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Considérations libératrices sur l’infaillibilité

 

 

 

par Mgr Richard Williamson

 

 

 

DEPUIS longtemps on sait que les libéraux [1] et les sédévacan­tistes [2] arrivent à des exagérations, respectivement à gauche et à droite, à partir des mêmes prémisses. Voici le raisonnement qu’ils font (plus ou moins consciemment) :

Majeure [3] : le pape est infaillible.

Mineure : or ces derniers papes sont libéraux.

Conclusions :      • (libérale) donc il faut se faire libéral.

                             • (sédévacantiste) donc ces « papes » ne sont pas de vrais      papes.

Ici, la logique est bonne et la mineure aussi ; donc, si les conclusions lais­sent à désirer, le problème est à chercher dans la majeure, racine commune des deux conclusions opposées, ce qui explique comment un libéral fidèle du Novus Ordo en arrivant dans la Tradition peut être tenté de devenir sédévacantiste, et comment un sédévacantiste acharné depuis des années à défendre sa position peut devenir du jour au lendemain libéral. C’est que les libéraux partagent avec les sédévacantistes une notion de l’infaillibilité très répandue depuis 1870 (concile de Vatican I), notion pourtant fausse.

Non pas que la définition du magistère solennel ou extraordinaire infail­lible du pape fût une mauvaise chose per se, au contraire, mais per accidens [4], par la méchanceté des hommes, elle a contribué beaucoup à une dévalorisation de la Tradition dans le sens où saint Paul dit aux Galates : « Si moi-même je revenais vous dire autre chose, que je sois anathème ! » (Ga 1, 8.) Qui com­prend, encore aujourd’hui, toute la portée de cette exclamation étonnante !

La définition de 1870 a été bonne per se, parce qu’elle a permis d’ancrer les esprits catholiques là où les libéraux faisaient tout pour que tout flotte. Mais dès que la définition fut chose faite, les méchants libéraux ont tout de suite changé de tactique : « Oui d’accord, bien sûr, nous avons toujours cru (hypocrites !!) qu’il y a un magistère a priori infaillible au sommet de l’ensei­gnement de l’Église, mais en-dessous de ce sommet qui ne voit pas maintenant que rien n’est absolument sûr ? » Et les libéraux de s’en donner à cœur joie pour mettre en doute toute vérité au-dessous de ce sommet constitué par le corps de vérités définies infailliblement selon les quatre conditions de la nou­velle définition de 1870.

Et les catholiques de ce temps-là ont eu beau dire que non, que la défini­tion ne fait pas la vérité, que le sommet ne fait pas la montagne, qu’il y a dans l’enseignement de l’Église tout un tas – une montagne – de vérités certaines en-dessous de celles du sommet. Rien n’y fit. Dès 1870, dans l’esprit des gens, petit à petit ce fut le sommet qui faisait toujours plus la montagne et non plus la montagne qui faisait le sommet.

Mais réfléchissons un instant. Ce n’est pas la définition qui fait la vérité. Elle ne fait que notre certitude de la vérité. L’ordre réel est le suivant : 1°) L’ob­jet réel, la réalité. 2°) La vérité de la proposition qui énonce cette réalité. 3°) La définition qui vient renforcer notre connaissance de cette vérité. 4°) La certitude dans l’esprit du catholique pieux dès qu’il sait que telle vérité fait l’objet d’une définition.

Je répète : 1°) Objet. 2°) Vérité. 3°) Définition. 4°) Certitude.

Mais l’effet accidentel de la définition de 1870 a été de renverser cet ordre dans l’esprit des catholiques et de mettre la définition avant la vérité, comme si c’était la définition qui faisait la vérité. C’est évidemment faux pour peu que l’on y pense, mais la preuve que les catholiques en sont arrivés à penser ainsi, ce sont les manuels de théologie écrits entre 1870 et 1950, qui, pour établir une vérité non solennellement définie, se sentent – visiblement – dans le besoin de construire un magistère ordinaire infaillible a priori, calqué sur le magistère ex­traordinaire infaillible a priori, avec seulement trois conditions, ou trois condi­tions et demie, au lieu de quatre [5]. Mais non, justement ! Il faut quatre condi­tions et pas seulement trois et demie pour qu’il y ait a priori infaillibilité. Mais ce magistère à trois conditions et demie, était comme nécessaire pour as­seoir une vérité catholique dans ces esprits faussement éblouis par le magistère solennel à quatre conditions.

Étendons notre comparaison : (1) La montagne fait (2) le sommet, auquel (3) la neige n’ajoute que (4) la visibilité. Qui pensera à dire que c’est la neige qui fait le sommet, ou que c’est le sommet qui fait la montagne ? De même, c’est la Tradition qui au moment de la mort du dernier des apôtres, constituait déjà tout le corps de la doctrine révélée de l’Église ; les diverses définitions de diverses vérités dans ce corps de doctrine n’ont rien ajouté de plus à ces vérités que leur certitude pour les croyants. Seulement, au fur et à mesure que la cha­rité se refroidit, la ligne de neige au sommet descend toujours plus.

Mais de là à dire que, lorsqu’il n’y a pas de neige, il n’y a pas de mon­tagne, ou bien que, là où il n’y a pas de définition à quatre conditions, il n’y a pas de vérité certaine, c’est perdre tout sens de la montagne, tout sens de la vé­rité, c’est la maladie du subjectivisme qui ne peut concevoir de vérité objective sans certitude subjective.

Et alors les « bons » auteurs des manuels ont d’une certaine façon joué le jeu des libéraux, inconsciemment sans doute, en éclipsant la vérité objective derrière la certitude subjective, et ils ont ainsi contribué à préparer la catas­trophe de Vatican II, et de ce « magistère ordinaire suprême [6] » de Paul VI grâce auquel, de fait, il a mis par terre l’Église ! Et c’est là le problème de Michael Davies [7], par exemple, qui refuse toute nocivité intrinsèque au missel de la nouvelle messe, parce que celui-ci a été « solennellement » promulgué par le suprême législateur.

C’est là, par contre, la grandeur de Mgr Lefebvre, qui a su garder le sens catholique de la montagne, comme saint Paul dans son épître aux Galates, quand presque tout l’univers catholique s’est laissé éblouir par la neige. Kyrie eleison !

 

Winona, 9 août 1997.

 

*

  

 


[1] — Le libéralisme tend à exagérer la place de la liberté humaine. Voir le livre de Don Sarda y Salvani, Le Libéralisme est un péché, réédité par Le Sel de la terre. (NDLR.)

[2] — Le sédévacantisme consiste à penser que les papes actuels ne sont pas vraiment papes, et par conséquent qu’on ne doit pas prier pour eux dans le canon de la messe ni publiquement, comme en période de siège vacant (sede vacante). (NDLR.)

[3] — Dans un raisonnement en forme scolastique, on appelle majeure la première proposition, mineure la deuxième. La majeure et la mineure sont les « prémisses ». (NDLR.)

[4] — Les expressions per se et per accidens, signifient ici que, dans le premier cas, la conséquence suit l’essence de la chose, dans le deuxième cas, cette même conséquence arrive à cause de circonstances en soi indépendantes de la chose (ici, la circonstance déterminante est « la méchanceté des hommes » actuels). (NDLR.)

[5] — Le concile Vatican I a défini que le pape est infaillible lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire lorqu’il remplit quatre conditions :

– dans sa charge d’enseigner l’Église (donc pas comme docteur privé), avec sa suprême autorité,

– il définit,

– une doctrine sur la foi ou les mœurs,

– à tenir par toute l’Église (DS 3074).

Le concile Vatican I a aussi exposé que les catholiques devaient croire, en plus des jugements solennels, l’enseignement du magistère ordinaire universel (DS 3011). Mais il n’a pas précisé à quelles conditions ce magistère ordinaire est infaillible. (NDLR.)

[6] — Expression employée par le pape Paul VI dans une audience le 12/01/1966 pour qualifier le magistère du concile (DC, 1966, nº 1466, col. 418-420). (NDLR.)

[7] — Michael Davies est un auteur anglais qui a écrit plusieurs livres pour défendre la Tradition et en particulier Mgr Lefebvre. Pourtant il ne suit pas complètement les positions de Mgr Lefebvre, notamment sur la nouvelle messe. Il est président d’Una Voce. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.

Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.

Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988. 

Le numéro

Le Sel de la terre n° 23

p. 20-22

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Valeur Doctrinale de Vatican II : Autorité et Magistère

Le Sédévacantisme : Analyses Théologiques et Débats sur la Vacance du Siège

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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