Le chrétien sel de la terre,
lumière du monde
par le frère Th.-M. Thiriet O.P.
A la demande du pape Urbain IV, saint Thomas d’Aquin, alors à l’apogée de son génie, composa sur les quatre Évangiles une chaîne formée des textes des pères grecs et latins, qui reçut bientôt le nom de Catena aurea, Chaîne d’or [1]. Ce travail a servi de base au livre du père Thiriet dont nous donnons ici un extrait.
Le Sel de la terre.
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Le sel de la terre
« Vous êtes le sel de la terre. Si le sel
s’affadit, avec quoi le salera-t-on ? » (Mt 5, 13)
VOICI les béatitudes qui se transforment en devoirs. « Celui qui est doux, modeste, miséricordieux et juste, ne garde pas pour lui le fruit de ses œuvres, dit saint Jean Chrysostome, mais ses vertus deviennent des sources fécondes qui servent à l’utilité d’autrui. La vie de celui qui est pur, pacifique, qui souffre persécution pour la justice, devient une vie d’utilité publique [2]. »
« Pour leur montrer combien ces devoirs sont importants, leur apprendre avec quelle rigueur il les leur impose, il leur montre en jeu non pas seulement leur salut, mais celui du monde entier. Je ne vous envoie pas à quelques villes, ni à une seule nation comme autrefois les prophètes, mais au monde entier et au monde affligé de maladies nombreuses… Et s’ils n’ont pas en eux une vertu capable de sauver le monde, ils seront au-dessous de leur tâche [3]. »
Cette parole, i1 l’adressait d’abord aux apôtres et, en leur personne, aux pasteurs. « Nous devons, puisque nous sommes le sel de la terre, disait saint Grégoire, donner aux âmes des fidèles leur vrai condiment. (…) Il faut, disait-i1 encore, que tout contact d’un fidèle avec le prêtre lui laisse comme un goût de la vie éternelle [4]. »
« Les peuples doivent devenir la nourriture de Dieu, Dieu veut se les incorporer ; et ce sont les pasteurs qui doivent donner à cette nourriture la saveur qui la rendra digne de Dieu. Quelle saveur pourrions-nous lui donner si nous étions un sel affadi [5] ? »
« Ce qui avait précédé s’adressait d’une façon plus particulière aux apôtres et aux pasteurs ; car celui qui enseigne, dit l’auteur de l’Opus imperfectum, doit être orné de toute vertu. Il doit être pauvre, pour pouvoir librement attaquer l’avarice. Il doit répandre des larmes sur ses péchés et les péchés des autres, pour faire honte à ceux qui aiment le péché avant qu’ils ne le commettent, et qui ne savent pas s’attrister après qu’ils l’ont commis. Il doit avoir faim et soif de la justice pour stimuler les indifférents. Il doit être doux pour conduire l’Église par l’amour plus que par la crainte. Il doit être miséricordieux pour les autres, austère pour lui-même, afin de prendre sur lui-même tout le poids de la vertu et de le rendre doux aux autres. Il doit avoir le cœur pur, élever ses pensées au-dessus du monde, car plus l’âme se détache du monde, plus elle est apte à voir Dieu. Il doit aimer la paix pour faire de son Église une seule âme. Il doit être prêt à toute souffrance et, sans avoir de vains désirs du martyre, avoir la constance des martyrs : le vrai soldat n’est pas celui qui désire le combat, mais celui qui est toujours prêt au combat. Et, quand il a toutes ces vertus, il devient un sel d’excellente qualité, faisant le bien par ses exemples plus encore que par ses paroles [6]. »
Et cet enseignement était aussi pour tous les fidèles. De même cette parole, dite d’abord aux pasteurs : « Vous êtes le sel de la terre », s’adressait aussi à tous.
Vous êtes le sel de la terre. Si un philosophe avait entendu cette parole dite par un fils d’ouvrier à des pêcheurs, il aurait souri de dédain. Tite-Live avait dit une parole analogue de la Grèce : Sal Græcum. On disait aussi le Sel Attique ; et, en effet, il y avait dans l’esprit et le langage des Athéniens un mordant qui agissait puissamment sur les intelligences. Et cependant, jamais on ne leur avait dit qu’ils étaient le sel de la terre.
Et Jésus, adressant cette parole à ses disciples, lui donnait un sens bien plus profond : il indiquait une action exercée sur toute la nature humaine. « Elle était tout entière infectée par la corruption du péché, dit saint Jean Chrysostome. Auront-ils le pouvoir de vivifier ce qui était corrompu ? Non, le sel ne fait pas cela. Jésus-Christ seul, le Sauveur du monde pouvait faire cela. Le sel conserve ce qui est sain, et la mission des apôtres était de conserver ce qui avait reçu une vie nouvelle [7]. » Une vie nouvelle existera dans le monde, et les apôtres, par leur action sur le monde, la maintiendront.
« Le sel, dit saint Chromace, préserve de la corruption, il éloigne les mauvaises odeurs, il empêche la naissance des vers : de même cette grâce et cette sagesse répandues dans le monde par les apôtres préservent de la corruption du péché, éloignent l’odeur des vies mauvaises, empêchent l’éclosion de ces vers que la concupiscence voudrait former en nous, de ces passions et de ces jouissances qui rongent et donnent la mort : elles empêchent les âmes qui en sont imprégnées d’être un jour dévorées par ce ver qui ne doit point mourir. »
« De même que le sel est répandu par la main de l’homme et agit ensuite par sa propre vertu, de même la grâce et la doctrine célestes seront répandues par le ministère des apôtres et ensuite agiront par leur vertu propre [8]. »
C’est le sel qui, mêlé aux eaux de la mer, les maintient à l’état d’eaux vives, et en fait une source de fécondité pour toute la nature [9] ; de même la doctrine, les exemples des apôtres et de tous les fidèles, s’insinuant partout, seront une source de pureté et de vie pour le monde entier.
Le sel a une autre fonction. « Après avoir préservé de la corruption, dit saint Hilaire, il fait ressortir la saveur des viandes auxquelles il est mêlé [10]. » « Pourra-t-on manger sans sel ce qui doit être salé ? [11] » disait Job. C’est pourquoi le sel est le symbole de la sagesse. « Recevez le sel de la sagesse », dit-on à l’enfant que l’on baptise. Il y a dans les œuvres de Dieu une sagesse infinie et, souvent, nous ne savons la goûter, elle nous paraît fade, parce que le sens de notre goût n’est pas suffisamment formé, suffisamment excité. « Ayez toujours le sel en vous », disait Notre-Seigneur à ses disciples [12]. Et nous sommes aidés par une parole bien imprégnée d’esprit surnaturel à comprendre les œuvres de Dieu. C’est pourquoi saint Paul disait : « Que vos paroles soient toujours assaisonnées de sel [13]. » « Jésus, dit saint Jean Chrysostome, voulut que ses apôres fussent dans le monde entier des docteurs redoutables, ne sachant ni flatter ni déguiser, mais ayant une saveur mordante comme le sel [14]. » C’est un service à rendre à tous que tout chrétien mette dans ses paroles la vraie saveur surnaturelle : il faut savoir conserver, dit un Père, tout le mordant de la charité.
Plus encore que la parole, une vie toute imprégnée de la saveur de la vérité divine est puissante pour faire comprendre et aimer la sagesse d’en haut. C’est pourquoi le Sauveur disant : « Ayez toujours le sel en vous », ajoutait : « Et gardez la paix entre vous [15]. »
Il faut que nos œuvres soient imprégnées de ce sel pour être agréables à Dieu. « La Loi ordonnait que toute victime que 1’on offrait à Dieu fut aspergée de sel ; et l’Évangile rapporte cette prescription [16]. C’était un signe que l’homme qui veut devenir une offrande digne de Dieu doit être imprégné du sel de la sagesse céleste. Aussi Dieu voulant exposer pourquoi il avait repoussé Jérusalem, disait : “Elle n’a pas été lavée dans l’eau, ni salée avec du sel [17]“. » Le sel a la vertu, dit saint Jean Chrysostome, d’affermir les substances trop molles et de leur donner du piquant. Si vous voulez que les offrandes que vous ferez à Dieu aient de la saveur pour lui, qu’elles soient toujours assaisonnées de ce condiment de la sagesse surnaturelle.
« Le sel est d’un usage universel, remarque saint Chromace ; les rois et les pauvres, les maîtres et les serviteurs en ont un égal besoin, et il est le même pour tous : il en est de même de la sagesse céleste qui a été apportée au monde par les apôtres : tous en ont un égal besoin, et elle est la même pour tous [18]. »
« De même que le sel se forme de l’eau de la mer sous l’action du soleil, dit le même auteur, de même les apôtres ont puisé cette sagesse céleste dans les eaux du baptême, sous l’action de l’Esprit-Saint. »
Et, de fait, il y a maintenant dans le monde des idées qui ne sont pas du monde, des idées tout à fait surnaturelles, célestes, qui étonnent le monde, quelquefois l’irritent et qui cependant sauvent le monde, le gardent d’une corruption complète, par exemple, que la justice est le premier de tous les biens, le dévouement la grande gloire et la grande richesse de l’homme, qu’il faut compatir à celui qui souffre, respecter celui qui est faible, mépriser la terre, sacrifier les intérêts et les jouissances du moment aux joies et aux intérêts de l’avenir éternel, les biens visibles, palpables à des biens invisibles. Ce sont ces idées qui sauvent le monde malgré l’opposition que leur fait le monde : il n’y a de civilisation que là où elles sont acceptées ; et ce sont les chrétiens, les chrétiens seuls qui font régner ces idées dans le monde ; et, par conséquent, on doit dire que le chrétien seul édifie. Ce sont surtout ces chrétiens qui font de toutes les paroles de l’Évangile la règle de leur vie, et qui pour leur être fidèles, s’élèvent aux sommets du détachement, de l’abnégation, du dévouement, qui accomplissent cette œuvre.
Un siècle après que ces paroles eurent été prononcées, un auteur chrétien écrivait : « Les chrétiens sont dans le monde comme l’âme est dans le corps : comme l’âme est dans tous les membres du corps, ainsi les chrétiens sont dans toutes les parties du monde ; l’âme est dans le corps sans être du corps, ainsi les chrétiens sont dans le monde et ne viennent pas du monde. L’âme est haïe par la chair à laquelle elle n’a fait aucune injure, haïe parce qu’elle réprime les passions mauvaises : les chrétiens sont haïs par le monde parce qu’ils réprouvent les penchants criminels. L’âme aime le corps qui la combat, elle chérit des membres toujours soulevés contre elle : les chrétiens n’ont que de l’amour pour ceux qui les haïssent [19]. »
« Cette doctrine qui fait les chrétiens, ajoutait cet auteur, n’est pas une invention humaine ; mais le Dieu tout puissant, qui est invisible, leur a envoyé son Verbe par lequel il a fait toutes choses ; il le leur a envoyé non pour répandre la terreur et exercer la tyrannie, mais pour sauver les hommes en les persuadant, car la violence n’est pas en Dieu. Il le leur a envoyé comme gage de son amour et il a voulu qu’il fut à demeure dans leurs cœurs [20]. »
A la même époque, saint Justin, à qui plusieurs critiques attribuent cette lettre, montrait les effets que la foi en Jésus-Christ avait produits dans les chrétiens. « Nous qui autrefois nous plaisions dans les adultères, nous n’avons plus de joie que dans la chasteté ; nous qui employions les sortilèges, nous nous sommes voués au Dieu éternel et infiniment bon ; nous qui mettions au-dessus de toute science la science de s’enrichir, nous mettons toutes les richesses en commun et nous les partageons avec les pauvres ; nous qui vivions dans les haines et les guerres, qui nous isolions de l’étranger, nous sommes hospitaliers pour tous et nous prions pour nos ennemis ; et nous nous efforçons d’apaiser ceux qui nous poursuivent de leurs haines iniques afin de les faire participer à nos récompenses éternelles [21]. »
Ayant une si belle et si importante mission à accomplir, combien il est nécessaire qu’ils demeurent fidèles à la grâce qu’ils ont reçue ! S’ils venaient à perdre cette grâce reçue d’en haut, où pourraient-ils la retrouver ? Combien il est nécessaire qu’ils gardent dans son intégrité et sa saveur cette vie surnaturelle qui fait d’eux le sel de la terre ! « Si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? » Comment donnera-t-on de la saveur à ce qui est principe de saveur ? Si le docteur perd le sens de la doctrine, le pasteur la flamme du zèle, le fidèle le sens des vérités de la foi, qui leur donnera ces choses qu’ils devaient posséder essentiellement ?
Et que fera-t-on du sel affadi ? Les voyageurs rencontrent quelquefois dans les déserts d’Orient des blocs de sel qui, exposés à l’humidité, battus par les vents, ont perdu toute saveur. Ils ne peuvent plus servir à rien : ils ne peuvent plus servir, disait ailleurs Notre-Seigneur, « ni pour amender la terre, ni même pour être jetés sur le fumier [22] » qu’ils stériliseraient. « Nous lisons dans la sainte Écriture [Jg 9, 45], dit saint Jérôme, que des conquérants, après avoir détruit certaines villes, semaient du sel sur la terre où elles avaient été bâties, afin que rien désormais n’y poussât [23]. » Le sel affadi n’est plus bon qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds des passants. Rien n’est plus inutile sur terre et à cause de cela rien n’est plus méprisé qu’un apôtre sans conviction, qu’un docteur sans doctrine, qu’un religieux sans piété, qu’un chrétien sans vertu. Celui qui devait être un condiment pour tous est en réalité sous les pieds de tous.
Tant que le sel conserve sa saveur, il peut être repoussé par ceux à qui déplaît son mordant. L’apôtre peut être persécuté par ceux que condamnent ses enseignements, et cependant quel que soit l’acharnement avec lequel on s’applique à l’écraser, on ne peut pas dire qu’on le foule aux pieds. « Celui-là seul, dit saint Augustin, est foulé aux pieds qui devient inférieur ; mais celui-là ne peut pas être dit inférieur à qui que ce soit, qui, tout en souffrant sur terre, par le cœur habite dans le ciel. Mais celui qui a peur perd sa saveur, et il se laisse fouler [24]. »
Jésus-Christ veut donc que ceux qui sont à lui soient d’abord le sel de la terre, le sel qui se cache en trésors inépuisables dans les entrailles de la terre, qui se mêle aux eaux du vaste océan : cette action puissante et secrète qu’opère la vertu et qui est possible à tous, doit précéder et préparer l’action visible qu’accomplit la doctrine. Elle aide le docteur lui-même à mieux comprendre. « Elle le saisit, dit saint Jean Chrysostome, le recueille et l’amène à mieux voir [25]. » Et elle le prépare à une action plus puissante. Jésus-Christ veut qu’ayant été le sel de la terre, ils soient la lumière du monde.
La lumière du monde
« Vous êtes la lumière du monde. » (Mt 5, 14)
« Le sel conserve, mais la lumière est conquérante ; elle nourrit et fait grandir les plantes [26]. » Elle montre au voyageur son chemin ; elle est la compagne nécessaire du travailleur ; elle est la grande puissance de ce monde.
« Après avoir conservé dans la vertu, par la sainteté de ses exemples, ceux que le Sauveur a sanctifiés lui-même et qu’il lui a confiés, le docteur doit, par sa parole, élever en haut ceux qui sont dans les ténèbres. La bonne vie doit précéder, car une vie scandaleuse détruirait tout l’effet de la parole, et la vie bonne conduit à la lumière [27]. »
Le monde n’avait pas moins besoin de lumière que de pureté. Jésus-Christ s’est présenté comme venant dans le monde pour être sa lumière : « Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde [28]. » Il ne devait pas être dans le monde toujours ; c’est pourquoi il voulut qu’après lui, ses apôtres et ses disciples continuassent à répandre dans le monde la lumière qu’il était venu leur apporter, qu’ils fussent par lui et avec lui la lumière du monde, la lumière qui montre au monde les voies qu’il doit suivre pour arriver à sa fin, la lumière qui fait germer les plantes, épanouir les fleurs, mûrir les fruits, les plantes, les fleurs, les fruits les plus précieux, ceux de la vertu. « Au milieu d’une nation dépravée, disait saint Paul aux chrétiens de Philippes, vous brillez comme des luminaires qui éclairent le monde entier [29]. »
Jean-Baptiste avait regardé comme un immortel honneur pour lui d’avoir rendu témoignage à la lumière : « Il n’était pas la lumière, mais il avait été envoyé pour rendre témoignage à la lumière [30]. » Le chrétien a la gloire d’être lui-même un dépositaire de la lumière et de la répandre dans le monde : toute sa vie doit être un reflet de Jésus-Christ.
Qu’il accomplisse joyeusement ce rôle de répandre la lumière ! Un prophète disait des étoiles : « Elles ont donné leur lumière dans leurs veilles nocturnes et elles ont été dans la joie [31]. » La lumière que répand le chrétien est plus précieuse, il doit la donner avec une joie plus grande.
Il faut que cette lumière brille sans cesse et non par intermittences, que sa vie, comme un sel de bon aloi, conserve toujours sa saveur surnaturelle, saveur qui viendra se mêler à tous ses actes. Quand il a à parler, que sa parole soit toujours imprégnée de ce sel et répande la lumière : une parole vraiment chrétienne est puissante pour le bien. Que sa parole vienne se mêler à tous les événements de la vie : une parole qui vient à point nommé peut paraître une parole de convention, il n’en est pas de même d’une parole qui jaillit des événements. Et comme on ne peut parler toujours, mais que toujours on peut agir, il faut que tous les actes, toute la vie, donnent une lumière, contiennent une vertu toujours égale à elle-même.
Puis il leur donne un puissant motif de s’imprégner de lumière et de la répandre, de faire de toute leur vie un enseignement : il les a établis au centre du monde, le monde entier aura les yeux sur eux ; il fera d’eux une cité établie sur une montagne. Le prophète Isaïe avait annoncé en termes magnifiques l’œuvre que Dieu préparait pour les derniers temps. « Il y aura dans les derniers temps une montagne préparée pour recevoir la maison du Seigneur qui sera élevée sur les sommets, et toutes les nations s’en iront vers elle ; et des peuples nombreux viendront en disant : Venez et montons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera nos voies [32]. » En une seule parole, Jésus leur montre cette grande prophétie s’accomplissant en eux. Une cité posée sur une montagne ne peut pas ne pas être vue.
En leur disant cela, il portait peut-être la pensée de ses auditeurs à cette cité de Jérusalem que l’on aperçoit de toute la Judée, ou peut-être leur montrait-il la jolie ville de Saphed, assise sur un promontoire en face de la montagne des béatitudes. « Il leur donnait aussi, dit saint Augustin, une idée de cette justice sur laquelle il allait fonder son Église, justice semblable à cette montagne sur laquelle ils se tenaient en ce moment [33]. » « En face de cette prophétie, dit saint Jean Chrysostome, qui n’admirera la puissance de Jésus-Christ ? Avec quelle assurance il leur prédit qu’ils seront connus non pas seulement dans leur pays, mais dans le monde entier, et qu’ils seront connus non pas seulement par leurs noms, mais par leurs bienfaits. Oiseaux rapides, rapides comme les rayons du soleil, ils ont parcouru toute la terre, répandant partout la lumière de la religion parfaite. La cité fondée par eux sera vue du monde entier, et leur prédication sera entendue du monde entier. Il leur avait parlé de persécutions : ces persécutions ne pourront arrêter leur parole qui sera une lumière pour le monde [34]. »
A cause de la glorieuse situation qu’il leur a faite, c’est donc une nécessité pour eux de répandre la lumière ; il leur présente ensuite un motif plus doux : cette Église qui est dans le monde comme la cité sur la montagne, est pour tous ceux qui en font partie comme la maison familiale, et dans la maison la lumière que l’on allume au soir, on ne la place pas sous le boisseau, mais sur le candélabre, afin qu’elle luise pour tous ceux qui sont dans la maison. C’est le père de famille lui-même, c’est Dieu qui a allumé ce flambeau, en nous donnant sa loi : « Votre loi est une lumière pour guider mes pas [35]. » Jésus-Christ est venu donner à cette lumière un éclat nouveau ; et c’est à eux qu’il confie cette lumière qui doit éclairer toute la famille.
Plus d’une fois l’Église avait été annoncée par les prophètes sous la figure d’un candélabre portant de brillantes lumières. « Je vis, dit Zacharie, un chandelier tout d’or, ayant une lampe à son sommet et sept lampes sur ses branches ; et il y avait sept canaux pour faire couler l’huile dans les lampes [36]. » « Il devait y avoir une constante infusion de l’Esprit-Saint et de ses dons, alimentant cette lumière qui est dans l’Église [37]. » Les prophètes à l’avance se réjouissaient pour le peuple élu de ce qu’il aurait à marcher dans la lumière. Que leur dévouement au chef de famille, et leur amour pour tous les membres de la famille leur donnent de porter bien haut la lumière qui éclaire toute la famille. Nombreuses et joyeuses sont les fonctions de la lumière : la lumière réjouit, la lumière permet l’action, la lumière est un lien entre ceux qui doivent vivre ensemble : qu’ils accomplissent donc joyeusement ces fonctions dans la maison de Dieu.
Dans l’Église, dit saint Chromace, cette lumière qui éclaire la maison de Dieu, c’est le Seigneur lui-même : et c’est surtout le Seigneur élevé sur sa croix, dit le même auteur avec saint Hilaire, et, du haut de sa croix, répandant la connaissance de Dieu dans le monde entier [38]. C’est pour cela, pour faire de nous des foyers de lumière que l’Apôtre nous disait : « Glorifiez Dieu et portez-le dans votre corps [39]. »
Et il y a des hommes qui, au lieu d’accomplir fièrement ce rôle de candélabres, mettent la lumière sous le boisseau, « se retournant vers la terre comme un boisseau renversé, et, à cause des dommages qui pourraient en résulter pour eux, cachant la parole de vérité [40] ».
Jésus-Christ a voulu de grandes choses pour son disciple. « Il veut, dit saint Jean Chrysostome, qu’il soit le docteur du monde, un levain pour l’humanité, la lumière, le sel de la terre. La lumière n’est pas utile seulement à elle-même, de même le sel et le levain ; toutes ces choses sont à l’utilité des autres. Ainsi Jésus-Christ veut que nous soyons utiles non pas seulement à nous, mais à autrui [41]. »
Ainsi pourront se multiplier de tous côtés les faiblesses et les défections, s’ouvrir des sources de corruption ; le monde peut accumuler les erreurs, les apôtres du mensonge travailler avec un zèle ardent : il y a désormais dans le monde un foyer inextinguible de lumière, une source inépuisable de vertu : c’est Jésus-Christ ; et tout apôtre et tout chrétien peut emprunter à ce foyer, et s’il est vraiment chrétien, devenir lui-même foyer de lumière, source de vertu ; en quelque situation qu’il soit, tout chrétien peut devenir le sel de la terre, la lumière du monde.
Jésus enseignant ses apôtres |
[1] — La Chaîne d’or de saint Thomas d’Aquin a été rééditée. Texte français seul, en reprint de l’édition Vivès de 1868 (17 tomes vendus ensemble). A commander à : Expéditions pamphiliennes, rue Saint-Louis, F – 84400 Saignon.
[2] — Jean Chrysostome saint, homélie 15 sur S. Mt, n. 6.
[3] — Id., ibid.
[4] — Grégoire saint, homélie 17 sur les Év., n. 9.
[5] — Id., ibid., n. 16.
[6] — Opus imperfectum, homélie 10.
[7] — Jean Chrysostome saint, ibid.
[8] — Chromace saint, homélie 1.
[9] — Quoi qu’il en soit de la vérité scientifique du phénomène, l’image garde toute sa valeur. (NDLR.)
[10] — Hilaire saint, commentaire sur S. Mt, c. 4, n. 10.
[11] — Jb 6, 6.
[12] — Mc 9, 49.
[13] — Col 4, 6.
[14] — Jean Chrysostome saint, ibid.
[15] — Mc 9, 49.
[16] — Mc 9, 48.
[17] — Ez 16, 4.
[18] — Chromace saint, homélie 1.
[19] — Épître à Diognète, n. 6.
[20] — Id., ibid., n. 7.
[21] — Justin saint, Apologie 1, n. 14.
[22] — Lc 14, 35.
[23] — Jérôme saint, homélie 1.
[24] — Augustin saint, commentaire du sermon sur la montagne, l. 1, n. 16.
[25] — « Stringit enim, nec sint diffluere, et ad virtutem ducens respiciendi vim indit » (Jean Chrysostome saint, ibid., n. 7).
[26] — Opus imperfectum, homélie 10.
[27] — Id., ibid.
[28] — Jn 9, 5.
[29] — Ph 2, 15.
[30] — Jn 1, 8.
[31] — Ba 3, 34.
[32] — Is 2, 2-3.
[33] — Augustin saint, ibid., l. 1, n. 17.
[34] — Jean Chrysostome saint, ibid., n. 6.
[35] — Ps 118, 105.
[36] — Za 4, 2.
[37] — Chromace saint, homélie 1.
[38] — Chromace saint, ibid. ; Hilaire saint, commentaire sur S. Mt, c. 4, n. 3.
[39] — 1 Co 6, 20.
[40] — Opus imperfectum, homélie 10.
[41] — Jean Chrysostome saint, homélie 12 sur S. Jn, n. 4.

