Saint Remi évêque de Reims et apôtre des Francs
par Jean-Baptiste Marie
La vie cachée
Naissance et premières années (438-461)
SAINT Remi naquit « au pays laonnois [1] », à Laon même ou à Cerny, en l’an 438 environ. Ses parents « étaient de haut rang, d’une naissance illustre ». Son père Émilius était vraisemblablement comte de Laon, c’est-à-dire l’auxiliaire local du pouvoir central détenu en Gaule septentrionale par Aetius [2], puis par Aegidius et enfin par l’infortuné Syagrius [3]. « Émilius était influent et riche, propriétaire de vastes domaines (…) [dans les environs de Laon]. Dans ses villas et métairies travaillaient des serviteurs ayant le rang d’esclaves et d’affranchis [4]. »
Mais la famille de saint Remi n’était pas seulement éminente par ses qualités naturelles, c’était aussi une famille de saints. Parmi les proches parents de Remi sont honorés comme saints :
— son frère aîné Principe (ou Prince), évêque de Soissons ;
— saint Loup, un neveu de Remi, qui fut aussi évêque de Soissons ;
— saint Génebaud, un autre neveu, à qui saint Remi confia l’église épiscopale de Laon ;
— enfin et surtout, sainte Célinie, la mère de saint Remi : ses œuvres de charité la rendirent célèbre dans toute la région.
La naissance de saint Remi tint du prodige [5]. En effet « de son union avec Émilius, Célinie avait eu trois enfants et, vu son âge avancé, il n’y avait plus lieu d’espérer qu’elle serait encore mère ». Mais Dieu en avait décidé autrement. « Parmi les pauvres bien connus de l’hospitalière villa de Célinie, il y avait un pieux ermite appelé Montan, ou Montain, dont la mémoire est vénérée dans tout le Luxembourg. Montain était aveugle et c’était un saint : depuis longtemps, préoccupé par le sort de l’Église des Gaules, Montain priait Dieu de le rassurer. Il eut une vision. Il lui sembla que devant lui le ciel s’entr’ouvrait : les anges discutaient sur l’avenir religieux de nos contrées (…). Déjà, certains courbaient la tête comme devant un malheur : c’en était, sans doute, fait de l’Église des Gaules. Tout à coup des lointaines profondeurs du ciel une voix s’éleva disant : “Non ; Dieu a exaucé le désir de ces infortunés !” Et il fut révélé à Montain que bientôt naîtrait un enfant, du nom prédestiné de Remedius (remède) ou Remigius (guide), qui serait le restaurateur, le sauveur de la religion.
« Et c’est de vous, ô Célinie, concluait Montain faisant ce récit, oui, c’est de vous que naîtra cet enfant : et le lait qui abreuvera ses petites lèvres me portera bonheur, il me guérira de mon infirmité (…).
« Célinie n’eut pas le sourire de défiance de Sara : il naissait, l’enfant de la promesse ; et Montain recouvrit la vue [6]. »
L’enfance et l’adolescence de saint Remi se passèrent à Laon, résidence habituelle du comte Émilius et des siens. Dans cet oppidum fortifié par la nature, Émilius trouvait un asile sûr contre les surprises des barbares qui brûlaient, pillaient, tuaient. Le jeune Remi eut certainement connaissance de ces atrocités : en 450, par exemple, les Huns passèrent comme une vision sinistre au pied de la montagne de Laon. Le jeune Remi sut aussi certainement comment Dieu protégeait les siens par ses saints comme sainte Geneviève à Paris, ou l’évêque saint Aignan à Orléans. Aussi dut-il rendre grâce à Dieu pour le succès remporté par l’armée d’Aetius qui repoussa les Huns aux Champs de Châlons-sur-Marne (les Champs Catalauniques) en 451 [7]. La nuit précédente, les Francs auxiliaires de Mérovée (le grand-père de Clovis) avaient eu l’honneur d’engager l’action contre les Gépides [8].
Adolescence (451 à 461)
« Au milieu des alarmes que suscitait l’invasion d’Attila, saint Remi entrait dans l’adolescence.(…). Célinie confia son fils à des maîtres dignes de sa confiance. C’étaient des prêtres qui s’étaient réfugiés dans l’oppidum de Laon, et qui y tenaient école (d’après Hincmar). »
« Ses condisciples même plus âgés, nous dit Hincmar, se virent bientôt distancés par ce nouveau venu sur qui se réunissaient tous les avantages (…). Ils n’en conçurent ni ombrage, ni dépit, car il se faisait pardonner les dons éminents de l’esprit par ceux plus éminents encore du cœur : humble, affable, bienveillant pour tous ceux de son âge, comment tous ne l’eussent-ils pas aimé ? – Hincmar nous apprend que déjà, à ce moment, sa douce et précoce gravité le portait à se tenir loin des amusements et des jeux qui n’étaient que cela : Remi aimait la solitude, il s’y complaisait. Fierté et dédain ! – Non : mais, dans la méditation et dans l’étude, il amassait des provisions de savoir et d’énergie pour l’avenir (…). Sa cellule, sa petite retraite, comme l’appelle Hincmar, était encore un objet de curiosité au IXe siècle. »
« C’est à Laon que, suivant le même auteur, le jeune adolescent fit ses premières armes dans la milice du Seigneur. Au lieu de choisir la brillante carrière de son père Émilius, il préféra, à l’exemple de son frère Prince (évêque de Soissons, en 451) écouter l’appel de Dieu et aspirer au sacerdoce. »
Évêque de Reims (vers 461)
« Vers 461, l’évêque de Reims, Bennadius, ou Bennagius, vint à mourir ; il fallut pourvoir à sa succession. La coutume ayant alors vigueur de loi voulait que, aussitôt après les funérailles de l’évêque, prêtres et fidèles se réunissent. Des noms étaient mis en avant pour l’élection ; puis la majorité des suffrages désignait celui que “la chrétienté” ou le “diocèse” estimait le plus digne d’être son chef. Le choix était aussitôt soumis aux évêques de la région, que la cérémonie des funérailles avait réunis. Après une information favorable, le choix était approuvé, et le nouvel élu était installé dans le plus bref délai.
« Comme “inscrit dans la milice du Seigneur”, comme tous ceux qui s’intéressaient aux destinées du diocèse, Remi assista aux obsèques de Bennadius et à l’assemblée qui suivit [9]. »
« Mais il arriva pour [Remi] ce qui était arrivé pour saint Ambroise. Sans que rien eût fait pressentir cet accord, tout à coup son nom se trouve sur toutes les lèvres : “L’évêque qui serait à la hauteur des difficultés présentes, c’était lui, Remi, c’était lui !” Quelle stupéfaction ! Il n’en pouvait croire ses oreilles. Quoi ! Ce fardeau de l’épiscopat sur ses épaules si jeunes et si débiles ! Cet honneur insigne ! C’était un défi sans doute, une manière de plaisanterie. Il se récuse, il proteste : les raisons de décliner ces fonctions ne lui manquent pas : il est trop jeune, il n’a que vingt-deux ans, et les prescriptions canoniques le défendent contre ce choix téméraire et prématuré [10]. Non : il refuse. La multitude ne s’attarde pas à ces raisons de droit et de discipline que lui objecte Remi : elle a confiance en lui, elle le veut évêque, il le sera. C’est une poussée irrésistible ; une acclamation unanime couvre les vaines protestations de l’élu. Qu’il cède… Le clergé est d’accord avec le peuple. Les évêques de la province sont ébranlés, eux aussi, en présence de cette unanimité des suffrages ; ils y voient une intervention supérieure ou, au moins, une indication qu’il ne leur appartient pas de négliger. “Oui, le doigt de Dieu est visible, à ce point, ajoute Flodoard (liv. I, chap. XI), qu’une lumière céleste entoure le front de Remi d’une auréole, en même temps qu’une huile miraculeuse se répand sur lui avec un parfum d’une douceur pénétrante.” A n’en pas douter, le choix de l’assemblée est ratifié par Dieu. La suite des événements va le prouver. »
Le pontificat jusqu’au baptême de Clovis
Apostolat auprès des populations de son diocèse
Le diocèse soumis à la juridiction de saint Remi était immense. Il se composait de plusieurs provinces : la Champagne, la Picardie, l’Artois, la Flandre. « A travers ces contrées appauvries, dévastées par des invasions successives, que de misères matérielles à soulager, que de peines morales à guérir ! »
Sous le coup des invasions périodiques, les populations se décourageaient : à quoi bon travailler, quand demain un autre fléau se présenterait ? « A travers des pays désolés, la hideuse oisiveté jetait des bandes de pillards irrités par la faim, et encore plus par la méfiance, se pourchassant les uns les autres. » Les chrétiens en venaient à douter de la Providence. La morale chrétienne reculait devant la misère et le désespoir.
« Il fallut enrayer cette décadence à la fois politique, matérielle, morale et religieuse. Saint Remi ne recula pas devant cette tâche humainement impossible. “Il commença, nous dit Hincmar, par semer largement des aumônes. Les populations n’ayant ni pain ni vêtements, il pourvut aux besoins les plus urgents, distribuant de son avoir et sans calculer.” (…) Puisque la tempête des invasions avait dispersé ses brebis, il irait les trouver, sans crainte des périls ni des fatigues ; à pied, à cheval, il ferait auprès de ces infortunés une démarche qui les toucherait, leur prouvant que leur évêque ne les a pas oubliés. Il les visiterait tous indistinctement, les aborderait avec des paroles pleines de suavité et de compassion. “Qu’ils reprennent leur vie de travail, leurs habitudes de vie régulière, qu’ils redeviennent les serviteurs dociles et respectueux du bon Dieu.” Saint Remi les y exhorte instamment : il voudrait voir la confiance renaître chez ces populations que le malheur a comme hébétées.
« Quelques traits nous donnent une idée de cet apostolat.
« Un jour que sa sollicitude l’appelait dans le Porcien [11], il s’émeut à la vue d’un groupe de moissonneurs épuisés de fatigue, il leur parle avec bienveillance ; et, sans tarder, comme marque de sympathie, leur offre un peu de boisson et des aliments. Sa parente Celsa, qui était dans le voisinage, est bientôt avertie ; aussitôt elle prie saint Remi d’accepter l’hospitalité dans sa demeure. Comme elle offrait un peu de vin, dit Hincmar, son intendant vint annoncer que la provision était épuisée. Toute confuse, Celsa ne sut que dire : saint Remi en prend vite son parti et va, au jardin, admirer les fruits et les fleurs : le cellier était ouvert, il y entre, voit le tonneau dont parlait l’intendant ; sur ce tonneau, le saint trace un signe de croix. Ô prodige ! Le vin s’échappe en abondance, l’intendant se récrie, et Celsa, ne sachant comment témoigner sa gratitude et son estime, fait don à saint Remi de la villa et de ses dépendances.
« Saint Remi avait donc le don de miracles [12]. Déjà ses intimes avaient remarqué l’étrange et surnaturelle fascination que saint Remi – comme plus tard saint François d’Assise – exerçait sur les oiseaux [13]. A sa voix un sourd-muet de Chaumusy était guéri, un aveugle possédé du démon recouvrait la vue [14]. Debout sur le parvis de Saint-Nicaise de Reims, il conjurait l’incendie et il allait au-devant des flammes dévorantes pour en arrêter la marche. Un autre miracle de premier ordre acheva de lui concilier la confiance des peuples : à sa prière, une jeune fille était rendue à la vie [15].
« A n’en plus douter, comme les apôtres dont il avait le zèle, Remi avait le don des miracles ; et ces miracles triomphaient des dernières hésitations de ceux qu’il voulait convertir, tant il est vrai que l’éloquence seule se suffit pas.
« Et cependant, au dire de ses contemporains et des meilleurs juges en cette matière, le saint évêque avait un don merveilleux de parole : mira eloquentia, dit Sidoine Apollinaire [16]. Il était réputé maître dans l’art d’interpréter les saintes Écritures, d’intéresser par un ample exposé de la doctrine, de toucher les cœurs [17], comme aussi de réfuter les sophismes et les objections des ariens [18]. C’était plaisir de l’entendre, mais sa modestie n’en tirait nullement vanité. Sa gloire, c’était de travailler pour Dieu, de ramener vers lui les âmes, de conquérir à l’Église de nouveaux sujets. Et son regard se tournait surtout vers les Francs pour qui il éprouvait déjà la sympathie d’un ami et la bienveillance d’un père. »
L’apostolat de saint Remi auprès de Clovis
« Des critiques autorisés comme Junghaus, Bethmann, Kurth [19] admettent que saint Remi correspondit avec Clovis, nouvellement promu chef des Francs… Il nous reste de cette correspondance une lettre dont l’examen attentif nous révèle presque la date précise : à coup sûr, cette lettre a dû être écrite vers 481. » [Voir le texte de la lettre dans la rubrique « Documents » de ce numéro.]
« On remarque dans cette lettre un beau et fier langage où la liberté de l’apôtre s’allie fort bien avec le respect dû aux pouvoirs établis. Saint Remi n’a jamais été un adulateur ni un panégyriste, il a toujours été digne (tel saint Ambroise avec qui il a plus d’un trait de ressemblance).
« Manifestement le chef franc devait tourner les regards vers Remi, cet évêque dont parlait toute la contrée et que tous, païens ou chrétiens, entouraient de leur estime et de leur vénération. Pour le peuple, ce doux géant à la taille si imposante [20] à l’extérieur, si distingué et d’une bonté inépuisable, aux manières si affables, était un demi-dieu. Son nom fut un de ceux que les Francs durent prononcer fréquemment, et la curiosité de Clovis était de plus en plus éveillée et attirée vers cet illustre voisin, Remi. »
« Pour le connaître plus intimement, une occasion se présenta quelque temps plus tard. Saint Remi réclamait un calice d’une église de Reims qu’un soldat de Clovis avait pris comme butin. L’évêque faisait appel à sa magnanimité et à sa justice. Clovis se montrerait magnanime ; il restituerait le calice demandé. Mais le caprice brutal d’un soldat, qui brisa ce vase à Soissons, s’y opposa (486).
« Les relations, ainsi commencées, devinrent dans la suite plus fréquentes. Sur terre saint Remi avait deux alliés précieux : son frère Principe, évêque de Soissons, qui eut, maintes fois, lieu d’intervenir auprès du chef franc, et Clotilde, la femme de Clovis, princesse catholique de la famille royale de la Burgondie voisine.
« Clotilde était résolument catholique, sa ferveur ne s’accommodait pas des préjugés superstitieux qui hantaient son royal époux. Elle entreprit de le détromper, de le convertir. Par quels arguments ? – Ses conseillers tout indiqués, les évêques Prince et Remi, les lui fournissaient. Docteur improvisé, elle faisait le procès du paganisme et en démontrait la puérilité [21]. La lumière n’entrait pas aisément dans l’âme de Clovis. Son premier fils, Ingomer, avait été baptisé et était mort en bas‑âge. Il vit dans cet événement une vengeance de ses dieux. Leur second fils, Clodomir, ayant été baptisé et étant tombé malade, la colère de Clovis éclata.
« Selon les apparences, jamais il ne se convertirait et les instances de Clotilde étaient en pure perte. Non, cependant, car il se faisait tout un travail mystérieux dans ce cœur fier, mais loyal. Gagné par la douceur et la patience de Clotilde, lui, le violent et l’impétueux Clovis se disait que, après tout, la religion chrétienne qui lui donnait une épouse si accomplie n’était pas si méprisable. Et puis cette religion pouvait se prévaloir de ses augustes représentants ; à Soissons, Prince, et à Reims, l’évêque estimé des Francs comme des Gallo-Romains, saint Remi. Que survienne un incident décisif ménagé par la Providence, et Clovis déjà ébranlé sera tout à fait gagné à la cause du christianisme. »
Cet incident fut la célèbre bataille de Tolbiac [22] contre les Alamans. Connaissant le terrain, ceux-ci « profitaient des moindres accidents, disposaient leurs forces à souhait et, voyant accourir de nombreux renforts, croyaient déjà tenir la victoire. Clovis s’aperçoit du péril, un désastre est imminent. Il invoque ses divinités qui restent sourdes. Elles ne peuvent rien ! Elles ne sont rien ! Il le constate cruellement cette fois. Et le souvenir de ce que lui a dit Clotilde lui revient à la mémoire. Ne vaudrait-il pas mieux suivre le conseil de son épouse, se donner au Christ ? S’il essayait ! – Peut-être l’aspect de la bataille changerait ; et, s’il en était ainsi, Clovis verrait cette fois où est le vrai Dieu, il se rangerait de son côté. Oui ! foi de Clovis, il serait chrétien : il invoque donc le Christ. Et aussitôt, l’aspect de la bataille change, le roi des Alamans est tué [23] ; une panique mystérieuse les saisit, le désordre se met dans leurs rangs, [leur roi est tué,] les Francs reprennent courage, et ils crient : “Victoire ! Victoire !”
« Clovis n’est pas ingrat : il a fait un serment, il le tiendra malgré les obstacles qu’il entrevoit. C’en est un que de rompre avec les vieilles croyances dont il reconnaît, il est vrai, l’inanité et le mensonge : c’en est un surtout que de se séparer sur un point capital de ses Francs, de ces chers compagnons de péril et de gloire. Sans doute, ce serait répondre aux vœux d’une épouse qui lui est bien chère aussi, mais si ses Francs le désavouaient !
« Tout un travail se faisait dans l’âme de Clovis, et il était soucieux, en proie à mille pensées contradictoires, quand, avec ses troupes chargées de butin, il reprit le chemin de Soissons. Il suivit la grande voie romaine qui va de Trèves à Reims. Un jour, dans une halte près de Toul, Clovis entendit parler d’un pieux solitaire chrétien nommé Vedastus (saint Wast) [24] : il le fit venir et apprit de sa bouche les éléments de la doctrine chrétienne.
« La grande, l’heureuse nouvelle était bientôt parvenue aux oreilles de Clotilde. “Sans plus attendre, elle prit sur elle, nous dit Grégoire de Tours, d’avertir” saint Remi. Clovis éprouvait certains scrupules : l’autorité et le savoir du saint évêque en auraient facilement raison. Il n’y avait plus que le pas décisif à faire ; et Clovis hésitait toujours pour le même objet : les Francs. Ne nous méprenons pas sur le caractère de cette hésitation ; entre lui et ses anstrustions [25], comme dit Kurth, il y avait un pacte dont la religion était la garantie. Or, en abjurant les faux dieux, Clovis se trouvait comme séparé des siens : il voudrait se faire suivre d’eux, mais n’est-ce pas violenter leurs consciences ? – C’est un scrupule qui l’honore. “Je t’écouterais volontiers, ô père (lui fait dire Grégoire de Tours) ; seulement, les hommes qui me suivent ne veulent pas quitter leurs dieux (…). Si j’allais les trouver et les exhorter à se faire chrétiens comme moi [26] ?” – “Ô chef, lui suggère saint Remi, doute moins de tes sujets : dis un mot, ils te suivront.” C’était de tous les conseils le meilleur : car rien n’est beau comme la loyauté, rien n’est fort comme l’esprit de décision.
« Les Francs, qui peut-être suivaient le travail mystérieux se faisant dans l’âme de leur chef, qui depuis longtemps l’observaient, le remarquaient en proie à une préoccupation et à une mélancolie étranges, les Francs aimaient trop leur chef pour se séparer de lui et le désavouer : ils n’ont pas une hostilité si obstinée contre le christianisme que pratiquent leur reine Clotilde et des hommes éminents, tels que les évêques Remi et Prince ! Non. Aussi, à peine Clovis s’est-il ouvert à eux de son projet, à peine leur a-t-il appris qu’il va se faire chrétien, que l’assemblée lui donne raison et une acclamation unanime vient encourager Clovis : “Ô chef, nous te suivrons ! Nous aussi nous abjurons nos dieux, nous sommes pour celui que prêche saint Remi.”
« Transporté de joie à cette nouvelle, le saint pontife fait tout disposer pour la cérémonie du baptême, ajoute Grégoire de Tours à qui nous empruntons ces détails. »
« L’instruction ou le catéchuménat de Clovis dura vraisemblablement quelques mois. Il y eut donc un certain espace de temps entre le retour de Tolbiac et la cérémonie du baptême », qui eut lieu le jour de Noël [27].
Nous n’évoquerons dans cet article ni le déroulement du baptême de Clovis, ni ses conséquences politiques et religieuses. Ces deux points sont traités dans d’autres articles de ce numéro.
Après le baptême de Clovis (496-533)
Les nombreuses années accordées par Dieu à saint Remi après le baptême de Clovis furent mises à profit par notre saint pour approfondir son action évangélisatrice auprès des Francs. Rome soutint cette action en nommant le saint évêque vicaire général sur toute la Gaule [28].
Sa lutte contre l’arianisme nous est connue par le trait suivant : « Un jour [29], dans une assemblée d’évêques, l’un d’eux avait osé produire quelques arguments [en faveur de l’arianisme] : mal lui en prit, la vérité trouva un vengeur dans saint Remi présent qui, avec une logique victorieuse, fit si bien la lumière, démontra si bien l’inanité des déclarations ariennes que l’impertinent, confondu, baissa la tête et “fut frappé de mutisme” ajoutent les hagiographes. Il ne recouvra l’usage de la parole et ne reprit possession de lui-même qu’après avoir fait acte de repentir. »
Outre sa lutte doctrinale contre l’hérésie, saint Remi organisa les diocèses confiés à son zèle et eut la gloire de former de nombreux et saints disciples.
Organisation des diocèses
La province de Reims était trop vaste pour que saint Remi continue à l’administrer sans aide supplémentaire. Il doit nommer des délégués et des évêques. L’Artois reçoit comme évêque le pieux catéchiste de Clovis, saint Wast [30], qui évangélisa aussi le Cambrésis. Tournai reçoit comme évêque saint Éleuthère. Le Vermandois reçut saint Médard.
Plus près de Reims, saint Remi confère le titre de ville épiscopale à l’église de Laon et « la confie à un autre lui-même dans la personne de son neveu Génebaud. Un moment d’oubli trompe l’attente de l’oncle bienveillant. Pendant sept ans, Génebaud expie ses fautes ; il les pleure dans la cellule qui se voit encore de nos jours à Laon : pendant sept ans, saint Remi, ne voulant pas priver les fidèles de cette ville du saint sacrifice, vient tous les quinze jours faire fonction d’évêque. Si la pénitence de saint Génebaud est admirable, que dire du zèle de l’oncle infatigable qui supplée à celui qui, au contraire, devait le suppléer !
« Il était l’homme du devoir, sachant se sacrifier, mais aussi ayant conscience de ses droits et prérogatives. Ce n’était pas impunément qu’on y portait atteinte. (…)
« Veut-on s’en convaincre ? Qu’on lise la réponse digne, superbe et pourtant pleine de charité qu’il adresse à trois de ses collègues dans l’épiscopat, trois adversaires dont l’entente n’intimidait guère son courage.
« Ils s’étaient rencontrés tous trois dans une même critique dirigée contre saint Remi. Voici l’objet : un certain Claudius [31], recommandé à saint Remi par Clovis, s’était rendu coupable d’une faute. Saint Remi avait pardonné [32]. “Indulgence sénile !” s’étaient écriés les trois évêques : Héraclius de Paris, Léon de Sens et Théodore d’Auxerre ; et ils avaient hautement blâmé celui qu’ils appelaient ironiquement “le jubilaire de l’épiscopat”. Le jubilaire
