuf volumes qui composent cette Histoire parut en 1842, le dernier en 1849 à Paris chez Gaume.
[94] — R.P. Berthe, Garcia Moreno, président de l’Équateur, vengeur et martyr du droit chrétien (1821-1875), Paris, Téqui, 1926, p. 212-214.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 118-150
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