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Le Motu proprio Ecclesia Dei

 

Nous donnons ici un extrait de la Lettre aux amis et bienfaiteurs du sémi­naire St. Thomas-Aquinas (Winona, USA), du 1er novembre 1998, écrite par Mgr Richard Williamson suite au pèlerinage à Rome des « catholiques Eccle­sia Dei », en octobre 1998.

Le Sel de la terre.

 

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Pourquoi ceux qu’on appelle catholiques traditionalistes doivent-ils s’opposer à la Rome actuelle ? Pourquoi, alors que les traditionalistes, avec leur « foi forte », ont « tant à offrir à l’Église », insistent-ils pour se séparer ? Pourquoi ne peuvent-ils pas, comme les catholiques conservateurs, prendre ce qu’il y a de mieux des deux côtés en utilisant l’indult accordé par Rome en 1984, indult qui permet l’uti­lisation de la messe tridentine (dans des limites strictes) ?

La réponse à ces questions transparaît une nouvelle fois clairement à la lec­ture du discours que le pape Jean-Paul II a adressé à un groupe bien en vue de catholiques conservateurs, descendus à Rome le week-end dernier parce qu’ils croient à la coopération avec Rome.

L’occasion en était le rassemblement dans la Ville éternelle, du vendredi 23 au lundi 26 octobre, de membres de la Fraternité Saint-Pierre. Ils célébraient le 10e anniversaire de leur société, fondée en 1988 par des prêtres qui avaient quitté la Fraternité Saint-Pie X, en protestation contre la consécration de quatre évêques par Mgr Lefebvre sans la permission de Rome, au cours du même été. On se rap­pelera que Mgr Lefebvre avait déclaré à cette époque que les responsables de l’Église catholique s’étaient montrés incapables de défendre la vraie foi, en orga­nisant par exemple la réunion d’Assise en 1986, et c’est pourquoi la Tradition de­vait elle-même se donner des évêques « intérimaires ». Au contraire, disait la poi­gnée de prêtres qui avaient rompu pour former la Fraternité Saint-Pierre, les res­ponsables actuels de l’Église sont de bons catholiques sous la juridiction desquels la foi traditionnelle peut parfaitement continuer. C’est pourquoi ces prêtres conservateurs se remirent sous le contrôle direct de Rome, par l’intermédiaire de la Commission Ecclesia Dei, dont le nom est tiré du document de juillet 1988 dans lequel Rome condamnait la consécration des quatre évêques traditionalistes.

Pour éviter qu’on nous accuse de pratiquer des omissions déloyales, nous donnons en entier le texte du discours du pape aux membres de la Fraternité Saint-Pierre du 26 octobre 1998. Nous accompagnons le texte de quelques com­mentaires :

Je vous salue cordialement, chers pèlerins qui avez tenu à venir à Rome à l’occasion du dixième anniversaire du Motu proprio Ecclesia Dei, pour affermir et renouveler votre foi au Christ et votre fidélité à l’Église. Chers amis, votre présence auprès du « successeur de Pierre » à qui revient en premier de veiller à l’unité de l’Église (concile Vatican I, Constitution dogmatique Pastor aeternus) est particulièrement significative.

Dès le commencement le pape a mis l’accent sur l’unité et sur sa personne comme centre de l’unité. Pendant dix-sept ans, le seul argument des papes Paul VI et Jean-Paul II, en réponse aux accusations de Mgr Lefebvre fondées sur la vérité, a été celui de l’unité.

Pour sauvegarder le trésor que Jésus lui a confié et en étant résolument tournée vers l’avenir, l’Église a le devoir de réfléchir en permanence sur son lien avec la Tradition qui nous vient du Seigneur par les apôtres, telle qu’elle s’est constituée tout au long de l’his­toire.

Le pape évoque maintenant le dépôt de la foi (appelé « un trésor ») et la Tradition, mais non pas comme vérité absolue. Il insinue plutôt que le dépôt de la foi et la Tradition sont prisonniers du temps (« tourné vers l’avenir » et « tout au long de l’histoire »). La vérité change-t-elle avec le temps ?

Selon l’esprit de conversion de la lettre apostolique Tertio millennio adveniente (nos 14, 32, 34, 50), j’exhorte tous les catholiques à faire des gestes d’unité et à renouve­ler leur adhésion à l’Église, pour que la légitime diversité et les différentes sensibilités, dignes de respect, ne les séparent pas les uns des autres, mais les poussent à annoncer en­semble l’Évangile ; ainsi stimulés par l’Esprit qui fait concourir tous les charismes à l’unité, tous pourront glorifier le Seigneur et le salut sera proclamé à toutes les nations.

Les convervateurs doivent reconnaître ici que Jean-Paul II considère leur at­tachement à la messe tridentine comme n’étant rien de plus qu’une « sensibilité » légitime, différente de celle supposée également légitime – et, en fait, bien plus légitime – des modernistes pour la messe de Paul VI. A l’opposé, les traditiona­listes disent que la messe de Paul VI est une trahison de la foi catholique qui mine la présence réelle, le sacrifice actuellement réalisé et le sacerdoce sacrificiel. Est-ce que les conservateurs sont d’accord avec Jean-Paul II qui ramène ces dogmes à une affaire de « sensibilité » ?

Je souhaite que tous les membres de l’Église demeurent les héritiers de la foi reçue des apôtres, dignement et fidèlement célébrée dans les saints mystères, avec ferveur et beauté, afin de recevoir de manière croissante la grâce [voir concile de Trente, session VII, 3 mars 1547, décret sur les sacrements] et de vivre une relation intime profonde avec la divine Trinité.

Les sentiments sont bons, mais Jean-Paul II ne voit-il pas que l’humanisme intrinsèque de la messe de Paul VI qui fait de l’homme le centre, milite nécessai­rement contre « une célébration digne et fidèle » ? Non, en vérité, il ne le peut pas (en partie, sans doute, parce que son propre sacerdoce a commencé et s’est dé­veloppé avec la messe tridentine, ce qui n’est plus le cas, aujourd’hui, pour les jeunes prêtres).

Tout en confirmant le bien fondé de la réforme liturgique voulue par le concile Vatican II et mise en œuvre par le pape Paul VI, l’Église donne aussi un signe de com­préhension aux personnes « attachées à certaines formes liturgiques et disciplinaires an­térieures » (Motu proprio Ecclesia Dei, nº 5). C’est dans cette perspective que l’on doit lire et appliquer le Motu proprio Ecclesia Dei ; je souhaite que tout soit vécu dans l’esprit du concile Vatican II, dans la pleine harmonie avec la Tradition, visant l’unité dans la charité et la fidélité à la vérité.

Voici la partie principale du discours de Jean-Paul II s’adressant aux prêtres conservateurs de la Fraternité Saint-Pierre. Remarquez qu’il affirme fermement que la réforme liturgique de Paul VI était bonne. Par voie de conséquence, notez aussi qu’est réduite à un simple « attachement à certaines formes liturgiques et disciplinaires antérieures » toute protestation contre la réforme actuelle. Tranquil­lement, Jean-Paul II en conclut que la Tradition n’a rien qui l’empêche d’être en harmonie avec « l’esprit de Vatican II ». Est-ce que les conservateurs acceptent cette interprétation de la « Tradition » en tous points compatible avec « l’esprit de Vatican II » ? Ainsi la Tradition et la vérité varieraient-elles avec le temps ?

Mais voici maintenant la confirmation pratique. Revenons à 1988 : Rome accepte et approuve la messe tridentine pour la nouvelle Fraternité Saint-Pierre, mais ses prêtres n’obtiennent pas leurs propres évêques comme ils l’avaient de­mandé. Depuis lors, ils ont dû dépendre des évêques diocésains ou de ceux du nouvel Ordo qui exercent ainsi le contrôle principal sur toute l’organisation de la Fraternité Saint-Pierre. Mais, hélas pour la Fraternité Saint-Pierre, tous les rapports issus de toutes les parties du monde montrent que les dits évêques paralysent son activité. Cette fraternité est contrainte de faire appel au pape sans passer par leur intermédaire. Et elle le fait en vain, car le pape les renvoie toujours aux mêmes évêques… A vous de juger, maintenant, si oui ou non, ce blocage des évêques ne reflète pas la volonté du pape :

C’est sous « l’action de l’Esprit Saint, par laquelle le troupeau du Christ tout entier se maintient et progresse dans l’unité de la foi » (concile Vatican II. Constitution dog­matique Lumen gentium, nº 25), que le successeur de Pierre et les évêques, successeurs des apôtres, enseignent le mystère chrétien ; de manière toute particulière, les évêques réunis en concile œcuménique cum Petro et sub Petro, confirment et affermissent la doc­trine de l’Église, héritière fidèle de la Tradition existant déjà depuis près de vingt siècles comme réalité vivante qui progresse, donnant un élan nouveau à l’ensemble de la com­munauté ecclésiale. Les derniers conciles œcuméniques, Trente, Vatican I, Vatican II, se sont particulièrement attachés à éclairer le mystère de la foi et ont entrepris des réformes nécessaires pour le bien de l’Église dans le souci de la continuité avec la Tradition apos­tolique, déjà recueillie par saint Hippolyte.

Notez, au passage, cette dangereuse définition de la « Tradition » comme étant « une réalité vivante donnant un élan nouveau à l’ensemble de la commu­nauté ecclésiale ». Et aussi, l’« anti-dogmatique » Vatican II mis au même rang que les « super-dogmatiques » conciles de Trente et de Vatican I. Mais ce paragraphe a servi principalement à préparer le « coup de grâce » :

Il revient donc en premier lieu aux évêques, en communion avec le successeur de Pierre, d’exercer avec fermeté et charité la conduite du troupeau pour que la foi catho­lique soit partout sauvegardée (voir Paul VI, exhortation apostolique Quinque iam anni ; Code de droit canonique, can. 386) et dignement célébrée. En effet, selon les formules de saint Ignace d’Antioche, « là où est l’évêque, là est aussi l’Église » (Lettre aux Smyrniotes, VIII, 2). J’invite aussi fraternellement les évêques à avoir une compré­hension et une attention pastorale renouvelée aux fidèles attachés à l’ancien rite et, au seuil du troisième millénaire, à aider tous les catholiques à vivre la célébration des saints mystères avec une dévotion qui soit un véritable aliment pour leur vie spirituelle et qui soit source de paix.

Autrement dit, la Fraternité Saint-Pierre n’a qu’à obéir aux évêques diocé­sains pour être assûrée de garder la foi et de célébrer la liturgie dans la dignité. Est-ce cela, leur expérience ? En ce qui concerne « la compréhension et le souci de renouveau pastoral » qui doivent être exprimés aux catholiques de la « sensibilité » de la Fraternité Saint-Pierre, cela a été, bien sûr, expliqué plus haut : le pape veut que « tout soit vécu dans l’esprit du concile Vatican II ». Il conclut :

En vous confiant à l’intercession de la Vierge Marie, parfait modèle de la sequela Christi et Mère de l’Église, chers frères et sœurs, je vous accorde la Bénédiction aposto­lique, ainsi qu’à tous ceux qui vous sont chers.

Selon le rapport du Wanderer sur ce week-end Ecclesia Dei, le cardinal Ratzinger assura les conservateurs que leur problème venait des évêques diocé­sains. Autrement dit, comme Jean-Paul II, le cardinal estime bon le remplacement de l’ancienne liturgie ; tout au plus, il n’est pas toujours bien appliqué.

Non, Votre Sainteté ; non, Votre Éminence ; les « gentils conservateurs » peuvent se laisser persuader que Vatican II et la nouvelle messe sont de bons textes, simplement mal interprétés, mais les « méchants tradionalistes » savent, eux, que ce sont de mauvais textes. Ce n’est pas seulement la nouvelle pratique, mais les nouveaux principes qui sont faux. Et le plus grand service que puissent vous rendre les « traditionalistes », à l’un et à l’autre ainsi qu’aux conservateurs, c’est de prendre cette position « contre » vous jusqu’à ce que vous y voyiez clair. Alors, vous nous remercierez de nous être « coupés » de vous.

 

Fin de l’extrait de La Lettre aux amis et bienfaiteurs 

du séminaire Saint-Thomas d’Aquin.

Informations

L'auteur

Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.

Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.

Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988. 

Le numéro

Le Sel de la terre n° 29

p. 176-179

Les thèmes
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Les Ralliements : Histoire, Doctrine et Conséquences pour la Tradition

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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