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Saint Remi évêque de Reims et apôtre des Francs

 

par Jean-Baptiste Marie

 

 

La vie cachée

 

Naissance et premières années (438-461)

 

 

SAINT Remi naquit « au pays laonnois [1] », à Laon même ou à Cerny, en l’an 438 environ. Ses parents « étaient de haut rang, d’une naissance illustre ». Son père Émilius était vraisemblablement comte de Laon, c’est-à-dire l’auxiliaire local du pouvoir central détenu en Gaule septentrionale par Aetius [2], puis par Aegidius et enfin par l’infortuné Syagrius [3]. « Émilius était influent et riche, propriétaire de vastes domaines (…) [dans les environs de Laon]. Dans ses villas et métairies travaillaient des serviteurs ayant le rang d’esclaves et d’affranchis [4]. »

Mais la famille de saint Remi n’était pas seulement éminente par ses qualités naturelles, c’était aussi une famille de saints. Parmi les proches parents de Remi sont honorés comme saints :

— son frère aîné Principe (ou Prince), évêque de Soissons ;

— saint Loup, un neveu de Remi, qui fut aussi évêque de Soissons ;

— saint Génebaud, un autre neveu, à qui saint Remi confia l’église épiscopale de Laon ;

— enfin et surtout, sainte Célinie, la mère de saint Remi : ses œuvres de charité la rendirent célèbre dans toute la région.

La naissance de saint Remi tint du prodige [5]. En effet « de son union avec Émilius, Célinie avait eu trois enfants et, vu son âge avancé, il n’y avait plus lieu d’espérer qu’elle serait encore mère ». Mais Dieu en avait décidé autrement. « Parmi les pauvres bien connus de l’hospitalière villa de Célinie, il y avait un pieux ermite appelé Montan, ou Montain, dont la mémoire est vénérée dans tout le Luxembourg. Montain était aveugle et c’était un saint : depuis longtemps, préoccupé par le sort de l’Église des Gaules, Montain priait Dieu de le rassurer. Il eut une vision. Il lui sembla que devant lui le ciel s’entr’ouvrait : les anges discutaient sur l’avenir religieux de nos contrées (…). Déjà, certains courbaient la tête comme devant un malheur : c’en était, sans doute, fait de l’Église des Gaules. Tout à coup des lointaines profondeurs du ciel une voix s’éleva disant : “Non ; Dieu a exaucé le désir de ces infortunés !” Et il fut révélé à Montain que bientôt naîtrait un enfant, du nom prédestiné de Remedius (remède) ou Remigius (guide), qui serait le restaurateur, le sauveur de la religion.

« Et c’est de vous, ô Célinie, concluait Montain faisant ce récit, oui, c’est de vous que naîtra cet enfant : et le lait qui abreuvera ses petites lèvres me portera bonheur, il me guérira de mon infirmité (…).

« Célinie n’eut pas le sourire de défiance de Sara : il naissait, l’enfant de la promesse ; et Montain recouvrit la vue [6]. »

L’enfance et l’adolescence de saint Remi se passèrent à Laon, résidence habituelle du comte Émilius et des siens. Dans cet oppidum fortifié par la nature, Émilius trouvait un asile sûr contre les surprises des barbares qui brûlaient, pillaient, tuaient. Le jeune Remi eut certainement connaissance de ces atrocités : en 450, par exemple, les Huns passèrent comme une vision sinistre au pied de la montagne de Laon. Le jeune Remi sut aussi certainement comment Dieu protégeait les siens par ses saints comme sainte Geneviève à Paris, ou l’évêque saint Aignan à Orléans. Aussi dut-il rendre grâce à Dieu pour le succès remporté par l’armée d’Aetius qui repoussa les Huns aux Champs de Châlons-sur-Marne (les Champs Catalauniques) en 451 [7]. La nuit précédente, les Francs auxiliaires de Mérovée (le grand-père de Clovis) avaient eu l’honneur d’engager l’action contre les Gépides [8].

 

Adolescence (451 à 461)

 

« Au milieu des alarmes que suscitait l’invasion d’Attila, saint Remi entrait dans l’adolescence.(…). Célinie confia son fils à des maîtres dignes de sa confiance. C’étaient des prêtres qui s’étaient réfugiés dans l’oppidum de Laon, et qui y tenaient école (d’après Hincmar). »

« Ses condisciples même plus âgés, nous dit Hincmar, se virent bientôt distancés par ce nouveau venu sur qui se réunissaient tous les avantages (…). Ils n’en conçurent ni ombrage, ni dépit, car il se faisait pardonner les dons éminents de l’esprit par ceux plus éminents encore du cœur : humble, affable, bienveillant pour tous  ceux de son âge, comment tous ne l’eussent-ils pas aimé ? – Hincmar nous apprend que déjà, à ce moment, sa douce et précoce gravité le portait à se tenir loin des amusements et des jeux qui n’étaient que cela : Remi aimait la solitude, il s’y complaisait. Fierté et dédain ! – Non : mais, dans la méditation et dans l’étude, il amassait des provisions de savoir et d’énergie pour l’avenir (…). Sa cellule, sa petite retraite, comme l’appelle Hincmar, était encore un objet de curiosité au IXe siècle. »

« C’est à Laon que, suivant le même auteur, le jeune adolescent fit ses premières armes dans la milice du Seigneur. Au lieu de choisir la brillante carrière de son père Émilius, il préféra, à l’exemple de son frère Prince (évêque de Soissons, en 451) écouter l’appel de Dieu et aspirer au sacerdoce. »

 

Évêque de Reims (vers 461)

 

« Vers 461, l’évêque de Reims, Bennadius, ou Bennagius, vint à mourir ; il fallut pourvoir à sa succession. La coutume ayant alors vigueur de loi voulait que, aussitôt après les funérailles de l’évêque, prêtres et fidèles se réunissent. Des noms étaient mis en avant pour l’élection ; puis la majorité des suffrages désignait celui que “la chrétienté” ou le “diocèse” estimait le plus digne d’être son chef. Le choix était aussitôt soumis aux évêques de la région, que la cérémonie des funérailles avait réunis. Après une information favorable, le choix était approuvé, et le nouvel élu était installé dans le plus bref délai.

« Comme “inscrit dans la milice du Seigneur”, comme tous ceux qui s’intéressaient aux destinées du diocèse, Remi assista aux obsèques de Bennadius et à l’assemblée qui suivit [9]. »

« Mais il arriva pour [Remi] ce qui était arrivé pour saint Ambroise. Sans que rien eût fait pressentir cet accord, tout à coup son nom se trouve sur toutes les lèvres : “L’évêque qui serait à la hauteur des difficultés présentes, c’était lui, Remi, c’était lui !” Quelle stupéfaction ! Il n’en pouvait croire ses oreilles. Quoi ! Ce fardeau de l’épiscopat sur ses épaules si jeunes et si débiles ! Cet honneur insigne ! C’était un défi sans doute, une manière de plaisanterie. Il se récuse, il proteste : les raisons de décliner ces fonctions ne lui manquent pas : il est trop jeune, il n’a que vingt-deux ans, et les prescriptions canoniques le défendent contre ce choix téméraire et prématuré [10]. Non : il refuse. La multitude ne s’attarde pas à ces raisons de droit et de discipline que lui objecte Remi : elle a confiance en lui, elle le veut évêque, il le sera. C’est une poussée irrésistible ; une acclamation unanime couvre les vaines protestations de l’élu. Qu’il cède… Le clergé est d’accord avec le peuple. Les évêques de la province sont ébranlés, eux aussi, en présence de cette unanimité des suffrages ; ils y voient une intervention supérieure ou, au moins, une indication qu’il ne leur appartient pas de négliger. “Oui, le doigt de Dieu est visible, à ce point, ajoute Flodoard (liv. I, chap. XI), qu’une lumière céleste entoure le front de Remi d’une auréole, en même temps qu’une huile miraculeuse se répand sur lui avec un parfum d’une douceur pénétrante.” A n’en pas douter, le choix de l’assemblée est ratifié par Dieu. La suite des événements va le prouver. »

 

 

Le pontificat jusqu’au baptême de Clovis

 

Apostolat auprès des populations de son diocèse

 

Le diocèse soumis à la juridiction de saint Remi était immense. Il se composait de plusieurs provinces : la Champagne, la Picardie, l’Artois, la Flandre. « A travers ces contrées appauvries, dévastées par des invasions successives, que de misères matérielles à soulager, que de peines morales à guérir ! »

Sous le coup des invasions périodiques, les populations se décourageaient : à quoi bon travailler, quand demain un autre fléau se présenterait ? « A travers des pays désolés, la hideuse oisiveté jetait des bandes de pillards irrités par la faim, et encore plus par la méfiance, se pourchassant les uns les autres. » Les chrétiens en venaient à douter de la Providence. La morale chrétienne reculait devant la misère et le désespoir.

« Il fallut enrayer cette décadence à la fois politique, matérielle, morale et religieuse. Saint Remi ne recula pas devant cette tâche humainement impossible. “Il commença, nous dit Hincmar, par semer largement des aumônes. Les populations n’ayant ni pain ni vêtements, il pourvut aux besoins les plus urgents, distribuant de son avoir et sans calculer.” (…) Puisque la tempête des invasions avait dispersé ses brebis, il irait les trouver, sans crainte des périls ni des fatigues ; à pied, à cheval, il ferait auprès de ces infortunés une démarche qui les toucherait, leur prouvant que leur évêque ne les a pas oubliés. Il les visiterait tous indistinctement, les aborderait avec des paroles pleines de suavité et de compassion. “Qu’ils reprennent leur vie de travail, leurs habitudes de vie régulière, qu’ils redeviennent les serviteurs dociles et respectueux du bon Dieu.” Saint Remi les y exhorte instamment : il voudrait voir la confiance renaître chez ces populations que le malheur a comme hébétées.

« Quelques traits nous donnent une idée de cet apostolat.

« Un jour que sa sollicitude l’appelait dans le Porcien [11], il s’émeut à la vue d’un groupe de moissonneurs épuisés de fatigue, il leur parle avec bienveillance ; et, sans tarder, comme marque de sympathie, leur offre un peu de boisson et des aliments. Sa parente Celsa, qui était dans le voisinage, est bientôt avertie ; aussitôt elle prie saint Remi d’accepter l’hospitalité dans sa demeure. Comme elle offrait un peu de vin, dit Hincmar, son intendant vint annoncer que la provision était épuisée. Toute confuse, Celsa ne sut que dire : saint Remi en prend vite son parti et va, au jardin, admirer les fruits et les fleurs : le cellier était ouvert, il y entre, voit le tonneau dont parlait l’intendant ; sur ce tonneau, le saint trace un signe de croix. Ô prodige ! Le vin s’échappe en abondance, l’intendant se récrie, et Celsa, ne sachant comment témoigner sa gratitude et son estime, fait don à saint Remi de la villa et de ses dépendances.

« Saint Remi avait donc le don de miracles [12]. Déjà ses intimes avaient remarqué l’étrange et surnaturelle fascination que saint Remi – comme plus tard saint François d’Assise – exerçait sur les oiseaux [13]. A sa voix un sourd-muet de Chaumusy était guéri, un aveugle possédé du démon recouvrait la vue [14]. Debout sur le parvis de Saint-Nicaise de Reims, il conjurait l’incendie et il allait au-devant des flammes dévorantes pour en arrêter la marche. Un autre miracle de premier ordre acheva de lui concilier la confiance des peuples : à sa prière, une jeune fille était rendue à la vie [15].

« A n’en plus douter, comme les apôtres dont il avait le zèle, Remi avait le don des miracles ; et ces miracles triomphaient des dernières hésitations de ceux qu’il voulait convertir, tant il est vrai que l’éloquence seule se suffit pas.

« Et cependant, au dire de ses contemporains et des meilleurs juges en cette matière, le saint évêque avait un don merveilleux de parole : mira eloquentia, dit Sidoine Apollinaire [16]. Il était réputé maître dans l’art d’interpréter les saintes Écritures, d’intéresser par un ample exposé de la doctrine, de toucher les cœurs [17], comme aussi de réfuter les sophismes et les objections des ariens [18]. C’était plaisir de l’entendre, mais sa modestie n’en tirait nullement vanité. Sa gloire, c’était de travailler pour Dieu, de ramener vers lui les âmes, de conquérir à l’Église de nouveaux sujets. Et son regard se tournait surtout vers les Francs pour qui il éprouvait déjà la sympathie d’un ami et la bienveillance d’un père. »

 

L’apostolat de saint Remi auprès de Clovis

 

« Des critiques autorisés comme Junghaus, Bethmann, Kurth [19] admettent que saint Remi correspondit avec Clovis, nouvellement promu chef des Francs… Il nous reste de cette correspondance une lettre dont l’examen attentif nous révèle presque la date précise : à coup sûr, cette lettre a dû être écrite vers 481. » [Voir le texte de la lettre dans la rubrique « Documents » de ce numéro.]

« On remarque dans cette lettre un beau et fier langage où la liberté de l’apôtre s’allie fort bien avec le respect dû aux pouvoirs établis. Saint Remi n’a jamais été un adulateur ni un panégyriste, il a toujours été digne (tel saint Ambroise avec qui il a plus d’un trait de ressemblance).

« Manifestement le chef franc devait tourner les regards vers Remi, cet évêque dont parlait toute la contrée et que tous, païens ou chrétiens, entouraient de leur estime et de leur vénération. Pour le peuple, ce doux géant à la taille si imposante [20] à l’extérieur, si distingué et d’une bonté inépuisable, aux manières si affables, était un demi-dieu. Son nom fut un de ceux que les Francs durent prononcer fréquemment, et la curiosité de Clovis était de plus en plus éveillée et attirée vers cet illustre voisin, Remi. »

« Pour le connaître plus intimement, une occasion se présenta quelque temps plus tard. Saint Remi réclamait un calice d’une église de Reims qu’un soldat de Clovis avait pris comme butin. L’évêque faisait appel à sa magnanimité et à sa justice. Clovis se montrerait magnanime ; il restituerait le calice demandé. Mais le caprice brutal d’un soldat, qui brisa ce vase à Soissons, s’y opposa (486).

« Les relations, ainsi commencées, devinrent dans la suite plus fréquentes. Sur terre saint Remi avait deux alliés précieux : son frère Principe, évêque de Soissons, qui eut, maintes fois, lieu d’intervenir auprès du chef franc, et Clotilde, la femme de Clovis, princesse catholique de la famille royale de la Burgondie voisine.

« Clotilde était résolument catholique, sa ferveur ne s’accommodait pas des préjugés superstitieux qui hantaient son royal époux. Elle entreprit de le détromper, de le convertir. Par quels arguments ? – Ses conseillers tout indiqués, les évêques Prince et Remi, les lui fournissaient. Docteur improvisé, elle faisait le procès du paganisme et en démontrait la puérilité [21]. La lumière n’entrait pas aisément dans l’âme de Clovis. Son premier fils, Ingomer, avait été baptisé et était mort en bas‑âge. Il vit dans cet événement une vengeance de ses dieux. Leur second fils, Clodomir, ayant été baptisé et étant tombé malade, la colère de Clovis éclata.

« Selon les apparences, jamais il ne se convertirait et les instances de Clotilde étaient en pure perte. Non, cependant, car il se faisait tout un travail mystérieux dans ce cœur fier, mais loyal. Gagné par la douceur et la patience de Clotilde, lui, le violent et l’impétueux Clovis se disait que, après tout, la religion chrétienne qui lui donnait une épouse si accomplie n’était pas si méprisable. Et puis cette religion pouvait se prévaloir de ses augustes représentants ; à Soissons, Prince, et à Reims, l’évêque estimé des Francs comme des Gallo-Romains, saint Remi. Que survienne un incident décisif ménagé par la Providence, et Clovis déjà ébranlé sera tout à fait gagné à la cause du christianisme. »

Cet incident fut la célèbre bataille de Tolbiac [22] contre les Alamans. Connaissant le terrain, ceux-ci « profitaient des moindres accidents, disposaient leurs forces à souhait et, voyant accourir de nombreux renforts, croyaient déjà tenir la victoire. Clovis s’aperçoit du péril, un désastre est imminent. Il invoque ses divinités qui restent sourdes. Elles ne peuvent rien ! Elles ne sont rien ! Il le constate cruellement cette fois. Et le souvenir de ce que lui a dit Clotilde lui revient à la mémoire. Ne vaudrait-il pas mieux suivre le conseil de son épouse, se donner au Christ ? S’il essayait ! – Peut-être l’aspect de la bataille changerait ; et, s’il en était ainsi, Clovis verrait cette fois où est le vrai Dieu, il se rangerait de son côté. Oui ! foi de Clovis, il serait chrétien : il invoque donc le Christ. Et aussitôt, l’aspect de la bataille change, le roi des Alamans est tué [23] ; une panique mystérieuse les saisit, le désordre se met dans leurs rangs, [leur roi est tué,] les Francs reprennent courage, et ils crient : “Victoire ! Victoire !”

« Clovis n’est pas ingrat : il a fait un serment, il le tiendra malgré les obstacles qu’il entrevoit. C’en est un que de rompre avec les vieilles croyances dont il reconnaît, il est vrai, l’inanité et le mensonge : c’en est un surtout que de se séparer sur un point capital de ses Francs, de ces chers compagnons de péril et de gloire. Sans doute, ce serait répondre aux vœux d’une épouse qui lui est bien chère aussi, mais si ses Francs le désavouaient !

« Tout un travail se faisait dans l’âme de Clovis, et il était soucieux, en proie à mille pensées contradictoires, quand, avec ses troupes chargées de butin, il reprit le chemin de Soissons. Il suivit la grande voie romaine qui va de Trèves à Reims. Un jour, dans une halte près de Toul, Clovis entendit parler d’un pieux solitaire chrétien nommé Vedastus (saint Wast) [24] : il le fit venir et apprit de sa bouche les éléments de la doctrine chrétienne.

« La grande, l’heureuse nouvelle était bientôt parvenue aux oreilles de Clotilde. “Sans plus attendre, elle prit sur elle, nous dit Grégoire de Tours, d’avertir” saint Remi. Clovis éprouvait certains scrupules : l’autorité et le savoir du saint évêque en auraient facilement raison. Il n’y avait plus que le pas décisif à faire ; et Clovis hésitait toujours pour le même objet : les Francs. Ne nous méprenons pas sur le caractère de cette hésitation ; entre lui et ses anstrustions [25], comme dit Kurth, il y avait un pacte dont la religion était la garantie. Or, en abjurant les faux dieux, Clovis se trouvait comme séparé des siens : il voudrait se faire suivre d’eux, mais n’est-ce pas violenter leurs consciences ? – C’est un scrupule qui l’honore. “Je t’écouterais volontiers, ô père (lui fait dire Grégoire de Tours) ; seulement, les hommes qui me suivent ne veulent pas quitter leurs dieux (…). Si j’allais les trouver et les exhorter à se faire chrétiens comme moi [26] ?” – “Ô chef, lui suggère saint Remi, doute moins de tes sujets : dis un mot, ils te suivront.” C’était de tous les conseils le meilleur : car rien n’est beau comme la loyauté, rien n’est fort comme l’esprit de décision.

« Les Francs, qui peut-être suivaient le travail mystérieux se faisant dans l’âme de leur chef, qui depuis longtemps l’observaient, le remarquaient en proie à une préoccupation et à une mélancolie étranges, les Francs aimaient trop leur chef pour se séparer de lui et le désavouer : ils n’ont pas une hostilité si obstinée contre le christianisme que pratiquent leur reine Clotilde et des hommes éminents, tels que les évêques Remi et Prince ! Non. Aussi, à peine Clovis s’est-il ouvert à eux de son projet, à peine leur a-t-il appris qu’il va se faire chrétien, que l’assemblée lui donne raison et une acclamation unanime vient encourager Clovis : “Ô chef, nous te suivrons ! Nous aussi nous abjurons nos dieux, nous sommes pour celui que prêche saint Remi.”

« Transporté de joie à cette nouvelle, le saint pontife fait tout disposer pour la cérémonie du baptême, ajoute Grégoire de Tours à qui nous empruntons ces détails. »

« L’instruction ou le catéchuménat de Clovis dura vraisemblablement quelques mois. Il y eut donc un certain espace de temps entre le retour de Tolbiac et la cérémonie du baptême », qui eut lieu le jour de Noël [27].

Nous n’évoquerons dans cet article ni le déroulement du baptême de Clovis, ni ses conséquences politiques et religieuses. Ces deux points sont traités dans d’autres articles de ce numéro.

 

 

Après le baptême de Clovis (496-533)

 

Les nombreuses années accordées par Dieu à saint Remi après le baptême de Clovis furent mises à profit par notre saint pour approfondir son action évangélisatrice auprès des Francs. Rome soutint cette action en nommant le saint évêque vicaire général sur toute la Gaule [28].

Sa lutte contre l’arianisme nous est connue par le trait suivant : « Un jour [29], dans une assemblée d’évêques, l’un d’eux avait osé produire quelques arguments [en faveur de l’arianisme] : mal lui en prit, la vérité trouva un vengeur dans saint Remi présent qui, avec une logique victorieuse, fit si bien la lumière, démontra si bien l’inanité des déclarations ariennes que l’impertinent, confondu, baissa la tête et “fut frappé de mutisme” ajoutent les hagiographes. Il ne recouvra l’usage de la parole et ne reprit possession de lui-même qu’après avoir fait acte de repentir. »

Outre sa lutte doctrinale contre l’hérésie, saint Remi organisa les diocèses confiés à son zèle et eut la gloire de former de nombreux et saints disciples.

 

Organisation des diocèses

 

La province de Reims était trop vaste pour que saint Remi continue à l’administrer sans aide supplémentaire. Il doit nommer des délégués et des évêques. L’Artois reçoit comme évêque le pieux catéchiste de Clovis, saint Wast [30], qui évangélisa aussi le Cambrésis. Tournai reçoit comme évêque saint Éleuthère. Le Vermandois reçut saint Médard.

Plus près de Reims, saint Remi confère le titre de ville épiscopale à l’église de Laon et « la confie à un autre lui-même dans la personne de son neveu Génebaud. Un moment d’oubli trompe l’attente de l’oncle bienveillant. Pendant sept ans, Génebaud expie ses fautes ; il les pleure dans la cellule qui se voit encore de nos jours à Laon : pendant sept ans, saint Remi, ne voulant pas priver les fidèles de cette ville du saint sacrifice, vient tous les quinze jours faire fonction d’évêque. Si la pénitence de saint Génebaud est admirable, que dire du zèle de l’oncle infatigable qui supplée à celui qui, au contraire, devait le suppléer !

« Il était l’homme du devoir, sachant se sacrifier, mais aussi ayant conscience de ses droits et prérogatives. Ce n’était pas impunément qu’on y portait atteinte. (…)

« Veut-on s’en convaincre ? Qu’on lise la réponse digne, superbe et pourtant pleine de charité qu’il adresse à trois de ses collègues dans l’épiscopat, trois adversaires dont l’entente n’intimidait guère son courage.

« Ils s’étaient rencontrés tous trois dans une même critique dirigée contre saint Remi. Voici l’objet : un certain Claudius [31], recommandé à saint Remi par Clovis, s’était rendu coupable d’une faute. Saint Remi avait pardonné [32]. “Indulgence sénile !” s’étaient écriés les trois évêques : Héraclius de Paris, Léon de Sens et Théodore d’Auxerre ; et ils avaient hautement blâmé celui qu’ils appelaient ironiquement “le jubilaire de l’épiscopat”. Le jubilaire leur adressa une verte réplique. “Claudius a été coupable, soit : mais fallait-il m’envoyer de pareilles lettres et m’interpeller de la sorte, moi qui, à mon âge, avais droit à vos ménagements ? Claudius a été coupable, lui fermerez-vous pour cela le chemin du repentir ? – Vous ajoutez que ce Claudius a dérobé, et vous voulez que je restitue, moi qui ne sais rien, absolument rien de ce qu’il a pu soustraire. Vous me traitez ironiquement de jubilaire ; j’attendais de vous plus de déférence, etc.” Le ton et le sens de cette lettre indiquent suffisamment que, malgré sa douceur et son humilité, saint Remi n’entendait pas qu’on attentât à sa dignité d’homme, à ses droits d’évêque. »

 

Saint Remi forme de nombreux disciples

 

« Ce ministère, qui a vraiment le caractère et les variétés de l’apostolat, cette vie extérieure, active, où Remi dépensait son talent, ses forces, son zèle, n’étaient pas au détriment de la vie intérieure et spirituelle. Malgré les charges qui l’absorbaient, il ne se départit jamais de ses habitudes de piété ; si le jour n’y suffisait pas, il prélevait sur le repos de la nuit. (…) Saint Remi était convaincu que sa force, sa grande force était dans la prière fervente, dans les méditations, dans les austérités ; il s’y tint. (…) C’est ce qui fit de lui, évêque et pasteur, le modèle achevé des siens : ses paroles, ses œuvres, son extérieur, tout chez lui portait au bien et excitait le désir de devenir meilleur. » Aussi sa sainteté lui attira-t-elle de nombreuses âmes privilégiées, qu’il sut former par ses paroles et par son exemple.

« Parmi les plus connus figurent ceux qui, comme lui, auront un jour la dignité pontificale, saint Wast d’Arras, saint Médard de Noyon, saint Godard, plus tard évêque de Rouen, saint Arnould de Tours, saint Vivien de Saintes, saint Génebaud de Laon et saint Loup de Soissons. Ils n’auront qu’à se souvenir de la douceur et de la fermeté qui se conciliaient si bien chez leur maître et leur père, le bienheureux Remi. Comme lui, par leur zèle, par leur esprit de pénitence, ils resteront des modèles, des saints.

« Dans son vaste diocèse, Remi comptait nombre d’ermites qui s’inspiraient de ses conseils : son influence s’étendait même au-delà ; ainsi la tradition nous représente sainte Geneviève traversant les contrées du Valois et du Soissonnais pour consulter celui qui était l’oracle écouté de tous les Gallo-Romains et des Francs, saint Remi [33]. C’est de lui que se réclamaient deux solitaires du Soissonnais, Vulgis de Troësmes et Agricola [34], qui furent tous deux prêtres.

« Mais c’est surtout près de Reims, autour de lui, sous son action immédiate, que se rencontrèrent ses disciples. L’histoire mentionne Attole, qui aurait été possesseur de vastes domaines ; cruellement éprouvé par la mort de son fils et de sa fille, Attole, suivant les conseils de saint Remi, aurait construit des demeures hospitalières au nombre de douze. Les ermites suivaient un règlement de vie tracé par le saint évêque : les Berthold (Berteaud), les Amand et l’écossais Gilbrian dont on a fait Gibrien qui, plus tard, fut honoré du sacerdoce, vivaient en disciples de saint Remi.

« Mais les plus célèbres, les plus connus furent saint Thierry et la vierge abbesse Suzanne, que la confiance de saint Remi plaça à la tête d’un monastère de jeunes filles consacrées au Seigneur. Que de prodiges d’abnégation, de chasteté et de zèle évangélique chez ces deux héros d’austérité chrétienne ! Aussi Dieu les récompensa tous deux dès cette vie par le succès ; autour d’eux ils ont répandu la contagion de la sainteté ; aux scandales précédents du mont Hor, ils ont substitué le spectacle édifiant du bien ; le nom de Thierry est béni comme celui d’un bienfaiteur et d’un thaumaturge [35]. »

 

Mort de saint Remi (533) et culte posthume

 

« Aux nombreux privilèges dont Dieu l’avait favorisé, Remi vit s’ajouter celui d’une longévité rare » : il vécut environ quatre-vingt-quinze ans, dont plus de soixante-dix ans dans l’épiscopat. « Il eut le pressentiment, bien mieux, la claire vision qu’il approchait du terme inéluctable. Aussi, en père de famille prudent, en administrateur consommé, il met ordre à ses affaires : à trois reprises, il rédige ses dispositions testamentaires [36].

« A la fin de sa vie, le déclin de ses forces fut sensible et sa vue faiblissait ; bientôt ce fut la nuit complète, inexorable, de la cécité. Privation douloureuse qu’il supporta sans plainte ni récrimination. Lui qui avait si longtemps donné l’exemple aux autres ne se démentit pas ; son humeur était toujours égale, sa résignation, sa patience inaltérables. (…)

« Dieu le consola un moment de cette infirmité en lui rendant momentanément l’usage de la vue. Il mit à profit cette faveur en célébrant une fois encore les divins mystères. Ce dernier effort, ou l’émotion peut-être, épuisa ses forces, il comprit que, cette fois, la mort venait : il la regarda bien en face, courageusement, et, après les adieux touchants, après des recommandations paternelles, comme s’il prenait congé des siens, il s’endormit dans le Seigneur. C’était la mort douce et consolée des patriarches : elle était “le soir d’un beau jour”, ou plutôt, l’aurore du jour éternel (13 janvier). Cette mort prit les proportions d’un deuil public.

 « Le tombeau de saint Remi devint bientôt glorieux ; et des miracles signalés [37] y attirèrent de nombreux pèlerins. »

En l’an 852, le 1er octobre, l’archevêque Hincmar fait placer les reliques du saint évêque dans une église de Reims : c’est ce jour qui est resté celui de sa fête. « Des guérisons miraculeuses dues à la protection de saint Remi entretenaient la dévotion des fidèles [38]. »

Enfin le pape saint Léon IX, en 1049, transféra les reliques dans l’abbaye qui porte le nom de ce glorieux apôtre. « A la messe, qu’il célébra en personne, le pape prit la parole et déclara que la Saint-Remi serait désormais la fête nationale de la France. » Le lendemain (le 3 octobre 1049) s’ouvrit, dans l’église-abbatiale même « et en présence des reliques exposées sur l’autel un concile ayant pour but de réformer les abus simoniaques (…). A la seconde session eut lieu un prodige qui arracha à Léon IX cette exclamation : Adhuc vivit B. Remigius [39] ».

En 1793 les saintes reliques furent odieusement profanées par les révolutionnaires. Mais elles purent être sauvées (grâce à Dieu et à un certain Pierre Favreau) : elles furent reportées dans l’église de Saint-Remi en 1795, et reconnues authentiques en 1796.

 

Conclusion

 

« Un inconnu, un poète, a inscrit en tête de La Loi salique, rédigée sous l’inspiration de Clovis, ce bel hommage qui mériterait d’être gravé en lettres d’or :

« “Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu’il garde leur royaume, qu’il remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce, qu’il protège leur armée, qu’il leur accorde l’énergie de la foi. Oh ! Qu’il leur donne, dans sa clémence, lui le Seigneur des Seigneurs, les joies de la paix et des jours pleins de félicité ! – C’est que cette nation, c’est la vaillante et la brave qui a secoué de ses épaules le joug très dur des Romains ; ce sont eux, les Francs, qui, ayant professé la foi, reçu le baptême, ont enchâssé dans l’or et les pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés (allusion aux persécutions !), mutilés par le fer ou livrés aux dents des bêtes féroces (…). Gloire aux Francs.”

« Oui, gloire aux Francs ! Mais, après Dieu, à qui donc doivent-ils d’avoir joué dans l’histoire un rôle si décisif et si prépondérant ? A qui, sinon au grand évêque qui avait deviné les trésors d’énergie cachés sous leur rude enveloppe ? »

 

*

  

Bibliographie

 

Nous nous sommes appuyé principalement sur le livre de M. l’abbé L. Carlier, Vie de saint Remi, évêque de Reims et apôtre des Francs [40], dont deux annexes font l’état de la question en 1896 sur la sainte ampoule et une annexe reproduit le grand testament de saint Remi. Le plan que nous avons adopté est proche de celui de l’abbé Carlier.

 

Nous avons aussi consulté entre autres :

— Leflon J. (chanoine), La Vie et l’œuvre de saint Remi, Reims, éd. Matot-Braine, 1942, petit opuscule de 48 pages.

— Michaud, Dictionnaire biographique, article « Remi (saint) ».

— Dezobry et Bachelet, Dictionnaire de biographie et d’histoire, 2 volumes, Paris, 1857 [noté D et B dans nos références].

— Marion, Histoire de l’Église, en 4 tomes, Paris, éd. Roger et Chernoviz, 1922, 8e édition, t. 1 et 2.

 

Les sources principales qui permettent de connaître la vie de saint Remi sont :

— les écrits de saint Remi lui-même : sont parvenus jusqu’à nous quatre lettres (deux d’entre elles sont données dans la rubrique « Documents »), un petit testament et un grand testament [41] ;

— l’histoire s’appuie aussi sur les écrits anciens, quoique non contemporains, de :

Grégoire de Tours (saint) (539-593), qui fut élevé par son oncle saint Gall évêque de Clermont, et son grand-oncle saint Nizier évêque de Lyon. Élu évêque de Tours en 573, il a laissé une Histoire ecclésiastique des Francs, en 10 livres ([d’après D et B].

Fortunat (Venance) (530-609), l’un des meilleurs poètes latins de son époque. Il a séjourné auprès des rois mérovingiens. Ses vertus et ses talents le firent ensuite nommer à l’évêché de Poitiers qu’il administra jusqu’à sa mort avec autant de zèle que de sagesse. Ces poèmes sont un monument historique précieux et servent comme de complément aux chroniques de saint Grégoire de Tours. Une vie de saint Remi, écrite par lui, est parvenue jusqu’à nous. Elle est l’abrégé d’une vie plus ancienne dont elle a peut-être causé la perte [d’après D et B et Michaud].

Hincmar, archevêque de Reims (806-882). Il sacra quatre rois et quatre reines. Il est l’auteur d’une Vie de saint Remi où il rapporte le miracle de la sainte ampoule apportée par le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe lors du baptême de Clovis. C’est avec le saint chrême contenu dans cette ampoule que furent sacrés les rois de France.

Flodoard, chroniqueur (894-966). Il a laissé une excellente Histoire de l’Église de Reims qui s’arrête en 949 [d’après D et B].

Signalons aussi, au XVIIe siècle, l’ouvrage du grand prieur de Saint-Nicaise, Dom Marlot, Histoire de l’Église de Reims. Michaud recommande L’Histoire littéraire de France, t. 3, p. 155-163, le Gallia Christiana et le Recueil de Godescard.


Tombeau de saint Remi



[1] — D’après Hincmar.

[2] — Aetius, général romain, né d’une noble italienne et de Gaudentius, maître de la milice des Gaules. Lorsqu’Attila envahit la Gaule, Aetius réunit Bourguignons, Saxons, Alains, Francs et Wisigoths et battit les Huns à Châlons en 451. L’empereur romain d’Occident, Valentinien III, égorgea pourtant de sa propre main ce soldat devenu trop puissant (454) (Dezobry et Bachelet, Dictionnaire de biographie et d’histoire, 2 volumes, Paris, 1857, [noté D et B].)

[3] — Aegidius, général romain qui commanda dans les Gaules à partir de 461, ancien lieutenant d’Aetius, forma un État indépendant entre la Somme et la Loire. Il mourut à Soissons en 464, et laissa ses possessions à son fils Syagrius, qui perdit contre Clovis la bataille de Soissons (486) et fut mis à mort (D et B).

[4] — « Le terme de “serfs” serait peut-être plus approprié. On sait que sous l’influence chrétienne l’esclavage se dépouilla peu à peu de sa rigueur originelle. » Wallon, IIe et IIIe volumes, Esclavage dans l’Antiquité (note de l’abbé Carlier dans Vie de saint Remi, évêque de Reims et apôtre des Francs, Tours, 1896). On pourra aussi consulter l’article « esclavage » du dictionnaire d’apologétique d’Alès.

[5] — Cette naissance nous a été relatée par saint Fortunat, par Hincmar et par Flodoard : La Franquerie, Marquis André de, Saint Remi, thaumaturge et apôtre des Francs, Montsûrs (53 150), Éd. Résiac, 1981, p. 3.

[6] — Cette citation et les autres citations non référencées sont extraites du livre de l’abbé Carlier, Vie de saint Remi, évêque de Reims et apôtre des Francs, Tours, 1896.

[7] — « Attila, le plus puissant des rois Huns, traversa la Germanie (vers 450) avec 500 000 guerriers, passa le Rhin près de Strasbourg, et parcourut le nord et l’est de la Gaule, portant partout l’épouvante, la ruine et la mort, comme avaient déjà fait tant d’autres barbares quelques années auparavant. – A Metz, le sang des citoyens fut largement versé, l’évêque emmené en captivité, et la ville entièrement dévorée par les flammes, sauf une chapelle dédiée à saint Étienne diacre. (…) – A Paris, les habitants effrayés songeaient à fuir. Déjà toutes les barques étaient à flot et les préparatifs du départ terminés, lorsqu’une vierge chrétienne, simple fille du peuple, parvint à les retenir. Sainte Geneviève (423-512) leur donna l’assurance de la part du Très-Haut que, s’ils priaient et faisaient pénitence, les barbares n’approcheraient pas de leurs murs ; elle-même, enfermée avec les femmes dans une église consacrée au diacre saint Étienne, à l’endroit même où s’élève aujourd’hui Notre-Dame, pria et fit prier, et l’événement lui donna raison. – Les Orléanais soutinrent un siège en règle. Ils comptaient sur l’arrivée prochaine d’Aetius, général romain, que leur évêque saint Aignan était allé trouver à Arles. Exhortés par le saint prélat revenu de sa mission, ils cherchèrent dans la prière et dans leur propre industrie les moyens de résistance. Un moment ils crurent tout désespéré ; déjà les barbares entraient vainqueurs dans la ville lorsque arriva l’armée impatiemment attendue. Les Romains d’Aetius, aidés des Francs, des Wisigoths et des Burgondes, livrèrent bataille aux Huns sous les murs de la ville. Ceux-ci vaincus battirent en retraite vers Troyes, qu’ils traversèrent sans faire aucun mal, grâce à l’intervention de l’évêque saint Loup. Atteints par l’armée romaine près de Châlons-sur-Marne, un nouveau combat s’engagea plus acharné et plus sanglant que le premier (451). La victoire demeura fidèle aux Romains. Alors Attila se replia sur le Rhin avec les débris de son armée, laissant sur les champs de bataille d’Orléans ou de Châlons plus de deux cent mille morts. – Attila reforma les rangs de son armée pendant l’hiver de 451 à 452. Le printemps venu, il fondit sur l’Italie et menaça Rome. Aetius, abandonné de ses alliés, n’était pas en état de l’arrêter. Le sauveur de la péninsule fut le pape saint Léon. Il alla au-devant des barbares, qu’il rencontra au passage du Mincio ; ses supplications fléchirent le féroce Attila, qui n’entra pas dans Rome et alla mourir (453) en Pannonie. Privés de leur chef, les Huns se débandèrent : les uns se fixèrent pour quelque temps dans le pays appelé depuis lors Hongrie, les autres retournèrent en Asie. » (Marion, Histoire de l’Église, en 4 tomes, 8e édition, Paris, éd. Roger et Chernoviz, 1922, t. 1, p. 399-401.)

[8] — Tribu de la famille des Goths, asservie par les Huns (D et B).

[9] — Laon était à cette époque sous la juridiction immédiate de l’évêque de Reims. Plus tard, après avoir été nommé vicaire général de la Gaule, saint Remi conféra à Laon le titre de ville épiscopale.

[10] — Le concile de Néocésarée tenu au IVe siècle avait décrété un âge au-dessous duquel (30 ans) l’accès aux hautes dignités était fermé, interdit (voir Labbé, Histoire des conciles, tome I). C’est ce qu’on appelle « une irrégularité canonique ».

[11] — Le Porcien, territoire situé au nord-est de Reims.

[12] — Voici, d’après Hincmar (ch. III), les principaux miracles du saint : l’énergumène aveugle guéri, – le tonneau de vin rempli, – la trace des pas de saint Remi imprimée sur le granit, – la fille de Benoît guérie de la possession démoniaque et rendue à la vie, – puis le malade oint d’une huile miraculeuse (Hincmar, nº 44). D’après certains critiques, Mabillon, Longueval, etc., ce serait cette huile miraculeuse qui aurait servi au baptême de Clovis et qui aurait été conservée dans la sainte ampoule. Leurs arguments ne nous semblent pas probants, et nous préférons garder l’opinion traditionnelle du miracle le jour du baptême de Clovis.

[13] — Voir Flodoard et surtout Hincmar, qui font des digressions sans fin à ce sujet.

[14] — Voir les détails dans les auteurs cités plus haut.

[15] — Voir Flodoard, et le testament de saint Remi, où il est fait une allusion manifeste à ce miracle.

[16] — Saint Sidoine Apollinaire (430-489), contemporain de saint Remi, préfet de Rome, puis élu évêque de Clermont (472) ([d’après D et B].

[17] — Voir dans la section « Documents » la lettre de saint Remi à Clovis pour consoler le roi de la mort de la princese Alboflède sa sœur.

[18] — Nous verrons aussi que saint Remi était un redoutable adversaire pour les ariens.

[19] — Le Clovis de G. Kurth, 2e éd., Paris, Victor Retaux, 1901 ; réédition chez Taillandier, 1978, serait d’après Marion (Ibid., t. 2, p. 42, note 1), la meilleure biographie du roi franc.

[20] — Au dire de Marlot, qui s’autorise d’un ancien manuscrit ex veteri codice, saint Remi avait une taille exceptionnelle « près de sept pieds » [un pied romain vaut environ trente centimètres].

[21] — Lire dans Grégoire de Tours les arguments mis en avant et développés par Clotilde. « Bien des fois, Grégoire de Tours nous le rapporte, la reine à bout de ressources eut recours à l’éloquence de saint Remi (…) pour vaincre les hésitations du roi. “La reine, écrit-il, manda en secret saint Remi, évêque de Reims, le priant de faire pénétrer dans le cœur du roi les paroles du salut. Le pontife vit Clovis et l’engagea peu à peu secrètement à croire au vrai Dieu, Créateur du ciel et de la terre, et à abandonner ses idoles qui n’étaient d’aucun secours, ni pour lui ni pour les autres.” Le Christ de Remi, au contraire, au besoin par des miracles, défendait son Église et la cause des siens » (Chanoine J. Leflon, La Vie et l’œuvre de saint Remi, Reims, éd. Matot-Braine, 1942, p. 32-33). Dans une lettre à une petite-fille de Clovis, saint Nizier, évêque de Trèves, nous apprend le rôle décisif joué par les miracles accomplis sur le tombeau de saint Martin (316-397) dans la conversion de Clovis. « Quand il sut, écrit-il, que ces miracles étaient chose prouvée, cet homme très astucieux qui n’avait pas voulu se rendre avant d’avoir éprouvé la vérité se fit humble. Il se prosterna devant le seuil du seigneur Martin et permit qu’on le baptisât sans retard » (cité par le chanoine Leflon, Ibid., p. 32). (L’abbé Carlier, op. cit., p. 55, note 1, propose de placer le voyage de Clovis à Tours avant Tolbiac, ou entre Tolbiac et Noël 496.)

[22] — Voir saint Grégoire de Tours. « La grâce de Dieu mit fin aux hésitations de Clovis à Tolbiac, mais l’influence du milieu explique l’invocation de Clovis au “Dieu de Clotilde” » (abbé Carlier).

[23] — La mort du roi des Alamans avait mis fin à la bataille. Comme le sera plus tard Condé à Rocroi, Clovis fut clément et sa générosité envers les Alamans, désarmés et implorant grâce en fit des alliés, soumis au moins momentanément (voir la lettre de saint Avit à Clovis).

[24] — Saint Wast fut plus tard évêque d’Arras.

[25] — Fidèles des rois barbares, ceux qui étaient dans le « trust », ou compagnie spéciale du roi. Ils devaient le servir dans son palais et l’accompagner dans toutes ses guerres. On les désigne quelquefois sous le nom de « ministeriales », ou officiers du roi. Ils recevaient, en récompense, des terres appelées « bénéfices » [D et B.]

[26] — Voir Grégoire de Tours, l. II, c. 30.

[27] — La lettre de saint Avit, évêque de Vienne (en Dauphiné), à Clovis pour le féliciter de son baptême ne nous laisse aucun doute à ce sujet : Clovis a été baptisé « le jour même où le monde a vu naître son Sauveur, le Dieu du ciel ». Quant à la polémique sur l’année du baptême, voir l’article de Michel Defaye, « Autour du baptême de Clovis », à paraître dans le nº 19 de la revue.

La très belle lettre de saint Avit se termine par ce vigoureux appel missionnaire : « Il me reste un vœu à exprimer : puisque Dieu va faire de votre peuple son peuple, offrez une part du trésor de votre foi aux peuples assis au-delà de vous, et qui, vivant dans l’ignorance naturelle, n’ont pas encore été gâtés par les doctrines perverses (de l’hérésie). Allez, envoyez sans crainte des ambassades plaidant auprès de ces peuples la cause de Dieu qui, lui, a tout fait pour votre cause. » Ainsi, ajoute M. G. Goyau (Histoire religieuse de la nation française, Paris, Plon-Nourrit, 1921, p. 75), saint Avit dessinait-il, pour les siècles futurs, la vocation missionnaire de la France. Nous pourrions ajouter aujourd’hui, avec tristesse, que les théories conciliaires sur la « liberté » religieuse et sur l’œcuménisme nous semblent bien éloignées de cette exhortation missionnaire adressée, faut-il le souligner, à un roi.

[28] — Le vicariat général sur toute la Gaule franque fut conféré à saint Remi par le pape saint Symmaque (498-514) selon les Bollandistes, ou par le pape saint Hormidas (514-523) selon d’autres auteurs.

[29] — En 517, d’après Michaud, Dictionnaire biographique, article « Remi (saint) ».

[30] — Saint Wast fut envoyé à Arras vers 499. Sa vie, rédigée par Alcuin, nous rappelle les traditions qui avaient cours. En voici une qui témoigne du zèle intrépide du saint.

Un prince l’avait invité à sa table avec plusieurs grands des environs de Cambrai et de l’entourage de Ragnachaire. La cervoise ou bière était le breuvage favori des indigènes : plusieurs coupes préalablement sacrifiées aux idoles étaient destinées aux convives, païens. Que fait le saint évêque ? – Par la vertu du signe de la croix, il exorcise ces coupes, et elles se brisent. Stupeur et frayeur des convives qui, dociles aux justes observations de saint Wast, abandonnent leurs superstitieuses pratiques et s’engagent à devenir chrétiens ! (Voir Acta Ss. : Vita Vedasti).

[31] — Prêtre (précise Michaud, Ibid.).

[32] — Il s’était contenté de l’admettre à la pénitence au lieu de le dégrader (précise Michaud, Ibid.).

[33] — Tours compte aussi deux disciples de saint Remi, Arnould et son épouse Scariberge. Saint Arnould, d’abord engagé dans les liens du mariage, se fit pèlerin sur les conseils de saint Remi. Plus tard, le peuple de Tours l’élut comme évêque.

[34] — Saint Agricola fut par la suite appelé à recueillir une partie de la succession de saint Remi, son oncle.

[35] — Voir Flodoard, liv. Ier, chap. XXIII et XXIV.

[36] — Voir dans la rubrique « Documents » de ce numéro le testament de saint Remi.

[37] — Voir la lettre de saint Nizier ou Nicet à Clodosinde, et Grégoire de Tours, De Gloria confessorum, c. 79.

[38] —Voir celle de Radon de Soissons d’après Flodoard. Hincmar en parle aussi (nº 134) et il mentionne à la suite une autre guérison miraculeuse obtenue à Bruyères en Laonnais ou à Ribemont.

[39] — « Le bienheureux Remi vit encore. »

[40] — Carlier abbé L., Vie de saint Remi, évêque de Reims et apôtre des Francs, Tours, éditeur Alfred Cattier, 1896, 208 pages.

[41] — Sur l’authenticité de ce grand testament, niée par certains, voir l’introduction au testament dans la partie « Documents » de ce numéro.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 17

p. 21-36

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