Petite chronique thomiste
NDLR : Cette chronique a pour but de donner quelques beaux textes peu connus de saint Thomas d’Aquin permettant de mieux juger les questions actuelles, ou encore donnant un éclairage sur la vie spirituelle.
Foi et raison
Il n’y a pas de légèreté à donner son assentiment aux choses de la foi, quoiqu’elles soient au-dessus de la raison. » (Somme contre les Gentils, Livre 1, ch. 6)
NDLR : Il nous a paru intéressant de reproduire pour nos lecteurs ce chapitre de la Somme contre les Gentils à cause de son rapport à l’article sur “raison et foi” et aussi parce que saint Thomas y parle de l’Islam, question bien actuelle.
« Lorsque nous recevons comme de foi une vérité dont la raison humaine ne peut se rendre compte, nous ne croyons pas avec légèreté comme ceux qui admettent, selon l’expression de saint Pierre, des “fables sophistiquées [1]”. Ces “secrets de la divine Sagesse [2]”, la Sagesse divine elle-même, qui connaît parfaitement toutes choses, a daigné les révéler aux hommes. Elle a manifesté sa présence, la vérité de son enseignement et de son inspiration par les preuves [3] qui convenaient, en accomplissant de manière très visible, pour confirmer ce qui dépasse la connaissance naturelle, des œuvres très au-dessus des possibilités de la nature tout entière : guérison merveilleuse des malades, résurrection des morts, changement étonnant des corps célestes et, ce qui est plus admirable, inspiration de l’esprit des hommes, telle que des ignorants et des simples, remplis du don du Saint-Esprit, ont acquis en un instant la plus haute sagesse et la plus haute éloquence. Devant de telles choses, mue par l’efficace d’une telle preuve, non point par la violence des armes ni par la promesse des plaisirs grossiers, et, ce qui est plus étonnant encore, sous la tyrannie des persécuteurs, une foule innombrable, non seulement de simples mais d’hommes très savants, est venue s’enrôler dans la foi chrétienne, cette foi qui prêche des vérités inaccessibles à l’intelligence humaine, réprime les voluptés de la chair et enseigne à mépriser tous les biens de ce monde. Que les esprits des mortels donnent leur assentiment à tout cela et qu’au mépris des réalités visibles seuls soient désirés les biens invisibles, voilà certes le plus grand des miracles et l’œuvre manifeste de l’inspiration de Dieu. Que tout cela ne se soit pas fait d’un seul coup et par hasard, mais suivant une disposition divine, il y a, pour le manifester, le fait que Dieu, longtemps à l’avance, l’a prédit par la bouche des prophètes, dont les livres sont tenus par nous en vénération, parce qu’ils apportent un témoignage de notre foi.
« L’Épître aux Hébreux fait allusion à ce genre de confirmation : “Celui-ci “— le salut de l’homme —, inauguré par la prédication du Seigneur, nous a été “garanti par ceux qui l’ont entendu, Dieu appuyant leur témoignage par des “signes, des prodiges et par diverses communications de l’Esprit-Saint [4].”
« Cette si admirable conversion du monde à la foi du Christ est une preuve très certaine en faveur des miracles anciens, telle qu’il n’est pas nécessaire de les voir se renouveler [5] puisqu’ils transparaissent avec évidence dans leurs effets [6]. Ce serait certes un miracle plus étonnant que tous les autres que le monde ait été appelé, sans signes dignes d’admiration, par des hommes simples et de basse naissance, à croire des vérités si hautes, à faire des œuvres si difficiles, à espérer des biens si élevés. Encore que Dieu, même de nos jours, ne cesse de confirmer notre foi par les miracles de ses saints [7].
« Les sectaires qui veulent introduire l’erreur emploient des moyens tout opposés. Nous le voyons par l’exemple de Mahomet, qui gagna les peuples en leur promettant les plaisirs des sens, auxquels on se sent porté par la concupiscence de la chair. ôtant tout frein à la volupté sensuelle, il leur donna aussi des lois conformes à ses promesses et auxquelles les hommes charnels peuvent obéir facilement. Il n’enseigna comme vérités que des choses qui sont facilement saisies par les esprits les plus médiocres à l’aide des lumières naturelles ; et même il mêla à ces vérités des fables nombreuses et les dogmes les plus faux. Il ne chercha pas à s’autoriser de prodiges faits par une vertu surnaturelle et qui seuls rendent un témoignage suffisant à l’inspiration divine, quand une œuvre visible, qui ne peut être que l’œuvre de Dieu, prouve que le docteur de la vérité est invisiblement inspiré ; mais il se dit envoyé avec la force des armes, caractère que peuvent revendiquer aussi les voleurs de grand chemin et les tyrans.
« Au commencement, il lui fut impossible de s’attacher même un petit nombre d’hommes sensés et versés dans les choses divines et humaines, mais seulement ceux–là qui, vivant dans les déserts à la manière des bêtes, ignoraient complètement les vérités divines. C’est avec cette multitude et par la violence des armes qu’il en contraignit d’autres à plier sous ses lois. Il n’a pour lui le témoignage divin d’aucun des prophètes venus avant lui. Au contraire, il altère dans une histoire pleine de fictions tout ce que contiennent l’Ancien et le Nouveau Testament, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre en examinant sa loi. C’est pour ce motif qu’il prit l’astucieuse précaution d’empêcher ses partisans de lire les livres des deux Testaments, de peur d’être par eux convaincu d’imposture. Il est donc bien évident que ceux qui ajoutent foi à ses paroles croient à la légère. »
[1] — 2Pi 1/16.
[2] — Job 11/6.
[3] — Ce que nous avons appelé dans notre étude des “motifs de crédibilité”. Remarquons comment saint Thomas, avec toute la Tradition, s’appuie surtout sur les miracles et les prophéties.
[4] — He 2/3.
[5] — Remarquons au passage que saint Thomas réfute ici l’erreur des actuels charismatiques qui voudraient retrouver les pouvoirs de guérison des premiers chrétiens. Ceci mériterait une étude spéciale pour montrer que leurs pouvoirs — si pouvoirs il y a — ne viennent pas de Dieu.
[6] — A condition de connaître un minimum d’Histoire. On comprend par là la rage des sectaires qui suppriment l’Histoire d’avant 1789 du programme scolaire pour que les enfants ne puissent plus reconnaître le miracle moral de la conversion des nations.
[7] — Il suffit d’aller au bureau médical de Lourdes pour s’en convaincre.

