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Questions et réponses

sur la révolution

et la contre-révolution

 

 

 

par Luce Quenette

 

 

 

Pour les lecteurs paresseux (et ils sont nombreux, elle le savait), Luce Quenette résumait parfois, sous forme de catéchisme en questions-réponses, le fruit de ses lectures. C’est ainsi qu’elle livra en 1969 ces Questions et réponses sur la révolution et la contre-révolution, inspirées des travaux d’Augustin Cochin [1] et de Louis Daménie [2] et par l’actualité récente de mai 68 [3].

Ces pages ne sont sans doute pas les plus représentatives de son style ni des articles qu’elle publiait habituellement, mais elles résument bien ses convictions les plus profondes et, surtout, malgré quelques exemples datant de mai 68, demeurent d’une actualité saisissante (voir en particulier certaines des questions sur la contre-révolution).

En 1973, elle synthétisera encore davantage son propos en écrivant :

 

« La révolution n’est qu’un appétit, une avidité, qui n’a rien dans le ventre, qui ne mange que lorsqu’elle détruit, qui n’a d’autre réalité que sa faim (…)

« La révolution tire toute existence de ceux qui ne sont pas révolutionnaires. Sans doute, il y a ceux qu’elle conquiert par l’enthousiasme d’un “monde meilleur”, les purs qu’elle hypnotise et dont elle prend le cœur. Ce sont les premiers mangés, n’y revenons pas. Il y a l’armée innombrable de ceux qu’elle terrorise et extermine. Mais ce ne sont pas les déportations et les massacres qui lui donnent sa véritable vitalité. Ce sont les paix séparées que signent avec elle ceux qui font profession d’être ses ennemis. (…) De plus en plus, la révolution préfère conquérir en rampant plutôt qu’en écrasant [4]. »

Le Sel de la terre.

 

 

La révolution

 

 

I. Qu’est-ce que la révolution ?

— C’est la révolte érigée en principe et en droit, apparemment contre l’ordre social actuel, en réalité contre l’ordre naturel et surnaturel établi par Dieu, créateur et rédempteur. Cette révolte, l’homme ne l’appelle pas péché, désordre, mais droit de l’homme contre Dieu, correction de l’injustice de Dieu dans le monde. Le monde n’a pas besoin de Dieu pour connaître la justice. L’homme révolté y suffira.

 

II. Quel est donc l’ordre que veut établir la révolution ?

— La révolution ne veut rien établir. Elle veut détruire à fond ce qui est : cette destruction est son travail essentiel.

Et comme le réel est, la révolution ne peut finir que lorsqu’elle aura réduit le réel au néant.

 

III. La révolution prétend-elle ouvertement anéantir le réel ?

— Non, la révolution fait espérer un ordre nouveau. Cependant, elle n’affirme jamais qu’il sera définitif, si beau qu’elle le promette. Elle est axée sur le devenir, non sur l’être.

Elle accuse l’être d’être ;

et elle célèbre le devenir comme contraire à l’être et indéfiniment transformable.

 

IV. Est-ce là l’erreur fondamentale de la révolution ?

— La base de la révolution ne peut être appelée une erreur, mais la négation du réel – la négation de l’être. Elle est « l’égoût de toutes les hérésies » (Pie X). Car l’affirmation de l’être : Dieu est – je suis, est l’essentiel contenu de la raison. Il s’ensuit que la révolution, en adorant le devenir, nie la constitution même de l’esprit.

 

V. La révolution n’a donc en elle-même aucune réalité ?

— En effet, elle est comme le mal, elle est le mal, qui par soi n’a d’autre réalité que la malice du cœur, étant la destruction de l’être réel, il emprunte son existence à l’être même qu’il veut détruire.

Il est bien évident que la révolte contre Dieu, bien que désir de néant, ne tient sa réalité que de Dieu, par « manque de Dieu », car elle n’a d’autre réalité que la réalité de l’objet de sa haine qui est Dieu, et tout ce qui vient de lui, c’est-à-dire la création et la civilisation, résultat de l’action raisonnable et religieuse de l’homme uni à Dieu.

On peut appeler la révolution : jalousie de Dieu.

 

VI. La révolution est donc insensée ?

— La révolution est absurde comme la négation de l’être. Et elle admet l’absurdité, c’est-à-dire la contradiction évidente dans la progression même de son établissement qu’on appelle sa dialectique.

 

VII. Quelle est la conséquence de cette absurdité admise ?

— La conséquence de cette adoption de l’absurdité, c’est qu’on ne peut raisonner avec un authentique révolutionnaire.

 

VIII. Quel est le modèle et l’exemplaire de toutes les révolutions ?

— C’est la Révolution française qu’il faut toujours écrire avec une majuscule.

 

IX. Puisque la révolution doit s’appuyer sur le réel pour entreprendre son œuvre propre qui est la destruction du réel, comme s’y prend-elle au début ?

— La révolution utilise toujours au début des réactions naturelles, des revendications justes, des aspirations légitimes. Elle masque son entreprise par un départ qui paraît honnête.

Ce départ lui est imposé par son essence même, car il lui faut s’appuyer sur ce qui est, c’est-à-dire sur une exigence de justice.

Exemple : l’étudiant dit : je suis jeune et généreux, la société de consommation veut faire de moi un robot – je me révolte.

La morale et le christianisme lui disent bien : il y a un ordre absolu de la loi et de la vérité qui commence par la mise en ordre de son propre cœur, le respect des acquisitions traditionnelles, l’application progressive et douloureuse des principes de cette loi supérieure et de cette vérité à des institutions qui sont bonnes, mais sujettes à des déformations. L’étudiant ne l’écoute pas – parce que depuis deux cents ans, l’autorité de ses maîtres lui a appris la loi de la révolution : devant toute injustice, une seule attitude : révolte, subversion, destruction des institutions. Ton rôle à toi, jeune, c’est de contester en permanence. Rôle avantageux qui dépense sans effort une énergie vitale neuve, ou ce qui en reste. Je te cache qu’ainsi tu vas à l’anarchie et à ton propre anéantissement. Je te donne un absolu – car tu en as besoin dans ta nature : cet absolu séduisant, c’est la révolte.

C’est-à-dire, mais cela est caché à tes yeux, la destruction de ta nature.

 

X. La révolution qui s’appuie au départ sur une réaction naturelle ne trompe-t-elle pas une autre aspiration fondamentale de l’homme ?

— Oui, la soif de bonheur. L’opinion qu’on a des malheurs de l’homme et le désir qu’ils soient justiciables de l’envie et de la haine, voilà le départ – puis, comme but, le bonheur sur la terre, le droit de le chercher directement.

 

XI. L’homme n’a donc pas le droit de chercher le bonheur directement ?

— Non, l’homme a le devoir d’accomplir directement la volonté de Dieu et par ce moyen d’obtenir le bonheur, non en cette vie, mais en l’autre.

 

XII. La révolution laisse-t-elle au hasard le processus de révolte qu’elle a mis en mouvement ?

— Pas du tout. La révolution donne l’impression d’une ruée contre la dépendance, mais elle est une autorité qui manœuvre savamment ses victimes.

 

XIII. Les gouvernements issus de la Révolution du XVIIIe siècle sont-ils cette autorité ?

— L’autorité permanente de la révolution est occulte, mais on peut assurer qu’elle est distincte du pouvoir politique. Le pouvoir aussi est manœuvré – il n’est que l’administrateur de la révolution. Dans une première étape, après les désordres de la révolte, l’autorité révolutionnaire semble affermir le pouvoir. Son but est de lui faire légaliser le désordre par le système des concessions, permissions, réformes. Quand l’état de révolte est légalisé, la révolution supprime le pouvoir qui lui a rendu service et en fabrique un autre.

 

XIV. Qui donc alors est cette autorité occulte qui manœuvre et n’est pas manœuvrée ?

— Cette autorité occulte, c’est une machine.

 

XV. Mais une machine est toujours manœuvrée. Qui est la machine ? et qui la manœuvre ?

— La machine est composée de tout homme qui pense que le mal n’est pas imputable à soi-même, mais « aux autres » et que le devoir n’est pas absolu de la part de l’homme envers Dieu [5].

Celui qui la manœuvre, c’est le prince de ce monde, ou Satan.

C’est une machine satanique, car Satan veut l’anéantissement du bien, la damnation de l’homme, et la révolution l’y mène indubitablement.

 

XVI. Comment les individus raisonnables et libres peuvent-ils composer une machine ?

— Voici les étapes de cette fabrication :

– Dieu n’est pas.

– La liberté est le droit de faire n’importe quoi.

– L’autorité vient, non de Dieu, mais des libertés agglomérées.

– Ces libertés forment des « sociétés » sans autre but que d’être des associations d’électeurs, de revendicateurs, de causeurs, tout cela au nom de la liberté.

– On dit au peuple, dans ces sociétés, qu’il a le pouvoir souverain.

– La volonté générale devient « ce que chacun laisse vouloir à un très petit nombre de gens [6] ».

– Cette minorité d’initiés, unie, entraînée, manœuvre la masse par sa passivité, sa peur, sa passion.

– La machine se monte.

On a inventé, par l’opinion, des décisions communes auxquelles tous se soumettent, c’est-à-dire se soumettent par intérêt (peur de perdre), peur, délation, passivité.

Une fois la machine en marche, avec quelques noms retentissants qui ne sont pas forcément ceux des hommes qui l’ont montée – l’épouvantable, c’est qu’elle peut marcher et broyer toute seule.

Le pouvoir effectif tombe en effet aux mains d’irresponsables. Tout est légitime puisque la société c’est le peuple, et qu’on le qualifie seul de responsable – les irresponsabilités qui produisent des monstres d’incapacité (qu’importe la bêtise puisqu’elle est impunie) engendrent d’autres irresponsabilités et l’on ne peut s’en prendre à personne de la « justice du peuple ».

 

XVII. Mais que sont devenus les vrais citoyens – qui ont horreur d’être gouvernés par une machine ?

— Ils sont partis – parce qu’ils se sentaient dépaysés et ils s’éliminent d’eux-mêmes. Ce sont « les poids morts », ceux qui voient qu’on ne peut agir à l’intérieur de la révolution et qu’on ne peut que parler. Ils démissionnent, ou la révolution les liquide par la violence. Le terrain reste aux parleurs – et la machine fonctionne d’elle-même. A la limite, la révolution n’a plus besoin d’intelligence.

 

XVIII. Cette proposition est-elle rigoureusement vraie ?

— Elle est incomplète. Au regard de l’historien chrétien, tout se passe comme si la machine était aveugle, mais le mal est trop grand, trop puissant, il a l’air trop fatal, c’est le mystère d’iniquité auquel la foi nous ordonne de trouver un promoteur qui est Satan lui-même.

 

XIX. Comment résumeriez-vous la marche constante de la révolution ?

— Je la résumerais par la marche hégélienne du communisme qui est l’aboutissement naturel de cette immense administration secrète de l’inertie, inerte elle-même : thèse – antithèse – synthèse :

– Le réel, ce qui est, quel qu’il soit, fournit la thèse.

– Par son contraire, le réel fournit l’antithèse.

– Alors la contestation peut vivre, la révolution se nourrit, elle liquide ou absorbe l’opposant et voici la synthèse – mais cette synthèse, révolutionnaire par nature, est donc instable et mutante, elle porte en son sein le même germe de contestation : thèse, antithèse… etc.

Exemple : en mai 1968 le « pouvoir » manœuvré, ou la société qualifiée de consommation, jouent le rôle de thèse – la jeunesse en révolte, d’antithèse. Mais le processus ainsi engendré va trop vite pour le rythme de la machine ; les jeunes sont à l’étape de l’anarchie. Stoppons ! Il y aura thèse : gaullisme. Antithèse : le « raisonnable » parti communiste. Tout le monde se souvient comme le « vieux parti communiste français parut modéré » à côté des Cohn Bendit. Synthèse : la fameuse participation où se cache la mise en robots des Français sous la caste des technocrates.

Mais l’engrenage révolutionnaire a marché.

Sans doute le communisme a gagné dans cette nouvelle synthèse. Cependant, pour la première fois, il s’est senti devenir thèse en face de « la force ardente qui a découvert sa puissance en même temps que le goût de tout renverser pour que ça bouge [7] ».

C’est que la révolution mange ses promoteurs : il faut donc que le communisme embourgeoisé de Moscou redevienne sanglant (plus sanglant) s’il veut enrayer la révolte de ses satellites et « ne pas être débordé sur sa gauche par ce qu’il appelle les extrémistes, mais qui sont en parfait accord avec la substance même de la révolution ».

Cette dévoration des promoteurs qui conduit à l’échafaud les constitutionnels, puis les Girondins, puis les Montagnards, est étincelante dans la révolte de l’Université, car la jeunesse armée, avec une logique qui saute les étapes, exécute tout d’un coup ce que distillaient, à petit bruit, dans son âme, des maîtres imbéciles, intellectuels qui croient encore au jeu purement abstrait des idées.

Dans l’enfer de la révolution, le disciple est toujours plus grand que le maître.

« C’est ainsi qu’un Yankélévitch, maître à penser et partisan de la contestation absolue, ne trouve plus grâce aux yeux de ses élèves qui ne font qu’appliquer à son endroit son propre enseignement [8]. »

 

XX. Donnez l’exemple de quelques termes inoffensifs en soi qui recouvrent les menées de la révolution

— Deux termes entre tous les autres :

a) La paix : mirage qui signifie extermination différée, mais en marche, des opposants montrés comme des diviseurs qui empêchent la paix. La paix révolutionnaire est toujours l’annonce de la guerre, grande ou petite, sans laquelle la révolution ne peut vivre. Car toute synthèse naît d’une guerre et en porte une autre dans le ventre.

b) Dialogue : pour la révolution, dialoguer, terme pacifique s’il en est, prend un sens machiavélique et complexe.

Dialoguer, c’est n’être pas d’accord – mais à la fois, cependant, être préalablement d’accord avec l’interlocuteur, c’est-à-dire prêt à lui donner ce qu’il demande. Celui qui est décidément d’un autre avis que l’interlocuteur est déclaré « incapable de dialoguer ».

Il faudrait définir, dans le même esprit les termes de : patrie, droit, libération, etc.

 

XXI. Quelle maxime résume toute l’activité révolutionnaire ?

— C’est une maxime diabolique : Solve – Coagula.

Solve : dissoudre toutes les structures de la civilisation – autant que possible par dilution, anéantissement, dévalorisation.

Coagula : copie sacrilège de l’ordre par excellence qui est l’ordre chrétien, d’où : Parodie de charité qui accueille toutes les contradictions, toutes les erreurs, toutes les extravagances, bref toutes les coagulations contre nature – dont la pire est celle du catholicisme au communisme. Chaos absurde, religion synthétique de toutes les hérésies ; un chaos dont l’unité est la tyrannie aveugle sur l’inertie inconsciente.

 

XXII. N’y a-t-il pas lieu de définir la révolution par la personnalité de ses grands promoteurs : Jean-Jacques Rousseau par exemple ?

— Les écrivains, les poètes, ne sont pas les promoteurs de la révolution. Car, dans son essence, si elle ne se passe pas de techniciens, elle se passe de génies et même à la limite, nous l’avons vu, d’intelligence et de chefs : les sociétés qui s’appellent « de pensée » suffisent pour miner la société naturelle des patries, des professions et des familles.

Mais in re, en réalité, les explosions sur le sol miné par « la machine » ne peuvent se produire sans les poètes : ils ne sont pas les promoteurs mais les chefs d’orchestre. Nous n’aurons garde d’oublier les chantres. Pas de guerre sans aède [9].

Quand Ulysse dirige ses flèches sur les prétendants, l’aède Phormion, terrorisé, se cache sous un fauteuil – le sang a ruisselé, la vengeance est assouvie, Ulysse découvre l’aède qui tremble – mais Télémaque l’assure qu’il n’a chanté que les gestes de la guerre de Troie. Son chant a été utile au gouvernement vainqueur. Pénélope en témoigne. Et, bien qu’il ait chanté devant les usurpateurs, grâce lui est faite. Mais personne ne nie la puissance de son chant.

Aux révolutions, pour éclater, pour que les mines posées sautent et détruisent, il faut donc des génies et des talents dont l’inspiration est réelle, bien que démoniaque, sentimentale et aveugle.

C’est Voltaire, l’admirable démolisseur dans le siècle « d’esprit » – le bon apôtre vitriolant de la tolérance. C’est surtout Jean-Jacques l’illuminé, l’harmonieux, le chantre extravagant de la révolution, en amour, en éducation, en gouvernement.

Et même, on avait besoin de Monsieur de Chateaubriand pour entrer avec délices, à vingt ans, échevelé dans le mois des tempêtes, qui s’appelle, aujourd’hui, le mois de mai, et pour dire « aux orages désirés » : levez-vous !

Le père Hugo se croyait le mage politique, il fut au moins la bouche d’ombre qui prophétise le plein ciel révolutionnaire :

 

Le poète… il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs,

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Doit… faire flamboyer l’avenir

Écoutez le rêveur sacré [10] ! 

 

Nommons, avec Louis Daménie, le visionnaire Jules Michelet qui fit passer la Révolution pour divine, avènement de la « justice » réalisé d’un seul élan par le « peuple soudain illuminé [11] » !

Un poète doublait l’homme politique en Jaurès quand il criait cette lyrique profession de foi :

 

L’idée qu’il faut sauvegarder avant tout, c’est l’idée qu’il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire qu’aucune puissance, aucun dogme, ne doit limiter le perpétuel effort, la perpétuelle recherche de la race humaine : l’humanité siège comme une grande commission d’enquête dont les pouvoirs sont sans limite [12] ! 

 

Voilà bien le prophète inspiré de nos progressistes, de nos prêtres en recherche : un grand poète de la grande machine…

Cohn Bendit est l’aède qui convient à 1968… l’étape est faite ; plus besoin d’alexandrins, ni d’éloquence socialiste. Chaque époque a ses entraîneurs gueulants.

 

 

La contre-révolution

 

 

I. La contre-révolution est-elle possible ?

Dans l’immensité du péril, ceux qui s’opposent peuvent-ils espérer la victoire ?

— Pour la vérité, il n’est pas de péril immense. Tout danger lui est mesuré. La vérité seule est infinie. La puissance du vrai est toujours infiniment plus grande que celle du faux.

Ce qui fait la puissance du faux vient toujours du vrai qu’il contredit – du vrai qu’il s’acharne à détruire et donc de la malice des démons et des hommes qui se servent du bien contre le bien et de l’existence que Dieu leur accorde contre Dieu.

La contre-révolution est donc seule positive. Elle est donc seule vraie, seule réelle et vivante de réalité. Il est donc de foi que ceux qui sont avec Dieu vaincront à la fin. Ce qui est irréel disparaîtra « au souffle de sa bouche ».

Et Satan sera enchaîné pour l’éternité.

Non seulement nous avons le devoir d’espérer la victoire définitive de la contre-révolution, mais nous avons le devoir pressant, absolu, quotidien de combattre la révolution.

Elle dit non serviam : je ne servirai pas.

Nous disons et faisons serviamus : servons !

Soyons les esclaves de la vérité. La victoire de la contre-révolution est d’abord une certitude et un commandement.

 

II. Oui, mais dans le temps que nous vivons, la victoire n’est-elle pas vraisemblablement à la révolution ? N’est-il pas prudent de lui accorder quelque chose pour ne pas être emporté par elle ? Et ne suffit-il pas de « nous garder purs du siècle présent » ?

— Le vrai absolu est toujours distinct du vraisemblable. Les apparences humaines, les chances matérielles ne sont pas les pensées de Dieu. Le moindre consentement à la révolution intrinsèquement perverse est une matière grave et tout l’enseignement de l’Église authentique, particulièrement la doctrine sociale de l’Église, mise en lumière aujourd’hui par tant de bons écrits, vise à nous en donner la pleine advertance. Or le catéchisme nous enseigne que les trois conditions du péché mortel sont : la matière grave – le plein consentement – la pleine advertance.

Une connivence avec la révolution est donc plus qu’un danger pour l’état de grâce. Nous « garder purs du siècle présent » c’est d’abord conserver l’état de grâce – et par conséquent vivre dans une intransigeance absolue avec la révolution.

La révolution est un tout intrinsèquement pervers, c’est un engrenage « impardonnable », une destruction du réel sans rémission. De même que l’esprit chrétien peut habiter tout entier dans la plus humble des actions, ainsi tout l’esprit de la subversion habite dans la plus insignifiante en apparence de ses démarches.

Le néant est absolu dans sa parodie, son blasphème de l’absolu, du vrai. Pour comprendre l’absolu de la révolution, il faut voir qu’elle doit parodier l’absolu de la seule religion, le christianisme. Lénine l’avait bien compris quand il disait que, si Dieu existait, il serait insensé de ne pas lui consacrer effectivement chacune de nos actions et chacune de nos pensées. Cet esprit absolu, a mis l’absolu de Dieu dans la révolution.

A l’absolu du néant, il faut opposer l’absolu de l’être.

 

III. Pourriez-vous condenser cette position : l’absolu du néant, dans un exemple concret ?

— Les exemples abondent. En voici un cité par Augustin Cochin [13] : Volney en 1788 déclare qu’un noble bienfaisant est le plus dangereux de tous. Car la haine de classe se nourrit ainsi : la bonté et la vertu de ceux qu’on veut perdre sont des circonstances aggravantes.

Un jeune patron me cite, aujourd’hui, les invraisemblables démarches qu’il fait pour sauver de la prison les fils délinquants de ses ouvriers. Sont-ils reconnaissants ? demandai-je. Absolument pas, répond-il, dans leur mentalité (révolutionnaire) « c’est mon emploi ».

En révolution, la vertu est inutile ou plutôt « la vertu » c’est d’être le robot de la dialectique.

 

IV. Donnez-nous une vue d’ensemble des faiblesses fondamentales de la révolution et donc de nos raisons d’espérer la victoire de la contre-révolution.

— 1) La révolution n’est pas par soi. Elle vit de la contre-vérité. Donc la vérité est seule réelle. La force du contre-révolutionnaire est dans la conviction que la vérité est, et que la révolution démasquée devient impuissante.

— 2) La révolution étant contre la vérité est contre la nature. Le contre-révolutionnaire doit être convaincu de l’essence permanente de la nature humaine et de la nature des choses – qui en appelle toujours véhémentement ou sourdement contre la révolution.

— 3) La révolution est contre la grâce racinée dans la nature. Donc la sainteté sous toutes ses formes, même celle d’un petit enfant, engendre, à l’insu de la révolution et à l’insu du diable, un ferment mortel pour la révolution.

— 4) Une preuve de l’immense faiblesse de la révolution c’est qu’elle ne vit que par la peur, non seulement la terreur qu’elle établit à l’extérieur, mais celle dont elle terrorise ses propres membres à l’intérieur.

La révolution a peur de la vérité, de la nature, de la grâce, c’est-à-dire de Dieu et elle a peur d’elle-même. En résumé la révolution a peur de l’enfer.

 

V. D’où vient que, rongée par le réel en tous ses ordres, et par elle-même dans ses entrailles, elle soit si puissante, si étendue, si universelle ?

— Elle semble puissante, étendue, universelle. Car la révolution n’est que ce qu’elle semble. Toute sa puissance est une opinion. C’est ce que l’opinion en dit qui est ce qu’elle est. Par conséquent, en reprenant chaque preuve de son impuissance, nous dirons que sa puissance lui vient de ce que les chrétiens croient :

1) qu’elle est par soi, qu’elle existe comme une réalité, un avènement d’une vérité jusque-là ignorée et que sous ses excès, elle a une essence propre, vivifiante et nouvelle, estimable ;

2) qu’elle est secundum naturam facteur puissant du développement spontané de la nature inconsciente, jusqu’à présent opprimée et mal connue ;

3) opprimée et méconnue par l’ancien christianisme qui détournait au profit d’une illusion supra terrestre les forces à employer à la construction d’un monde nouveau dont les bases sont données par la science, laquelle fournit l’idole du seul culte accceptable et rénové : l’homme contemporain ;

4) que la révolution, loin de faire peur, doit être accueillie avec compréhension, bien qu’il soit dommage que, dans son ardeur non encore canalisée, elle liquide l’opposition sans discernement.

Ce qui rend la révolution méchante, dit-on, c’est la hargne des « conservateurs ».

Avec des variantes, ces quatre chefs d’opinion plus ou moins conscients et exprimés stérilisent la contre-révolution.

Tant qu’ils croissent ou végètent dans une âme, elle est à son insu révolutionnaire.

Remarque : la révolution a mille déguisements. Elle porte rarement son vrai nom. Quand elle est bonne fille, elle se laisse appeler contestation. Mais elle préfère : aggiornamento – réforme – mise à jour – pastorale – recyclage – révision de vie – dialogue – échange culturel – session – esprit du concile – œcuménisme – commentaire d’encyclique – liturgie nouvelle – recherche – expérience – mouvement – avènement – événement – engagement – signes des temps – horizon – préparation d’horizon. Et encore : voix de la hiérarchie – décision des chapitres –, et, pendant qu’on y est : investissement de l’Esprit-Saint.

Seule la surabondance rabelaisienne pourrait énumérer ses déguisements. La révolution a trois mille robes comme Élisabeth Iere, et de temps en temps, un de ses apôtres lui trouve une maxime frappante pour son blason mutant, par exemple : « Dieu n’est pas conservateur ! »

 

VI. Quels dogmes de la religion catholique rendent compte de l’« existence » relative de la révolution ?

— le dogme de la chute originelle ;

— des suites du péché, c’est-à-dire l’attrait du mal ou concupiscence ;

— l’existence et l’action du démon et de ses anges : c’est-à-dire la tentation de s’égaler à Dieu ;

— ce mystère d’iniquité se rattache aussi à l’intention divine d’éprouver les bons, de les préserver du monde, tout en les laissant dans le monde, selon la conduite providentielle exposée dans la parabole de l’ivraie.

Il en ressort que la lutte contre toutes les formes de révolution en soi et hors de soi est à la fois l’épreuve quotidienne et l’épreuve suprême du chrétien ;

— le mystère de la croix où la révolte a cloué Jésus-Christ. Par la croix, l’obéissance est entrée dans la gloire. D’où, pour le chrétien : le mystère de l’imitation de Jésus-Christ.

 

VII. Quelle est donc l’attitude fondamentale en face de la révolution ?

— C’est l’intransigeance absolue – l’intolérance sans condition. On dit avec raison qu’il faut l’intolérance de l’erreur et la tolérance des personnes.

Quand il s’agit de l’intrinsèquement pervers, de l’esprit de la révolution, il convient de distinguer ce qui est possible dans la tolérance des personnes, c’est-à-dire selon quelle règle doit s’exercer la charité. Il suffit :

1) de l’affirmation claire et vigoureuse de la vérité, en dehors et indépendamment de tout dialogue contestataire. Que ceux qui errent aillent chercher la vérité là où elle est clairement et officiellement à leur disposition ;

2) en condamnant l’esprit de révolution, de laisser à Dieu le jugement de l’individu. Prier pour lui, et pour lui, faire pénitence. Un point c’est tout !

Tout le reste est trahison, sentimentalité, tentation, entrée dans l’engrenage. C’est par le principe contradictoire de la tolérance que Voltaire a préparé la révolution. Il a savamment confondu dans ses pamphlets, ses contes, ses révisions de procès, la vérité avec le fanatisme – la multiplicité des erreurs avec la tolérance et la fraternité. La vérité est une, absolue, et toute concession est erreur ; l’essentielle charité envers l’erreur est l’expression claire de la vérité [14].

 

VIII. Si l’intransigeance doit être absolue dans l’expression de la vérité, et dans le but et la fin, n’est-il pas habile de se servir des moyens mêmes de la révolution ? Par exemple le dialogue de groupe, en y apportant la contestation et la protestation du vrai, afin de la battre ainsi sur son propre terrain ?

— La philosophie nous apprend, et c’est une évidence, que les moyens participent de la nature de la fin. Ainsi on ne peut parvenir à une bonne fin morale par des moyens immoraux. Si la fin est intrinsèquement perverse, les moyens qui lui réussissent le sont également. Le terrain et les moyens de la révolution sont intrinsèquement pervers.

User des moyens de la révolution, c’est déjà lui appartenir.

Mieux, la révolution ne demande pas autre chose de ses opposants que de « lui faire la politesse, la gentillesse, voire la charité, de venir contester contre elle ». C’est que l’opposition à l’intérieur de son terrain est vivifiante pour la révolution. Je vous invite chez moi : rite vital, obligatoire de la révolution.

 

IX. L’absence est-elle donc un devoir du contre-révolutionnaire ?

— L’absence n’est pas tout le devoir – mais elle est le premier devoir. La technique révolutionnaire dite technique de groupe ne redoute rien autant que l’absence systématique :

1) celui qui n’est pas là, systématiquement, quelles que soient les avances qui lui sont faites est l’opposant puissant, par le seul système de son absence.

2) Il est à craindre qu’il soit ailleurs où il fait autre chose.

L’absence et l’autre chose leur sont insupportables. Pas l’opposition.

 

X. Pouvez-vous expliquer cette affirmation et citer des exemples ?

— Le but de la technique révolutionnaire ce n’est pas de convaincre, c’est de faire accepter la règle du jeu c’est-à-dire le moyen. Le contenu de la discussion, le sujet qu’on traitera dans la réunion à laquelle on vous invite est superflu. Ce n’est pas le fond qui importe, c’est la forme qu’on va lui donner devant vous, qu’on veut que vous acceptiez par votre seule présence, même si vous ne dites pas un mot. Les idées n’importent plus, mais le mécanisme de la machine.

Dans cette réunion à laquelle le vicaire vous invite avec tant de gentillesse et d’insistance, on va vous demander votre avis, à vous intégriste au même titre exactement qu’on le demande au progressiste, à l’athée, au communiste également invités. Acceptez : c’est tout, vous êtes dans l’engrenage. Vous avez accepté que la vérité soit l’objet d’une information. La communauté va décider de ce qu’il faut croire pour le moment. Vous êtes entré dans le processus révolutionnaire et avec plus d’efficacité que le camarade communiste, votre voisin, justement parce que vous êtes affiché intégriste, anticommuniste. Vous jouez le rôle nécessaire d’excitant de la technique de groupe, à titre d’opposant. Vous cristallisez la majorité ou la diversité contre quelque chose. C’est ce quelque chose de réel que vous prétendez représenter qui assaisonne la fade dilution des opinions individuelles.

Exemple : dans la paroisse de Jailly, une journée de contestation est organisée à l’insu des paroissiens – lesquels viennent pour la messe. On leur annonce que la « contestation » tiendra lieu de « liturgie de la parole ». La messe continuera après. Mécontentement, hésitation, les chaises sont en cercle, les animateurs, prêtres mêlés aux assistants, manches retroussées, blue-jeans, polos décolletés se faisant appeler Jean et Paul, semblent participer sur un plan d’égalité. L’un d’eux annonce que « dans la règle du jeu que nous avons prise », il est convenu qu’il ne sera jamais question du pape et de la hiérarchie de l’Église, pour que chacun puisse librement s’exprimer. Le bon chrétien, venu pour la messe, manifeste sa surprise, on lui répond gentiment que cette attitude est choisie « dans le but de rester plus fidèle à la hiérarchie » (!)

Que fait-il ? Il reste ou il s’en va.

1) Il reste : « Pour voir comment cela finira. » Dans ce cas, il ne partira qu’après avoir, consciemment ou non « renié sa foi ».

Ainsi se trouve fabriquée en petit, mais en authentique révolution, une assemblée sans structure ni responsabilité apparente.

Cependant, on demande aux assistants de ratifier la désignation de l’animateur. Amalgame en apparence confus, mais mené, le « modeste » animateur réglant à temps la marche de la machine.

Un flot de paroles et d’interventions disparates fait perdre de vue la réalité. L’idée même de l’existence possible de vérités incontestables est noyée. Le but n’est pas de nier, ni d’affirmer, mais de former, dans les esprits, la conviction que tout ce qui se dit n’est et ne peut être que l’opinion de l’individu qui s’exprime. Les points de repère : recours à la doctrine, au magistère, ayant été effacés. D’ailleurs la parodie de charité joue le rôle de police en cas de prise de position trop nette : « Laissez parler, on vous a laissé parler ! »

Résultat : donner à l’auditoire l’impression que la volonté communautaire « se dégage » = authentique fruit révolutionnaire.

Le dialogue a dilué – la vérité n’a plus de définition.

2) Le contre-révolutionnaire s’en va :

Il lui faut du courage, il lui faut déjà secouer une torpeur, l’atmosphère d’accueil, de gentillesse, et les arguments des bons… et même ceux de sa conscience hésitante : « pourquoi ne pas faire entendre sa voix, ne devons-nous pas être présents – voir les choses d’un peu plus près – il y a peut-être du bon – il y a des sauvetages à faire – comment ? Je vois Jacques ici, je l’en tirerai – Mais il me dit qu’il a noué des contacts intéressants…  »

Cependant, ce contre-révolutionnaire tient bon, il se rend sourd et aveugle et s’en va. Il est bien rare alors qu’il ne trouve pas à la porte, ou chez lui dans quelques jours, « un jeune » ou le vicaire pour lui donner des nouvelles de la réunion – et lui apprendre qu’il ne s’y est rien passé qu’il n’aurait pu approuver. Et sûrement de bons amis lui reprocheront sa lâcheté et lui décriront avec quel courage ils ont joué leurs rôles (prévus) de perturbateurs et d’intervenants de la contradiction dialectique nécessaire. Le contre-révolutionnaire doit alors se rappeler avec force qu’il lui faut prendre sa croix, suivre Jésus et par là montrer qu’on peut « ne pas y être » et refuser la règle du jeu.

 

XI. Pouvez-vous montrer cette règle du jeu dans l’organisation actuelle de l’enseignement ?

— Je le ferai par un témoignage authentique et modéré :

Un chef d’industrie dans une ville de 50 000 habitants parle : « J’ai le plaisir de faire partie des réunions pour la transformation des lycées de la ville de X. A quel titre ? A titre de la participation de l’industrie et du patronat. L’assemblée se compose ainsi : dix patrons – dix ouvriers – dix employés (balayeurs, femmes de ménage) – dix professeurs – dix pères et mères de famille – dix représentants du corps médical – dix filles du lycée – dix garçons. La discussion est ouverte librement à tous. C’est très intéressant – mais fatigant – cependant on est arrivé à se mettre d’accord sur les projets – vers trois heures du matin – Comment cela ?

« Par une demande collective de subvention. Aucun projet d’aucune motion ne pouvant se passer d’argent.

« — Et que faisaient les jeunes pendant cette réunion ?

« — La première fois, ils sont venus dans d’invraisemblables tenues, les filles sans cheveux, les garçons en tignasses, chemises à fleurs, chahuts, puis ils ont baillé et dormi. Je leur ai dit : vous voulez participer, venez avec des airs et des tenues sérieuses. C’est ce qu’ils ont fait gentiment la prochaine fois. Et on a pu causer avec eux.

« — Ils sont intervenus ?

« — Oui, et curieusement. Comme on discutait sur l’organisation d’un service de cars supplémentaires pour les transporter aux lycées – ils ont demandé “qu’on leur fiche la paix, qu’ils aimaient mieux la marche à pied” ! Les cars ont été votés, bien entendu, c’était un point acquis, par la majorité (les vieux, les femmes de ménage, les industriels, le corps médical). »

On remarquera l’inanité de ces veillées disparates, la satisfaction des incompétents de se mêler de ce qui professionnellement ne les regarde pas ; la désappropriation des professeurs et des parents, seuls juges en la matière, par la dilution automatique des bavardages ; d’où l’efficacité de la « technique de l’esclavage » : la conviction que l’enseignement est affaire d’appel au peuple et donc que l’autorité n’est plus qu’un dégagement confus de volonté communautaire.

Un seul point bleu positif : les jeunes aiment encore (en vain) la marche à pied – Jean-Jacques aussi, il est vrai !

 

XII. Voici établie la partie négative de la contre-révolution : ne pas jouer le jeu : un non inconditionnel aux fins et aux moyens de la subversion. Mais quelle est la tâche positive du contre-révolutionnaire ?

— Le contre-révolutionnaire sait que la civilisation est chrétienne, qu’elle élève la nature sans la détruire et donc que l’immense patrimoine des siècles est à sa disposition :

« Quand on songe à tout ce qu’il a fallu de forces, de science, de vertus surnaturelles pour établir la cité chrétienne ; aux souffrances de millions de martyrs, aux lumières des pères et des docteurs de l’Église ; aux dévouements de tous les héros de la charité ; une puissante hiérarchie née du ciel ; des fleuves de grâce divine ; le tout édifié, compénétré par la vie et l’Esprit de Jésus-Christ, le Verbe fait homme ; on est effrayé de voir de nouveaux apôtres s’acharner à faire mieux avec la mise en commun d’un vague idéalisme [15]. »

Eh bien, voilà le premier devoir positif du contre-révolutionnaire : la contemplation des trésors de la civilisation chrétienne, la conscience prise par la méditation des biens à sauver – d’où la culture approfondie du catéchisme, l’oraison quotidienne, l’instruction religieuse sous toutes ses formes et la culture en général, ou plutôt en particulier sur les points qui manquent en lui de clarté.

De là : énergique mise en réserve d’un temps consacré à Dieu – à l’instruction, au travail d’intelligence et de mémoire – à l’étude du meilleur, tant chez les anciens que chez les contemporains. Le tout en prière – en supplication pour obtenir lumière, netteté, conviction enracinée.

 

XIII. Mais la contre-révolution demande une action ?

— La contre-révolution demande avant tout que l’action ne soit pas précipitée et idolâtrée – l’établissement de convictions absolues doit la précéder et la méditation et l’étude ne jamais la quitter.

 

XIV. En quoi consiste cependant cette action ?

— Elle consiste essentiellement, et, par le fait, en contradiction puissante avec la révolution, à armer, défendre, éclairer, non une société artificielle de défense de la civilisation, mais les associations naturelles : la famille – l’école – la profession. Éclairer ces milieux naturels que la nature justement et la grâce rendent impropres à une massification. Voilà la tâche obligatoire.

Une famille unie, chrétienne à fond, où tous les membres sont instruits et du vrai et de la technique de la subversion. Une école disciplinée, pépinière d’hommes résolus qui apprennent progressivement à tant adorer le vrai, c’est-à-dire Jésus-Christ, qu’ils flairent comme instinctivement la moindre dialectique révolutionnaire.

Le métier choisi, aimé, traditionnel, aimé pour lui, et non pour le profit, avec la fière résignation du persécuté intransigeant. Voilà les forteresses imprenables pour l’esprit révolutionnaire. C’est l’imprévisible pour la planification [16]. « Ces plans… sont à chaque instant modifiés et remis en question par le soldat qui donne sa vie, par le laboureur qui chérit sa terre, par le fidèle qui observe la règle de sa religion, par tous ceux qu’inspirent non des calculs mathématiques, mais une vision intérieure [17]. »

Un enfant, une jeune fille convaincue à fond dans son milieu naturel est invulnérable.

Voici un fait : le vicaire vient en voiture trouver le père de famille cultivateur. C’est pour l’inviter à la réunion du « groupe » où il a toujours refusé d’aller ; cette fois, l’invitation est irrésistible, le pauvre père de famille (poli, bien élevé) ne sait que dire – les arguments le pressent, le retournent, il se sent grossier, il ne sait plus pourquoi il refuse.

Entre sa jeune fille, vingt ans, infirmière, elle salue, écoute, éclate de rire : « Voyons, monsieur l’abbé (exprès : M. l’abbé, pas “père”), c’est un embobinage pour faire perdre le temps de mon père, il a besoin de se coucher de bonne heure ! » Elle a un air à la fois amusé et dur qui démonte le vicaire. Il reprend cependant son invitation. Alors la jeune fille : « Mon père nous a habitués à parler pour dire quelque chose, dans vos réunions, on parle pour ne rien dire et on s’exprime pour s’abrutir. » Le père reprend courage, le voile se déchire, le vicaire se lève, et lui glisse à l’oreille : « Je reviendrai quand votre demoiselle ne sera pas là. » Je me hâte de vous dire que c’est « sa demoiselle » qui a eu raison – elle a expliqué à toute la famille la technique de groupe. Et le vicaire s’est éloigné… pour un temps.

C’est ce travail par cellule qu’a instauré Jean Ousset. C’est à nourrir ces réunions naturelles que visent tous ces instruments de travail : Itinéraires, la Contre-Réforme, Défense du Foyer, Permanences, Forts dans la Foi, Vade Mecum [18].

Je dis bien nourrir ces réunions. Apprendre à traiter à fond tel sujet – Et que la forme en soit la plus magistrale possible : que le père, ou la mère, ou le plus qualifié si c’est une réunion de plusieurs familles, le maître, le professeur, celui qui sait le mieux, explique et enseigne, documents en main – et que tous l’écoutent en respect de la vérité avec le désir de comprendre, de croire, de répéter, de communiquer. Que les objections de vanité – que les opinions individuelles disparaissent dans les convictions assurées.

On voit quelles vertus d’oubli de soi, de conseil, de sagesse sont indispensables à cet enseignement à tous les degrés – comme il faut le faire précéder de l’humble demande des dons du Saint-Esprit accordés dans le sacrement de confirmation, celui de crainte en particulier – la crainte de s’éloigner de l’enseignement infaillible de l’Église traditionnelle.

Et combattre la paresse ! Ne plus lire pour passer le temps, mais étudier, recevoir la lumière « sous forme de langue » je veux dire pour exprimer de proche en proche.

Et faire le catéchisme, le vrai, l’éternel.

Et ouvrir de petites écoles – s’il est possible.

Et faire tout cela dans le feu sacré.

Les âmes de chevalerie ainsi décidées sont redoutables à la révolution. Et la révolution, devant elles, se laisse voir vulnérable.

« Le christianisme réapparaît toujours à l’extérieur du compromis avec le monde dont on était en train de négocier les dernières stipulations. La révolution, avec le monde qui adore le devenir, est toujours en train de passer, c’est le propre du christianisme, d’être toujours en train de renaître [19]. »

 

XV. Vous dites que les âmes ainsi préparées ressuscitent le christianisme et sont invulnérables à la révolution. Mais si la révolution use de violence ?

— Il y a plusieurs sortes de violence. En réalité la révolution use toujours de violence – parce qu’elle se sert du mensonge, de la calomnie, de la flatterie, de la corruption sous toutes ses formes.

Mais le contre-révolutionnaire apprend justement à souffrir et à « déjouer » ces persécutions.

Si la révolution en vient au fer et au feu, alors il faut se souvenir que le disciple n’est pas plus grand que le maître, que le martyre est le témoignage absolu, que Jésus est avec nous – et qu’il nous fait l’honneur de souffrir en son nom. La révolution est toujours vaincue par le sang qu’elle répand, et le confesseur de la foi est maître de son persécuteur. Dans cette perspective, combien est grande la nécessité d’armer et d’enraciner la foi. L’apostasie dirigée de la jeunesse doit nous tordre le cœur.

 

XVI. Cette action en milieux naturels de proche en proche a-t-elle besoin d’un autre secours ?

— Cette action en profondeur, confiante en la grâce de Dieu a besoin des prêtres. Dieu ne nous privera jamais de vrais prêtres. Seraient-ils très peu, ils sont l’Église. Souvenons-nous que la révolution est la parodie de la civilisation et que la civilisation est chrétienne. Or nous avons démontré que la révolution qui fait son travail de termites par les sociétés artificielles où l’on cause pour diluer le vrai, a cependant besoin de s’incarner dans des mages, des aèdes, de vains prophètes encore qu’inspirés de génie poétique.

Il faut à l’illusion des « inventeurs d’Amériques ».

Il faut à la vérité des prédicateurs du ciel.

La parodie est caricature de réalité. La contre-révolution a besoin de prêtres prédicateurs de croisade, anti-illusionnistes, détruisant les orgies de l’imagination, rassurant et entraînant surnaturellement les contre-révolutionnaires. (…) La doctrine de salut « doit être solennellement publiée par le ministère de la prédication ; le Saint-Esprit descend en forme de langues pour nous dire qu’il établit les saints apôtres comme autant de hérauts des articles de l’alliance [20] ».

La contre-révolution ne peut se passer de « langues de feu ».

 

XVII. Mais, dans l’hérésie désolante de nos jours, les successeurs des apôtres sont contre ces prédicateurs. Veulent-ils faire une Église parallèle ?

— Jamais de la vie.

Ceux qui sont contre eux le sont-ils comme successeurs des apôtres ? (…)

Ces prêtres en appellent non aux faiblesses de Pierre, mais à son infaillibilité doctrinale.

L’infaillibilité ne peut condamner la foi des défenseurs de la foi. Ils restent d’Église, de l’Église contre laquelle l’enfer ne peut prévaloir.

— Mais les évêques défendent à ces prêtres de parler.

— En effet, et ces prêtres en appellent au pape des soufflets qu’ils reçoivent. Car il ne s’agit pas de leur crier en les souffletant : « Comment oses-tu parler ? » mais de leur expliquer « en quoi ils ont mal parlé ».

Et c’est cela qu’ils demandent à Rome en toute confiance et doctrine.

 

XVIII. Suffit-il au contre-révolutionnaire de vouloir sauver l’ordre de la civilisation temporelle ?

— Nous l’avons vu, la contre-révolution ne peut se passer d’héroïsme. Pour vaincre, elle doit vaincre en Dieu seul. En définitive, le contre-révolutionnaire n’ira pas au combat pour protéger la société d’une révolution temporelle sanglante – comme un simple soldat qui défend un patrimoine terrestre. Sursum corda – son cœur est plus haut.

La religion n’est pas essentiellement le rempart temporel de la paix temporelle, l’Église n’est pas essentiellement défense contre le communisme. Elle est pour le royaume des cieux et c’est par conséquence qu’elle protège le royaume temporel : le contre-révolutionnaire se mue en chevalier, le prêtre est prédicateur de croisade. C’est le royaume de Dieu, c’est la foi, c’est l’Église qui les inspirent les uns et les autres. Ce sont les « voix d’en haut » qui les appellent comme elles appelaient Jeanne. Et ils espèrent humblement qu’en cherchant la seule justice du royaume des cieux, Jésus-Christ, par l’intercession de la Vierge Marie, sauvera aussi par surcroît « les maisons paternelles »…

« Et tandis que je partais (en Terre Sainte) je ne voulus jamais tourner les yeux vers Joinville, de peur que le cœur ne me manquât [21] »…

 


[1] — Ne pas confondre cet Augustin Cochin (chartiste, 1876-1916) avec son grand-père qui s’appelait aussi Augustin (1823-1872) et fut fort engagé dans le catholicisme libéral (il participa notamment au pacte de la Roche-en Breny du 12 octobre 1862. Voir Sel de la terre 16, p. 147-152).

[2] — De Louis Daménie (1911-1972, fondateur en 1956 de la revue L’Ordre français), Luce Quenette affirmait « il est l’un de ceux à qui nous devons la formation contre-révolutionnaire de nos élèves dans nos deux écoles, un de ceux qui nous a appris la nature satanique de la Révolution » (Lettre de la Péraudière, n° 39, février 1972). Sur Louis Daménie, dont cette année 1997 voit le 25e anniversaire de la mort, on peut se reporter au numéro de l’Ordre français qui lui est consacré (n° 161 de mai 1972) ou à l’article d’Hugues Kéraly dans Itinéraires n° 161 (mars 1972).

[3] — Elles parurent dans le n° 14 (mai 1969) de la Lettre de la Péraudière (69770 Montrottier). Nous les reproduisons en supprimant quelques brefs passages trop liés à l’actualité de l’époque et en complétant les références des citations. Notons que Luce Quenette cite avec une certaine liberté et n’hésite pas, pour mieux intégrer les citations dans son texte, à en modifier quelques mots. Pour ne pas alourdir, nous ne signalerons pas chacune de ces variantes, au demeurant sans importance.

[4] — Luce Quenette, Lettre de la Péraudière, n° 53 (décembre 1973).

[5] — Albert Garreau, « Augustin Cochin » dans Itinéraires, n° 133 (mai 1969), p. 60-89.

[6] — Augustin Cochin, cité dans Itinéraires, n° 133 (mai 1969), p. 78-79.

[7] — Camille Bouchard, Lecture et Tradition, n° 11-12 (mai-juillet 1968).

[8] — Ibid.

[9] — Aède : poète, chantre inspiré en grec.

[10] — Victor Hugo Les Rayons et les Ombres I.

[11] — Voir Louis Daménie « Michelet romancier, prêtre et prophète de la Révolution » dans L’Ordre français n° 116 (septembre-octobre 1967), p. 14-42.

[12] — Jean Jaurès, discours du 18 février 1895.

[13]Itinéraires 133 (mai 1969), p. 72.

[14] — Le lecteur attentif aura noté qu’il s’agit ici de l’authentique révolutionnaire, avec qui on ne peut discuter, car il n’admet que le “dialogue” au sens défini plus haut. Il en va différemment avec ceux qui sont seulement prisonniers du système et qu’une discussion peut éclairer – mais cette discussion doit toujours être menée en dehors des structures subversives (exemple : il est louable de s’employer à convertir un protestant, mais cela ne peut pas se faire au sein d’un groupe oecuménique). On voit qu’il ne s’agit pas de nier la nécessité de l’apostolat (que Luce Quenette rappelle à de multiples reprises dans ses écrits et dont elle donnait continuellement l’exemple), mais de rappeler que le zèle missionnaire ne doit jamais conduire à accepter la règle du jeu révolutionnaire. Ce principe est susceptible de multiples applications aujourd’hui, aussi bien dans le domaine religieux que dans le domaine politique. (NDLR.)

[15] — Ces lignes sont de saint Pie X, lettre sur le Sillon, 25 août 1910 (EPS.PIN § 458).

[16] — Jean Madiran, On ne se moque pas de Dieu, Paris, NEL, 1957, p. 184.

[17] — Chesterton, L’homme éternel (d’après la traduction, assez libre, de Maximilien Vox parue au Roseau d’or, Plon, Paris, 1927, p. 240 - NDLR.).

[18] — Cette liste de 1969 n’est évidemment plus valable aujourd’hui. Oserons-nous dire que Luce Quenette, aujourd’hui, recommanderait sans doute le Sel de la terre ? (NDLR.)

[19] — J. Madiran, Rapport introductif au congrès de Lausanne, 1968, cité dans Itinéraires, n° 123 (mai 1968), p. 33.

[20] — Bossuet, Premier sermon pour la fête de la Pentecôte (“Littera occidit”), exorde.

[21]— Joinville, Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis, § 122.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 22

p. 214-233

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