L’eugénisme
pré et post-chrétien
par l’abbé Arnaud Sélégny *
Ce texte a déjà été publié dans les Cahiers Saint Raphaël, l’organe de l’Association Catholique des Infirmières et des Médecins (septembre 1994, nº 36, p. 2 à 97). Dans la mesure où cette question est toujours d’actualité, tant par sa pratique monstrueuse de plus en plus banalisée que par les nouvelles menaces législatives et répressives en ce domaine, il nous a semblé important de refaire paraître ces pages qui ont été relues par l’auteur.
Nous donnons, dans ce numéro, les deux premières parties de cette étude : l’eugénisme pré-chrétien et l’ère chrétienne. La suite : l’eugénisme post-chrétien, sera publiée dans notre prochain numéro.
Le Sel de la terre.
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CE qui se cache derrière ce terme d’eugénisme est souvent mal connu ou bien rapporté à une période limitée de l’histoire, comme pour se persuader que rien ne justifie d’aborder le problème aujourd’hui. Cependant les pratiques eugénistes, dans le sens le plus péjoratif du mot, nous menacent et même sont déjà présentes, s’installant insidieusement sous des couverts humanitaires. A tel point que des personnalités pourtant fort éloignées de la morale, voire de toute morale, s’inquiètent et cherchent à tirer le signal d’alarme. Il ne sera donc pas inutile de chercher à mieux connaître cette pratique afin de mieux s’en protéger.
Introduction
Le mot « eugénique » lui-même est d’apparition récente. D’après le Dictionnaire Historique de la Langue Française, c’est « un emprunt (1883) à l’anglais eugenics (1883, en même temps que eugenic, adj.), composé par F. Galton (1822-1911), disciple de Darwin, à partir du grec eu “bien” et genos “naissance”, “race”, qui se rattache à la racine indo-européenne °gen(e)-, °gne-, “engendrer” et “naître”. Le mot désigne la discipline qui étudie les méthodes susceptibles d’améliorer les caractères propres des populations humaines, et l’adjectif ce qui concerne ou applique cette discipline. (…) De même sens, Eugénie, n.f. (1930), est vieilli. Eugénisme, n.m. (1907-1908), emprunt à l’anglais eugenism (1887), est didactique, comme eugéniste, n. (1935) et adj. (1941), emprunté à l’anglais eugenist (n., 1908 ; adj., 1921) ; ces termes restent marqués par leur époque et par l’emploi ultérieur relatif à la politique des régimes racistes et dictatoriaux [1] ».
Le Larousse, quant à lui, donne cette définition : « Étude théorique et pratique de tous les moyens capables de protéger, d’accroître et de perfectionner les éléments les plus robustes et les mieux doués des races humaines, c’est-à-dire de sauvegarder la qualité génétique des générations futures [2]. »
Le mot recouvre donc l’ensemble des sciences et des méthodes qui recherchent le progrès de la race humaine, et il est parfois employé dans ce sens très général. Mais dans un sens plus restreint, il s’agit surtout de traiter des problèmes de population :
1) Problèmes intéressant la quantité de la population (mesures positives favorables à l’accroissement en nombre, depuis l’interdiction de l’avortement et de la propagande néomalthusienne jusqu’à l’institution de prestations familiales, de quotients familiaux de fiscalité, etc. ; mesures négatives tendant, au contraire, à limiter ce nombre : propagande anticonceptionnelle, avortements légaux, stérilisation, etc.) ;
2) Problèmes intéressant la qualité de la population (mesures portant sur l’hérédité normale ou pathologique : mesures positives et négatives ; et mesures portant sur le milieu : mesures positives prophylactiques, ou négatives : lutte contre les fléaux sociaux : alcoolisme, tuberculose, maladies vénériennes [3].
Notons que ces mesures font référence à une distinction qui est devenue usuelle entre eugénisme positif qui cherche à favoriser la reproduction des plus aptes, et eugénisme négatif qui cherche au contraire à empêcher la multiplication des inaptes.
Certains eugénistes vont jusqu’à promouvoir, par le biais de méthodes appropriées, une sélection artificielle menant à l’apparition d’une race supérieure. Et cette préoccupation qui pourrait sembler anachronique en notre fin du XXe siècle quand on connaît un peu l’histoire des soixante-dix dernières années et la répulsion qu’elle évoque dans les mentalités, se retrouve pourtant de manière explicite dans de nombreux milieux [4].
C’est pourquoi il semble nécessaire de distinguer eugénisme et eugénisme en donnant un aperçu historique de la question.
L’eugénisme pré-chrétien
Pourquoi séparer notre étude en avant et après [5] ? Parce que précisément le christianisme – et donc le catholicisme qui en est la seule représentation véritable – possède la vision complète de ces problèmes et que l’on peut constater l’apparition des erreurs avant la révélation et leur résurgence aujourd’hui alors que l’Église est combattue et son enseignement refusé par les États et les individus. Il est donc instructif de suivre ces idées à l’œuvre dans l’histoire de l’humanité.
Des préoccupations d’ordre eugénique viennent au jour très tôt dans cette histoire, et elles prennent les deux formes que nous avons distinguées ; nous les examinerons donc sous cet angle.
Eugénisme positif
Cet aspect relève plus de la théorie que de la pratique, c’est-à-dire qu’il est plus envisagé comme un but à réaliser dans une société idéale qu’une conduite stricte. Mais, d’une part, il s’est incarné au moins dans une société, celle de Sparte, et, d’autre part, la place que lui donnent des philosophes comme Aristote et Platon montre bien qu’il présentait une grande importance. Les préoccupations sont révélatrices des mentalités.
• Sparte
A Sparte en effet, une stricte réglementation présidait à la procréation des enfants d’après les lois imposées par Lycurgue [6]. Ainsi Xénophon nous dit-il, au sujet de la procréation des enfants : « Chez les autres (États), les jeunes filles qui sont destinées à être mères et qui passent pour être bien élevées se voient mesurer le pain et les viandes aussi strictement que possible ; quant au vin, elles s’en abstiennent entièrement ou le boivent coupé d’eau. Les autres Grecs veulent que les jeunes filles vivent comme la plupart des artisans, qui sont sédentaires. (…) Mais comment peut-on espérer que des femmes élevées de la sorte aient une magnifique progéniture ? Lycurgue au contraire (…) jugeant que la grande affaire des femmes était la maternité, commença par établir des exercices physiques pour les femmes, aussi bien que pour le sexe mâle (…) persuadé que si les deux sexes étaient vigoureux, ils auraient des rejetons plus robustes [7]. »
Il ajoute d’autres conditions telle que la continence plus ou moins prolongée, car elle était considérée comme favorisant une bonne procréation ; ce moyen était obtenu par une loi qui édictait qu’il était honteux d’être vu entrant chez son épouse « et cette façon de faire durait assez longuement, et tellement, que quelques-uns d’entre eux avaient des enfants avant qu’ils habitassent librement ensemble [8] ». De plus « il ne permit plus à chacun de se marier au temps qui lui convenait ; il ordonna qu’on prît femme dans la force de l’âge, persuadé que cette loi aussi contribuerait à la procréation de beaux enfants [9] ».
La loi autorisait d’autres arrangements qui avaient tous pour but de préserver les meilleurs géniteurs pour la procréation : « Il voulait aussi que ceux qui avaient à être citoyens fussent engendrés non de tout homme, mais seulement de ceux qui étaient plus gens de bien [10]. »
Ajoutons que le but de ces lois était de maintenir la pureté de la race ; en effet, au moment de leur institution, Sparte était livrée à l’anarchie, et Lycurgue a su la transformer en une aristocratie militaire, strictement limitée (le nombre devait rester constant et était fixé à neuf mille) qui dominait sur les ilotes, leurs esclaves, qui étaient au nombre de trente mille. Il fallait donc une rigoureuse limitation des naissances qui sera réalisée par l’élimination des enfants de constitution plus faible. (Toutefois il pouvait y avoir des enfants surnuméraires, mais ceux-ci vivaient misérablement car ils ne pouvaient hériter, et les parents évitaient donc de les mettre au monde).
Notons que, dans ce système, on ne naît pas Spartiate, on le devient. En effet nous verrons, à l’occasion de l’eugénisme négatif, que l’enfant devait être agréé à la naissance par les anciens. C’est dire de manière équivalente qu’il n’appartient pas à ses parents, mais à la cité : « Car, premièrement, Lycurgue ne voulait point que les enfants fussent propres aux particuliers, mais communs à la chose publique [11]. » Et d’ailleurs son éducation sera confiée exclusivement à des maîtres à partir de l’âge de sept ans.
Xénophon termine ainsi sa présentation de ce point des constitutions spartiates : « Sur la procréation des enfants, Lycurgue a donc établi des règles contraires à celles des autres. Est-il parvenu à donner à Sparte des hommes supérieurs en taille et en force ? Je laisse à qui le voudra le soin d’en juger [12]. »
• Platon
C’est dans Les Lois et La République, mais surtout dans ce dernier dialogue, que Platon [13] expose son idéal de la cité. Il est intéressant de considérer ce que ce philosophe, qui a tant marqué la pensée universelle, a proposé pour la question qui nous occupe.
Le principe posé dès l’abord, c’est la stabilité du nombre des citoyens : « Quant au nombre des unions, nous nous en remettrons aux magistrats, pour qu’ils maintiennent autant que possible le même nombre de citoyens, en tenant compte des guerres, des maladies et autres accidents de ce genre, et que notre État, autant qu’il se pourra, ne s’agrandisse ni ne diminue [14]. » Ceci rejoint la constitution de Lycurgue et était la préoccupation constante des cités grecques, et entraînera d’ailleurs fatalement la dénatalité, comme le constatait Polybe [15] en 148 avant Jésus-Christ : « De nos jours, dans la Grèce entière, la natalité est tombée à un niveau très bas et la population a beaucoup diminué, en sorte que les villes se sont vidées et que les terres restent en friche, bien qu’il n’y ait pas eu de longues guerres ni d’épidémies [16]. »
Il faut également assurer la pérennité des classes telles qu’elles sont établies : « Il faut que ce soit l’élite des hommes qui ait commerce avec l’élite des femmes, et, au contraire, le rebut avec le rebut ; que les rejetons des premiers soient élevés, non ceux des seconds, si l’on veut que le troupeau garde sa qualité éminente [17]. »
Il faut ensuite s’assurer les meilleurs géniteurs possibles, ce qui se réalisera par un système de récompense : « En outre, aux jeunes gens qui se distingueront à la guerre ou ailleurs on accordera des honneurs et d’autres récompenses, notamment la permission de voir plus souvent les femmes ; ce sera en même temps un bon prétexte d’avoir d’eux le plus d’enfants possible [18]. »
C’est donc un eugénisme à la promotion sociale, favorisant la procréation par les sujets les plus doués, ce qui se retrouve, comme nous le verrons, dans certaines législations contemporaines. Pour bien comprendre cette prescription, il faut savoir que Platon recommande la communauté des femmes. Mais il ajoute donc dans ce passage que les hommes les meilleurs pourront procréer plus que les autres.
Une autre prescription s’attache à rendre plus facile la maternité aux femmes des gardiens (c’est-à-dire la caste supérieure) en les déchargeant d’une partie des soins sur des nourrices et des gouvernantes [19].
L’âge où les unions fécondes seront autorisées est également réglé : « La femme donnera des enfants à l’État à partir de sa vingtième année jusqu’à la quarantième, et l’homme, après avoir passé “le temps de sa plus fougueuse ardeur à la course”, procréera pour la cité jusqu’à cinquante-cinq ans », ceci parce que « les enfants doivent être engendrés par des gens dans la force de l’âge [20] ».
Nous retrouvons le but du mariage tel qu’il était pratiqué à Sparte : enfanter pour l’État [21]. Et la suite marque combien, dans la pensée de Platon, cette fonction est avant tout sociale.
Si donc un homme au-dessus ou au-dessous de cet âge se mêle de procréer pour l’État, nous déclarerons qu’il a péché contre la religion et la justice, en donnant à l’État un enfant dont la conception subreptice n’aura pas été accompagnée des sacrifices et des prières que les prêtres et les prêtresses et tout le corps de l’État feront à chaque mariage, pour qu’il naisse des hommes d’élite des enfants meilleurs encore, et des hommes utiles au pays des enfants plus utiles encore, mais ce sera au contraire une œuvre de ténèbres et de terrible libertinage. (…) La loi est la même pour l’homme encore en âge de procréer qui s’unit à une femme également en âge, sans que le magistrat les ait mariés : un enfant donné à l’État dans de telles conditions, sans fiançailles ni cérémonie religieuse, ne sera pour nous qu’un bâtard [22].
• Aristote
Cet élève de Platon qui fut plus que son successeur et sut dépasser son maître, a aussi traité de ces questions [23]. Nous allons voir, une fois de plus, combien elles sont difficiles à résoudre, même aux plus grands génies.
Le point de départ est toujours le même : « Il est absurde (…) de s’abstenir de statuer sur le nombre de citoyens. (…) Il est plus indiqué d’imposer des restrictions à la procréation que d’assigner une limite à la propriété, pour faire en sorte que les naissances ne dépassent pas un chiffre déterminé. Ce maximum serait fixé en calculant les chances de mortalité chez les enfants mis au monde, et de stérilité chez les autres couples. La liberté de procréation, à la façon dont elle existe dans la plupart des États, est une cause infaillible de misère pour les citoyens, et la misère engendre les séditions et la criminalité. En fait, Phidon de Corinthe, l’un des plus anciens législateurs, était d’avis que le nombre des familles et des citoyens devait rester immuable [24]. »
C’est donc pour des raisons économiques qu’Aristote propose de limiter strictement la population. Plus loin, il ajoute des raisons politiques. « Ce qui résulte de l’examen des faits c’est qu’il est difficile et peut-être impossible pour un État dont la population est trop nombreuse, d’être régi par de bonnes lois. En tout cas, parmi les États ayant la réputation d’être sagement gouvernés, nous n’en voyons aucun se relâcher de sa vigilance en ce qui touche le chiffre de la population [25]. » Ainsi donc, au-delà d’un certain nombre d’habitants, la cité devient ingouvernable, et il faut donc prévenir cet accident en limitant les naissances. Ce nombre d’ailleurs est variable suivant les cités.
Dans la cité aristotélicienne, les mariages sont réglementés, toujours dans le but d’obtenir la meilleure descendance possible. « Puisque, donc, le législateur, prenant les choses à leur point de départ [26], a le devoir de considérer comment assurer aux enfants qu’on élève [27] un corps en parfait état, son premier soin portera sur l’union des sexes, pour fixer à quel âge il sied que les couples entretiennent des rapports conjugaux, et quelles qualités [28] seront requises de leur part [29]. » Suit une série de raisons pour lesquelles il faut légiférer en cette matière, raisons tant du point de vue social, économique et politique, que du point de vue biologique et eugénique. Et Aristote de conclure : « C’est pourquoi il convient de fixer le mariage des filles vers l’âge de dix-huit ans, et celui des hommes à trente-sept ans ou un peu moins [30]. » La saison est également fixée un peu plus loin par le philosophe.
Après avoir traité de l’âge, il est question des qualités physiques et morales : « Le problème de savoir quelles dispositions physiques chez les parents seront spécialement favorables à leur progéniture, doit faire l’objet d’un examen plus attentif dans notre discussion sur la façon de diriger les enfants [31]. » Ces qualités, ce sont un corps entraîné avec modération et à différents travaux, ainsi que le calme de l’esprit durant tout le temps de la grossesse pour la mère.
Enfin, chez Aristote comme chez Platon, la maternité est considérée comme un service public : « Nous devons fixer aussi la durée pendant laquelle il est convenable qu’ils continuent de servir l’État en ce qui regarde la procréation [32]. »
Ainsi l’eugénique positive chez les anciens Grecs, vise surtout à la qualité des naissances, mais aussi à leur quantité : mais ce second objectif sera essentiellement réalisé par l’eugénique négative, car il est plus facile de détruire que de créer. Notons que la civilisation grecque ne fut pas la seule à pratiquer ce type de sélection, on peut la retrouver dans certaines dynasties égyptiennes ou incas, pour préserver la pureté de la lignée.
Eugénisme négatif
C’est un domaine beaucoup plus vaste et surtout plus tragique, car il va se traduire par l’élimination des produits de la conception : l’embryon, mais davantage encore, l’enfant. C’est une des plaies de la société antique en général qui recourait très facilement à l’infanticide.
• La contraception
Elle ne représente qu’une pratique faible, uniquement par manque de moyens, et non pas faute de tentatives pour en trouver. Mais l’esprit contraceptif règne et a mené, suivant les époques, à différentes attitudes que l’on peut signaler au passage, comme les mariages tardifs, le célibat, l’incitation aux mœurs contre-nature [33]. Ce qui montre d’ailleurs la relation qui peut exister entre ces différentes attitudes attentatoires à la moralité. Dion Cassius rapporte la harangue qu’Auguste adressa au Sénat qui n’était alors qu’une assemblée de célibataires : « Qu’on cite les crimes les plus grands ; ils ne sont rien en proportion de celui que vous commettez. Vous êtes des meurtriers en n’engendrant pas les enfants qui devraient naître de vous. Vous êtes impurs en éteignant le nom et les honneurs de vos ancêtres. Vous êtes des impies en faisant disparaître votre race, créée jadis par les dieux [34]. »
• L’avortement
Il a été diversement pratiqué dans les civilisations anciennes.
— En Assyro-Babylonie, il est châtié par le code d’Hammourabi [35], même involontaire ou accidentel. Les lois assyriennes prévoient des peines variées et sévères : « La femme convaincue d’avoir pratiqué sur elle-même des manœuvres abortives est maudite, condamnée au supplice du pal, fut-elle morte avant l’intervention de la justice, et privée de sépulture. (…) Dans tous les cas il faut “remplacer l’être vivant”, si peu avancée qu’ait été la grossesse [36]. »
— En Grèce, les législations s’y opposaient : « Lycurgue [37] et Solon [38], disciples des dieux, ont, dans leurs lois, prononcé nettement des peines contre l’auteur de l’avortement [39]. » Chez les Grecs d’Asie, il était regardé comme un crime capital. Cicéron raconte qu’une femme de Milet avait été condamnée à mort pour s’être laissé gagner par les héritiers de son mari, et avoir pris des breuvages qui la firent avorter [40]. De plus, le serment d’Hippocrate contenait l’engagement formel de ne jamais pratiquer l’avortement.
Cependant l’avortement était très fréquent ; un médecin du nom d’Aétius, donnait ouvertement une liste de moyens abortifs. Et les philosophes le regardaient comme licite, dans un but eugénique. Platon dit ainsi : « Mais quand les femmes et les hommes auront passé l’âge de donner des enfants à l’État, nous laisserons, je pense, aux hommes la liberté de s’unir à qui ils voudront. (…) Mais en leur laissant ces libertés, nous leur recommanderons avant tout de prendre toutes leurs précautions pour ne pas mettre au jour un seul enfant, fut-il conçu [41]. » C’est donc à la fois pour éviter une surpopulation et maintenir la qualité des enfants (l’âge n’étant plus favorable) que Platon demande l’avortement ou y incite. Aristote quant à lui ajoute une nuance : « Mais dans le cas d’accroissement excessif des naissances, (…) une limite numérique doit dès lors être fixée à la procréation, et si les couples deviennent féconds au-delà de la limite légale, l’avortement sera pratiqué avant que vie et sensibilité surviennent dans l’embryon : le caractère respectable ou abominable de cette pratique sera déterminé par l’absence ou la présence de la sensibilité et de la vie [42]. » Une certaine restriction est donc mise à l’utilisation eugénique de ce crime.
— A Rome, l’avortement volontaire ne fut pas considéré comme un délit pendant la durée de la République, mais il constituait une action immorale qui était punie éventuellement par l’autorité du père. Mais lorsque la corruption eut envahi la cité romaine, cette criminelle pratique s’accrut dans des proportions effrayantes. « Celles-là (les plébéiennes), du moins, acceptent les dangers de l’accouchement et toutes les fatigues d’une nourriture : leur pauvreté les y oblige. Mais sur un lit doré on ne voit guère de femmes en couches, tant sont efficaces les pratiques et les drogues qui rendent les femmes stériles et tuent à prix fait les enfants dans le sein de leur mère [43]. » Le crime atteignit même le palais des empereurs : « Il [Domitien] causa même sa mort [de sa favorite] en l’obligeant à se faire avorter [44]. » « Ce n’est donc plus une opération honteuse, clandestine ; c’est une pratique usuelle, répandue et admise partout, jusque dans le palais des empereurs, tellement publique que le théâtre en parle librement comme d’une chose simple et permise [45]. »
Ce n’est que 200 ans environ après Jésus-Christ que l’État se décida à légiférer contre cette abomination, sous le règne de Septime-Sévère et de son fils Antonin Caracalla. Mais, bien avant cette époque, le droit romain avait pris des mesures pour veiller aux intérêts des enfants conçus. Cependant les avantages légaux de la maternité ne s’appliquaient pas à la femme qui accouchait avant terme ou d’un monstre [46]. Ce qui est une mesure répondant à une visée eugénique.
• L’exposition
Ce terme recouvre la pratique qui consiste à abandonner l’enfant qui vient de naître, le vouant par là à une mort certaine, à moins qu’il ne soit recueilli, ce qui peut être parfois le but de l’abandon. C’est pourquoi il faut distinguer cette pratique de l’infanticide qui représente le meurtre direct de l’enfant, l’exposition n’étant qu’un meurtre indirect. Cependant la différence est assez mince.
— En Grèce, ce droit a constamment été mis en pratique. « Les traditions dérivées des sources les plus lointaines et les plus diverses parlaient d’enfants divins ou mortels que le chef de famille avait voulu rejeter dans le néant : (…) légendaires victimes qui restent des témoins authentiques de la vieille coutume. (…) Celle-ci est donc universelle : (…) partout où l’on peut observer les mœurs grecques et tant que la vie grecque a eu ses manifestations propres, nos documents nous permettent de retrouver cet usage meurtrier [47]. » A Athènes, le sujet entre fréquemment dans la trame des pièces théâtrales : « Il faut que l’exemple en ait été bien commun dans la réalité pour qu’il ait pu servir aussi souvent aux dénouements de la comédie [48]. »
I. Causes. — Ce grand nombre d’expositions s’explique par les causes diverses qui l’engendraient :
1. — La jeune fille à qui il n’était pas permis d’enfanter et qui, de ce fait, pouvait être chassée de la maison paternelle et légalement vendue [49]. De plus, même si elle avait voulu affronter le déshonneur, cela n’aurait pas épargné l’enfant.
2. — Mais, le plus souvent, l’exposition était commandée par le père de famille. Chaque fois qu’il lui naissait un enfant, il était mis forcément en présence de l’alternative : faut-il l’élever ou l’exposer ? Le cinquième jour avaient lieu les Amphidromia. Les fêter, c’était recevoir le nouveau-né à son foyer. Ne pas les fêter, c’était dire assez clairement qu’on ne voulait pas le laisser entrer dans la famille et dans la vie. Était-ce fréquent ?
a) D’abord le chef de famille pouvait avoir des doutes sur la légitimité de l’enfant, ce qui, à en juger par les faits divers de l’histoire et de la littérature, se présentait assez souvent. Dans toute la Grèce, le désaveu de paternité devait entraîner l’exposition.
b) Ensuite, bien des Grecs étaient rebutés par les ennuis et les soucis quotidiens que suscitent les enfants et se dispensaient d’en éduquer plusieurs. « Non, il n’y a rien d’aussi malheureux qu’un père, sinon un autre père qui a plus d’enfants [50]. » Et ceux qui ne voulaient pas mourir sans postérité adoptaient un jeune homme dont l’éducation était achevée.
c) Mais le plus grand nombre d’expositions ne doit pas être attribué à cet amour excessif de la tranquillité. L’égoïsme des parents prenait, d’ordinaire, une autre forme : on songeait que les enfants coûtent cher ; aux filles il fallait préparer une dot, et aux garçons leur faire suivre des études pendant de longues années. « Ce sont les fils des plus riches qui commencent le plus tôt à fréquenter l’école et en sortent le plus tard [51]. » A la rigueur, on pouvait se saigner à blanc pour élever un fils ; mais s’il en venait un second, il était condamné.
d) Ce n’est pas pour eux seulement, c’est aussi pour les enfants que les chefs de famille redoutaient la pauvreté par le partage des héritages. C’est là la principale raison alléguée par les Grecs. A la demande de savoir pourquoi ils n’avaient pas plus d’enfants, la plupart pouvait répondre comme le Scythe Anacharsis : « Parce que j’aime trop mes enfants [52]. »
e) Il faut noter que c’est surtout des filles dont on cherchait à se débarrasser, ce qui semble être une tendance irrépressible, et ceci à toutes les époques de l’histoire de l’humanité et sous toutes les latitudes. C’est, à n’en pas douter, un grave écueil de l’eugénisme qui risque toujours de faire basculer la balance des naissances vers un déséquilibre grave et mortel. Car, sans femmes… pas d’enfants ! Posidippe, Athénien, nous donne la règle généralement suivie : « Un fils, on l’élève toujours, même si l’on est pauvre ; une fille, on l’expose, même si l’on est riche [53]. »
II. Législation. — Que disaient les lois de cette coutume ?
Dans la plupart des villes grecques, on ne voit jamais l’État intervenir. Et ceci est logique, car le père a un droit absolu sur ses enfants, droit qui ne sera entamé que partiellement et tardivement. A Sparte, la législation prévoit même que l’enfant qui doit être gardé [54], doit d’abord être examiné par les anciens afin de juger de sa conformité avec les désirs de la cité.
L’enfant né, le père ne décidait pas en dernier ressort de l’élever. Il le prenait et le portait dans un lieu appelé Lesché. Là siégeaient les anciens de la tribu. Ils examinaient l’enfant. S’il était bien conformé et robuste, ils ordonnaient de le nourrir et lui reconnaissaient une des neuf mille parts des héritages. S’il était chétif et contrefait, ils l’envoyaient aux Apothètes, gouffre voisin du Taygète, parce qu’il n’y avait avantage ni pour lui ni pour la cité qu’il vécût, condamné dès la naissance à n’avoir ni santé ni force [55].
C’est donc une préoccupation eugénique qui préside à ce « conseil de révision » des nouveau-nés effectué dès les premiers jours, et qui décidera de leur vie ou de leur mort. Il est à noter que ce conseil ne décide pas de l’exposition mais de l’infanticide direct.
La seule ville grecque où l’exposition des enfants ait été réellement interdite, c’est Thèbes. Mais c’est vraisemblablement à une date tardive et, de toutes façons, après un long passé dans cette odieuse pratique.
III. Les philosophes. — Ils ne rachètent pas la pensée grecque sur ce point.
Démocrite d’Abdère [56] disait froidement : « Élever des enfants est une affaire chanceuse. Le succès s’obtient par une vie de lutte et d’inquiétude ; l’échec se paie par une douleur qui reste au-dessus de toute autre [57]. »
Le cynique Aristippe [58] le disait aussi, mais avec une grossièreté malpropre ; comme sa femme le suppliait d’agréer son fils, lui disant que l’enfant était de lui, il cracha par terre disant : « Voilà encore qui vient de moi, et pourtant je n’en ai pas besoin [59]. »
Platon préconise, quant à lui, un rigoureux eugénisme. Il défend que sa République contienne plus de cinq mille quarante citoyens et il veut « que le troupeau soit aussi choisi que possible [60] ». « Je veux ensuite que ces fonctionnaires portent au bercail les enfants des citoyens d’élite et les remettent à des gouvernantes, qui habiteront à part dans un quartier particulier de la ville ; pour les enfants des hommes inférieurs et pour ceux des autres qui seraient venus au monde avec quelque difformité, ils les cacheront, comme il convient, dans un endroit secret et dérobé aux regards [61]. » C’est l’infanticide qu’il prescrit ainsi à mots couverts. De plus, si les parents ont dépassé l’âge légal de la procréation, l’enfant doit périr : « Ensuite, si leurs précautions sont déjouées, [il importe] de se mettre dans l’esprit que l’État ne nourrira pas un tel enfant [62]. »
Enfin Aristote se montre moins favorable à l’exposition en vue de la limitation quantitative des naissances, parce que, dit-il, si elle était imposée par l’État, elle serait refusée par les citoyens (sans doute comme une atteinte à leur propre droit d’exposer) ; mais il la prescrit pour la limitation qualitative : « Passons au problème des enfants qui, à leur naissance, doivent être ou exposés ou élevés : qu’une loi défende d’élever aucun enfant difforme [63]. »
— A Rome, l’abandon des enfants nouveau-nés ou leur exposition fut considérée comme licite dès les premiers temps. Elle était une simple conséquence du droit de la puissance paternelle ; mais, cependant, elle fut tôt soumise à certaines restrictions. Le père, avant d’abandonner un enfant, devait le montrer à cinq voisins, qui examinaient s’il y avait lieu de le laisser périr, à raison de sa difformité ou de la faiblesse de sa constitution. Et l’opinion générale était en faveur de cette restriction ; Épictète s’élève contre ceux qui abandonnent leurs enfants : « Les moutons et les loups n’en font pas autant [64]. »
Cette autorisation fut consacrée également par la loi des Douze-Tables qui permettait à un père de mettre à mort son fils quel que fût son rang dans la cité. Et cette loi, non seulement lui permettait, mais lui ordonnait de tuer immédiatement un enfant difforme ou monstrueux [65]. Tite-Live nous atteste que l’on considérait comme un devoir de tuer les monstres, dont la conservation paraissait dangereuse pour l’État [66]. Et Sénèque trouve « qu’il est raisonnable de séparer ce qui est sain de ce qui est hors d’usage [67] ».
Dans la littérature classique, les exemples d’exposition d’enfants abondent. « Je ne parle pas des enfants supposés, que l’on recueille souvent sur les fumiers immondes pour tromper les vœux joyeux d’un mari. (…) La fortune malicieuse est là debout, la nuit, qui sourit à ces poupons nus ; elle les réchauffe, elle les enveloppe dans les plis de sa robe, puis elle les présente aux nobles maisons [68]. » Celle-ci se pratique même dans le palais impérial : « Il [Auguste] se refusa à reconnaître et à élever l’enfant que sa petite-fille Julie avait mis au monde après sa condamnation [69]. » Et elle peut même être le fruit d’un deuil national : « Le jour où il [Germanicus] mourut, on jeta des pierres sur les temples, les autels furent renversés, plusieurs jetèrent dans la rue les dieux lares et y exposèrent les enfants nouveau-nés [70]. »
Ce droit du père de famille ne disparut qu’au cours du IIe siècle de notre ère.
— Il serait possible de retrouver la même sorte de pratiques dans des sociétés postérieures à l’ère chrétienne, mais n’ayant jamais été évangélisées, et se trouvant donc dans la même ignorance que celles que nous venons d’évoquer. « C’est ainsi qu’il est d’usage de tuer : le petit bâtard (Iles Salomon, Touareg) ; l’enfant dont la mère vient à mourir ; celui qui naît difforme ou maladif (Niger, Groenland) ; celui qui présente des anomalies considérées comme présages de malheur : par exemple, le bébé né avec des dents, l’enfant né à certains jours néfastes ou pendant un gros orage (Madagascar). (…) La coutume peut aussi décider du nombre d’enfants à élever par famille : les survenants sont mis à mort [71]. » Il y a aussi le cas bien connu de la Chine avec l’élimination des filles qui est une pratique immémoriale, puisque Marco Polo la rapportait déjà à la fin du XIIIe siècle, et qui n’a, semble-t-il, toujours pas disparu, puisque le gouvernement actuel, après avoir fixé le nombre des enfants à deux au maximum, se plaint de trouver beaucoup plus de garçons que de filles !
Conclusions
Essayons de dégager de ce tableau des pratiques anciennes, les caractéristiques de l’eugénisme pré-chrétien. La nature humaine étant la même partout et en tous temps, nous ne serons pas étonnés de constater leur parenté avec les aberrations qui sont apparues à l’époque moderne.
• L’omnipotence de l’État
C’est, en effet, une constante des anciennes civilisations et qu’il est nécessaire d’évoquer à propos de l’eugénisme ; car, si l’on veut le considérer dans toute son amplitude, celui-ci n’est vraiment concevable que dans ce cadre. Il n’a pu naître et se développer avec une certaine efficacité, que dans une société où la liberté individuelle n’existait pas.
La cité avait été fondée sur une religion et constituée comme une église. De là sa force ; de là aussi son omnipotence et l’empire absolu qu’elle exerçait sur ses membres. Dans une société établie sur de tels principes, la liberté individuelle ne pouvait pas exister. Le citoyen était soumis en toutes choses et sans nulle réserve à la cité ; il lui appartenait tout entier. (…) Il n’y avait rien dans l’homme qui fût indépendant. Son corps appartenait à l’État et était voué à sa défense ; (…) sa fortune était toujours à sa disposition.
La vie privée n’échappait pas à cette omnipotence de l’État [72]. La loi athénienne, au nom de la religion, défendait à l’homme de rester célibataire [73]. Sparte punissait, non seulement celui qui ne se mariait pas, mais même celui qui se mariait tard. (…)
L’État avait le droit de ne pas tolérer que ses citoyens fussent difformes ou contrefaits. En conséquence, il ordonnait au père à qui naissait un tel enfant, de le faire mourir. Cette loi se trouvait dans les anciens codes de Sparte et de Rome. (…)
Les anciens ne connaissaient donc ni la liberté de la vie privée, ni la liberté de l’éducation. (…) La personne humaine comptait pour bien peu de chose vis-à-vis de cette autorité sainte et presque divine qu’on appelait la patrie ou l’État. (…) La funeste maxime que le salut de l’État est la loi suprême, a été formulée par l’antiquité [74]. On pensait que le droit, la justice, la morale, tout devait céder devant l’intérêt de la patrie [75].
C’est de ce principe premier que découleront les autres principes.
• La régulation quantitative
Celle-ci est essentiellement le fait des cités grecques, si l’on se place au point de vue de la régulation d’État. Pour différentes raisons que nous avons évoquées plus haut – politiques, économiques ou purement eugéniques – ces cités se livrèrent à une limitation draconienne des naissances. Ce sont elles qui ont véritablement inventé la « croissance zéro ». Nous avons vu que c’était la loi fixée par Lycurgue et que c’est l’idéal préconisé par Platon ou par Aristote.
On croyait obéir à une nécessité inéluctable. Le sol de la Grèce ne semblait pas capable de nourrir un homme de plus qu’il ne le faisait. Dès l’antiquité la plus reculée et jusqu’à la conquête romaine, les villes et les bourgades grecques, serrées les unes contre les autres dans de petits États, tassées sur un territoire peu fertile, se trouvèrent trop étroites et trop pauvres pour une population trop dense. L’excédent indéfini des naissances sur les décès, compliqué par les arrivages toujours croissants des esclaves barbares, la multiplication illimitée des bouches à nourrir dans un pays où les récoltes annuelles et les richesses acquises étaient très limitées : tel est le mal contre lequel la Grèce eut toujours à se débattre. (…) Elle luttait, luttait toujours contre l’accroissement de la population, lorsqu’elle s’aperçut un jour qu’elle était déserte [76].
• La dénatalité
En effet, la conséquence inéluctable d’une telle politique c’est d’entraîner une dépopulation. Celle-ci est attestée par des contemporains comme Polybe que nous avons déjà cité. Cette citation continue ainsi :
Si quelqu’un s’avisait d’envoyer demander aux dieux ce qu’il faudrait dire ou faire pour que nous nous trouvions plus nombreux et pour que nos villes soient plus peuplées, cette démarche ne semblerait-elle pas absurde, puisque la cause du mal est évidente et qu’il dépend de nous d’y rémédier ? Les gens de ce pays ont cédé à la vanité et à l’amour des biens matériels ; ils ont pris goût à la vie facile et ils ne veulent plus se marier ou, quand ils le font, ils refusent de garder les enfants qui leur naissent ou n’en élèvent tout au plus qu’un ou deux, afin de pouvoir les gâter durant leur jeune âge et de leur laisser ensuite une fortune importante. Voilà pourquoi le mal s’est, sans qu’on s’en fût rendu compte, rapidement développé. En effet, quand il n’y a qu’un ou deux enfants, il suffit que la guerre en enlève un et la maladie un autre, pour que les foyers, inévitablement, se vident. Alors, tout comme les essaims d’abeilles, les cités, elles aussi, se vident de leur substance et s’étiolent peu à peu. Il n’est pas nécessaire d’interroger les dieux pour savoir comment nous pourrions nous délivrer de ce fléau. Le premier venu nous dira que cela dépend avant tout de nous et que nous n’avons qu’à nourrir d’autres ambitions, ou qu’à défaut nous devrions faire passer des lois obligeant les parents à élever leurs enfants [77].
Mais même une telle réaction se révèlera inutile.
Les sources de la vie ayant été taries, l’État se trouva sans force et désarmé. La législation lacédémonienne, revenant sur cette coupable et funeste erreur, exempta du service militaire le père de trois enfants et de tout impôt le père de quatre enfants. Ces mesures venaient trop tard pour réagir utilement contre des habitudes enracinées. Sparte, d’après Xénophon, était tombée, par le nombre de ses habitants, au dernier rang des villes de la Grèce [78]. En cent cinquante ans, de 480 à 330 avant Jésus-Christ, elle avait perdu les sept huitièmes de sa population. Vers cette dernière époque, Aristote écrivait : « Ce pays, capable de fournir 1 500 cavaliers et 30 000 hoplites, compte à peine un millier de combattants. Aussi l’État n’a pu supporter un revers unique [79], et c’est la disette d’hommes qui l’a tué [80]. » (…)
Enfin, le mal était arrivé à ce point, au IIe siècle de l’ère chrétienne, que la Grèce entière, selon Plutarque, n’aurait pu alors lever 3 000 hoplites, c’est-à-dire autant que la seule de ville de Mégare en avait envoyés jadis au champ de bataille de Platée [81].
Ce mal atteignit aussi Rome, malgré la politique d’accroissement qu’elle avait su mettre en œuvre.
Rome avait toujours encouragé les familles nombreuses. (…) Mais à mesure que les dépouilles des nations vaincues affluèrent à Rome, les mœurs se corrompirent ; devenue la capitale du monde, elle ne vit plus nulle part d’ennemis à redouter. Elle faisait travailler ses terres par des esclaves, et sentait de moins en moins le besoin d’avoir des fils pour la défendre. Déjà le vieux Caton conseillait au propriétaire de ne pas éparpiller sa fortune. Cette maxime ne fut que trop bien suivie. Le nombre considérable des célibataires et le chiffre sans cesse grossissant des divorces amenèrent une décroissance de la population qui nous est révélée par deux recensements : l’un, qui eut lieu en l’an 594 de Rome (159 avant Jésus-Christ) ; l’autre, l’an 622 (131 avant Jésus-Christ). Dans cet intervalle d’une génération, le nombre des citoyens – seuls comptés par le cens, à l’exclusion des femmes, des enfants, des affranchis et des esclaves – était tombé de 338 000 à 318 000 [82].
• La régulation qualitative
C’est celle qui recherche le progrès de la race. Il faut améliorer sans cesse le produit, ou du moins tâcher de ne pas l’amoindrir. Ceci présuppose certains faits et en produit d’autres comme conséquences.
Ce qui est présupposé, c’est la séparation en différentes classes ou castes, qui ne sont pas seulement la distinction entre maîtres et esclaves, mais une séparation entre les citoyens supérieurs et les inférieurs. Il faut donc assurer la pérennité des meilleurs et laisser disparaître les hommes de qualité inférieure en n’élevant pas leurs enfants, ainsi que nous l’avons vu. Mais ceci se fait de manière cachée : « Et, en outre, que toutes ces dispositions, quand on les prend, soient ignorées de tout le monde sauf des magistrats, si, d’un autre côté, la troupe animale dont ils sont les gardiens doit être, au plus haut degré, exempte de dissensions [83]. »
Ce principe conduit donc à un élitisme destiné à maintenir la pureté de la race en s’assurant le concours des meilleurs géniteurs, à l’élimination de l’enfant anormal ou de moins bonne qualité, et à une éventuelle amélioration pour essayer d’obtenir des hommes qui nous soient supérieurs. C’est-à-dire qu’il conduit, d’une part, à considérer l’homme à égalité avec n’importe quel animal quand il s’agit de la reproduction et, d’autre part, au mépris le plus complet de la vie humaine, du moment qu’elle n’entre pas dans les « canons » prescrits.
Quant au premier point, nous avons le témoignage de Plutarque : « Il [Lycurgue] lui semblait que dans les lois et ordonnances des autres nations, touchant les mariages, il y avait beaucoup de sottises et de vanité, attendu qu’ils faisaient unir leurs chiennes et leurs juments avec les plus beaux chiens et les meilleurs étalons qu’ils pouvaient recouvrer, (…) et gardaient néanmoins leurs femmes enfermées sous clé, de peur qu’elles ne conçussent d’autres qu’eux, encore qu’ils fussent écervelés, malades ou sur-âgés [84]. » Platon reprend le même raisonnement [85].
Quant au second point, nous en avons vu suffisamment d’exemples dans l’eugénisme négatif.
• La procréation comme fonction sociale
Ce point s’intègre dans le cadre de l’omnipotence de l’État, mais il permet de regrouper l’ensemble des lois d’eugénique positive. Car, si engendrer les enfants c’est les donner à l’État, alors il est normal que celui-ci puisse légiférer sur tout ce qui regarde cette fonction, depuis la qualité des personnes jusqu’à la saison des unions en passant par l’âge, le nombre d’enfants, l’organisation des mariages, de la grossesse, etc. Il permet aussi de justifier l’eugénique négative, puisque le citoyen n’use de la fonction procréatrice que pour fournir d’autres citoyens à la cité, celle-ci se voit donc octroyer le droit de sélectionner ceux-ci à sa guise et de rejeter ceux qui ne lui seront, selon elle, d’aucune utilité.
Par ailleurs elle pourra, sans imposer le meurtre directement, agir de telle manière qu’elle y pousse les parents, par exemple, comme le propose Platon, en n’aidant pas les parents à élever les enfants qui sont considérés comme surnuméraires, ou encore en dévalorisant aux yeux de la masse la maternité trop féconde, ce qui a été le cas à Rome dans les débuts de la déchéance.
Ce tableau nous permet ainsi de prendre la mesure de l’humanité déchue, mesure qu’il nous restera à appliquer à d’autres époques pour constater que, selon le mot de l’auteur de l’Ecclésiaste, « il n’y a rien de nouveau sous le soleil [86] », et que les hommes, lorsqu’ils repoussent la Révélation, retombent toujours dans les mêmes erreurs et les pires excès.
*
L’ère chrétienne
Il nous faut cependant dire un mot de l’action de l’Église, pour considérer tout d’abord l’extraordinaire révolution que la doctrine chrétienne a apportée au monde et, ensuite, la chute et l’effondrement que constitue la décadence actuelle, car refuser la solution lorsqu’elle est connue, est plus grave que de ne pas la connaître, même si elle est, au moins en partie, accessible à l’intelligence humaine sans le secours de la Révélation.
Les Pères de l’Église
Un auteur que l’on ne peut pas soupçonner de partialité ou de bienveillance, écrit : « Avec l’évangélisation chrétienne, l’élimination des enfants indésirables disparaît, au moins officiellement, jusqu’à la Renaissance [87]. » Et il faut avouer que c’est une des marques de cette évangélisation que d’avoir su imposer le respect de l’enfant, au milieu de peuples complètement acquis à la cause de l’eugénisme sous toutes ses formes (mis à part le peuple juif dépositaire de l’ancien Testament [88]), et de l’avoir défendu contre les manipulations meurtrières dont il était l’objet.
Cette défense est à la fois positive, par l’encouragement à la procréation et négative, par l’interdiction de l’infanticide et de ses succédanés.
— Dès le Ier siècle, nous trouvons cette interdiction dans la Didaché ou Doctrine des Douze Apôtres [89] : « Tu ne tueras point d’enfants, par avortement ou après la naissance [90]. » A peu près à la même époque, un auteur inconnu surnommé le pseudo-Barnabé [91] écrit aussi : « Tu ne feras pas mourir l’enfant dans le sein de la mère ; tu ne le tueras pas davantage après la naissance [92]. » Cet avertissement revient très souvent dans les siècles suivants, du fait de l’enracinement du vice dans ces nations païennes qui ne se convertissent que petit à petit.
Saint Justin martyr, le célèbre apologète [93], affirme : « Quant à nous, bien loin de commettre l’injustice ou l’impiété, nous regardons comme un crime d’exposer les enfants [94]. » Il en donne deux raisons. « La seconde raison pour laquelle nous n’exposons pas les enfants, c’est que nous craignons que, faute de quelqu’un qui les recueille, ils ne viennent à mourir, et que nous ne soyons coupables d’homicide [95]. » Quant à la première, la voici : « D’abord, parce que c’est les vouer tous à la prostitution, non seulement les jeunes filles, mais les jeunes garçons. De même qu’autrefois on élevait des troupeaux de bœufs et de chèvres, de moutons et de chevaux, ainsi, aujourd’hui, on élève des enfants uniquement en vue de la débauche. Chez toutes les nations, on trouve une quantité de femmes, d’êtres d’un sexe douteux, de créatures infâmes, livrée à ce commerce, et vous percevez sur ce trafic des droits, des tributs et des impôts au lieu de l’extirper de votre empire. Et parmi ceux qui abusent de ces malheureux, outre que ces plaisirs sont impies, sacrilèges et impurs, peut-être s’en trouve-t-il qui abusent d’un enfant, d’un parent, d’un frère [96]. »
— Cette parole s’explique par le sort qui attendait souvent les enfants abandonnés à Rome. Quand ils étaient recueillis, ils étaient parfois adoptés, mais c’est l’exception. Le plus souvent, ils l’étaient pour tomber dans la pire abjection ; ces alumni (c’est le nom qui était donné à ces enfants abandonnés et recueillis) devenaient des « esclaves de plaisir ». Ils étaient ainsi livrés à la prostitution. Saint Justin n’est d’ailleurs pas le seul à constater ce fait.
« Les malheureux ne comprennent pas quelles tragédies inconnues se cachent souvent sous ces débauches. Ils ont oublié les enfants qu’ils ont exposés, ils ignorent que ce prostitué, que cette courtisane, c’est leur fils, c’est leur fille. Ils pensent éviter l’adultère et ils outragent la nature [97]. » « Quand vous exposez vos enfants, ajoute Tertullien [98], comptant sur la compassion d’autrui pour les recueillir et leur donner de meilleurs parents que vous, oubliez-vous les risques d’inceste, les hasards affreux que vous leur faites courir [99] ? » Minucius Félix [100] dit encore : « Vous exposez souvent à la pitié d’autrui les enfants nés dans vos maisons ; il vous arrive ensuite d’être poussés vers eux par une passion aveugle, de pécher sans le savoir envers vos fils ; ainsi vous préparez sans en avoir conscience les péripéties d’une tragédie incestueuse [101]. » Enfin Lactance [102] : « Ce qui peut arriver, ce qui arrive fréquemment pour les enfants de l’un et l’autre sexe, par erreur, qui ne le comprend ? Qui l’ignore ? L’exemple d’Œdipe et son double crime le disent assez [103]. »
La charité chrétienne, d’ailleurs, intervint aussitôt pour ainsi dire, afin de soustraire ces malheureux à un tel sort. Les Constitutions apostoliques qui remontent au début du IVe siècle avertissent les fidèles que si « un enfant chrétien, garçon ou fille, demeure orphelin, c’est une bonne œuvre pour un frère, privé d’enfants, d’adopter celui-ci et de le traiter comme tel [104] ». Mais la charité ne s’étendait pas seulement aux enfants chrétiens, puisque Tertullien apostrophe ainsi les persécuteurs : « Nous dépensons plus en aumônes dans les rues que vous, en offrande, dans les temples [105]. » Et saint Augustin ajoute : « On en voit même souvent qui, après avoir été exposés sans pitié par leurs parents et abandonnés à quiconque voudrait les nourrir, sont recueillis par des vierges sacrées qui les présentent au baptême [106]. »
— Citons encore Athénagore [107] qui joint la prohibition de l’avortement à celle de l’exposition : « Et nous qui disons que celles qui emploient des moyens pour se faire avorter commettent des meurtres et devront rendre compte de l’avortement à Dieu, comment pourrions-nous commettre des meurtres ? On ne peut pas en même temps penser que ce qui est dans le sein de la mère est un être vivant et que, pour cela, Dieu s’en occupe et, d’autre part, tuer quelqu’un qui est avancé dans la vie ; ne pas exposer un enfant venu au monde – car ceux qui exposent les enfants sont des infanticides – et, après cela, tuer l’enfant qui a été élevé [108]. » Il faut noter l’affirmation vigoureuse de l’humanité du fœtus et de son intangibilité, qui tranche avec la pensée contemporaine.
Tertullien a, lui aussi, relevé le crime des païens et, profitant de l’accusation du festin de Thyeste [109] lancé contre les chrétiens, il a cette réplique cinglante :
Pour donner une nouvelle force à notre justification, je vais prouver que vous vous permettez, et en secret et en public, les mêmes crimes dont vous nous accusez sans fondement ; et c’est peut-être pour cela que vous nous en croyez capables. (…) Je vais à présent parler au peuple. Combien je vois ici de gens altérés de notre sang, combien même de vos magistrats les plus intègres pour vous, les plus rigoureux contre nous, je pourrais confondre par des reproches trop fondés d’avoir eux-mêmes ôté la vie à leurs enfants, aussitôt après leur naissance ! Vous ajoutez encore à la cruauté par le genre de mort. Vous les noyez, vous les faites mourir de faim et de froid, vous les exposez aux chiens : ce serait une mort trop douce de périr par le fer. Pour nous, à qui tout homicide est défendu, il nous est également défendu de faire périr le fruit d’une mère dans son sein, avant même que l’homme ne soit formé. C’est un homicide prématuré d’empêcher la naissance. Et dans le fond, n’est-ce pas la même chose d’arracher l’âme du corps ou de l’empêcher de l’animer ? Vous avez détruit un homme en détruisant ce qui allait le devenir : vous étouffez le fruit dans le germe [110].
Minucius Félix s’oppose pareillement aux accusations des païens :
J’arrive maintenant au reproche qu’on nous fait d’immoler un enfant dans nos initiations. Pensez-vous que nous soyons assez cruels pour verser et pour boire le sang d’un être aussi faible et qui ne vient que de naître ? Une telle atrocité ne peut trouver de créance qu’auprès de ceux qui sont capables de la commettre. C’est vous qui exposez vos enfants nouveau-nés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie ; c’est vous qui, devenant parricides avant d’être pères, les étouffez dans le sein de leur mère par des breuvages empoisonnés. Et c’est de vos dieux que vient cet usage barbare ; car Saturne dévorait ses enfants. Aussi, c’est pour cette raison que, dans quelques parties de l’Afrique, on lui sacrifiait des enfants qu’on empêchait de crier en les couvrant de baisers et de caresses [111].
Lactance, qui influença Constantin, résume les arguments des siècles antérieurs :
Il est impossible d’accorder que les pères aient le droit de faire mourir leurs enfants nouveau-nés, car c’est là une très grande impiété ; Dieu crée les âmes pour la vie et non pour la mort. Comment se fait-il donc qu’il y ait des hommes qui ne pensent pas souiller leurs mains en enlevant à des êtres à peine formés la vie qui vient de Dieu et qu’ils ne leur ont pas donnée ? Épargneront-ils le sang étranger, ceux qui n’épargnent pas leur propre sang ? Que dirai-je de ceux qu’une fausse affection porte à exposer leurs enfants ? Peut-on tenir pour innocents ceux qui offrent en proie aux chiens leurs propres entrailles et les tuent plus cruellement encore que s’ils les étranglaient ? Quand même il arriverait que l’enfant exposé trouvât quelqu’un qui se chargeât de le nourrir, le père serait-il moins coupable pour avoir livré son propre sang à la servitude et à la prostitution ? Oui, autant tuer son enfant que de l’exposer [112] !
Saint Jérôme ne manque pas non plus de fustiger ces pratiques abominables qui, hélas, se trouvaient aussi chez les chrétiens : « D’autres dégustent d’avance les commodités de la stérilité ; elles tuent un être humain avant qu’il ne soit procréé. Plusieurs, quand elles s’aperçoivent qu’elles ont conçu dans le crime, songent aux poisons qui font avorter. Souvent elles en meurent aussi du même coup. Alors, coupables d’un triple crime, elles sont traînées aux enfers : suicidées, adultères du Christ, parricides d’un enfant non encore né [113]. »
Saint Augustin enfin, dans un texte resté célèbre – et que nous avons déjà cité – lance un terrible avertissement aux prévaricateurs :
Ceux qui, soit par un mauvais désir, soit par une action criminelle, cherchent à mettre obstacle à la génération des enfants ne sont pas des époux quoiqu’ils en aient le nom. Leur mariage n’est pas selon la vérité, ce n’est qu’un beau nom sous lequel ils cachent leur turpitude. Mais ils trahissent ce qu’ils sont effectivement, lorsqu’ils poussent la perversité jusqu’à exposer les enfants qu’ils ont eu malgré eux. Ils ne peuvent en effet se résoudre à nourrir et à élever ceux qu’ils craignaient d’engendrer.
C’est pourquoi lorsque leur iniquité les porte à cet excès de cruauté envers les enfants auxquels ils ne voulaient pas donner l’être, ils mettent ainsi au grand jour et leur iniquité et leur cruelle turpitude, qu’ils cherchaient en vain à cacher dans les ténèbres. Quelquefois même cette cruauté voluptueuse, ou cette cruelle volupté, va jusqu’à demander au poison les moyens de demeurer stérile, et s’ils ne peuvent y parvenir de la sorte, elle va jusqu’à étouffer, comme ils le peuvent, dans le sein même de la mère, le fruit déjà conçu, voulant ainsi donner à leur enfant la mort avant la vie, ou, s’il vivait déjà, le faire périr avant qu’il ne vienne au monde.
Non, de tels parents ne sont pas des époux, et si, dès le principe, ils ont agi de la sorte, leur union n’a jamais été un mariage, mais plutôt un commerce d’infamie et de débauche. Si l’un des deux seulement est coupable de cette perversité, je ne crains pas de dire que la femme n’est que la prostituée de son mari, et le mari, l’adultère de sa femme [114].
— Les Pères ne manquèrent pas non plus d’encourager à la fidélité et à la procréation digne, aspect positif et complémentaire. « Quant à nous, si nous nous marions, c’est pour élever nos enfants ; si nous renonçons au mariage, nous gardons la continence parfaite [115]. » L’on retrouve la même doctrine chez Athénagore : « Puisque donc nous avons l’espérance de la vie éternelle, nous méprisons les biens de cette vie, et jusqu’aux plaisirs de l’âme ; chacun de nous regarde comme sa femme celle qu’il a épousée selon les lois établies par nous, et seulement en vue de la procréation des enfants [116]. » Et Minucius Félix dit pareillement : « Sachez que nous nous attachons plutôt à être chastes qu’à le paraître : nous ne nous engageons qu’une seule fois dans les liens du mariage, et nous nous contentons d’une seule femme pour avoir des enfants ; autrement nous n’en connaissons aucune [117]. » Et Clément d’Alexandrie nous donne ce bel éloge : « L’époux est la couronne de l’épouse, le mariage est la couronne du mari, et les enfants de l’un et de l’autre sont les fleurs du mariage que le divin agriculteur a cueillies dans les jardins de la chair [118]. »
La législation ecclésiastique
Malgré tous ces encouragements, ces exhortations et ces reproches, l’Église dut légiférer en la matière, afin de contenir ces mœurs cruelles, et de tâcher de les faire disparaître.
Le concile d’Elvire (vers 300) prévoit le cas d’une mère supprimant son enfant pour cacher sa faute, et prononce une peine variable suivant que la mère est chrétienne ou simplement catéchumène ; dans le premier cas, elle est excommuniée sans réconciliation possible, même à la fin de sa vie ; dans le second cas, elle ne pourra être baptisée qu’à la mort [119].
En 314, le concile d’Ancyre allait adoucir ces rigueurs en portant le canon suivant : « Les femmes qui se prostituent, qui tuent leurs enfants ou qui cherchent à les détruire dans leur sein, étaient excomuniées jusqu’à la fin de leur vie. Nous avons adouci cette mesure et les avons condamnées aux divers degrés de pénitence pour dix ans [120]. »
Le concile de Lérida, en 524, accepte même une peine plus bénigne : « Quiconque a cherché à faire mourir, soit après la naissance, soit dans le sein de la mère, le fruit de l’adultère, ne pourra être admis à la communion avant sept ans, et passera le reste de sa vie dans les larmes et l’humilité [121]. »
Enfin le IIIe concile de Tolède, en 589, demande aux juges civils et au clergé « d’unir leurs efforts pour détruire l’abominable pratique, très répandue, de parents tuant leurs enfants pour ne pas les nourrir [122] ».
Il faut mentionner également ici la législation de l’Église en matière de mariage, car, par différents aspects, elle réalise un eugénisme positif. Par l’interdiction des mariages consanguins par exemple, elle empêche la transmission des tares héréditaires, même si ce n’est pas le premier but qui est visé par ces lois, mais bien plutôt d’éviter la débauche dans les familles. Également, par le retard apporté à l’âge du mariage (par rapport à d’autres civilisations qui le fixaient ou le fixent dès la puberté) ; par la condamnation des relations extra-conjugales et la maîtrise des passions. Il faut citer aussi la virginité consacrée qui a un effet tant sur la quantité, puisque ce sont autant de géniteurs potentiels qui renoncent à la procréation, que sur la qualité, puisque cela donne un exemple et encourage toute la société à un effort pour garder la chasteté, cette vertu étant toujours porteuse d’une amélioration.
La législation civile
Elle n’est citée ici qu’en tant qu’elle fut le fruit des sollicitations de l’Église. Il est notable que c’est à partir de Constantin que des lois civiles vont être portées pour défendre l’enfant né ou à naître.
Cet empereur régla le sort des alumni, des enfants vendus et, dès 315, il avait organisé une charité officielle en faveur des parents que la pauvreté pourrait porter à abandonner leurs enfants : « Que toutes les villes d’Italie aient connaissance de cette loi, dont le but est de détourner la main des pères du parricide et de leur inspirer de meilleurs sentiments. Si donc, quelque père a des enfants auxquels sa pauvreté l’empêche de donner des aliments et des vêtements, ayez soin que notre fisc et même notre domaine privé leur en procurent sans délai ; car les secours à donner aux enfants qui viennent de naître ne comportent pas de retard [123]. »
Dès 319, le même empereur porta une loi qui condamne au dernier supplice les parricides (et sous ce nom le droit romain entendait non seulement les enfants qui tuent leurs parents, mais aussi les parents qui tuent leurs enfants).
En 374, Valentinien ordonne encore la peine de mort contre l’infanticide et veut que l’on mette en vigueur les sanctions prononcées contre ceux qui exposent leurs enfants : « Que chacun nourrisse ses enfants ; s’il les expose, qu’il soit puni conformément à la loi. »
De nombreuses autres lois, inspirées plus ou moins directement par l’Église verront ainsi le jour, tant dans le monde romain que chez les « barbares », qui donneront corps à la chrétienté médiévale. Il faut attendre la Réformation pour voir progressivement réapparaître ces monstruosités issues du cœur dévoyé de l’homme.
(à suivre)
Le massacre des saints Innocents
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* — Prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, Docteur en médecine.
[1] — Dictionnaire Historique de la Langue Française, « Le Robert », Paris, 1992, t. I, p. 747.
[2] — Grand Larousse encyclopédique, Paris, Éd. Larousse, 1961, t. IV, p. 797.
[3] — de Lestapis S., « Eugénique et Eugénisme » dans Catholicisme, Éd. Letouzey et Ané, 1956, t. IV, col. 680.
[4] — Citons simplement Robert Edwards, « père » du premier bébé-éprouvette : « Nous devons améliorer l’espèce humaine. » Cité par Testart J., Le Désir du gène, Éd. François Bourin, 1992, p. 211.
[5] — Avant et après la civilisation chrétienne catholique, car le protestantisme n’est pas opposé à l’eugénisme moderne, ou du moins pas au degré où la morale catholique l’est.
[6] — Personnage semi-légendaire ayant vécu probablement au IXe siècle avant Jésus-Christ et auquel les spartiates attribuaient leurs lois.
[7] — Xénophon, République des Lacédémoniens, traduction de Pierre Chambry, Paris, t. I, 3, p. 477-478.
[8] — Plutarque, La Vie des hommes illustres, traduction de Jacques Amyot, « La Pléiade », Lycurgue, t. XXVIII, p. 105.
[9] — Xénophon, ibid., t. I, 6, p. 478.
[10] — Plutarque, ibid., t. XXX, p. 106.
[11] — Plutarque, ibid., t. XXX, p. 106.
[12] — Xénophon, ibid., t. I, 10, p. 479.
[13] — Célébrissime philosophe grec qui vécut de 429 à 348 avant Jésus-Christ.
[14] — Platon, La République, tirée des Œuvres complètes, texte traduit par Chambry, société d’édition « Les Belles Lettres », 1949, t. VII, 1ere partie, p. 66, V, 460 a.
[15] — Historien grec, – 200-120 avant Jésus-Christ, observateur attentif des événements de son époque.
[16] — Polybe, Histoire, livre XXXVII, 4, 4-6.
[17] — Platon, ibid., p. 65, 459, d, e.
[18] — Ibid, p. 66, 460 b.
[19] — Ibid, p. 67, 460 d.
[20] — Ibid, p. 67, 460 e et d.
[21] — C’est ce qu’exprime nettement Plutarque, La Vie des hommes illustres, Pyrrhon, XXVIII, 5 : « Va, Acrotatos, unis toi à Khilonis et enfante seulement de beaux enfants pour Sparte. »
[22] — Platon, ibid., p. 67-68, 461 a.
[23] — Né en 384 avant Jésus-Christ, il fut élève de Platon pendant vingt ans, puis, entre autres, précepteur d’Alexandre le Grand ; il mourut en 322.
[24] — Aristote, La Politique, traduction par Tricot, Librairie philosophique J. Vrin, 1982, p. 110-111, livre II, c. 6, 1265 a 37 et 1265 b 6-15.
[25] — Ibid, p. 484, livre VII, c. 4, 1326 a 25-29.
[26] — C’est-à-dire à partir du mariage. (Note du traducteur).
[27] — A l’exclusion de ceux qu’on abanbonne. (Note du traducteur).
[28] — De corps et d’esprit. (Note du traducteur).
[29] — Aristote, ibid., p. 536-537, livre VII, c. 16, 1334 b 27-32.
[30] — Id, ibid., p. 539, 1335 a 28-29
[31] — Id, ibid., p. 541, 1335 b 3-4.
[32] — Id ibid., p. 543, 1335 b 28.
[33] — « Il cherche également [le législateur de Crète, Minos] à séparer les femmes des hommes, pour les empêcher d’avoir beaucoup d’enfants, favorisant dans cet esprit chez les hommes les relations homosexuelles. » .Id., p. 148-149, livre II, c. 10, 1272 a 24.
[34] — Dion Cassius, Histoire romaine, livre LVI.
[35] — Monarque assyrien, ayant vécu fin XVIIe – début XVIe siècle, célèbre par un code de lois que l’on a retrouvé gravé sur une stèle conservée au musée du Louvre à Paris.
[36] — Delaporte L., La Mésopotamie : les civilisations babylonienne et assyrienne, Paris.
[37] — Législateur de Sparte comme nous l’avons vu plus haut.
[38] — Législateur d’Athènes.
[39] — D’après Galien, médecin grec né en 131 de notre ère et mort en 201.
[40] — Cicéron, Pro Cluentio, XI, 32.
[41] — Platon, ibid., p. 68, 461 c.
[42] — Aristote, ibid., p. 543, livre VII, c. 16, 1335 b 21-22. Notons que l’apparition de la sensibilité se fait pour Aristote au quarantième jour pour les garçons et au quatre-vingtième pour les filles.
[43] — Juvénal, Satires, Société d’édition Les Belles Lettres, 1962, p. 82, VI, 592-597.
[44] — Suétone, Les Vies des douze Césars, empereurs romains, Domitien, c. 21.
[45] — Surbled, La Morale dans ses rapports avec la médecine et l’hygiène, Paris, 1892, t. II, p. 191.
[46] — Humbert G., « Abigere partum » et « Abortio » dans Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines, Éd. Hachette, 1873, t. I, p. 7-10.
[47] — Glotz G., « Expositio » dans Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines, Éd. Hachette, 1873, t. III, p. 930.
[48] — Wallon H., Histoire de l’esclavage dans l’antiquité, Paris, Éd. Robert Laffont, 1988, livre I, p. 180.
[49] — Plutarque, La Vie des hommes illustres, Solon, c. 23.
[50] — Ménandre, dans Stobée, Florilège, LXXVI, 1. Le chapitre a précisément pour titre : « Qu’il est inutile d’avoir des enfants. »
[51] — Platon, Protagoras, Société d’édition Les Belles Lettres, Œuvres complètes, t. III, première partie, p. 41, 326 c.
[52] — Stobée, Florilège, LXXXIII, 20.
[53] — Id., ibid., LXXVII, 7.
[54] — Les autres, le père peut les exposer lui-même.
[55] — Plutarque, La Vie des hommes illustres, traduction de Jacques Amyot, « La Pléiade », Lycurgue, XXXII, p. 107.
[56] — Qui a vécu vers 440-400 avant Jésus-Christ.
[57] — Cité par Stobée, Florilège, LXXVI, 13.
[58] — Aristippe de Cyrène, né vers 430 avant Jésus-Christ et fondateur de l’école cyrénaïque ou hédoniste.
[59] — Stobée, ibid., 14.
[60] — Platon, La République, tirée des Œuvres complètes, texte traduit par Chambry, société d’édition Les Belles Lettres, 1949, t. VII, 1ere partie, p. 65, 459 d.
[61] — Id., ibid., p. 67, 460 c.
[62] — Id., ibid., p. 68, 461 c.
[63] — Aristote, ibid., livre VII, c. 16, p. 542, 1335 b 19-20.
[64] — Épictète, Dissertations, I, 3.
[65] — Cicéron, Les Lois, III, 8.
[66] — Tite-Live, Narrations, livre XXVII, 37.
[67] — Sénèque, De la Colère, I, 15.
[68] — Juvénal, ibid., p. 83, 602-608.
[69] — Suétone, ibid., Vie d’Auguste, c. 65.
[70] — Id., ibid., Vie de Caligula, c. 5.
[71] — Bride A., « Infanticide » dans Catholicisme, Éd. Letouzé et Ané, 1956, t. III, col. 1573.
[72] — « Les Romains ne croyaient pas qu’on dût laisser à chacun la liberté de se marier, d’avoir des enfants, de choisir son genre de vie, de faire des festins, enfin de suivre ses désirs et ses goûts, sans subir une inspection et un jugement préalables. » Plutarque, La Vie des hommes illustres, Caton l’Ancien, c. 23.
[73] — Plutarque, ibid., Lysandre, c. 30.
[74] — Cicéron, Des Lois, livre III, c. 3.
[75] — Fustel de Coulanges, La Cité Antique, 5e éd., Paris, Librairie Hachette, 1874, livre III, c. XVII, p. 262-267.
[76] — Glotz G., « Expositio » dans : Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines, Éd. Hachette, 1873, t. III, p. 938-939.
[77] — Polybe, ibid.
[78] — Xénophon, ibid., c. I, 1.
[79] — La défaite de Leuctres en 371.
[80] — Aristote, ibid., livre II, c. 9, p. 139, 1270 a 29-33.
[81] — Auburtin F., La Natalité, Les Éditions G. Crès & Cie, Paris, p. 62-63.
[82] — Id., ibid., p. 63.
[83] — Platon, La République, V, 459 e.
[84] — Plutarque, La Vie des hommes illustres, Lycurgue, XXX, p. 107.
[85] — Platon, ibid., V, 459 a à d.
[86] — Ecclésiaste, 1, 10.
[87] — Testart J., Le Désir du gène, François Bourin, 1992, p. 30. Jacques Testart dit de lui-même dans L’Œuf transparent : « Du temps où, militant trotskiste, j’approfondissais les principes de la révolution permanente… » Testart J., L’Œuf transparent, Éd. Flammarion, 1991, p. 51.
[88] — Cependant, avec les conquêtes grecques et l’hellénisation qui s’ensuivit, un certain relâchement s’était produit dans le peuple, puisque Flavius Josèphe, historien juif du Ier siècle de notre ère, nous apprend que, de son temps, l’avortement était puni de mort, comme l’infanticide. Histoire ancienne des Juifs, livre IV, c. VIII.
[89] — Écrit très ancien, daté des environs de l’an 70, connu de l’antiquité mais retrouvé seulement en 1873, qui consiste en une sorte de catéchisme rudimentaire, qui a sans doute été composé en Palestine ou en Syrie. Il est une source très précieuse de la vie de l’Église primitive.
[90] — Doctrine des Apôtres, c. II, 2.
[91] — Cet écrit, attribué par l’antiquité à l’Apôtre Barnabé est en fait d’un auteur inconnu du début du IIe siècle (vers l’an 130).
[92] — Épître de Barnabé, c. XIX, n. 5.
[93] — Né en Palestine, il enseigna à Rome vers l’an 140, après sa conversion. Il composa deux apologies, dont la première était adressée à l’empereur Antonin le Pieux (138-161), à Marc-Aurèle son fils et à Lucien Verus son fils adoptif ; elle fut composée vers l’an 150. Il fut martyrisé vers l’an 165.
[94] — Justin saint, Première Apologie, c. XXVII, I.
[95] — Id., ibid., c. XXIX, 1.
[96] — Id., ibid. c. XXVII, 1 à 3.
[97] — Clément d’Alexandrie , Le Pédagogue, livre III, c. III. Né vers l’an 150, il participa à la fondation de la célèbre école d’Alexandrie. Il mourut vers 215, en exil.
[98] — Tertullien est né vers 155. Après sa conversion, il devint l’un des plus prestigieux défenseurs de la religion chrétienne. Mais il mourut hérétique vers 220.
[99] — Tertullien, Aux Païens, livre I, c. XV. Il cite ensuite un cas de ce genre arrivé à Rome sous Marc-Aurèle.
[100] — La vie de cet auteur est à peu près inconnue. Il était latin, et il écrivit son œuvre à la fin du IIe siècle.
[101] — Minucius Félix, Octavius, c. XXXI.
[102] — Surnommé le « Cicéron chrétien », il naquit en Afrique du Nord. Il fut précepteur du fils aîné de Constantin en 317 et mourut à une date inconnue.
[103] — Lactance, Les Institutions divines, livre VI, c. XX.
[104] — Constitutions apostoliques, livre IV, c. 1.
[105] — Tertullien, Apologétique, c. 42.
[106] — Augustin saint, Lettre XCXVIIIe à Boniface, n. 6.
[107] — Père apologète de la deuxième moitié du IIe siècle, qui vécut à Athènes.
[108] — Athénagore, Supplice au sujet des chrétiens, c. XXXV.
[109] — Thyeste, personnage mythologique, avait séduit la femme de son frère aîné ; pour se venger, celui-ci fit tuer ses trois fils et les lui donna à manger au cours d’un repas. Le festin de Thyeste est resté célèbre dans l’antiquité, et le peuple accusait les premiers chrétiens de s’y livrer durant les « mystères ».
[110] — Tertullien, ibid., c. 9.
[111] — Minucius Félix, ibid., c. XXX.
[112] — Lactance, ibid., livre VI, c. XX.
[113] — Jérôme saint, Lettre XXIIe à Eustochium, 13.
[114] — Augustin saint, Sur le mariage et la concupiscence, livre I, ch. 15.
[115] — Justin saint, ibid., c. XXIX, 1.
[116] — Athénagore, ibid. c. XXXIII.
[117] — Minucius Félix, ibid., c. XXXI.
[118] — Clément d’Alexandrie, ibid., livre II, c. VIII.
[119] — Canon 63 et 68, Héfélé , Histoire des Conciles, trad. Leclercq, t. I, p. 256 et 258.
[120] — Canon 21, Héfélé, trad. Leclercq, t. IV, p. 134.
[121] — Canon 2, Héfélé, trad. Leclercq, t. II, p. 1064.
[122] — Canon 17, Héfélé, trad. Leclercq, t. III, p. 227.
[123] — Loi De alimentis quœ inopes parentes…, trad. Troplong, De l’influence du christianisme sur le droit civil des Romains, Paris, 1868, p. 272.

