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Éditorial

 

Obtruncatum corpus (corps sans tête)

réflexions sur la faillite de l’université actuelle

 

 

 

RÉCEMMENT, un de nos amis nous écrivait qu’il se voyait contraint d’arrêter une thèse de doctorat pour incompatibilité de perspective avec son directeur de thèse. « Il n’y a plus rien à tirer, concluait-il, de l’université républicaine. »

Cas isolé ? Peut-on encore produire de bons fruits dans le cadre de l’université laïque et républicaine, c’est-à-dire de l’université athée ? En thomiste nous répondrons : per accidens, peut-être, mais per se, c’est impossible.

On ne mesure pas assez – parce que, hélas !, on s’habitue à tout – la nocivité de l’université moderne. Cette nocivité vient avant tout de ce que cette université a perdu sa cause finale, son but.

Le but de l’université devrait être l’étude de la vérité. Et normalement cette étude est couronnée par l’étude de la Vérité (qui est Dieu) dans la théologie.

Voilà pourquoi l’université du Moyen Age place en tête, et de loin, l’enseignement de la théologie. Lisons ce que le pape Grégoire IX écrit à ce sujet en 1228 à l’université de Paris (qui vient d’être fondée 28 ans plus tôt) ; il utilise une analogie, à savoir les règles données dans la Bible aux Israélites qui veulent épouser une captive de guerre :

 

La captive prise sur l’ennemi et à laquelle s’unit un Israélite, après lui avoir rasé les cheveux et coupé les ongles, ne doit pas le dominer, mais le servir comme une sujette. Il en est de même pour la vérité théologique qui, dominant virilement toutes les autres sciences, exerce son autorité sur elles comme l’esprit l’exerce sur la chair pour la diriger dans la voie droite et l’empêcher d’errer... Notre cœur a été touché d’une douleur profonde et nous avons été remplis d’amertume en entendant rapporter que certains d’entre vous, gonflés comme des outres par l’esprit de vanité, déplaçaient, suivant un esprit de nouveauté impie, les bornes posées par les Pères, en sollicitant dans le sens de la philosophie païenne la signification du texte sacré dont l’interprétation a été cependant enfermée par le travail des Pères entre des limites définies, limites qu’il est non seulement téméraire, mais impie de transgresser. Ceux qui le font agissent pour faire ostentation de leur science et non pour le plus grand bien de leurs auditeurs ; ce ne sont ni des théodoctes, ni des théologiens, mais des théophantes [1]. Alors en effet qu’ils devraient exposer la théologie selon les traditions approuvées qui nous viennent des Pères, mettre leur confiance, non en des armes charnelles, mais en Dieu pour détruire tout ce qui se dresse contre la science de Dieu et réduire en captivité toute raison par soumission au Christ, égarés par des doctrines diverses et étrangères, ils soumettent la tête à la queue, contraignent la reine de servir la servante ; en d’autres termes, s’appuyant sur des preuves terrestres, ils attribuent à la nature ce qui n’appartient qu’à la grâce céleste [2].

 

La théologie doit être la reine de l’université. Le même pape Grégoire IX, écrivant aux maîtres en théologie le 13 avril 1231, leur recommande de ne pas faire les philosophes, nec philosophos se ostentent, et de n’aborder dans leur enseignement que les questions dont on peut trouver la solution dans les livres théologiques et les écrits des Saints Pères. Grégoire IX, considérant que toutes les sciences doivent être les servantes de la théologie, en conclut qu’elles ne doivent être étudiées par des chrétiens que dans la mesure où elles peuvent leur servir.

 

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La révolution, dont le but est de détruire la religion fondée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, a laïcisé l’université, et par conséquent a supprimé la théologie [3].

A la fin du XIXe siècle, après cent ans de persécutions, une certaine liberté fut rendue à l’Église en France pour fonder des Instituts universitaires. L’abbé Emmanuel Barbier, dans son Histoire du catholicisme libéral, expose comment l’Institut catholique de Paris eut de la peine à se constituer « au point de vue de la théologie sacrée, reine de toutes les sciences religieuses, selon les vues fermement arrêtées du Saint-Siège », et il estime que c’est là sans doute la cause principale des conséquences fâcheuses qui suivirent la fondation de cet Institut : car on y vit naître le modernisme avec les abbés Loisy (professeur d’exégèse), Hébert (professeur de philosophie) et Duchesne (professeur d’histoire ecclésiastique) [4].

Voici ce que note l’abbé Barbier à ce sujet :

 

A Rome, on estime qu’une haute culture vraiment ecclésiastique est la première condition du maintien de la foi dans le pays et que tout doit être subordonné à cette culture supérieure ; par conséquent, le premier devoir d’une Université catholique sera d’enseigner les sciences sacrées et de faire profiter de cet enseignement tous les clercs qui y sont aptes. On juge, en outre, que si une Université n’a pas à sa tête un corps chargé d’enseigner la théologie et de veiller sur la doctrine des autres Facultés, cette Université sera fatalement exposée à beaucoup d’écarts. Elle pourra bien être un agrégat d’hommes savants et croyants ; l’esprit du christianisme, la vie catholique n’y circulera pas de manière à tout animer du haut en bas. Voilà pourquoi le Saint-Siège fait de l’existence d’une Faculté de théologie la condition sine qua non de l’institution canonique d’une Université catholique. Dès le mois de décembre 1875, le cardinal‑préfet de la Congrégation des Études le rappelait dans une lettre catégorique aux évêques français : « Une Université catholique sans Faculté de théologie, disait le document romain, serait un corps sans tête, obtruncatum corpus [5]. »

Le désir de Rome, dont les difficultés pratiques avaient d’abord contrarié l’exécution, finit par prévaloir. Mais les évêques qui prirent part à la fondation de l’Université catholique de Paris avaient néanmoins une conception un peu différente des services qu’elle était appelée à rendre. A peu près seul, le jeune évêque de Tarentaise, Mgr Turinaz, en avait exposé une, dès le début, qui répondait à ces vues du Saint-Siège. Plusieurs autres, parmi lesquels se distinguait surtout Mgr Dupanloup, bornaient leurs ambitions à faire des Universités catholiques la simple continuation des collèges chrétiens pour les laïques et les aspirants aux grades ; et l’on s’arrêta d’abord à fonder les trois Facultés de droit, des lettres et des sciences. La suite se ressentit de ce point de départ. Même une fois constituée, la Faculté de théologie n’exerça pas le contrôle qui lui revenait ; cette grave et lourde tâche se trouva en fait entre les mains du recteur, Mgr d’Hulst, que sa haute capacité et la pureté de son zèle ne préservèrent pas lui-même d’une complaisance excessive pour les hardiesses de quelques professeurs [6].

 

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Au Moyen Age, comme au XIXe siècle, les papes rappelaient que la théologie est la reine des sciences, et qu’une université sans théologie à son sommet est un corps sans tête.

Or notre université moderne, laïque (athée), n’enseigne pas la théologie, et par conséquent ne connaît pas la Vérité qu’est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Comme Pilate, elle demande sur un ton désabusé : « Quid est veritas ? Qu’est-ce que la vérité ? »

L’université moderne a perdu son pôle, sa tête, sa raison d’être : la théologie, la connaissance de Dieu. Ne voulant plus de la Vérité qui est Dieu, elle ne cherche même plus la vérité (qui est sa cause finale), mais elle cherche… pour la recherche. Ne sachant plus pourquoi elle est faite, elle finit par se rechercher elle-même, par devenir à elle-même son propre but, par s’auto-adorer. Car elle encense à coups doubles ou triples, ceux qu’elle a « formés » à ses méthodes critiques de recherche (c’est-à-dire d’élimination subtile de tout ce qui est chrétien, soupçonné aussitôt d’être partial et non-scientifique), et méprise souverainement ceux qui ne lui sont pas soumis.

Elle forme des chercheurs, de beaux parleurs et des sceptiques. Car, à force de « former » les esprits sans leur indiquer le but pour lequel ils sont faits, on les déforme. L’université moderne est devenue une machine à fabriquer des esprits faux et pleins d’eux-mêmes, forts de leur (fausse) science, regardant de haut ceux qui ne sont pas pourvus de quelque titre universitaire.

 

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Si l’on veut préparer, même de loin, la renaissance de l’université, il est nécessaire de donner cet enseignement théologique. Voilà une des raisons d’être du Sel de la terre.

Sans doute, Le Sel de la terre n’est pas une véritable université. Sans doute, il ne donne pas un cours de théologie au sens strict. Il n’en reste pas moins qu’il cherche à donner à la théologie sa place, celle de reine. C’est à la lumière de la théologie catholique qu’il donne ses jugements dans les diverses matières qu’il aborde. Voilà pourquoi la revue, en montrant que la théologie n’est pas morte, peut, même de façon lointaine, aider à la résurrection d’une véritable université catholique.

 

C’est l’occasion de remercier ceux d’entre vous qui nous écrivent, qui nous envoient des documents ou des articles, ou qui nous soutiennent financièrement en prenant des abonnements de soutien ou des abonnements bienfaiteur. La faiblesse de nos moyens nous empêche de les remercier tous individuellement. Qu’ils sachent que tous les premiers mercredis du mois le saint sacrifice de la messe est offert pour la revue, ses collaborateurs, ses bienfaiteurs et ses lecteurs.

Avec ce vingt-cinquième numéro, nous commençons la septième année d’existence de la revue. Pour marquer cet anniversaire, nous avons édité les tables des articles parus dans ces 25 premiers numéros. Ce document permettra à nos lecteurs de mesurer si nous répondons à ce désir de favoriser la diffusion de la vérité catholique, et les incitera à nous aider dans la recherche de nouveaux abonnés.


[1] — Le théodocte est savant (doctus : savant) sur Dieu ; le théologien sait raisonner ou discourir (lovgo~ : raison, discours) sur Dieu ; le théophante ne cherche qu’à paraître (faivnw : faire paraître). (NDLR.)

[2] — Cité dans Gilson Étienne, La Philosophie au Moyen Age, 2e éd., Paris, Payot, 1993, p. 395-396.

[3] — Voir Le Sel de la terre 14, p. 140, sur l’institution d’une université monopole d’État par Napoléon Ier.

[4] — Barbier abbé Emmanuel, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France du concile du Vatican à l’avènement de S.S. Benoît XV (1870-1914), Bordeaux, Imprimerie Cadoret, 1923-1924, 5 tomes (avec un volume de table analytique en plus), t. 3, p. 200.

[5] — Baudrillart Mgr, Vie de Mgr d’Hulst, I, p. 366. (Note de Barbier).

[6] — Barbier abbé Emmanuel, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France, t. 3, p. 200-201.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 25

p. 1-4

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