Le Saint Suaire
et le radiocarbone
Preuves de la dérive des taux de radiocarbone
dans la retaille prélevée sur le Linceul en 1988
par Marie-Claire van Oosterwyck-Gastuche
Madame van Oosterwyck, docteur ès sciences, agrégée de l’enseignement supérieur et professeur des universités [1], s’intéresse de près au Saint Suaire depuis plusieurs années. Elle a notamment participé aux deux congrès du C.I.E.L.T. [2] en 1989 à Paris et en 1993 à Rome.
Pour expliquer la datation aberrante de 1988 par le C14, Madame van Oosterwyck pense que l’incendie de Turin en 1532, au cours duquel le Saint Suaire fut soumis à une température élevée en présence de vapeur d’eau, a provoqué à une modification des taux isotopiques des fibres de lin.
Sa thèse, qu’elle étaye par des preuves expérimentales, dérange les milieux scientifiques officiels, car elle remet en cause l’infaillibilité de la méthode de datation par le C14. Nous lui avons proposé l’hospitalité de notre revue, pensant qu’il est utile et même nécesaire que le public soit informé sur cette question si importante.
Certains de nos lecteurs, peu habitués à des articles scientifiques, éprouveront peut-être un peu de peine à lire celui-ci. Nous les encourageons à faire un effort. Nous avons donné des explications rendant la lecture plus facile. Et le sujet est d’importance.
On trouvera plus de détails sur les thèses de Madame van Oosterwyck dans son livre, Le Radiocarbone face au Suaire, qui paraîtra prochainement aux éditions F.-X. de Guibert.
Le Sel de la terre.
*
CETTE étude a pour objet le prélèvement fait sur le Saint Suaire le 21 avril 1988 et les prétendues preuves fondées sur les substitutions d’échantillon [3]. Pour commencer, je voudrais revenir sur quelques acquis du symposium de 1993, dont il me semble qu’on n’a pas suffisamment tenu compte.
La solution de l’âge aberrant
Dans ma communication, j’avais déjà présenté la reconstitution de la retaille par une spécialiste en textiles, Miss Leynen (fig. 1a et b). Toutefois le temps limité (vingt minutes) m’empêcha de m’étendre sur les conditions du prélèvement de 1988.
Cette reconstitution montre que les âges radiocarbone assez chaotiques mesurés par les trois laboratoires A.M.S. [4] sur le Linceul de Turin et publiés dans la revue Nature (1989) présentaient une dérive caractéristique (fig. 2 c).
J’avais aussi expliqué que les taux de C14 des tissus de lin s’écartaient souvent de l’âge archéologique et qu’en particulier les conditions hydrothermales qui avaient prévalu en 1532 pouvaient les modifier, comme je l’avais pressenti dès 1989 [5]. (J’insiste sur les conditions hydrothermales, c’est-à-dire le chauffage en « bombe calorimétrique » en présence de vapeur d’eau sous pression, car des tissus simplement chauffés en l’absence de vapeur d’eau par Moroni et Bettinelli n’ont pas été modifiés [6].)
De fait les expériences de Moscou, réalisées afin de contrôler mon hypothèse, avaient montré qu’un tissu de lin chauffé en présence de vapeur d’eau voyait ses taux de C14 augmenter dès 140° [7]. – Plus tard, les chercheurs russes vont montrer que dans leurs conditions expérimentales, et toujours en présence de vapeur d’eau, les taux augmentent jusqu’à 300°, pour diminuer ensuite légèrement (la température de pyrolyse [8] du lin est de 220°) [9]. Ils étaient toutefois restés bien en deçà de la température atteinte en 1532, qui avait été de 960° (fusion de l’argent).
Les premiers résultats positifs présentés à Rome avaient été également obtenus sur un tissu synthétique moderne qui avait échappé à l’incendie d’un supermarché et qui, comme le Linceul, avait été mis au contact d’eau à température très élevée. Ce tissu synthétique, préparé à partir d’hydrocarbures pauvres en C14, avait évidemment un âge radiocarbone « vieilli », de l’ordre de 6 000 ans B.P. [10], ce qui montre le caractère relatif de ces âges.
Ce drap présentait, comme le Linceul, des marques noires, au niveau des anciens plis, qui étaient enrichies en isotopes lourds du carbone. Leurs taux de C13 et de C14 – analysés à Moscou – se révélèrent plus élevés respectivement de 30 et de 20 % que les zones blanches voisines. Ce fait démontrait à lui seul que les taux de C14 pouvaient, dans ces conditions, se modifier de façon significative et ceci, comme pour le Linceul, sur quelques centimètres à peine. Rappelons qu’il n’en fallait que 17 % pour passer du Ier au XIVe siècle (fig. 3).
La solution de l’âge aberrant produit sur le Linceul avait donc été trouvée.
Ma communication, difficilement acceptée par le comité scientifique du C.I.E.L.T., ne fut pas comprise ni exploitée comme je l’espérais. La seule réaction fut celle d’une personnalité du C.I.E.L.T. qui fit des objections sur des points sans relation avec mes arguments, n’ayant, de son propre aveu, pas lu ma communication (Salet, 1995). Les figures 1 et 3 que j’avais présentées à Rome et qui avaient servi à étayer mon argumentation ne parurent pas dans les Actes. Ma communication, semble-t-il, avait dérangé un certain consensus prétendument scientifique qui vise avant tout à protéger le mythe de l’infaillibilité du C14. Elle avait de surcroît rendu inutile la thèse du « sosie médiéval », présentée comme seule explication logique de l’âge C14 mesuré par les laboratoires, et que le C.I.E.L.T. défendait.
Les études statistiques
Le second point très important, insuffisamment mis en lumière, concerne les conclusions des études statistiques de van Haelst (1995) et de Jouvenroux (1995), présentées au symposium de Rome, qui ont continué et complété celles de van Haelst (1989) et Bourcier de Carbon (1990) au symposium de Paris de 1989.
Ils ont montré que les dates mesurées par les laboratoires A.M.S. sur le Linceul étaient hétérogènes et que la probabilité pour en déduire un âge médiéval était voisine de zéro.
Les conclusions de Nature [11] avaient tout simplement été inversées : la seule véritable conclusion était que les laboratoires n’avaient pas mesuré l’âge médiéval qui avait fait le tour du monde [12] et n’avaient mesuré aucun âge précis d’ailleurs.
Mais les conclusions des statisticiens en 1993 sont allées plus loin encore.
En particulier, Jouvenroux, statisticien professionnel, y a démontré que le calcul de Nature reposait sur des bases erronées et qu’il avait été volontairement biaisé pour parvenir à des dates connues d’avance, tant celle du Linceul – et forcément « médiévale » – que celles des témoins qui, sans ce calcul, auraient été vraisemblablement aberrantes elles aussi.
Il avait notamment écrit à propos de ce calcul hors norme (qui reposait de surcroît sur des données brutes restées sous le boisseau, on le sait, le professeur Tite ayant refusé de les divulguer) :
« En l’état actuel des choses, personne ne saurait plus accepter les conclusions de Nature sur les bases statistiques retenues par cette revue. Ni les calculs partout entachés d’erreur, ni les méthodes, toutes critiquables du fait d’hypothèses fausses ou invérifiables, ne peuvent apporter la moindre crédibilité dans les conclusions apportées. » En particulier, la « fourchette » des âges du Linceul ne s’étendait pas sur 130 ans (1260-1390 ans AD) mais bien sur quelque 2 000 ans, mettant ainsi un point final au « verdict de la science » et au caractère prétendûment scientifique du trop fameux « âge médiéval ».
Les expériences thermiques
Les expériences de Moscou, bien que financées par M. Berthault, furent réalisées sous ma direction dans le but de contrôler mes hypothèses. Il faut souligner que les nombreux laboratoires contactés jusqu’alors avaient refusé de les faire. Toutefois la présentation des premiers résultats positifs à Rome sous forme de « scoop » par Kouznetsov, avant même que le symposium eût ouvert ses portes, conduisit à de nouvelles confusions. Je n’eus pas la possibilité de faire entendre ma voix : je disais notamment que, contrairement à ce qu’il avait proclamé alors, Kouznetsov n’avait pas recréé les conditions de l’incendie de 1532 ni retrouvé l’âge du Ier siècle à partir de ses corrections, bien qu’il eût prouvé que les taux isotopiques s’étaient altérés à 140° (température de son expérience).
Plus tard, de nouvelles expériences thermiques à 300° lui feront dire – mais à tort, une fois de plus – qu’il avait recréé les conditions de l’incendie et retrouvé l’âge du Ier siècle, dans un nouveau « scoop » produit en février 1996 en Italie [13]. Mais, devant les critiques qui s’accumulèrent à ce propos, Kouznetsov affirmera sans complexe, dans la B.S.T.S. Newsletter, s’être trompé dans ses évaluations et n’avoir jamais retrouvé l’âge du Ier siècle, ni en 1993, ni en 1996 [14]. Dans la B.S.T.S. Newsletter de 1996, il admettait encore avoir bâclé ses étalonnages comme Jull et al. [15] (1996) le lui avaient reproché.
Quelles que soient les interprétations du docteur Kouznetsov à propos d’une découverte qui n’est finalement pas la sienne, que, sans doute, il n’a pas entièrement comprise et qui devrait être contrôlée par d’autres laboratoires (ici je lance un appel aux personnes compétentes), il reste qu’il a réellement mesuré des enrichissements en C14 dans ses lins traités. L’observation porte un coup fatal au « chronomètre » de Libby [16]. Signalons au passage qu’il a observé le phénomène des dizaines de fois, qu’on peut en trouver un exemple dans l’article de Tassot (1996), et que ses données ont été contrôlées par l’Académie des Sciences de Moscou. La fig. 5 reproduit un des contrôles de l’Académie des Sciences de Russie à propos d’un tissu chauffé à 200°C.
C’est ainsi que les véritables conclusions des expériences thermiques et autres sur le lin ont été occultées car elles démontrent l’absence de fiabilité du « chronomètre » de Libby. Elles sont les suivantes :
1°) Les taux de C14 varient en fonction de la température, mais en présence de vapeur d’eau uniquement, notamment dans les tissus, tant ceux de lin que les synthétiques.
2°) Les taux de C13 varient parallèlement (le fait n’était pas connu, ce qui entraîne de sérieux problèmes au niveau des corrections – celles de Stuiver et Polach notamment).
3°) En l’absence de vapeur d’eau, les taux ne se modifient pas. Le prouvent les expériences de Moroni et Bettinelli (Actes, 1995), et celles du laboratoire de Tucson [17]. Ces chercheurs affirment avoir reproduit les expériences de Moscou sans retrouver les incréments mesurés par les Russes, mais à tort, car ils ont sciemment opéré en absence d’eau.
4°) Mes observations et les expériences de Kouznetsov et al. (incomplètement citées ici) ont ainsi prouvé l’extrême variabilité des taux isotopiques dans les tissus de lin, le C13 et le C14 notamment. Leurs taux s’altèrent dans la chaîne cellulosique en fonction :
a) De la température en présence de vapeur d’eau (et de la pression de vapeur d’eau sans doute) ; b) d’attaques microbiennes ; c) de fractionnements isotopiques qui se produisent, non seulement au sein d’espèces différentes, comme on le savait déjà, mais encore au sein des différentes classes constitutives d’une même espèce (ce fait n’était pas connu) ; d) de conditions géographiques, écologiques, etc. (liées à la température) ; e) de propriétés sorptives propres aux fibres de lin.
Pour toutes ces raisons et contrairement à ce qu’avaient affirmé avec autorité les professeurs Évin et Tite lors du symposium de 1989, les âges C14 déterminés sur le lin sont dépourvus de fiabilité. Et les calculs statistiques ultra sophistiqués opérés par Damon et al. (1989) n’ont servi qu’à occulter cette triste constatation [18].
La réaction du professeur Gonella
Un autre point important insuffisamment connu est la réaction des scientifiques turinois aux accusations des Français. L’absence de ces chercheurs au symposium de Rome avait été très remarquée. Dans une lettre écrite en anglais à M. van Cauwenberghe le 30 mai 1993 et publiée dans Soudarion [19], le professeur Gonella, qui avait supervisé le prélèvement de 1988, lui expliquait les raisons qui l’empêcheraient, lui et ses collègues, d’assister au symposium de Rome. Il avait subordonné sa venue au retrait préalable de la part du comité scientifique du C.I.E.L.T. ( !) (le point d’exclamation était de lui) de leurs accusations à propos du rôle des scientifiques turinois dans une prétendue substitution. Il accusait les membres du C.I.E.L.T. d’incompétence et écrivait notamment (traduction de l’auteur) :
« Bien sûr, en principe, tout peut arriver, même qu’un cardinal conspire avec les membres de la Faculté polytechnique dans le but non précisé et peu compréhensible d’induire en erreur aussi bien l’ Église que la communauté scientifique.
« Mais, si vous en étiez persuadé, vous auriez dû présenter votre point de vue au Saint-Siège, propriétaire du Linceul, en explicitant les points sur lesquels vous fondiez votre suspicion, et réclamer qu’on instaure une commission d’enquête.
« (…) C’est avec joie que nous soumettrons nos données et documents devant une telle commission. Ils prouveront surabondamment l’absence de fondement de vos accusations.
« Quant à nous, nous estimons que nous n’avons pas à répondre de nos actes devant une personne ou un groupe quelconque qui s’est autoproclamé tout à la fois plaignant, juge et jury.
« C’est pourquoi, mes collègues et moi-même ne ressentons nulle envie d’assister au symposium de Rome (…). »
Il terminait sa lettre en disant que ce symposium « pourrait être l’occasion d’effacer l’ardoise des accusations et polémiques stupides des dernières années, ou pourrait devenir le tombeau de la recherche scientifique sur le Linceul pour cette génération. Cela dépend de vous. Quoi qu’il en soit, j’estime convenable que vous lisiez cette lettre au symposium si les circonstances de l’échantillonnage du Linceul y sont par hasard mentionnées.
« Avec mes salutations. Luigi Gonella. »
Sa lettre ne fut malheureusement pas mentionnée. Pourtant, les conditions du prélèvement avaient été abordées à Rome par moi-même, et elles lui donnaient raison. J’avais relié la distribution des retailles à la dérive des taux de radiocarbone observée par les laboratoires (revoir les fig. 1a et b, et la fig. 2c avec les commentaires).
Cette observation, jointe aux données issues des tests thermiques, démontrait que les laboratoires A.M.S. avaient simplement noyé dans un calcul statistique apparemment inutile, ultra-sophistiqué et volontairement biaisé, la distribution hétérogène du radiocarbone dans une tache d’humidité. Semblable conclusion dérangeait les partisans de l’infaillibilité du radiocarbone et de la fiabilité de la date médiévale. Il fallait donc revenir à la thèse du sosie.
La thèse du sosie
Son point de départ est la date radiocarbone supposée infaillible et l’authenticité du Linceul que l’on peut difficilement mettre en doute, tous les autres tests scientifiques l’ayant prouvée.
Par conséquent l’âge médiéval doit avoir été mesuré sur un substitut datant du Moyen Age introduit frauduleusement par Tite (qui sera bientôt absous) et plus vraisemblablement par les Turinois : Riggi et Testore, mais avec la complicité des laboratoires A.M.S.
C’est très compliqué. Il existe plusieurs versions de la « fraude » dont les preuves auraient prétendûment été apportées par le Frère Bruno Bonnet-Eymard et par M. Salet [20].
La preuve essentielle réside en une différence de poids notée lors du symposium de 1989 par Bonnet-Eymard. Et aussi dans l’apparition d’un échantillon inattendu, la Réserve (« Riserva »), qui n’était pas mentionné dans le rapport de Nature.
Le rapport de Riggi [21] disait que le morceau prélevé mesurait 8,1 x 1,6 cm, mais qu’il le réduisit, pour le débarrasser des parties abîmées, à 7 x 1 cm (dimension indiquée dans Nature). La retaille fut ensuite coupée « en deux parties » – une partie subit un triple découpage, afin de donner un morceau à chacun des trois laboratoires. L’autre partie (donc 3,5 cm) a constitué l’échantillon de réserve que Riggi appelle la « Riserva » et qui est très clairement indiqué par la lettre D sur le schéma publié par Riggi (fig. 2 a). Ainsi la description de Nature est-elle erronée : les déterminations des laboratoires ont porté sur une retaille de 3,5 x 1 cm et non de 7 x 1 cm. L’autre partie (la « Riserva ») aurait été conservée à Turin. La « Riserva » va être un élément important du « roman policier ». Elle constituerait le véritable échantillon qui devrait nécessairement donner l’âge du Ier siècle [22], tandis que l’autre retaille (analysée par les laboratoires) serait donc le « sosie » médiéval, affirment tour à tour Bonnet-Eymard, Salet et Pourrat (1995).
Le rapport de Riggi indique aussi les résultats des pesées :
Poids total du prélèvement : 497 mg [23].
Poids net de l’échantillon : 300 mg.
Poids de la « Riserva » : 141 mg. Il l’appelle D. Nous le situons en D1 (voir fig. 2 b).
On constate qu’il y a 497 mg - 300 mg = 197 mg de chutes (c’est beaucoup !).
Le rapport que le professeur Testore [24], expert en textiles et professeur à la Faculté polytechnique de Turin, présenta à Paris en 1989 disait que la retaille pesait 300 mg et que ses dimensions étaient de 81 x 16 mm (il ne disait pas qu’elle avait été réduite à 7 x 1 cm, mais on le voyait sur les photographies et sur le schéma publié par Riggi en 1990 qui était bien le schéma officiel). Testore disait qu’elle avait été découpée en deux parties presque égales, D1 qui pesait 154,9 mg (d’où provient l’échantillon D de Riggi) et D2 qui pesait 144,8 mg (les lettres D1 et D2 sont de nous, fig. 2 b [25].) Testore ajoutait :
« Le premier échantillon (donc celui de 154,9 mg) fut partagé en trois parties qui furent presque identiques : l’une pesait 52,0 mg, la seconde 52,8 mg et la troisième 53,7 mg. »
Or 52,0 + 52,8 + 53,7 = 158,5 mg, valeur qui dépasse le poids de D1 (154,9 mg). C’est donc là la preuve essentielle de l’existence du « sosie » : « Les rapports des experts sont faux. Ce sont donc des escrocs qui se sont trahis », affirment tour à tour Bonnet-Eymard et Salet et alii.
Or, dès le 28 octobre 1989, le professeur Testore envoyait à van Cauwenberghe un rapport où il reconnaissait s’être trompé, ayant confondu D1 et D2. Dans ce rapport, publié aux éditions de l’Œil [26], il reconnaissait avoir découpé les morceaux destinés aux laboratoires dans la partie la plus légère (D2) et que les retailles pesaient 52,0 mg, 52,8 mg et 39,6 mg. Pour atteindre 50 mg, le poids requis par les laboratoires, il a alors découpé de la partie la plus lourde (D1) un morceau pesant 14,1 mg. Si l’on suit la nouvelle version, tout rentre dans l’ordre (fig. 2 b) :
52,0 + 52,8 + 39,6 = 144,4 au lieu de 144,8 (poids de D2).
154,9 (poids de D1) - 14,1 = 140,8 (au lieu de 141, poids de la « Riserva »).
De surcroît, on peut facilement identifier les échantillons sur les photographies remises à la C.R.C. par les laboratoires : C a été remis à Oxford et B à Zurich. Ils s’emboîtent parfaitement dans le tissu original du Linceul, comme le démontre la reconstitution de Miss Leynen, présentée à Rome en 1993 et reproduite ici avec son autorisation (fig. 1 a et le commentaire). L’échantillon remis à Oxford est particulièrement intéressant. On y reconnaît le pli caractéristique du tissu principal du Linceul et l’échantillon de Zurich s’emboîte dans celui d’Oxford.
L’échantillon remis à Tucson est moins facile à identifier, mais a bien été envoyé en deux morceaux. Le prouve la photographie que le professeur Donahue a envoyée à l’abbé de Nantes et que la C.R.C. a publiée. Le professeur Donahue dira à Bonnet-Eymard : « Your problem is a non-problem. » Avec raison : le vrai problème est celui de l’interprétation des données C14, mais les moines de la C.R.C., qui ne sont pas des spécialistes ne comprendront pas.
Ils s’accrocheront aux moindres détails du prélèvement et à une autre discordance qui, il faut le reconnaître, est de taille. Le 28 octobre 1989, également, Riggi écrivait à son tour à Bonnet-Eymard pour lui donner sa version corrigée du prélèvement, mais qui – surprise ! – différait de celle de Testore. Il y ajoutait un croquis explicatif qui plongea Bonnet-Eymard dans la stupéfaction, mais qui s’explique très bien (voir fig. 4 et commentaire).
On apprenait très récemment que Riggi avait encore distribué d’autres échantillons provenant du Linceul, sur l’un desquels le Dr Garza Valdes, professeur à l’Université de San Antonio (Texas), avait découvert un vernis biologique qui, selon lui, aurait été susceptible de rajeunir l’âge C14 du Linceul [27]. Victor Tryon, de la même université, y avait observé la présence de chromosomes X et Y dans un caillot de sang [28].
De plus, Riggi avait fait procéder à une nouvelle datation du Linceul à Toronto, qui avait redonné l’âge médiéval (ce qui est tout à fait normal puisqu’il avait vraisemblablement été déterminé sur les chutes de D2), mais que les partisans de la thèse du sosie rejetteront, l’ayant déclarée inacceptable au nom de l’infaillibilité du test C14.
A l’occasion des nouvelles déterminations opérées sur les échantillons de Riggi, le professeur Gonella qui avait, on le sait, supervisé le prélèvement de 1988, donna aux journalistes qui l’interrogeaient à ce propos des précisions [29]. Il expliqua que, par prudence, il avait fait découper un échantillon supplémentaire (la « Riserva »), identique à celui dont les découpes avaient été mises dans les conteneurs et envoyées aux laboratoires. Voici ce qu’il dit à son propos (traduction de l’auteur) :
« Nous avons gardé un échantillon de réserve (« Riserva »). Nous l’avons ensuite remis, sous pli scellé, au cardinal Ballestrero.
— Mais alors, d’où provenaient les prélèvements de Riggi ?
— Il ne s’agit pas de vrais prélèvements mais de micro fragments qu’il a récoltés… c’étaient des caillots de sang microscopiques et de la poussière. »
Gonella disait encore n’avoir personnellement rien gardé, les chutes ayant été conservées selon l’usage par l’auteur du découpage (Riggi).
Il faisait encore remarquer qu’une substitution était impossible car le prélèvement et le « mescolamento » avaient été faits devant témoins (il en existe de nombreuses photographies que tout le monde peut consulter, fait remarquer l’auteur). Il n’y avait pas eu de roman policier ; il avait la conscience tranquille, disait-il. Il ajoutait encore que Riggi l’avait informé de ses nouvelles initiatives et avait mis au courant les cardinaux Ballestrero et Salderini de sa récente distribution de fragments du Linceul aux experts texans.
Selon des témoins dignes de foi, le cardinal Salderini n’aurait pas retrouvé la « Riserva » à son arrivée à la Custodie [30], mais le fait qu’elle ait disparu ne prouve nullement la substitution. Le cardinal se référait à mots couverts à sa disparition dans sa déclaration du 5 septembre 1995, de même qu’aux nouveaux prélèvements de Riggi. Il disait ne pouvoir avaliser les résultats d’échantillons dont l’origine était suspecte et demandait que les morceaux du Linceul « aux mains de tiers » soient restitués à la Custodie.
Les informations de Famiglia Cristiana ont été rapportées dans la « Revue internationale du Linceul de Turin » nº 1, 24, 1996, mais de façon erronée : on y lisait que les données de Garza Valdes provenaient de la « Riserva », alors que Gonella y avait affirmé qu’elles provenaient des chutes.
Conclusion
En conclusion, quels que soient le sort actuel de la « Riserva », et l’origine des échantillons distribués dernièrement par Riggi, les morceaux distribués aux laboratoires en 1988 proviennent bien du Linceul et la reconstitution de la main d’un expert le démontre. Il peut sembler incroyable que personne n’ait eu recours avant moi à l’avis d’un expert, que cette figure, pourtant présentée à Rome, n’ait pas davantage retenu l’attention, et qu’elle ne soit pas parue dans les Actes du Congrès.
Il est vrai qu’elle montre l’aspect directionnel de la distribution du radiocarbone dans une tache d’humidité, et qu’elle dérange ceux qui au « nom de la science » ont voulu, au cours des années écoulées, empêcher que l’on découvre que l’infaillibilité du chronomètre C14 n’est qu’un mythe.
En résumé, aussi bien la traque stérile de Bonnet-Eymard, incapable de retrouver son « sosie », que les efforts vains de Kouznetsov, pour aboutir, par des corrections sans fondement scientifique, à l’âge du Ier siècle à partir d’un pseudo-âge médiéval également dépourvu de fondement scientifique, risquent bien d’avoir apporté – par l’absurde – la preuve de l’absence de fiabilité du « chronomètre » C14.
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Revue bibliographique
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Van Oosterwyck-Gastuche M.C. (1989), « Le radiocarbone : une méthode absolue de datation ? », Symp. scientif. sur le Linceul de Turin 1989, Mini-édition, 24 p.
Van Oosterwyck-Gastuche M.C. (1991) – « Age médiéval du Linceul de Turin : les étapes d’un bluff technologique », Science et foi nº 19, p. 11-19.
Van Oosterwyck-Gastuche M.C. (1993), « Que penser des âges radiocarbone ? », Science et foi nº 30, p. 23-31.
Van Oosterwyck-Gastuche M.C. (1993-1994), « Another contribution to the radiocarbon debate », The B.S.T.S. Newsletter nº 36, p. 6-12.
Van Oosterwyck-Gastuche M.C. (1995), « Dates radiocarbone sur tissus d’âge archéologique bien connu », Actes symp. scientif. int., Rome, 1993, Éd. F.X. de Guibert, 1995, 412 p., XII planches, p. 219-228.
Wilson I. (1996), « Cloack and Dagger with Shroud D.N.A… »The B.S.T.S. Newsletter nº 43, p. 4-8.
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Figures
Fig. 1 a et 1 b :
Essai de reconstitution : disposition des fragments de tissu du Linceul de Turin avant et après le prélèvement des échantillons (21 avril 1988).
Texte et schéma H. Leynen. Tous droits réservés.
Berchem, le 21 janvier 1993.
« Cette reconstitution par croquis schématique est basée sur le recoupement de deux données textiles : le retour de l’arête dans le tissage à chevrons et un petit faux pli qui traverse la zone. L’armure montre ici le chevron descendant. Le pli débute dans le tissu du Linceul, à droite. Il se poursuit dans la zone recoupée, non seulement dans le tissu principal, mais même dans la toile de la doublure.
« L’échantillon O1 montre le même pli horizontal que le tissu principal (a, b), l’impression qu’il a laissée dans la doublure témoigne de sa continuité. Aucun autre pli de ce genre n’est visible à cet endroit précis. Ce pli situé à ± 5 cm du bord inférieur du Linceul permet de situer l’échantillon à la même hauteur. L’arête du tissage permet de situer les échantillons dans le prolongement du dernier chevron à gauche avant la couture qui relie le tissu principal aux réparations multiples de ce coin usé.
« L’endroit, jadis occupé par le fragment examiné par le professeur G. Raes, est visible en bas à gauche du prélèvement de 1988. Ce vide ancien s’accorde à son tour avec l’arc du tissu restant (b) [31].
« L’échantillon de Zürich (Z1) montre des chevrons entièrement semblables à ceux d’« Oxford » : ils en suivent parfaitement le sergé, tant à la direction qu’à l’emplacement du retour, de la diagonale, et au nombre des « rayures » apparentes (a).
« L’emplacement de l’échantillon de l’Arizona (A1) n’est indiqué que sous réserve, ni photographies, ni vidéo adéquates n’étant disponibles pour qu’on puisse se former une opinion sérieuse de ce troisième échantillon. L’emplacement supérieur pourrait cependant faire supposer que la surface et donc le poids de cet échantillon étaient inférieurs aux autres.
« Les espaces blancs dans le croquis (b) sont causés par les équerres qui couvraient le tissu à ce moment.
« Reproduction 1 : 1. Le caractère du tissu, sa légèreté, sa souplesse, l’étirement local par des coutures parfois déformantes ne permettent pourtant pas une certitude à 100 % sur les dimensions.
« Conclusion : les échantillons O1 comme ici et Z1 s’acccordent parfaitement au tissu principal par les chevrons et par le pli transversal. Les dimensions O1 (Oxford) sont = 17 mm L, 14/12 mm H; Z1 (Zurich) : 17 mm L, 13 mm H. L’espace laissé vide mesure ± 22 mm L, 75 mm H. Un repli minuscule en bas du tissu a pu être présent, sans grande influence sur les dimensions générales. Les petites différences en hauteur constatées chez certains auteurs pourraient s’expliquer par le faux pli étendu ou non (75 à 80 mm de hauteur totale du tissu prélevé). »
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Fig. 2 a, le schéma de Riggi est incorrect (Riggi, 1990)
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Fig. 2 b, reconstitution par M.-C. Van Oosterwyck du prélèvement selon la version corrigée par Testore (1990).
Les emplacements de A’ et de l’auréole de rouille sont estimés ; R est l’emplacement du prélèvement de 1973, analysé du point de vue textile par le professeur Raes de Gand (« Prélev. de 1973 » sur le schéma de Riggi).
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Figure 2 c. Dérive des « âges C14 » en fonction de leur distance du bord
âges B.P.
A. Arizona (A) 646 ± 30
B. Zurich (Z) 676 ± 24
C. Oxford (O) 750 ± 30
R. Moyenne du fil du « coin de Raes [32] » 1350
Il est intéressant de noter l’effet directionnel des « âges » radiocarbone qui varient en fonction de leur distance du bord du Suaire et de faire remarquer que le prélèvement de 1988 a été opéré à l’endroit d’une tache de rouille formée lors de l’incendie de 1532. Il faut encore remarquer que les dates C14 du fil du « coin de Raes » n’ont pas été exploitées par les statisticiens qui en auraient déduit une hétérogénéité plus grande encore.
Le physico-chimiste Heller (1983), qui a analysé les fibres du Linceul, a remarqué qu’elles étaient partiellement amorphisées [33] à cet endroit et que, si le Linceul n’avait pas été consumé par le feu bien que la température eût atteint alors 960° (fusion de l’argent), c’est parce que la réaction s’était opérée dans des conditions réductrices [34]. Moi-même, ayant noté les marques laissées par l’eau, j’ai pensé à une attaque de type « bombe calorimétrique » qui aurait pu affecter les taux isotopiques du carbone. D’où l’idée des expériences de Moscou (van Oosterwyck, 1989).
Je sais que le professeur Jackson étudie actuellement le problème du point de vue théorique.
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Fig. 3. « Carpentras 1991 » ayant échappé à l’incendie d’un supermarché et ayant été soumis, comme le Linceul, à l’action de l’eau et du feu à très haute température. Les marques noires indélébiles d’une grande finesse qui sont apparues aux emplacements des anciens plis sont enrichies de 30 % en C13 et de 20 % en C14. Les dimensions du drap étaient de 240 x 280 cm. Il était étroitement plié dans une petite enveloppe de plastique dur, restée apparemment inaltérée. L’attaque hydrothermale s’est donc produite dans des conditions réductrices, comme pour le Linceul. Il fut apporté à Moscou par M. Berthault fin 1992 et est à l’origine des expériences thermiques ultérieures sur lin. Il faut cependant noter l’absence de résolution suffisante de l’appareil de Moscou, qui a intégré tous les signaux de la zone lignée, tant ceux venant des lignes noires que du fond blanc, et les a comparés à ceux émanant d’une zone grisâtre 9 cm plus loin. Il est donc probable que les lignes noires sont encore plus riches en isotopes lourds du carbone que ne l’indique l’analyse opérée à Moscou.
Notons encore que ces lignes noires ont résisté à tous les processus de nettoyage.
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Fig. 4
Ce croquis, envoyé par Riggi le 28 octobre 1989 au frère Bonnet-Eymard, accompagné d’une lettre explicative, constitue aux yeux de ce dernier une nouvelle preuve de la substitution. Riggi y donne une nouvelle version du prélèvement mais qui ne correspond pas à celle corrigée de Testore !
Il réaffirme dans sa lettre avoir découpé les retailles destinées aux laboratoires dans le plus lourd des deux échantillons qu’il croit aussi être le plus grand (D ou D1, 154,9 mg, alors qu’en réalité le plus grand des deux échantillons est le plus léger, D2), que les retailles pesaient 52 mg, 52,8 mg et 53,7 mg, mais que cette dernière était en deux morceaux (50,1 mg et 3,6 mg). La languette de 3,6 mg aurait été découpée dans D2 (de 144,8 mg). Encore une fois, les poids correspondent : 52 + 52,8 +50,1 = 154,9 mg ; 144,8 - 3,6 = 141,2 mg (la « Riserva »).
Il est impossible d’ajouter foi à cette version (et à d’autres, encore différentes, que Riggi donnera par la suite). L’emplacement des retailles O et Z ne font pas de doute et sont d’ailleurs correctement indiquées dans son schéma officiel : elles ont été découpées dans D2. Et le morceau restant (A) est trop petit pour peser 50,1 mg. Il peut en revanche peser 39,6 mg. Les poids indiqués dans le rapport de Testore correspondent aux dimensions observées sur la photographie envoyée par Donahue à la C.R.C. – Les indications de Riggi sont certainement erronées. Il a dessiné son schéma actuel à l’envers du précédent, confondu lui aussi D1 et D2 et cru à tort (comme Testore) que le plus grand des deux (D2) était le plus lourd, alors que, paradoxalement, c’était le plus léger, ce qui laisse supposer la présence de fils renforçant la lisière, comme l’ont suggéré les Italiens ce qui rend encore plus utopique le pseudo-âge médiéval. Il serait temps que les carbonistes s’en aperçoivent.
Il faut retenir de sa lettre qu’il reconnaît, de même que Testore, l’existence d’un échantillon en deux fragments, que Donahue dira plus tard avoir reçu, – après bien des réticences – mais qui n’est pas mentionné dans Nature. L’article n’a pas non plus décrit convenablement la retaille dont provenaient les échantillons des laboratoires (et dont les dimensions étaient de 3,5 x 1 cm au lieu de 7 x 1 cm).
Au symposium de 1989 j’ai interrogé le professeur Tite pour connaître comment il avait distribué les retailles, détail qui ne figure pas dans Nature, ce qui est inadmissible. Cela empêche de voir l’aspect directionnel de la dérive des taux de C14 (fig. 2 c). Il me répondit flegmatiquement qu’il n’en savait rien, et que c’était Riggi qui avait procédé au mescolamento (c’était faux). Il a encore affirmé que le prélèvement avait été opéré sur le coin de la face dorsale (or il l’avait été sur celui de la face ventrale, mais je ne l’appris que plus tard, en lisant les rapports de Riggi et de Testore). J’ai interprété le croquis de Riggi fig. 4 à la lumière de la reconstitution de Miss Leynen. Tout correspond parfaitement si on admet qu’il a, comme Testore, confondu D1 et D2 et indiqué des poids erronés pour les fragments de son nº 3. Il pense qu’il faut faire confiance au rapport corrigé de Testore qui est expert textile après tout (alors que Riggi ne l’est pas) et qui a procédé aux pesées. A mon avis, aussi bien Testore que Riggi étaient persuadés qu’ils avaient opéré les découpes dans D2 (c’était vrai) et qu’il était nécessairement plus lourd que D1 parce qu’il était plus grand au départ (c’était faux). Ce n’est qu’après que le frère Bonnet-Eymard eut prouvé l’incompatibilité des poids que Testore s’est aperçu – en revoyant son cahier de laboratoire – qu’il s’était trompé et avait confondu deux morceaux presque identique. Il a envoyé alors sa version corrigée du rapport officiel à van Cauwenberghe, organisateur du congrès.
Il y a encore la densité du tissu (0,023 g/cm2) qui, remarque le frère Bonnet-Eymard, ne correspond pas aux dimensions de la retaille. En effet : 8,1 x 1,6 x 0,023 = 0,298 g, valeur proche des 0,300 g mesurés sur la bande de 7 x 1 cm et éloignés des 0,497 g, poids total du prélèvement. Il y aurait donc eu deux échantillons différents, suggère Bonnet-Eymard. Non. La différence observée montre simplement que l’évaluation de Testore pour la densité était fausse (il ne s’agissait que d’une évaluation dans le but de connaître les dimensions du prélèvement à opérer) et que le tissu était plus dense à cet endroit là – sans doute par l’adjonction de fils plus récents, comme certains l’ont affirmé –, ce qui expliquerait peut-être en partie le rajeunissement de l’âge C14, mais qui ne rend pas compte de l’aspect directionnel de la dérive.
Dans son procès d’intentions, le frère Bonnet-Eymard décrète que la « Riserva » était inutile (sinon pour enclencher la substitution…). – Le Professeur Gonella s’est expliqué à ce sujet : il l’a fait par prudence, pour disposer d’un échantillon de rechange si un accident survenait. – On peut difficilement lui en faire grief. Bonnet-Eymard, qui trouve la « Riserva » suspecte, décrète encore que, puisque l’on disposait de 300 mg, il fallait les remettre intégralement aux laboratoires (100 mg à chacun). – Il ne sait pas que les 50 mg réclamés par ceux-ci étaient superflus, 5 mg suffisant pour la mesure (il est donc probable que les labos conservent encore aujourd’hui des restes de la précieuse relique).
Enfin, parmi les fraudes en série imaginées par le frère Bonnet-Eymard, il y a la substitution du tissu de la momie de Cléopâtre au Linceul. La preuve est que les labos ont daté le Ier siècle pour ce tissu qui date du IIe siècle par l’archéologie (Bonnet-Eymard ignore les âges fantaisistes mesurés par C14 tant sur les tissus que sur les autres matériaux). C’est impossible : le tissage du lin de Cléopâtre, comme celui de Qasr Ibrim (l’autre échantillon-témoin), est un tissage plat, impossible à confondre avec celui du Linceul qui est – comme chacun sait – « en arête de poisson ». J’ai vu des photographies de ces tissus chez Miss Leynen. En conclusion, pas plus les critiques du frère Bonnet-Eymard et de Salet que les témoignages de Riggi n’émanent d’experts textiles, ni d’experts en radiocarbone non plus. On peut simplement s’interroger pour savoir qui, en dernière minute, a chargé Riggi de faire ce prélèvement à la place de madame Flury-Lemberg, dont la compétence en matière textile était universellement reconnue et qui avait été désignée pour procéder à cette opération.
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Traduction :
Institut de physique Lebedev Académie des Sciences de Russie
Moscou, le 23/02/1995, à Monsieur D.A. Kouznetsov
Directeur du Laboratoire de Recherche des Polymères
Rue Menzhinski 25-44 12 93 27 Moscou
Honorable Dmitri Anatolevitch !
En réponse à votre demande du 2/03/1995, nous certifions que les échantillons de lin immatriculés TX-1 et TX-2 que vous nous avez confiés le 26/01/1995 pour une évaluation de leur âge radiocarbone ont été soumis à une série de tests du 29/01/1995 au 3/02/1995 en utilisant la méthode standard de spectrométrie accélérée (A.M.S.) du laboratoire du centre « Protvino ».
Résultats obtenus :
1) TX-1 d 13 C = - 23,7‰
âge radiocarbone : 740 ± 45 années A.D.
âges radiocarbone calibrés :
660 - 730 années A.D. (1 sigma, 65 % de confiance)
585 - 710 années A.D. (2 sigma, 95 % de confiance)
2) TX-2 d 13 C = - 21,8‰
âge radiocarbone : 1630 ± 60 années A.D.
âges radiocarbone calibrés :
1510 - 1620 (1 sigma, 60 % de confiance)
1490 - 1640 (2 sigma, 92 % de confiance).
Signé :
M.P. Baraïev
de la Section de Recherche.
Commentaire
Nous donnons ici un certificat émanant du Dr M.P. Baraiev, de la section de Recherche de l’Institut Lebedev (l’Académie des Sciences de Russie), en date du 23 février 1995 et sa traduction.
L’Institut, qui possède un appareil A.M.S., a vérifié l’exactitude des données obtenues par Ivanov sur un appareil plus ancien. TX-1 est un tissu de lin de Boukhara, Ouzbekistan, de 700 ans A.D. [35], d’âge archéologique. Le Dr Baraiev lui a trouvé un âge C14 de 585-710 années A.D. (à 2 sigma, 95 % de confiance). Son âge C14 s’échelonne donc de la fin du VIe siècle au début du VIIIe siècle de notre ère.
TX-2 est le même tissu chauffé pendant une heure à 200° en présence de vapeur d’eau.
Son âge C14, qui, dans les mêmes conditions, est rajeuni à 1490-1640 années A.D., est donc passé du VIe-VIIIe siècle à la fin du XVe, moitié du XVIIe siècle de notre ère, en à peine une heure de temps.
Il est faux de prétendre que les autres laboratoires radiocarbone n’ont pas retrouvé ces données. La vérité est que tous les spécialistes ont refusé de faire ces tests et ensuite de les vérifier. Il est faux aussi d’affirmer que le laboratoire de Tucson a reproduit les expériences de Moscou sans obtenir les incréments observés, comme Jull et al. (1996) l’ont prétendu. Ils publièrent les résultats d’une étude qui auraient prétendument infirmé les phénomènes observés par les Russes (les taux de C13 et C14 de leurs lins chauffés sont restés inchangés), mais sans dire qu’ils s’étaient placés hors des conditions hydrothermales que je leur avais très clairement indiquées. Il est évident que de nouvelles mesures s’imposent afin de vérifier si ce phénomène est vrai car, s’il est confirmé, il suffit à remettre en question la valeur du « chronomètre de Libby » [la datation par le C14].
Descente de croix, XVe siècle |
[1] — Elle a donné des cours à l’Université de Louvain dont elle est également diplômée.
[2] — Centre International pour l’Étude du Linceul de Turin.
[3] — Voir par exemple un résumé de l’argumentation du frère Bruno Bonnet-Eymard dans la CRC 320 (février-mars 1996), p. 5-10.
[4] — A.M.S. : Accelerator mass spectrometer ou Tandétron. Nouvel appareil qui permet le dosage de très petites prises, choisi pour dater le Linceul. Les laboratoires qui ont opéré ces analyses en de prétendus tests aveugles (qui ne l’étaient pas car les dates leur avaient été communiquées d’avance) sont ceux d’Oxford, de Zurich et de Tucson (Arizona), voir Damon et al. (1989).
[5] — Van Oosterwyck, 1989.
[6] — Actes, 1995.
[7] — Ivanov et Kouznetsov, Actes, 1995.
[8] — La pyrolyse est la décomposition par la chaleur.
[9] — Ivanov, Kouznetsov et Veletsky, 1996.
[10] — B.P. : Before Present (avant l’âge actuel, avant le présent), celui-ci correspondant à 1950, date des premières expériences de Libby, l’inventeur de la méthode de datation par le C14.
[11] — Revue scientifique de langue anglaise très lue. C’est dans le numéro 337 de cette revue qu’a été publié un article donnant (incomplètement) les résultats du test au C14 de 1988 (Damon et al., 1989).
[12] — Il est intéressant de noter que les auteurs de la publication de Nature le reconnaissent dans le corps de leur publication.
[13] — Voir journaux italiens de l’époque et Kouznetsov, Ivanov et Veletsky, 1996.
[14] — Kouznetsov, 1993/1994 et 1996.
[15] — Jull et al., 1996. Et al. : contraction du latin et alii (et les autres). Les autres dans le cas de JULL et al., ces autres sont les professeurs Donahue et Damon du laboratoire de Tucson.
[16] — Rappelons que la méthode de datation par le C14 a été inventée par Libby.
[17] — Jull et al., 1996.
[18] — Voir van Oosterwyck-Gastuche, 1993/1994, et Actes, 1995.
[19] — Soudarion, 7e année, 1994, nº 1, p. 14, 15.
[20] — C.R.C. , 1989 et 1991, nº 257 et 271, et par M. Salet sous le pseudonyme de Michel Martin dans De Rome et d’ailleurs, 1990, nº 99 et 101.
[21] — Riggi, 1990, qu’il n’a pas présenté à Paris mais qui fut publié aux Éditions de l’ŒIL.
[22] — Voir O. Pourrat dans Nouveaux Regards sur le Linceul de Turin, 1995.
[23] — Pour compliquer les choses, Riggi indique p. 39 de son rapport, 540 mg pour le même échantillon.
[24] — Testore, 1990.
[25] — D2 est plus grand que D1, qui a été amputé du « coin de Raes », mais assez curieusement D2 est plus léger, c’est ce qui va entraîner la confusion des experts turinois.
[26] — Testore, 1990.
[27] — Actes, 1995. Les tests C14 sur les fibres du Linceul n’avaient toutefois pas été réalisés.
[28] — Famiglia Cristiana nº 4, 1996, p. 24-26, et Wilson, 1996.
[29] — Famiglia Cristiana, ibidem.
[30] — Riggi dira l’avoir remise le jour du prélèvement au cardinal Ballestrero, qui l’aurait refusée et lui en aurait fait cadeau. Riggi affirme l’avoir déposée dans le coffre d’une banque (Wilson, 1996).
[31] — On retrouve encore la forme d’amande caractéristique laissée par le « coin de Raes » sur le schéma de Riggi (fig. 2 a) – ¬, Prelievo 1973 (date du prélèvement) – et sur la fig. 2 b où j’ai reproduit la version corrigée de Testore et ai désigné par R l’emplacement du « coin de Raes ».
[32] — Lors d’un test préliminaire à l’analyse de 1989, l’on a mesuré à l’A.M.S. 1750 ans B.P. à une extrémité d’un fil et 950 à l’autre (Meacham, 1988). Encore une fois les carbonistes préfèrent ignorer ce résultat qu’ils ne parviennent pas à expliquer Ils ont en réalité donné des explications farfelues (voir mon livre, Le Radiocarbone face au Suaire).
[33] — Amorphisé : la structure se désorganise et devient « amorphe » à l’échelle atomique.
[34] — En absence d’oxygène.
[35] — Libby distingue, parmi les âges B.P. (Before Present) mesurés par son « chronomètre C14 », les âges A.D. (Anno Domini) qui s’échelonnent de l’an zéro de notre ère à l’époque actuelle et les âges B.C. (Before Christ) qui vont de l’an zéro jusque quelque 38 000 ans B.C. (soit 40 000 ans B.P. approximativement).
Informations
L'auteur
Docteur en physico-chimie, Marie-Claire van Ossterwyck-Gastuche (1926-2016) a fait carrière dans la Recherche et l’enseignement supérieur.
Le numéro

p. 31-54
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