Le bréviaire, livre
de la prière de l’Église
par le frère Thomas O.P.
Cet article était au préalable une conférence donnée à des prêtres, mais il est apparu par la suite que les chrétiens fervents, désireux de fonder leur vie spirituelle sur la liturgie, en tireraient profit, en faisant les adaptations nécessaires à leur état.
Si l’on en croit l’historien sérieux qu’est Jean de Viguerie, les catholiques de l’ancienne France savaient estimer le bréviaire à sa juste valeur. « Suit-on aussi bien que la messe, les heures de l’Office divin ? Oui pour les Vêpres. Tous les fidèles doivent assister aux Vêpres du dimanche et y assistent. C’est une obligation découlant du troisième commandement de Dieu. “Comment demande un catéchisme, faut-il employer les après-dîner des dimanches ?” Réponse : “Il faut assister aux catéchismes, Vêpres et Complies”. D’où vient l’obligation ? C’est très simple. Il suffisait d’y penser : l’Office est fait pour qu’on y assiste... Les autres heures sont moins fréquentées. Mais on les lit commodément. Les “livres d’Église” à la disposition des fidèles contiennent les “petites heures”. Celui du diocèse de Paris, imprimé en 1760, propose Prime, Tierce et Sexte pour tous les jours de l’année. Nombreux sont les chrétiens qui lisent le bréviaire. Obligation canonique pour les clercs, pratique de dévotion pour les laïcs. Nous savons que Jean-Baptiste Colbert “trouvait le temps de lire chaque jour quelques chapitres de l’Écriture sainte et de réciter le bréviaire” ; un bréviaire aurait été imprimé pour son usage et pour celui de sa maison [1]. »
Les membres des différents tiers-ordres qui sont astreints à la récitation quotidienne du petit office de la sainte Vierge et, bien entendu, les religieux tenus à l’office choral, trouveront, eux aussi, dans ces lignes, un encouragement à vivre de l’esprit liturgique, « source première et indispensable du véritable esprit chrétien » (saint Pie X).
Le Sel de la terre.
*
LE PRÊTRE est avant tout l’homme de la prière. La prière n’est pas seulement pour le prêtre un devoir privé et personnel comme elle l’est pour tous les hommes, elle est en même temps une obligation publique, la plus grande, la plus indispensable des obligations du prêtre : l’Église donne à ses ministres, pour qu’ils puissent s’acquitter de leurs fonctions, un livre de prières ; ce livre, c’est le bréviaire.
Or, chose curieuse, bien souvent, le bréviaire ne tient pas dans la vie du prêtre la place qu’il devrait y tenir, alors que certains laïcs nous envient notre livre de prières comme ce protestant converti dont nous donnons ici le témoignage :
Quand j’étais protestant, sans aucune tentation encore de venir à l’Église catholique dont j’étais profondément ignorant, j’ai longtemps cherché ce que j’appellerais une école de prière, et d’abord, tout simplement, des formules de prières qui me fussent un guide et un soutien. J’ai utilisé alors de nombreux manuels de dévotion, protestants ou catholiques, mais je n’en ai pas trouvé qui me satisfassent pleinement. Ceux-là même qui commençaient par me fournir une précieuse inspiration, bientôt me gênaient par leur uniformité, leur manque de souplesse ; pour tout dire, même les meilleurs me semblaient rétrécir indûment mon horizon, m’enlever cette liberté à laquelle les protestants tiennent tellement dans la prière, sans m’apporter en échange la compensation suffisante d’une nourriture dont je pusse faire réellement mon pain quotidien. A les lire, j’admirais la prière de tels ou tels, mais elle restait la leur et ne pouvait sans artifice devenir la mienne. Je commençai à m’approcher de ce que je cherchais quand un séjour en Angleterre me fit connaître l’admirable Book of Common Prayer de l’Église anglicane. J’y trouvai tout d’abord une prière foncièrement biblique et comme la Bible elle-même, large d’une plénitude qui pouvait convenir à tous les besoins d’âme, qui satisfaisait les miens les plus personnels, sans me replier sur moi, mais tout en m’ouvrant, au contraire, aux nécessités de toute l’Église et de tous les hommes. Pourtant, à la longue, je ne fus pas sans éprouver derechef une certaine monotonie. L’année liturgique, sans doute, me faisait passer successivement par tous les mystères du Christ. Mais chacun n’était marqué que par quelques lectures. Le reste ne sortait pas ou guère de sa routine solennelle. Et puis, surtout, le Prayer Book m’offrait une longue prière matin et soir, trop longue souvent même pour être dite en une fois, et d’autre part malaisée à fractionner. Cependant, pour les différentes heures du jour il ne m’apportait rien. Rien non plus pour une prière proprement matinale, avant le travail et la peine du jour, sauf le Cantique de Zacharie avec son allusion au Christ Soleil levant. Rien surtout qui fût proprement pour le soir, sinon le Nunc dimittis, et la belle collecte de l’Evensong : Lighten our darkness, O Lord... Mais un jour, un ami catholique me fit lire l’ouvrage de Dom Cabrol, Le Livre de la prière antique. J’y découvris que le Prayer Book n’était à tout prendre qu’une compilation fragmentaire et très appauvrie du bréviaire romain... Accédant à celui-ci, je fus d’abord quelque peu dérouté par la complication des éditions modernes, avec leurs multiples renvois. Puis je m’habituai et je découvris avec une joie profonde ce que j’avais si longtemps cherché. Les merveilleux offices des fêtes m’apportaient, par leur composition, une harmonie de tous les textes scripturaires qui s’y rapportent, fusionnés par la méditation de l’Église elle-même, et cela dans une indicible atmosphère de louange et de lyrisme sacré que le Prayer Book ne connaissait pas. Mais surtout, j’appris bientôt à apprécier le privilège de cette récitation hebdomadaire du psautier, donnant à la prière, et à une prière inspirée, avec toute la richesse de son infinie variété, la place principale que la liturgie anglicane laissait encore à la lecture et à l’enseignement. Enfin aussi, dans une largeur toujours inspiratrice, jamais contraignante, j’avais trouvé une prière qui fût la compagne de toutes les heures, du lever au coucher, et qui m’aidât encore à faire de la nuit une vigile avec l’Église, dans l’attente du Christ, dont les Laudes à chaque matin chantaient le renouveau. Longtemps avant d’être catholique j’ai donc commencé de me laisser imprégner par cette inégalable école de prière et de louange qu’est le saint Office. Et je puis dire que c’est cette récitation qui a fait de moi un catholique, qui m’a amené à l’Église d’une telle prière.
L’avouerai-je ? Une fois devenu catholique, je n’ai eu qu’une seule désillusion, mais elle a été forte. Tout d’abord, les prêtres auxquels j’ai raconté mon histoire, celle que je viens de vous redire, quand ils n’ont pas gardé un silence prudent, n’ont guère su me cacher leur scepticisme. Devenu plus familier avec bon nombre d’entre eux, j’ai eu la stupéfaction de m’apercevoir que cette prière, que je les enviais d’être chargés d’accomplir par l’Église elle-même, pour eux n’était qu’un pensum. Expédiée par force, rejetée dans les moments nécessairement perdus de la vie quotidienne (métro, attente des visites, fonctions officielles, etc.), il m’apparut que ce n’était pas leur prière, mais une obligation ennuyeuse, et parfois à peine tolérable, dont ils se déchargeaient en maugréant. J’ai connu parmi les prêtres d’admirables hommes de prière ; je n’en ai point connu, sinon des moines, pour qui le bréviaire fût vraiment la prière fondamentale et l’aliment d’une oraison plus personnelle. Ces psaumes que le protestantisme m’avait bien appris à lire comme la parole de Dieu, mais que l’Église seule m’avait fait redire comme la prière de l’homme dictée par l’Esprit, n’étaient pour eux qu’un interminable tissu de formules insipides. Inintelligible, je le soupçonne, pour beaucoup d’entre eux, le reste n’était à leurs yeux que fragments presque privés de sens d’un texte biblique ou patristique qu’ils ne se souciaient aucunement de mieux connaître. Ce qui leur en était donné chaque jour semblait leur être apparu une fois pour toutes comme décidément inintéressant et indigne d’une autre attention que celle que demande la prononciation correcte, seule exigée par les moralistes. Pour tout dire, ils ne trouvaient dans cette prière qui m’avait converti, eux qui en sont les gardiens, rien d’autre que la plus fastidieuse des vaines redites dénoncées par Notre-Seigneur chez les pharisiens [2].
Ce témoignage est sévère, mais il ne semble pas qu’il soit exagéré. A l’époque où il est écrit (1945), le mal était réel et on peut être certain que cette incompréhension du bréviaire est une des causes de la révolution liturgique des années 1960. Mgr Lefebvre s’est plaint que, au temps de son séminaire, on délaissait les offices liturgiques au profit de prières, belles sans doute, mais surannées et quelque peu stéréotypées. Il en a souffert et, Dieu merci, a su redonner à ses séminaires la préférence pour la prière liturgique.
Seulement, notre nature est faible et nous serons toujours tentés de considérer le bréviaire comme une corvée quotidienne dont il faut se débarrasser au plus vite, soit à cause des besoins pressants du ministère, soit parce qu’une prière privée et personnelle correspond mieux à nos goûts. Dom Marmion raconte à ce sujet qu’il a connu dans sa jeunesse un vieux prêtre qui, après avoir récité son bréviaire, le refermait avec un soupir de soulagement en disant : « Et maintenant, je vais pouvoir prier. » Ce prêtre, hélas, n’avait rien compris : le bréviaire est le plus excellent livre de prière. C’est ce que nous allons nous attacher à prouver dans une première partie. Nous verrons ensuite dans une deuxième partie la meilleure manière de dire notre bréviaire.
Excellence du bréviaire
Une prière de louange et de supplication
Pour bien montrer l’excellence de cette forme de prière, il est nécessaire de considérer Jésus-Christ. Il est le Verbe de Dieu. « Verbe », c’est-à-dire « Parole », parole subsistante, unique, qui exprime éternellement la perfection de Dieu. La gloire de Dieu dans la Sainte Trinité est exprimée par le Verbe. Or, en s’incarnant, le Verbe ne cesse pas sa louange. C’est même pour la louange de Dieu qu’il s’incarne. Mais du fait qu’il est désormais homme, sa louange revêt une forme nouvelle. C’est la louange (émanant) d’un Dieu, mais qui s’exprime dans un langage humain, dans notre langage. Ce culte de Notre-Seigneur envers Dieu son Père a, du fait de l’union hypostatique, une valeur infinie et il occupe une grande place dans la vie de Notre-Seigneur. On peut supposer qu’avant son ministère public, Notre-Seigneur donnait beaucoup de temps à la prière. Mais, même lancé dans l’apostolat, alors qu’il sait ses jours comptés, Notre-Seigneur se réserve toujours des moments de prière intense [3]. Ainsi, louer son Père a été le tout de sa vie ici-bas : « Ego te clarificavi super terram, opus consummavi quod dedisti mihi ut faciam » (Jn 17, 3). « Le Père, écrit Bérulle, a voulu incarner son Fils, et le Fils a voulu prendre notre chair pour être en état de louer et de servir Dieu, son Père, d’une manière plus haute et plus divine que celle qui ne pouvait être communiquée ni aux hommes ni aux anges, ni à la grâce, ni à la gloire. Car, avant ce ministère, il y avait des hommes et des anges servant Dieu et le louant, mais il y a maintenant un homme-Dieu faisant ce ministère. Il y a un Dieu adorant et adoré, et vous ne louez Dieu que par le pouvoir de ce divin Adorant, que par l’esprit de cet homme-Dieu, que par la grâce et la puissance qui vous est conférée par Jésus-Christ [4]. »
Jésus-Christ a surtout dit les psaumes. A la Cène, on le voit par exemple chanter le grand Hallel : psaumes 112 à 117. Le lendemain, sur la croix, il entonne le psaume 21 : « Eloï, Eloï, Lamma sabacthani ». Et, comme l’explique le père Garrigou-Lagrange, il a dû continuer jusqu’au bout (quoiqu’en silence) la récitation de ce psaume qui est littéralement prophétique, c’est-à-dire uniquement compréhensible dans la bouche de Notre-Seigneur. Ajoutons que ce n’est pas Jésus-Christ qui a adapté ses sentiments aux sentiments exprimés dans les psaumes (comme nous nous efforçons de le faire, nous), mais ce sont les pensées des psaumes qui étaient d’avance adaptées aux sentiments de Notre-Seigneur.
Le Saint-Esprit, qui connaissait de toute éternité les louanges que Jésus-Christ rendrait à Dieu et qu’il lui ferait rendre quand il serait au monde, a commencé à les exprimer par avance dans l’intérieur de David, père de Jésus-Christ selon la chair et figure selon l’esprit. Ce saint prophète était comme une étendue du coeur et de la dévotion de Jésus-Christ [5].
Quand nous considérons Notre-Seigneur, il faut toujours se rappeler son âme jouissant de la vision béatifique dès le premier instant de sa conception. Ainsi, le nouveau chef de l’humanité contemple les perfections divines dans toute leur splendeur, c’est pour lui la source d’une louange ininterrompue. Et cette louange, il ne la rend pas simplement à titre individuel, mais au nom de la race humaine dont il est le représentant le plus éminent.
Désormais remonté dans la gloire, il n’interrompt pas son culte envers son Père. Il s’en acquitte au ciel, et il veut que l’Église, son épouse, s’en acquitte sur terre, de telle sorte qu’il n’y ait plus qu’une voix qui loue Dieu. « Ils seront deux en une seule voix », dit saint Augustin, à savoir Jésus-Christ au ciel et l’Église sur terre. Si, à l’exemple de l’Apôtre, les chrétiens doivent achever en leur chair ce qui manque à la passion du Christ pour son corps qui est l’Église, n’est-il pas vrai de dire qu’ils doivent aussi achever ce qui manque à la louange du Christ pour son corps qui est l’Église. Jusqu’à la fin du monde, l’Église aura pour mission première la gloire de Dieu.
Mais tous les chrétiens ne peuvent se consacrer exclusivement à la gloire de Dieu par la prière publique. Donc l’Église a statué que certains de ses membres seraient chargés de cette obligation et de cet honneur. Ce sont, en particulier, les prêtres. C’est pourquoi les fidèles les entretiennent de leurs aumônes, de sorte qu’étant dégagés du soin des affaires de ce monde, ils puissent se consacrer pleinement à leur office de médiateurs entre Dieu et les hommes. Cet office, saint Benoît l’appelle Opus Dei, c’est-à-dire l’œuvre divine par excellence, dans le prolongement du saint Sacrifice de la messe dont elle est le complément et l’extension. Œuvre divine, la prière du bréviaire l’est à un double titre :
— au titre de l’objet : honorer la majesté de Dieu ;
— au titre du principe : le Cœur de l’Homme-Dieu qui est sa source première.
C’est avant tout une oeuvre de louange. On le voit par l’exemple de saint François de Sales : son biographe raconte que, lorsqu’il récitait son Office, il oubliait formellement l’administration de son diocèse et ne songeait plus qu’à louer Dieu. Et ses affaires n’en souffraient pas, au contraire : « Au sortir du choeur, je trouve souvent que ces grandes affaires qui me donnaient tant de peine sont expédiées en un instant. »
Autre exemple ; celui de sainte Catherine de Sienne. Elle ne savait pas lire. C’est Notre-Seigneur lui-même qui lui apprit à lire et le bréviaire devint vite sa lecture préférée. Dans les psaumes, les hymnes et les légendes des saints, son esprit et son coeur trouvaient toujours un aliment nouveau. Elle avait pour certaines prières une prédilection toute spéciale, entre autres pour le verset qui commence chaque heure : Deus in adjutorium meum intende ; Domine ad adjuvandum me festina. Un jour qu’elle lisait son bréviaire en marchant de long en large dans l’église, elle s’aperçut que quelqu’un se trouvait à ses côtés, et que c’était Jésus. Ainsi que deux jeunes clercs récitant ensemble leur Office, le Sauveur et Catherine marchèrent longtemps côte à côte sur le carrelage de brique de la chapelle ; la jeune vierge prononçait les mots latins avec un respect indicible (elle les entendait à peine à cause des battements de son coeur) et, à la fin de chaque psaume, quand venait le verset : « Gloire soit au Père et au Fils… », elle modifiait les paroles et, s’inclinant profondément vers Jésus, elle disait en tremblant : « Gloire soit au Père, à Toi et au Saint-Esprit, comme il était au commencement et maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »
Le bréviaire est donc une oeuvre de louange. Mais il est aussi une oeuvre de supplication. Car cette terre n’a rien du paradis terrestre ou de la Thébaïde d’Égypte, elle est plutôt une « vallée de larmes ». Le prêtre, qui est l’homme de la louange, sera en même temps l’homme de toutes les supplications : pour la conversion des pécheurs et des infidèles, pour la persévérance des fidèles, pour la sanctification du clergé et la perfection de l’ordre monastique, pour le triomphe de l’Église sur ses ennemis, pour le salut des agonisants et la délivrance des âmes du purgatoire ; toutes ces grandes intentions sont confiées par l’Église à ses ministres qui s’unissent à la voix de leur maître dont saint Paul nous dit qu’il intercède continuellement pour nous du haut du ciel : Semper vivens ad interpellandum pro nobis (He 7, 2-5).
Les différents éléments qui composent le bréviaire
Nous serons mieux persuadés encore de l’excellence du bréviaire en analysant les différents éléments qui le composent. On peut distinguer, semble t-il, des éléments majeurs et des éléments mineurs. Ces derniers sont les versets, les antiennes, les répons et les hymnes. Nous les laissons de côté, faute de temps, pour dire un mot des trois éléments majeurs : psaumes, leçons, oraisons.
• Les psaumes
Dom Pius Parsch [6] constatait que plus d’un prêtre s’était gâté l’estomac avec les psaumes mal digérés, c’est-à-dire qu’ils avaient mis sérieusement en danger leur vie de prière en récitant les psaumes sans les comprendre. Il n’en était pas ainsi de saint Augustin : « Psalterium meum, gaudium meum » (Enarratio super ps. 137). Mais pour lui, il n’y avait pas l’obstacle de la langue. Nous devons donc commencer par bien connaître le latin. Dom Parsch conseille de faire une fiche par psaume avec au recto : titre / résumé / divisions ; au verso : belles pensées (par exemple de tel ou tel Père de l’Église), emploi liturgique, c’est-à-dire application du psaume pour telle fête liturgique. Dom Marmion recommande de prendre, de temps en temps, comme sujet de méditation, un psaume ou l’autre pour ne pas les réciter de façon mécanique. Mais là encore, cela présuppose l’étude du sens littéral et spirituel des psaumes.
Les psaumes sont une prière pour tous les chrétiens. Pendant de longs siècles, ils ont nourri la piété des fidèles [7]. Mais ils sont plus spécialement adaptés pour être la prière du prêtre. Saint Thomas, dans son commentaire du psautier, explique : « il est le livre biblique de beaucoup le plus utilisé dans l’Église, et la raison, c’est parce qu’il contient en lui-même toute l’Écriture. (...) Sa caractéristique est de redire sous forme de louange et de prière tout ce que les autres livres exposent selon les modes de la narration, de l’exhortation, de la discussion. (…) Ce livre, à la différence des autres écrits bibliques, embrasse en son universalité la matière de toute la théologie : Dieu, l’homme, le Messie [8] ». Si donc toute la théologie est dans les psaumes, le prêtre doit en faire sa prière. Le père Jean-Léon Le Prévost, fondateur des religieux de saint Vincent de Paul, rejoint la pensée de saint Thomas lorsqu’il dit :
Tant qu’on reste dans la vie ordinaire et privée, on a assez de la prière particulière et individuelle ; mais si l’on franchit les degrés pour entrer dans une vie plus haute où l’on ne s’appartient plus, où l’on renonce à son existence propre pour embrasser la vie universelle (celle du prêtre ou du religieux), le devoir change, on prend en mains pour ainsi dire la cause de tous, délégué pour ainsi dire par le monde... pour adorer et glorifier Dieu. Alors, les psaumes, ce chant si puissant, si immense, prêtent leur voix pour louer le Seigneur sur un mode qui réponde à cette grande mission [9].
En pratique, quand nous récitons les psaumes, pensons fortement que c’est la prière du Christ. Jésus les a récités en son nom et en notre nom. Certains n’ont de sens que dans la bouche de Notre-Seigneur et donc, quand nous les disons, c’est Notre-Seigneur qui les récite en nous. D’autres ne peuvent avoir convenu au Christ qu’autant qu’il tenait notre place et s’appropriait nos états : nous les récitions déjà en lui. Les psaumes donc manifestent la grande réalité du corps mystique, et augmentent cette communion de grâce que nous avons avec Jésus-Christ. Pensons-y !
• Les leçons
Dans les psaumes, c’est nous qui nous adressons à Dieu. Dans les leçons, c’est Dieu qui nous parle. Le principe directeur est le suivant : de même que tout le psautier doit être récité dans la semaine, ainsi toute la sainte Écriture doit être lue dans l’année (avec commentaires des Pères). On distingue les leçons scripturaires et les leçons patristiques.
Les leçons patristiques sont l’élément qui a le plus souffert de la réforme du dernier bréviaire, en 1961-1962. Mais, aux fêtes de trois nocturnes, nous avons conservé des leçons denses et riches. On se reportera, par exemple, aux leçons des fêtes de Noël, du Triduum pascal, de la Fête-Dieu, de la Dédicace des églises ou du jour des morts. Pour éviter de buter chaque année sur les même difficultés de langue, il sera bon d’écrire en marge de son bréviaire la traduction des mots et des phrases difficiles [10]. La répartition des leçons scripturaires au long de l’année liturgique n’est pas arbitraire, comme on pourra s’en convaincre par la lecture de l’annexe.
• Les oraisons
Elles présentent cette particularité d’unir l’office au saint sacrifice de la messe puisque c’est la même prière qui est dite d’une part après le Kyrie et le Gloria de la messe et de l’autre à la fin de chacune des heures de l’Office divin (on fait exception pour Prime et Complies qui ont ont chacune leur oraison propre et invariable, car c’est alors l’idée de l’« heure » qui prévaut et non celle de la fête du jour). Ces oraisons, à l’Office comme à la messe, sont introduites par la formule “Dominus vobiscum”. Nous ne prêtons pas assez attention au salut de l’assemblée : « Et cum spiritu tuo » ; c’est un hébraïsme qui signifie : « Et avec toi » (c’est-à-dire avec ton âme). Mais la liturgie y a introduit une signification toute particulière : « Et avec toi, qui a reçu le Saint-Esprit » à cause du pouvoir d’ordre qui appartient en propre au prêtre et au diacre. (Voir le Pontifical où le Saint-Esprit est invoqué à plusieurs reprises sur le futur diacre et le futur prêtre.) « Et cum spiritu tuo » est donc la respectueuse reconnaissance du pouvoir d’ordre.
Outre qu’elles unissent ces deux grands actes de piété que sont l’Office divin et la sainte messe, nos collectes présentent l’avantage de nous former à la vraie piété qui certes ne néglige pas le sentiment, mais qui l’asseoit sur le solide fondement de la foi théologale. Dom Vandeur écrit à ce sujet : « Les collectes, surtout les plus anciennes, sont de véritables petits chefs-d’œuvre, à considérer la structure et la cadence harmonieuse des phrases, l’onction pénétrante et la doctrine profonde qu’elles contiennent ; à ce dernier titre surtout, elles constituent une précieuse règle de foi qu’exprime si bien l’adage Lex orandi, lex credendi ; l’on croit comme l’on prie [11]. » Les collectes sont des résumés à la fois concis et riches de l’idée de la fête, comprenant, dans le style romain : 1. — Une introduction (Omnipotens sempiterne Deus, qui...) ; 2. — la demande ; 3. — une conclusion (Per Dominum nostrum Jesum Christum). Elles ont, explique saint Thomas, l’art de réunir les trois conditions requises à la prière : 1º s’approcher de Dieu que l’on prie : « Dieu éternel et tout-puissant… » ; 2º demander : « accordez, nous le demandons… » ; 3º donner un motif d’être exaucé. Et si ce motif est pris du côté de Dieu, ce sera sa sainteté qui sera mise en avant, d’où les mots : « Par Jésus-Christ Notre-Seigneur… » (II II, q. 83, a. 17).
Les plus belles parmi les oraisons nous viennent des papes saint Léon (440-461), saint Gélase (492-496), et saint Grégoire (590-604). Nous pouvons méditer ces antiques prières, nous n’en épuiserons jamais la substance.
Si l’on regarde maintenant le bréviaire sur toute l’année, on constatera que tous les mystères du Christ s’y trouvent, depuis l’Annonciation jusqu’à l’Ascension et la Pentecôte. Ainsi, la récitation du bréviaire aura-t-elle pour résultat le renforcement de notre vie d’union à Jésus, qui fait toute notre perfection sacerdotale. Par le moyen de la récitation du bréviaire, la vie de Jésus passe dans la vie de l’Église et de ses ministres.
Et la dernière partie du bréviaire, le sanctoral, ne nous détourne pas de cette union au Christ, puisque la sainteté des serviteurs de Dieu n’est pas autre chose que la sainteté de Jésus-Christ s’écoulant dans ses membres sous tel ou tel aspect.
Il reste à examiner, dans une deuxième partie, la meilleure manière de réciter notre bréviaire. Car il ne suffit pas d’être persuadé de sa richesse et de son excellence, il faut encore, comme le dit l’oraison Aperi, le dire digne, attente ac devote.
Manière de réciter le bréviaire
« Digne » : la modestie extérieure
Cette modestie repose sur un grand respect envers Dieu, respect qui s’étend à Jésus-Christ par qui nous prions, à l’Église que nous représentons, et enfin à la prière que nous faisons monter vers Dieu au nom de l’Église. Ce respect de Dieu et de la prière sacrée doit se manifester dans toutes les circonstances qui entourent la récitation de notre bréviaire : temps, lieu, tenue.
• Temps
Le bréviaire nous est donné pour sanctifier les différentes heures du jour. C’est donc un non-sens de réciter les heures n’importe quand, par exemple : Sexte et None à 8 heures, Complies à 14 heures. Un non-sens, sauf cas de nécessité. Mais, généralement, on invoque faussement le cas de nécessité : le prêtre passe constamment d’une activité à l’autre et, entre deux activités, il y a un temps vacant qu’il faut consacrer aux petites heures, c’est pour cela qu’elles ont été faites. On dit toujours mieux son bréviaire quand on le dit à l’heure. On accomplit ainsi le précepte : « Oportet semper orare », conforme à la loi de l’Église. Il y a d’ailleurs, pour chaque Office, une idée-force qui est directement en rapport avec le moment [12]. Il y a aussi, parfois, un arrière-plan historique : par exemple, la Pentecôte eut lieu à l’heure de Tierce, d’où l’hymne Nunc Sancte nobis Spiritus qui aurait pu être mis dans la bouche des apôtres et de la sainte Vierge au Cénacle.
Le Révérend père Emmanuel, abbé du Mesnil-Saint-Loup, dans son Traité du ministère ecclésiastique, a écrit une page sévère mais bienfaisante sur ce sujet, qu’il est bon de relire [13] :
Mais qu’il faille dire les heures canoniques aux heures canoniques, voilà qui généralement n’est pas connu.
Et cependant que signifient ces mots du bréviaire : Ad Matutinum, ad Primam, ad Tertiam, ad Sextam, ad Nonam, ad Vesperas, ad Completorium ?
On dira : Oui, autrefois il en était ainsi. Assurément, mais pourquoi et comment s’est-il fait qu’il n’en est plus ainsi ?
Aujourd’hui, on dit Matines la veille, c’est-à-dire on fait de la prière de la nuit et du matin une prière du soir, ou mieux une prière du tantôt.
Et pourquoi, sinon parce que l’on a trouvé plus facile de se lever tard que matin ?
On dit : C’est pour avoir du temps pour la méditation. Mais nos pères ne connaissaient-ils pas la méditation ? N’y donnaient-ils pas du temps? Sommes-nous donc plus gens de méditation que nos pères ?
Hélas ! un fait est certain : nous méditons moins que nos pères, et nous avons une dose de paresse et d’immortification que certainement nos pères ne connaissaient pas.
Pour les heures du jour que nos pères avaient si sagement distanc ées de trois en trois heures pour nous rappeler sans cesse à l’adoration de la Sainte Trinité, aujourd’hui on les dit toutes d’une pièce ; et cela, dit-on, afin d’être plus libre.
Plus libre ! Mais qu’est-ce que cette liberté qui s’affranchit ainsi de la ponctualité dans la prière ? Et à quoi sera employée cette liberté ? Ne sera-ce point à courir ou à discourir ? A jouer ou à rire ?
Ah ! la liberté ! Nos pères en avaient une autre idée que nous ; eux qui se pâmaient d’admiration en présence de la définition qu’en donnait saint Augustin : Libertas est charitas [14] !
• Lieu.
C’est surtout l’église. Le curé d’Ars sortait du confessionnal et allait dire son bréviaire sur les dalles du sanctuaire, devant le tabernacle. Il faut se rappeler qu’il y a une indulgence attachée à la récitation du bréviaire devant le Saint-Sacrement. On doit veiller à ne pas se mettre dans des conditions qui rendent moralement impossible l’attention, le recueillement. Les moyens de transport ne sont guère propices à une récitation en profondeur de notre Office.
• Tenue du corps
Elle influe beaucoup sur la piété. Saint François d’Assise n’aimait point dire son bréviaire en marchant, il préférait s’arrêter. Le père Alvarez de Paz nous raconte l’histoire d’un abbé nommé Jean, qui prétextait toujours ses infirmités pour dire Complies allongé. Un jour, il fut demandé pour un exorcisme. Le démon lui fit cette déclaration : « N’est-ce-pas toi qui, tous les jours, murmures Complies sous la couverture de ton lit ? Et tu prétendrais me chasser ? » Lorsqu’on est seul, la meilleure position sera à genoux, ou bien les positions qui sont adoptées par notre institut pour la prière en commun : assis pour telle partie, debout pour telle autre.
« Attente » : l’attention
L’attention, tout comme la dévotion, dépend en grande partie de la préparation éloignée et prochaine.
• La préparation
— La préparation éloignée à l’Office s’obtient par le recueillement habituel, la multiplication des actes des trois vertus théologales, qui mettent ainsi l’âme dans une atmosphère favorable. Dans l’ancienne loi, il fallait un feu pour enflammer les victimes des sacrifices. Ce feu n’était pas allumé au dernier moment, mais était allumé en permanence et entretenu régulièrement. On voit l’application qui peut en être faite pour le sacrifice qu’est l’Office divin.
— La préparation prochaine consiste à écarter par un effort de volonté toute pensée étrangère, et à penser à Dieu, à notre mission de lui rendre hommage par Jésus-Christ. Si nous disons bien la prière Aperi et Domine in unione, nous éviterons bien des distractions.
• Au cours de l’Office
Au cours de l’Office lui-même, notre attention pourra être triple : ad verba, ad sensum, ad Deum.
La première est nécessaire pour s’acquitter de l’obligation canonique, mais elle est imparfaite. L’attention parfaite est celle où l’on s’applique au sens des paroles et surtout au but de la prière. « Cette dernière application, dit dom Marmion, est la plus importante. Une religieuse qui ignore le latin peut, durant la récitation, être attentive au mystère célébré, à Dieu, aux personnes de la Trinité, aux perfections divines. Si sa volonté de rendre hommage au Seigneur est bien vive, elle glorifie le Seigneur et, soutenue par la liturgie, elle parviendra à la véritable contemplation [15]. » On se reportera à l’exemple de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus que nous livre sa sœur : « Son maintien au choeur, si modeste et si recueilli, m’édifiait tellement que je lui demandai ce à quoi elle pensait pendant la récitation de l’Office divin. Elle me répondit qu’elle n’avait pas de méthode fixe, mais que, souvent, elle se voyait en imagination sur un rocher désert, devant l’immensité, et là, seule avec Jésus, ayant la terre à ses pieds, elle oubliait toutes les créatures et lui redisait son amour dans des termes qu’elle ne comprenait pas, il est vrai, mais il lui suffisait de savoir que cela lui faisait plaisir. Elle aimait à être hebdomadière pour dire tout haut l’oraison, comme les prêtres à la messe. Sur son lit de mort, elle se rendit à elle-même ce témoignage : “Je ne crois pas qu’il soit possible de désirer plus que je ne l’ai fait de bien réciter l’Office et de n’y pas commettre de fautes” [16]. » L’attention actuelle n’est pas toujours possible. On doit s’efforcer de l’avoir, mais il arrive (comme l’explique le père Cormier [17]) qu’en faisant des efforts pour la conserver ou la retrouver, on obtienne le contraire : distraction, sécheresses, aridités. Il faut donc apprendre à se résigner humblement à la perdre malgré soi assez souvent. Cependant, on ne doit pas se résigner à perdre la dévotion.
« Devote » : la dévotion
La dévotion, comme l’expose saint Thomas, consiste à faire avec une volonté prompte ce qui appartient au service de Dieu. Donc, n’allons pas chercher dans notre bréviaire des consolations sensibles, là n’est pas la dévotion. En revanche, allons-y avec un ardent désir de louer et d’adorer Dieu. Sainte Jeanne de Chantal témoignait au sujet de son saint fondateur : « Il me dit une fois qu’il ne prenait pas garde s’il était en consolation ou en désolation ; et quand Notre-Seigneur lui donnait de bons sentiments, il les recevait en simplicité ; s’il ne lui en donnait point, il n’y pensait pas [18]. »
S’il nous vient des distractions, il faut se remettre en présence de Dieu, s’en humilier et ramener doucement à lui notre attention, revenir donc à notre premier dessein qui était de le louer.
Nous devons avoir des « trucs » personnels pour soutenir notre attention, exciter ou réveiller notre dévotion. Le curé d’Ars avait inscrit en tête de chaque heure de son bréviaire le rappel d’une scène de la passion. De fait, nous dit le bienheureux Père Cormier, « le souvenir de la passion est d’un secours très spécial et d’un effet presque infaillible pour avoir l’attention et la dévotion pendant l’Office. Il fixe l’imagination en lui représentant quelque chose de sensible, et attendrit le coeur en y excitant de saintes affections [19]. »
Enfin, gardons-nous de la précipitation qui est vraiment la peste de la dévotion. Saint François d’Assise disait son Office avec grande attention et piété, même en voyage : « Si notre corps prend à son aise la nourriture qui doit devenir aussi bien pour lui la pâture des vers, avec bien plus de paix et de tranquillité l’âme doit-elle prendre sa nourriture qui est son Dieu. » Le cardinal Alexandre Oliva (de l’Ordre de Saint-Augustin), mort en 1463, prenait six heures pour dire son Office. Mgr Jean-Baptiste Gault (à Marseille, au XVIIe siècle) s’attardait parfois une heure sur le cantique des trois enfants. Le premier biographe de saint Ignace, le père Ribadaneira, raconte qu’il reçut à son ordination un tel amour pour l’Office divin qu’il eût voulu y passer la journée entière. A chaque verset, Dieu lui communiquait tant de lumières, son coeur goûtait tant de consolations, qu’il était forcé de s’arrêter et souvent de laisser couler ses larmes. Ses religieux, craignant qu’il n’y perdît la vue, le firent enfin dispenser du bréviaire. Mais le saint, s’adressant à Dieu, obtint de modérer ses larmes sans rien perdre de ses sentiments et de ses joies intérieures.
En résumé, appliquons-nous ces conseils que se donnait saint Maximilien Kolbe : « Récite l’Office divin avec dignité, attention et dévotion. Un seul verset peut convertir une âme. Un protestant s’est converti en jetant un coup d’oeil dans un bréviaire. L’Office divin et la sainte messe bien célébrés peuvent convertir tout un diocèse [20]. »
Conclusion
Le bréviaire, avec le missel, est donc une source de prière, la principale et la plus abondante source de contemplation pour nous, prêtres. Saint Paul nous dit : « [Car] nous ne savons pas comment il faut prier dignement : mais c’est l’Esprit de Dieu qui prie en nous avec des gémissements ineffables. » Or, c’est ce même Esprit-Saint qui a présidé à la composition et à l’agencement des formules liturgiques.
De son côté, l’Église, qui est l’épouse du Saint-Esprit, est à l’image de Rebecca qui savait comment apprêter les plats de manière à plaire à son époux Isaac. Tous ces psaumes, ces hymnes, ces collectes... de notre Office divin sont autant de mets bien apprêtés qui ont le don de toucher le coeur de notre époux divin.
Cette prière offre en outre l’avantage d’être objective, elle donne l’esprit catholique, et par là elle nous défend contre l’hérésie et le schisme.
Mais notre bréviaire n’est pas seulement source de prière et d’oraison, il est encore une méthode d’oraison qui, tout en imposant des rubriques précises et strictes, offre à l’âme pour son essor spirituel une grande variété et liberté. Que demande-t-on d’une méthode d’oraison si ce n’est qu’elle fasse produire tour à tour des réflexions, des affections et des résolutions ? L’Office divin obtient tout cela, on le voit par l’exemple de saint Augustin :
Combien j’ai pleuré, mon Dieu, à vos hymnes et à vos cantiques ! Comme j’étais exalté par les douces voix de votre Église ! Elles pénétraient dans mes oreilles et la vérité pénétrait dans mon coeur, et les larmes de ma piété rebondissaient plus fort, et mes larmes coulaient, et cela me faisait du bien (Confess. L. IX, ch. VI).
La liturgie qu’il découvrait en la cathédrale de Milan imprimait dans l’âme d’Augustin les vérités de la foi et émouvait son cœur au point que, comme on le sait, peu de temps après il se résolut à demander le baptême.
Méthode d’oraison donc, et la plus parfaite de toutes, celle qui a prévalu jusqu’à l’époque moderne. Elle présente l’immense avantage d’être théocentrique. Les psaumes et les hymnes de notre liturgie traitent principalement de Dieu ; l’homme disparaît ou ne figure que pour la gloire de Dieu. Et cette façon de voir est la seule vraie. Le bréviaire nous plongera ainsi dans une atmosphère de vérité surnaturelle et de joie profonde qui ne pourront pas ne pas avoir de répercussions sur notre ministère, sur notre vie apostolique.
Certes, nous ne disons pas notre bréviaire pour une meilleure efficacité dans notre apostolat. Car il est un but en soi, et il se suffit à lui-même. Mais de fait, plus amoureusement je réciterai mon bréviaire, plus je me sanctifierai, et donc plus je ferai de bien aux âmes dont j’ai la charge.
Il faut aller plus loin et dire que notre apostolat et notre prédication doivent être liturgiques. On admire à juste titre le succès paroissial du père Emmanuel au Mesnil-Saint-Loup, mais, précisément, ce succès tient à l’instruction liturgique à la fois théorique et pratique que le moine-curé a prodiguée à ses paroissiens pendant un demi-siècle. Ainsi, le fait de fonder notre vie d’oraison sur les textes de l’Office divin, et de nourrir de surcroît nos fidèles de cet aliment sacré, donnera à notre ministère sacerdotal l’unité et l’harmonie qui font sa force et son succès.
Annexes
— I —
Les Heures de l’Office divin
| Idée directrice | Correspondance avec la passion | Correspondance avec un autre événement historique |
MATINES | désir de la venue du Christ, veille et prière nocturne avec le Christ * | agonie et arrestation du Christ à Gethsémani | Parousie |
LAUDES | louange : résurrection spirituelle | condamnation du Christ par le sanhédrin | résurrection de Notre-Seigneur |
PRIME | s’armer pour le combat du jour | comparution devant Pilate |
|
TIERCE | appel à l’Esprit-Saint | flagellation et condamnation à mort | descente du Saint-Esprit à la Pentecôte |
SEXTE | lutte contre la concupiscence et le « démon de midi » | crucifixion |
|
NONE | constance et perséverance | mort du Sauveur | fins dernières |
VÊPRES | action de grâces pour le jour qui prend fin | déposition de la croix | dernière Cène (Jeudi-Saint) |
COMPLIES | contrition, protection pour la nuit et confiance | Jésus au tombeau | la mort et le repos éternel |
* — A Matines, souvent l'idée de la fête écarte l’idée de l’heure.
— II —
La répartition des leçons scripturaires
dans les bréviaires romain et dominicain
Guide pour la lectio divina
• avent : Isaïe
• temps de noël (jusqu’au VIe dimanche après l’Épiphanie) : Épîtres de saint
Paul, Romains à Hébreux (O.P. : Romains à Philémon)
• septuagésime : Genèse,
dimanche de la Septuagésime : histoire d’Adam
dim. de la Sexagésime : histoire de Noë
dim. de la Quinquagésime : histoire d’Abraham
• dimanches de carême :
1er dim. : 2 Co (O.P. : livre de Joël)
2e dim. : Reprise de la Genèse : histoire de Jacob
3e dim. : histoire de Joseph
4e dim. : histoire de Moïse
• temps de la passion : Jérémie
• triduum : Lamentations de Jérémie
• temps pascal : Rien que le nouveau Testament,
– bréviaire Romain :
F II après Quasimodo : Actes des apôtres
IIIe dim. après Pâques : Apocalypse
IVe dim. après Pâques : épître de saint Jacques
Ve dim. après Pâques : 1ère ép. de saint Pierre
F VI après l’Ascension : 1ère ép. de saint Jean
F IV après le dimanche après l’Ascension : 2e ép. de saint Jean
Sam. après le dimanche après l’Ascension : ép. de saint Jude
– bréviaire O.P. :
F II après l’octave de Pâques : Apocalypse
F II de la 4e sem. après l’octave de Pâques : ép. de saint Jacques
F IV de la 4e sem. après l’oct. de Pâques : 1ère ép. de saint Pierre
F VI de la 4e sem. après l’oct. de Pâques : 1ère ép. de saint Jean
F III de la 5e sem. après l’oct. de Pâques : 2e ép. de saint Jean
F VI de la 5e sem. après l’oct. de Pâques : Actes (ch. I à IV)
• temps après la pentecôte : Rien que l’ancien Testament,
F II après l’oct. de la Pentecôte : 1er livre des Rois
Ve dim. après la Pent. : 2e livre des Rois (O.P. : VIe ap. la Pent.)
VIIe dim. après la Pent. : 3e livre des Rois (O.P. : VIIIe ap. la Pent.)
IXe dim. après la Pent. : 4e livre des Rois (O.P. : Xe ap. la Pent.)
Puis l’ordre des leçons suit celui des mois :
– août : 1e dim. : Proverbes – sept. : 1er et 2e dim. : Job
2e dim. : Ecclésiaste 3e dim. : Tobie
3e dim. : Sagesse 4e dim. : Judith
4e dim. : Ecclésiastique 5e dim. : Esther
– oct. : 1er dim. : 1 Maccabées – nov. : 1er dim. : Ezéchiel
4e dim. : 2 Maccabées 3e dim.: Daniel
(O.P. : 3e dim.) 4e dim. : Les 12 petits
prophètes (Osée, Joël, etc.)
Ajoutons que l’Évangile se lit tous les dimanches, aux fêtes, aux féries de carême, pendant les octaves de Pâques et de la Pentecôte, aux Quatre-temps.
Ces leçons du bréviaire offrent donc la possibilité de lire chaque année la sainte Écriture et d’en pénétrer l’esprit. D’ailleurs la répartition des livres n’est pas arbitraire mais accomodée à l’année liturgique :
1. — Isaïe (Avent) est le prophète de l’Emmanuel et un homme de grand désir.
2. — Saint Paul (temps de Noël) a eu pour mission d’exposer au monde le mystère du Verbe incarné.
3. — On peut s’étonner de voir apparaître au temps de la Septuagésime le premier livre de la Bible. En voici l’explication : le temps de Noël n’existait pas comme cycle liturgique durant plus de trois siècles. Il n’y avait alors que le cycle pascal. Dans la période de préparation à la grande solennité, on avait donc tout naturellement placé le premier livre de la sainte Écriture. La Genèse se prête d’ailleurs bien au temps de la Septuagésime, car on y lit le récit de la faute d’Adam avec la promesse du Sauveur qui expiera le péché par sa Passion. Cette promesse va se préciser à mesure que défilent les Patriarches : Noë (Sexag.) ; Abraham (Quinquag.) ; Jacob (2e dim. de Carême) ; Joseph, type de Jésus vendu par ses frères (3e dim. de Carême) ; Moïse, type de Jésus libérateur de son peuple (4e dim.).
4. — Au temps pascal les livres saints sont également choisis à dessein :
Les Actes des apôtres racontent l’histoire de l’Église après la résurrection du Christ.
L’Apocalypse prophétise l’histoire de l’Église à travers les siècles et le règne glorieux du Christ.
Les épîtres catholiques s’adressent à l’Église universelle.
5. — Pour comprendre la répartition des livres de l’ancien Testament dans le temps après la Pentecôte, il faut savoir que le royaume de Dieu dans l’ancien Testament est l’image du royaume du Christ qu’est l’Église. On peut distinguer trois grandes périodes :
1º Affermissement et propagation du royaume du Christ : c’est la vie de l’Église avec ses alternatives de triomphes et d’épreuves, figurées par les récits et les personnages des livres des Rois.
2º Édification interne du royaume : quatre livres sapientiaux (Proverbes...); deux livres didactiques sous une forme historique : Job, Tobie ; protection du royaume de Dieu contre ses ennemis : Judith, Esther et Macchabées.
3º Réalisation et achèvement du royaume du Christ dans les derniers temps, avec le passage de la civitas Dei terrestre à la cité céleste et au règne éternel de Dieu : Ezéchiel, Daniel...
[1] — de Viguerie Jean, Le Catholicisme des Français dans l’ancienne France, p. 232, Paris, Nouvelles éditions latines, 1988.
[2] — La Maison-Dieu, n° 3, 1946. Article du père Bouyer : « Le bréviaire dans la vie spirituelle du clergé ».
[3] — « Erat pernoctans in oratione Dei » (Lc 6,12).
[4] — Bérulle, Lettre aux carmélites de France, Migne, col. 1939-1940.
[5] — Olier, Traité des saints Ordres, IIIe partie, ch. III (Paris, Le Vieux Colombier, 1953, p. 229).
[6] — Cet auteur n’est pas recommandable à 100 %.
[7] — A Bethléem, du temps de saint Jérôme († 419), on n’entendait que le chant des psaumes. Ainsi, sainte Paule et sa fille, sainte Eustochium écrivent à leur amie, sainte Marcelle restée à Rome : « Ici, hormis les psaumes, ce n’est que silence. De quelque côté que tu te tournes, c’est le laboureur qui, tenant le mancheron, chante “Alleluia” ; tout en sueur, le moissonneur se distrait en psalmodiant ; le vigneron qui taille la vigne de son créateur chante quelque poème de David. Telles sont, en ce pays-ci, les cantilènes » (PL 22, 491).
[8] — Thomas saint, In psalmis Davidis expositio, Paris, éd. Vivès, 1876, p. 228.
[9] — Cité dans Mura père, Les degrés du sacerdoce, Paris, éd. André Blot, 1947, t. II, p. 47-48.
[10] — Autrefois, la longueur des leçons n’était pas fixée, elle était laissée au jugement de celui qui présidait le choeur, qui interrompait le lecteur par ces mots : « Tu autem ». Le lecteur répondait : « Domine, miserere nobis », comme pour demander pardon des fautes de lecture. Quand les leçons, plus tard, furent fixées, on conserva la formule entière, et c’est le lecteur qui fut chargé de la prononcer à la fin de sa lecture.
[11] — Vandeur Dom Eugène, La sainte messe, notes sur sa liturgie, Maredsous, 1937, p. 106.
[12] — Voir le tableau en annexe.
[13] — Traité du ministère ecclésaistique, p. 31-32.
[14] — De natura et gratia, livre I, chap. LXV.
[15] — Marmion Dom Columba, Le Christ idéal du prêtre, Maredsous, 1953, p. 248-249.
[16] — Rapporté par sœur Geneviève dans Conseils et souvenirs, Paris, Cerf, 1988, p. 75-76.
[17] — L’Instruction des novices, Rome, Santa Sabina, 1950, p. 149 sq.
[18] — Marmion Dom C., Le Christ idéal du prêtre, p. 251.
[19] — L’Instruction des novices, p. 153.
[20] — Maxilmilien Kolbe saint, Méditations spirituelles, Paris, Lethielleux, 1981, p. 62.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 128-144
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