Que penser des Pensées
sur la politique de Pascal ?
par Joseph Lagneau
Dans son désir brûlant de convertir incrédules et libertins du Grand Siècle, Blaise Pascal « affirme hautement l’absolue transcendance de la religion chrétienne et refuse toute compromission avec les réalités qui lui sont étrangères, avec “tout ce qui ne va pas à la charité” : entre autres avec la politique [1] ». Or, « s’il est nécessaire d’abord de renoncer intérieurement à toute grandeur naturelle en tant que but ou fin dernière, car Dieu mérite d’être aimé pour lui-même et par-dessus toute chose, et s’il est nécessaire ensuite de renoncer effectivement à toute grandeur naturelle qui fait obstacle au développement de la charité, la grâce cependant n’anime-t-elle pas l’homme au plus profond de son être, ne pénètre-t-elle pas sa substance et ne sanctifie-t-elle pas du dedans toutes ses activités [2] » (y compris politiques) ?
En d’autres termes, que Pascal ait procédé plus par stratégie – pour « déstabiliser » les libres-penseurs et les libres-faiseurs – que par système – seule importait pour lui la connaissance de Jésus-Christ – n’empêche pas de poser la question suivante : les Pensées ne reflètent-elles pas un mépris de la res publica doublé d’une méprise sur l’ordre politique en tant que tel ?
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PASCAL ou l’éternelle énigme. Qualifié par les uns de « divin », par les autres de « funeste », le « sublime misanthrope » ou l’« Isaïe géomètre » qu’est cet « effrayant génie » continue à susciter l’enthousiasme ou à éveiller la suspicion, témoin le très intéressant recueil d’articles sur Pascal présenté par M. Alain Lanavère [3]. L’œuvre posthume, les Pensées, de cet auteur complexe au style limpide, présente elle aussi, malgré son dessein d’origine – une apologie de la religion chrétienne [4] – bien des énigmes [5] au point d’alimenter une critique elle-même complexe et controversée.
Face à ce dédale dont le fil d’Ariane est sans aucun doute constitué par « la misère de l’homme sans Dieu » et « la félicité de l’homme avec Dieu [6] », certains ont été tentés d’adopter une vision thématique des Pensées [7], d’autres de proposer une vision dialectique [8], d’autres enfin d’opérer un choix en fonction d’un ensemble prédéterminé : c’est ainsi que, récemment, un universitaire français, André Comte‑Sponville, puisant surtout dans la Ve Section relative à la « justice et à la raison des effets », a regroupé [9] plus d’une centaine de Pensées sur la politique [10] sans omettre, pour ne pas oblitérer le souci apologétique de Pascal ni négliger ses références théologiques, les principales pensées sur le bonheur, la croyance et la religion chrétienne.
Aussi, nous a-t-il semblé légitime, dans cette perspective d’ensemble, de nous interroger sur la pertinence spécifiquement politique de ces Pensées dans la mesure où saint Thomas d’Aquin, reprenant à son compte l’eudémonisme aristotélicien [11] finalisé par la béatitude chrétienne [12], assigne au monde de l’action des vertus politiques propres, susceptibles de réaliser les fins morales [13]. Plus donc qu’à la science de la métaphysique comme le pensait J. Maritain [14], n’est-ce pas à l’Éthique – préface de sa Politique – d’Aristote et aux traités des Vertus de saint Thomas [15] qu’il convient de confronter les Pensées politiques de Pascal ? En d’autres termes, puisque chez le défenseur intrépide de Port-Royal, l’homme constitue la « clé du chiffre [16] », interroger l’homme pascalien, c’est se demander si cet individu, « assoiffé » de Dieu, est capable de bonheur, « isolé et séparé qu’il est des communautés naturelles auxquelles il appartient [17] ».
La question du bonheur :
souverain bien ou bien commun ?
La notion même de bonheur nous paraît, en effet, la plus propre à élucider la question de la fin de l’homme. « Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception ; quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce but [18] » nous dit Pascal, répercutant ainsi la sagesse antique et médiévale : nos esse beatos volumus (Cicéron). Cependant, chez Aristote, le désir du bonheur humain était satisfait par l’action vertueuse tandis que le désir de savoir était comblé par la contemplation métaphysique ; quant à saint Thomas, il ordonnera le bonheur humain à la fin surnaturelle ou béatitude parfaite [19]. Or c’est ici, à ce « point », pour employer une expression chère à Pascal, que va se jouer le drame de la destinée humaine chez ce contempteur de la nature humaine.
Une logique du tout ou rien
Là où la tradition aristotélo-thomiste perfectionnait l’aspiration au vrai par les vertus purement intellectuelles (science, intelligence et sagesse) et l’aspiration au bien par les vertus morales et politiques (vertus cardinales), le pessimiste Pascal, de constitution fragile et d’inspiration janséniste, plus étonné par le désordre que par l’ordre surtout sub specie civitatis [20], nie la possibilité de satisfaire cette double tendance : « L’esprit croit naturellement, et la volonté aime naturellement, de sorte que, faute de vrais objets, il faut qu’ils s’attachent aux faux [21]. » Il est vrai qu’à la notion naturelle de contemplation ou d’opération à laquelle les Anciens [22] avaient associé leur quête du bonheur humain, Pascal substitue la notion plus conventionnelle de condition [23] au point d’inverser parfois ce qui dépend de l’homme et ce qui n’en dépend point : « C’est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens, et non point de la fin. Chacun songe comme il s’acquittera de sa condition, mais pour le choix de sa condition, et la patrie, le sort nous le donne [24] » ; « … de ceux que la nature n’a faits qu’hommes, on fait toutes les conditions des hommes [25]. »
Persuadé pourtant de la présence d’un lien naturel entre la volonté humaine et le bien universel, Pascal qui pense par « couple de contraires [26] » étend ce lien, le distend même au point d’écarteler l’homme, déjà « effrayé » par l’infini de la nature et, l’ayant désespéré, de le faire espérer en Dieu seul : « Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois, dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable c’est-à-dire que par Dieu même [27] ? »
L’homme se voyant ainsi assigné par le maître d’œuvre Pascal [28] une condition malheureuse, aucun objet – toujours trop particulier – ne saurait satisfaire son besoin de bonheur et aucune action – toujours trop soumise au mouvement – ne saurait en tenir lieu [29]. Dès lors deux conséquences symétriques se dégagent : la dévalorisation de l’ordre pratique (« il est nécessaire que le bien universel, que tous les hommes désirent, ne soit dans aucune des choses particulières [30] »), et la promotion de l’ordre spéculatif : « L’homme est né pour penser ; aussi n’est-il pas un moment sans le faire ; mais les pensées pures qui le rendraient heureux, s’il pouvait les soutenir, le fatiguent et l’abattent. C’est une vie unie à laquelle il ne peut s’accommoder ; il lui faut du remuement et de l’action [31]… »
Face à cette exigence d’un bien absolu et immuable relevant davantage d’une aspiration métaphysique ô combien profonde (le désir naturel de voir Dieu), que deviennent les biens finis créés par Dieu [32], l’ordre de la nature et plus particulièrement l’ordre politique dont saint Thomas, après Aristote, nous dit qu’il constitue la science architectonique de l’agir humain [33] ? Voici la tragique réponse de l’éloquent Pascal : « … et depuis que l’homme a quitté Dieu, c’est une chose étrange qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ait été capable de lui en tenir place : astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, famine, vices, adultère, inceste [34] » !
Face à cette misère humaine susceptible de désespérer, d’un point de vue naturel, bien des courages [35], que devient le monde des héros [36], de ceux-là mêmes qui ont été capables de se vouer au bien commun d’une cité ou d’une patrie [37] ? N’est-ce pas, en effet, cette notion de bien commun que le savant Pascal n’arrive pas à penser et à poser [38], assimilant trop vite tout bien pratique à un bien particulier et tout bien particulier à un bien intéressé [39]. « Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public ; mais ce n’est que feindre, et une fausse image de la charité ; car au fond ce n’est que haine [40]. »
Dans cette logique du tout ou du rien où « le vrai bien, le bien universel » est sans cesse valorisé au détriment des biens particuliers, toujours liés au corps [41], n’existe-t-il pas une dialectique permettant de passer de l’ordre des corps à l’ordre de la pensée et de l’esprit ?
Une dialectique du rien au tout
Il existe, en effet, chez le penseur Pascal un admirable éloge de la pensée humaine à laquelle se rattache toute la dignité de l’homme : « Toute la dignité de l’homme consiste en la pensée [42] », d’où la conséquence suivante : « Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale [43]. » Or le principe de la morale – dont la politique constitue dans une sage vision des choses le prolongement et le perfectionnement, puisque la politique est la morale ordonnée au bien commun –, consiste non pas à bien penser mais à agir bien, c’est-à-dire d’une manière vertueuse, selon l’analyse d’Aristote : « Ne doit-on pas dire que, dans le domaine de la pratique, la fin ne consiste pas dans l’étude et la connaissance purement théorique des différentes actions, mais plutôt dans leur exécution ? Dès lors, en ce qui concerne également la vertu, il n’est pas non plus suffisant de savoir ce qu’elle est, mais on doit s’efforcer aussi de la posséder et de la mettre en pratique [44]. »
N’arrivant pas à penser la mesure prudentielle [45] en raison d’une conception non pas aristotélicienne mais stoïcienne de la vertu (même s’il la récuse tout autant que la vision épicurienne), Pascal développe sa dialectique des trois ordres [46] à laquelle J. Mesnard recommande d’associer, dans un remarquable article [47], le fragment sur les trois concupiscences [48]. Dans cette double perspective, il existe une constante : l’ordre des corps, celui auquel est réduit manu militari l’ordre politique (« les charnels sont les rois : ils ont pour objet le corps »), n’est pas un ordre parfait puisque l’ordre consiste « à tendre au général [49] ». « Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien des corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres [50]. »
Que devraient faire les hommes d’action dans une telle dialectique ? Accéder à l’ordre supérieur, celui de la pensée (ou de l’esprit) ou à celui, infiniment supérieur de la charité (ou de la volonté) puisque « Dieu doit régner sur tout, et tout se rapporter à lui [51] ». En effet, éloignés qu’ils sont du bien universel, ils devraient, selon une logique du vide et du plein, renoncer à leurs affaires pour penser à eux c’est-à-dire pour méditer leur misère : « Qu’est-ce autre chose d’être surintendant, chancelier, premier président sinon d’être dans une condition où l’on a, dès le matin, un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux ? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu’on les renvoie à leurs maisons des champs, où ils ne manquent ni de biens ni de domestiques pour les assister dans leur besoin, ils ne laissent pas d’être misérables et abandonnés parce que personne ne les empêche de songer à eux [52]. » En quoi consisterait exactement ce passage de l’ordre des corps à l’ordre de l’esprit ? Pascal demeure très spéculatif sur ce point : « L’homme est visiblement fait pour penser et tout son devoir est de penser comme il faut. (…) Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela ; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers… à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme [53]. » Quant à recourir à l’aspect naturel du troisième ordre (celui de la volonté qui comprend sagesse stoïcienne et charité chrétienne) cette attitude ne peut constituer une solution [54] : « Les sages ont pour objet la justice ; dans la sagesse règne l’orgueil proprement [55]. » Et si l’on a le bon sens d’alléguer l’exemple des rois très chrétiens qui vécurent des vertus de leur état, le sophiste Pascal invente une distinction très formelle : « Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens mais seulement comme rois [56] ! »
Au terme de cette première partie, nous constatons que la notion de bonheur humain (sous sa forme politique), jadis associée à la notion d’agir vertueux, est désormais uniquement réservée à une forme nouvelle de l’otium studiosum (ou loisir studieux) : « Le bonheur n’est, en effet, que dans le repos, et non pas dans le tumulte [57] » ; « Dire à un homme qu’il vive en repos, c’est lui dire qu’il vive heureux ; c’est lui conseiller d’avoir une condition toute heureuse et laquelle il puisse considérer à loisir, sans y trouver sujet d’affliction. Ce n’est donc pas entendre la nature [58]. » Puisque « le métier de roi » n’est que divertissement [59] et que se divertir en langage pascalien, c’est se détourner de ce qui constitue la dignité de l’homme (la pensée), le chef ou le gouvernant ne peut être que malheureux : « Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense [60]. » Puisque les rois, les capitaines, « ces grands de chair [61] » ne sont « rien » par rapport à la grandeur des gens d’esprit qui eux-mêmes ne sont « rien » par rapport à la charité des saints, de quoi est donc fait le pseudo-bonheur de ces hommes d’action que sont les héros et les grands de ce monde ? En d’autres termes, à partir de prémisses politiques aussi fragiles, c’est sur la possibilité d’une « rédemption » de la politique qu’il faudra nous interroger dans la partie suivante, puisqu’il existe, chez Pascal, une « raison du politique [62] ». Fondée sur « la raison des effets [63] », la politique pascalienne aurait-elle des raisons que la raison ne connaît pas ?
Le bonheur en question :
la faillite de la prudence
Après avoir examiné dans la partie précédente le double mouvement pascalien en vertu duquel la promotion du souverain bien dévalorise la considération du bien commun [64], il convient donc de s’interroger sur le sort réservé à l’action humaine et plus particulièrement à l’action politique. Puisque dans cette logique du tout ou du rien (grandeur-misère) la seule grandeur finie reconnue est celle de la pensée [65] mais d’une pensée spéculative ordonnée aux seuls usages géométrique et apologétique [66], et la seule grandeur infinie à laquelle la précédente est ordonnée dans une dialectique du rien au tout, la grandeur de la charité ou de Jésus-Christ, que devient le monde de la pensée pratique ainsi découronnée de sa vertu capitale, la prudence ? Le monde de l’action déjà si difficile à ordonner en fonction du bien commun et en vue du bonheur de tous, est délesté de toute grandeur et de tout honneur : « L’exemple nous instruit peu et l’expérience nous pipe [67]. » Reste donc un « hôpital de fous » que des baladins – « Platon et Aristote » ! – se sont amusés de soigner [68].
Un rapport de forces
En vertu d’une anthropologie faussée par la pesanteur [69] du péché originel [70], Pascal assimile les actions humaines aux passions animales : « La concupiscence et la force sont les sources de toutes nos actions : la concupiscence fait les volontaires ; la force, les involontaires [71]. »
La cité, pourtant considérée par ses illustres devanciers comme une société parfaite en raison de l’auto-suffisance et de l’indépendance qu’elle comporte lorsqu’elle est fondée sur les vertus cardinales de prudence et de justice [72], ne remédie pas à cet état de fait promu au rang de mal radical : « On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public ; mais ce n’est que feindre [73]. »
D’où le paradoxe, pour ne pas dire l’excès suivant : « Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur et de sa vie, que celle de tout le reste du monde [74] ! »
C’est qu’en effet les activités politiques ainsi que les professions libérales sont irrémédiablement viciées. Elles ne sont qu’artifice ou violence [75] c’est-à-dire, en dernier ressort, divertissement : « Le chancelier est grave et revêtu d’ornements, car son poste est faux ; et non le roi : il a la force, il n’a que faire de l’imagination. Les juges, médecins, etc., n’ont que l’imagination [76]. » Au lieu de remédier quelque peu à l’amour-propre de l’homme, la vie en société aggrave cette situation à cause de ces deux puissances trompeuses que sont l’imagination (ou la force) légitimées par l’habitude : « Et si les médecins n’avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n’eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n’auraient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. (…) Les seuls gens de guerre ne sont pas déguisés de la sorte, parce qu’en effet leur part est plus essentielle ; ils s’établissent par la force, les autres par grimace [77]. »
Victime de son parti-pris spéculatif et peut-être de son esprit géométrique concernant des choses si fines, comme en témoigne son incapacité à prendre en compte la mobilité et la variété des circonstances du jugement prudentiel jugées par lui de « vaines [78] », quel usage réserve l’infortuné Pascal à ces lois et à ces coutumes qui, d’après les Anciens, « émanant de l’intelligence et de la prudence [79] », assurent la justice et la paix ? Elles aussi sont l’expression de rapports de force (ou de grimace) car, en ce domaine, « cette belle raison corrompue a tout corrompu [80] ». Élevant le « badinage de Montaigne à la note tragique » selon l’admirable formule de Maurras [81], le sceptique Pascal transforme le doute eyquemien, symbole en ce domaine, de prudence de raisonnement en un doute systématique, symbole de méfiance de raisonnement [82]. L’histoire, cette politique du passé, est elle aussi acculée au même constat d’échec en raison de la contingence et de l’arbitraire qui règnent dans le monde pratique : « Aucun État n’y a duré mille ans [83], et tout y est soumis au hasard le plus insignifiant, depuis le nez de Cléopâtre [84] jusqu’au grain de sable dans la vessie de Cromwell [85]. »
Là encore, le scientifique Pascal, assoiffé de nécessité et d’absolu, n’arrive pas à penser la mesure pratique faite de convenance et de vraisemblance pourtant source d’obligation et garantie d’ordre : « Il faut choisir le juste milieu » disait l’auteur de la Politique [86].
Ordre ou désordre ?
Dès lors que faire ? Puisque, pour le « funeste » Pascal, les faits ont défait le fait d’origine – la cité –, que deviennent, dans ce chaos politique fait de forces, les relations politiques autrefois fondées sur la belle vertu d’amitié politique ? Puisque « ne pouvant faire que ce qui est juste fut fort, on a fait que ce qui est fort fut juste [87] », faut-il se faire conservateur ou révolutionnaire ? En effet, les gouvernés, privés de la vertu d’opinion vraie (ou confiance) qui les unirait à la vertu de prudence des gouvernants, pourraient être tentés de secouer le joug, tandis que les gouvernants pourraient s’efforcer de « jouer sur l’image » en captant l’opinion. Au grand regret des marxistes [88], le destructeur Pascal se fait conservateur [89]. Cet archéologue n’est pas un architecte comme J-J. Rousseau qui, à partir de prémisses pascaliennes (le constat d’échec en politique), préfère construire un nouveau contrat social more geometrico [90].
Bien qu’il n’y ait pas d’ordre naturel de la politique et, partant, de vertus politiques, il faut sauvegarder la paix, « souverain bien [91] », mais non opus justitiae, et, pour éviter la guerre civile, « le plus grand des maux [92] », respecter les grandeurs d’établissement. D’où les deux conséquences suivantes :
— pour les gouvernants, accorder un respect de convention à ceux qui ne méritent qu’un mépris de nature, comme le manifestent les cyniques Discours sur la condition des Grands [93] ;
— pour les gouvernés, obéir aux lois et aux coutumes non en tant que principes raisonnables mais en tant que puissances établies [94].
Telle est la terrible « raison des effets [95] » qui, si elle a le fragile avantage de respecter le fait établi (pour éviter la révolution !), a l’inconvénient majeur d’enraciner d’une part la force des gouvernants, d ’autre part, la folie des gouvernés. Le Siècle des Lumières voudra remédier, à sa manière, à ce « si bel ordre [96] » fait de désordre !
Dans cette VIe Section des Pensées, remarquons bien que c’est faute de vertus politiques fondées en nature – d’où cette incompréhension vis-à-vis des honneurs, des éloges et même de la noblesse maintenue à titre de « heureux hasard [97] » – que les relations politiques sont maintenues en guise de mesures conservatoires : « Nous avons donc montré que l’homme est vain par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles ; et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu’ainsi, toutes ces vanités étant très bien fondées, le peuple n’est pas si vain qu’on dit ; et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple. Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines : parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant là où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très fausses et malsaines. »
Du mépris intérieur au respect extérieur, de la misanthropie politique à l’idolâtrie fidéiste, telle est donc la logique de la politique pascalienne acculée par nécessité à l’hypocrisie ou au cynisme là où la tradition aristotélo-thomiste, par amitié vertueuse, se proposait le bonheur de vivre et de bien vivre en posant des actions belles et justes. Entre « le glaive de la négativité [98] » cher à « l’Archimède en pleurs au pied de la Croix [99] » et « la paix de l’affirmation », il y a la balance de la justice et le poids de la prudence dont le précepte se trouve pourtant explicitement contenu dans le Nouveau Testament [100].
Conclusion
Géomètre, assurément ; apologiste, sans aucun doute ; mystique, peut-être ; penseur politique, certainement pas [101]. Soucieux de convertir les libertins en faisant usage de la raison pour les mener au seuil de la foi afin que Dieu agisse en leur cœur, Pascal, à une époque où la Fronde tourmentait le royaume de France, n’a pas su se donner, malgré l’art d’agréer si ouvert aux opinions du monde, les moyens de penser la politique en tant que politique.
Cette dernière, en effet, requiert une intelligence du contingent où la complexité et la relativité des événements peuvent être surmontées par la mesure prudentielle capable, à travers l’expérience des âges et l’héroïsme des chefs (soutenus de la sainteté des mœurs garantie par la religion catholique), de prendre des décisions sages et d’édicter des lois justes auxquelles souscrit, pour son plus grand bonheur, la communauté des citoyens. Or, pour appréhender cette convenance politique où le juste milieu proportionné aux situations tient lieu de norme, la méditation de l’histoire, du droit et de la littérature auraient rendu à Pascal de précieux services selon l’analyse de Maurras : « Toujours la même méprise sur le train des choses humaines ! (…) Il y a toujours, chez Pascal, sur ce sujet, un entre-deux manqué. Il laisse échapper une partie de l’esprit, toute l’histoire et tout le droit naturel et historique. (…) Entre le mérite personnel et la volonté du législateur, il y a quelque chose que Pascal omet. (…) Il existe au moins un troisième facteur, c’est la société [102]. » Or « l’omission d’un principe mène à l’erreur » selon Pascal lui-même…
Victime de son pyrrhonisme politique, l’auteur des Provinciales, au lieu de quêter le vraisemblable à travers les choix bons issus de bonnes délibérations, a préféré enraciner le doute, jugeant d’une part « la pointe de la justice trop subtile [103] » et « la raison trop pure et trop sublime » pour s’y essayer [104]. La politique, devenue ainsi tragique parce que privée d’ordre au lieu d’être harmonieuse quand elle est vertueuse, ne pouvait que déchoir dans le désordre qui plus est (dans cette perspective pascalienne) à conserver dans une sorte de fidéisme politique. La rançon de cette chute n’est-elle pas, malgré l’invitation à la béatitude, la perte du bonheur proprement humain, à moins que les Pensées sur la politique, trop « tyranniques [105] » pour être vraies eu égard à l’ordre si fin de la nature politique, ne soient, selon la définition pascalienne, que « ridicules [106] »…
NB : Face à ces temps troublés et qui troublèrent un génie comme Pascal, ne devons-nous pas nous tourner vers des temps plus sereins (philosophiquement parlant) où un saint Bernard puis un saint Louis et un saint Thomas d’Aquin dominaient l’Europe par leur science, leur vertu, leur sainteté… et leur prudence politique, selon l’admirable sonnet composé par Corneille à l’occasion de la Traduction des Épîtres de saint Bernard par le R.P. Dom Gabriel de Sainte-Gemme, en 1649 ?
Du cloître et de la cour précieuse clarté,
Mais du cloître sans tache, et d’une cour sans crimes,
Aussi ferme soutien des ordres légitimes
Qu’implacable ennemi de la fausse équité,
Toi qui jusqu’à nos rois portas la vérité
Qui n’eus dans leurs conseils que de justes maximes,
Et fis, par un conseil rentré dans les abîmes,
Dans les raisons d’État régner la sainteté,
Aujourd’hui que la France, entendant tes oracles,
Voit tous ses cœurs charmés par de si grands miracles,
Fais-en suivre l’exemple à toute heure, en tout lieu :
Et rendant à nos jours ce qu’aux tiens on admire,
Une seconde fois accorde en cet empire
La sagesse du monde avec celle de Dieu.
Vitrail de Charlemagne, Chartres |
[1] — D’après Grente cardinal, Dictionnaire des Lettres Françaises du XVIIe, Paris, Éd. Fayard, 1951, article « Pascal ».
[2] — Verneaux chanoine, Histoire de la Philosophie moderne, Paris, Éd. Beauchesne, 1968, chapitre « Pascal ».
[3] — Lanavère A., Pascal (recueil de textes de Vauvenargues, Condorcet, Sainte-Beuve etc…), Paris, Éd. Firmin-Didot, 1969. Voir également le recueil des « Cahiers de la nouvelle journée », (librairie Bloud et Gay, 1936) consacré à La Vie posthume des Pensées.
[4] — La plupart des fragments qui composent le manuscrit des Pensées étaient destinés à une Apologie pour la vérité de la religion chrétienne. Pour nos travaux, nous avons utilisé l’édition Brunschvicg (soit l’abréviation Br.) en raison du classement de ses sections. (Classement par ailleurs discutable comme l’a montré H. Massis dans sa propre édition des Pensées.)
