Éditorial Vive le Christ qui est Roi des Francs !

Vous direz [à vos compatriotes] qu’ils fassent trésor des testaments de saint Remi, de Charlemagne et de saint Louis – ces testaments qui se résument dans les mots si souvent répétés par l’héroïne d’Orléans : « Vive le Christ qui est Roi des Francs ! »
A ce titre seulement, la France est grande parmi les nations ; à cette clause, Dieu la protégera et la fera libre et glorieuse [1].
Saint Pie X à Mgr Touchet, le 13 décembre 1908.
Les trois sauvegardes de Reims : « ils » n’ont pas encore gagné
A Reims, comme chacun sait, se dresse la magnifique cathédrale aux 2303 statues, qui fut le théâtre du sacre de tant de rois de France. Lors de la Révolution dite française, les révolutionnaires y voulurent s’amuser à l’un de leurs passe-temps favoris : la décapitation des statues. Il suffit de s’armer d’une bonne pique, de frapper quelques coups bien placés, et la tête s’écroule au milieu des rires de la canaille. Mais, après un ou deux exploits réussis, la tête d’une de ces magnifiques statues retomba sur le misérable qui l’avait frappée et l’écrasa sous sa masse. On préféra arrêter là ce jeu jugé trop dangereux, et les statues de la cathédrale possèdent encore leurs têtes pour la joie des pèlerins et des visiteurs [2].
On sait aussi que le constitutionnel (régicide et protestant) Rhül brisa la « sainte ampoule » sur la Place-Royale de Reims, le 7 octobre 1793. Arrivé au piédestal vide de la statue de Louis XV, Rhül tint un discours sur la haine des tyrans puis, « pour joindre l’exemple au précepte, la pratique à la théorie, raconte-t-il, j’ai brisé en présence des autorités constituées et d’un peuple nombreux, sous les acclamations répétées de “Vive la République une et indivisible”, le monument honteux créé par la ruse perfide du sacerdoce pour mieux servir les desseins ambitieux du trône. En un mot, j’ai brisé la sainte ampoule sur le piédestal de Louis le Fainéant, quinzième du nom. (…) La sainte ampoule n’existe plus, ce hochet sacré des sots, cet instrument dangereux dans les mains des satellites du despotisme, a disparu [3]. » Mais ce qui est moins connu, et pourtant bien attesté par un procès-verbal en bonne et due forme, c’est que le précieux baume avait été prélevé par le curé constitutionnel, Jules Armand Sereine, le 6 octobre 1793, la veille du bris : si bien que Rhül brisa une ampoule vide, comme il le reconnut lui-même [4]. Le contenu de la sainte ampoule fut donc récupéré après la Restauration. Il est actuellement conservé dans le coffre de l’archevêché de Reims. Quant à Rhül, il ne tarda pas à se suicider [5].
On sait enfin que la cathédrale de Reims fut sauvagement bombardée pendant la Grande Guerre. Elle reçut des centaines d’obus [6], fut brûlée, mais pourtant resta miraculeusement debout au milieu d’un champ de ruines. Aujourd’hui restaurée, avec ses statues et même une partie de ses anciens vitraux, elle se dresse comme un signe d’espérance.
Car il semble bien qu’il faille interpréter ces trois sauvegardes comme une attention spéciale de la Providence pour protéger les témoignages les plus importants du passé chrétien de la France. Non ! « ils » n’ont pas encore gagné, « ils » n’ont pas encore réussi à faire disparaître entièrement la France chrétienne. Il reste encore des Francs en France, des Francs qui se souviennent et qui espèrent.
L’alliance du ciel et de la terre
Pourquoi donc cette rage infernale et pourquoi cette protection spéciale de la Providence ? La raison vient, nous semble-t-il, de ce que la France, la première, a réussi à trouver le juste équilibre entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, entre le trône et l’autel, entre le ciel et la terre [7]. En un mot, la France a inauguré la politique chrétienne, qui donna naissance à la civilisation chrétienne [8]. Cette politique a un nom : la politique du Christ-Roi ; et elle se résume en une formule que nous rappelle saint Pie X dans la citation qui ouvre cet éditorial : « Vive le Christ qui est Roi des Francs ! »
Celui qui inaugura cette politique fut un homme de génie et un saint : Remi, archevêque de Reims pendant plus de 70 ans [9]. Et il rencontra en Clovis un chef courageux et intelligent qui comprit parfaitement le dessein de l’archevêque et en commença la réalisation.
Il est normal que Le Sel de la terre se penche sur cette question capitale à l’occasion du quinzième centenaire du baptême et du sacre de Clovis. Car la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ est une des questions les plus importantes de l’heure présente. C’est en revenant au Christ-Roi, et seulement par ce moyen, que la France pourra sortir de l’état lamentable où elle se trouve ; et nous pensons aussi que c’est le retour à cette politique, opposée à celle de la liberté religieuse, qui permettra de résoudre la profonde crise dans l’Église.
Cette question est si importante que nous la traiterons dans deux numéros du Sel de la terre : ce numéro 17 et, si Dieu veut, le numéro 19 qui paraîtra pour Noël 1996, à la date anniversaire du baptême de Clovis.
Qu’ils fassent trésor des testaments…
Saint Pie X conseille aux Français de faire « trésor des testaments de saint Remi, de Charlemagne et de saint Louis ». Nous avons choisi de suivre ce sage avis. Nous donnerons ces trois testaments, avec tous les documents qui nous ont semblé utiles pour une bonne intelligence de la royauté du Christ sur la France. Ces documents nous paraissent importants car, comme le dit ailleurs saint Pie X, la civilisation chrétienne n’est pas à inventer :
Non, vénérables Frères – il faut le rappeler énergiquement dans ces temps d’anarchie sociale et intellectuelle où chacun se pose en docteur et en législateur –, on ne bâtira pas la cité autrement que Dieu ne l’a bâtie ; on n’édifiera pas la société si l’Église n’en jette les bases et ne dirige les travaux ; non, la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est ; c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique. Il ne s’agit que de l’instaurer et la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l’utopie malsaine, de la révolte et de l’impiété : omnia instaurare in Christo [10].
Le testament de saint Remi contient, comme on le verra, des bénédictions et des malédictions : la France est bénie quand elle est fidèle à sa vocation, maudite quand elle est infidèle. Nous avons donc choisi de faire ressortir les bénédictions et les malédictions de Dieu portées sur la France. Les bénédictions divines sont analysées dans deux sections : la section « Saints et héros de France » montre comment Dieu a béni notre pays en nous donnant de grands hommes, et la section « Les dilections de Dieu et les œuvres de nos pères » met en relief les autres bénédictions divines. Quant aux malédictions, elles sont étudiées dans la partie « Erreurs et reniements de la France ». Cette partie est spécialement importante, car, si l’histoire est maîtresse de vie, c’est surtout parce qu’elle nous montre par l’expérience les erreurs et leurs fruits. Puissent les Français comprendre les terribles leçons de leur histoire !
Ces deux numéros contiennent aussi une section « Études » qui vient en tête, et dans laquelle nous nous efforçons de réfléchir sur cette réalité de la royauté sociale du Christ sur la France. Nos lecteurs comprendront que, si cette partie est placée en premier, elle s’appuie néanmoins constamment sur les quatre autres, car nous entendons réfléchir sur des faits et non pas construire dans les nuées.
Dans cette partie, nous recommandons spécialement à nos lecteurs l’étude sur « La Vocation chrétienne de la France d’après les pontifes romains ». Ils verront que nous cherchons à nous appuyer sur l’enseignement constant des papes. Nous sommes catholiques romains et entendons le demeurer. La doctrine que nous donnons, même si nous la faisons nôtre, vient de plus haut. Notre tâche est de la faire connaître, spécialement aujourd’hui où les autorités ecclésiastiques occultent ces vérités. Nous pourrions mentionner, par exemple, Mgr Gérard Defois, l’actuel archevêque de Reims, qui ne veut pas « récuser l’acquis de la Révolution qui a proclamé les droits de l’homme, l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité, comme socle moral de la nation [11] ».
Sans même aller jusqu’à une telle inversion, plusieurs entendent célébrer ce quinzième centenaire en passant à côté de l’essentiel, pour les meilleurs, en faisant du sentimentalisme, pour d’autres, en faisant une simple évocation historique, plus ou moins exacte, non éclairée par la lumière de la foi qui seule permet de voir ces événements « sub specie æternitatis [12] ».
Un mot encore pour nos lecteurs étrangers. Qu’ils nous pardonnent de tant parler ainsi de la France. Ils comprendront que, si nous le faisons, ce n’est pas pour louer la France en tant que telle, mais parce que nous trouvons dans notre pays la première réalisation, destinée à servir d’exemple pour les autres, de la royauté sociale du Christ. C’est sans doute la raison pour laquelle la France est tant aimée, et tant haïe, dans le monde entier : elle incarne un principe, elle est destinée à cela. Nos ennemis l’ont bien compris, qui ont choisi d’installer en France le siège de la Révolution qui étend au monde entier depuis plus de deux siècles la révolte contre l’ordre social chrétien. Les suppôts de Satan aimeraient faire de la Fille aînée de l’Église la servante docile de la Contre-Église. Mais « ils » n’ont pas encore gagné ! Ces deux numéros voudraient contribuer à le montrer en transmettant la flamme au milieu de la nuit. Et prions, faisons pénitence, travaillons pour que revienne vite le jour du règne du Christ-Roi : « Custos, quid de nocte [13] ? »
[1] — Actes de Sa Sainteté Pie X, t. 5, Paris, Bonne Presse, p. 202-206.
[2] — Nous tenons ce récit d’un habitant de Reims.
[3] — Francis Dallais, Clovis ou le roi de gloire, La Roche Rigault, PSR, 1996, p. 254-255. Ce livre soutient que Clovis n’a pas été sacré, mais seulement baptisé à Reims en 498 (ou 499). Le premier roi sacré par un évêque aurait été wisigoth (le roi Wamba, en 672), et le premier roi de France sacré aurait été Pépin le Bref. Nos lecteurs verront que nous n’avons pas adopté ces opinions qui s’éloignent beaucoup du sentiment traditionnel.
Voir aussi Abbé Jean Goy, La Sainte Ampoule du sacre des rois de France, Histoire et légendes, Reims, 1995, p. 9.
[4] — Abbé Jean Goy, Ibid. Nous traitons ailleurs cette question plus en détail.
[5] — Francis Dallais, Ibid., p. 255.
[6] — Un grand nombre de ces obus étaient français. En effet les Allemands occupèrent les forts français de la banlieue de Reims et prirent les munitions qu’ils y trouvèrent pour les envoyer sur la ville.
[7] — Entre le sabre et le goupillon, dit-on aussi pour se moquer.
[8] — Il y eut des princes chrétiens avant Clovis, par exemple Constantin et Théodose. Mais ils ne réussirent pas à fonder une alliance aussi harmonieuse entre l’Église et l’État, et c’est sans doute la raison pour laquelle la Providence ne permit pas que les États chrétiens antérieurs à 496 demeurent. La France est restée la fille aînée de l’Église.
Voir à ce sujet le chapitre XX de Delassus Mgr Henri, La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc et le règne social de NSJC, Vailly-sur-Sauldre, éd. Sainte-Jeanne-d’Arc, 1983 (1ère éd. 1913), p. 94 et sq., où l’auteur montre que, malgré la bonne volonté des empereurs devenus chrétiens, malgré une législation de plus en plus chrétienne, l’empire resta païen dans son fond, car il ne sut pas se débarrasser complètement de l’idée de la divinité de l’État. C’est hélas ! la même erreur qui reparaîtra avec les légistes sous Philippe le Bel et qui, se développant de siècle en siècle, amènera la Révolution et la déchéance actuelle de la France, comme nous le verrons.
[9] — « Les évêques des Gaules (…) ont fait le royaume de France, a dit le protestant Gibbon, et Joseph de Maistre, commentant cette parole dans le style qui lui est propre, ajoutait : “Les évêques ont construit cette monarchie, comme les abeilles construisent une ruche.” » (Citation de l’article de l’abbé Jean-Baptiste Klein, que l’on trouve un peu plus loin dans ce numéro.) Cette influence des évêques dans la création de la France est rappelée par le grand testament de saint Remi, et c’est même une des raisons qui poussent certains à en attaquer l’authenticité.
[10] — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910, Documents pontificaux de Sa Sainteté saint Pie X, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1993, p. 255.
[11] — Texte diffusé par l’archevêché de Reims, B.P. 2729, 51058 Reims Cedex.
[12] — A la lumière de l’éternité.
[13] — « Garde, combien reste-t-il de nuit ? » (Is 21, 11).

