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« Le sanctuaire dévasté »

 

 

 

Le texte que nous reproduisons ci-dessous est un extrait du livre de Litz Burger, Le Journal d’une sage-femme – chapitre XXXV –, édité naguère aux éditions de Chiré (malheureusement épuisé).

C’est le récit d’un fait vécu. Il illustre, mieux qu’un long discours, l’hor­reur de l’avortement et en situe la gravité à son véritable niveau : le meurtre et la privation coupable de la grâce qui aurait fait de ces enfants assassinés des fils de Dieu.

D’aucuns trouveront peut-être ce récit horrible. Puisse l’angoisse tragique de cette malheureuse femme nous faire toucher du doigt l’effrayante réalité non pas tant du sang, mais du péché. Car, aujourd’hui, l’indifférence morale et religieuse a malheureusement tué ou émoussé la crainte de Dieu et de l’en­fer qui existait encore au temps de ce récit.

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

NOTRE petit hôpital, dirigé depuis dix ans par les religieuses de la Miséricorde, dispose dorénavant de deux chambres à deux lits pour les accouchements.

(…) Une nuit, les religieuses envoient quelqu’un chez moi. Le docteur Wille soignant la moitié du canton est dehors. On ne le voit dorénavant que très rare­ment chez lui et l’on revient aux vieilles habitudes : en cas de difficultés, on ap­pelle aussitôt la sage-femme.

(…) On apporta une femme dont le mari dirige une cantine populaire, presque dans le coma, forte température, délire, hémorragie.

« Probablement une affaire de femmes », dit la supérieure. A ce moment, la règle interdisait les soins de ce genre aux religieuses.

Sang du Christ ! oui-da ! une affaire de femmes, comme trop souvent ces derniers temps, mais l’état général annonce des complications particulièrement sérieuses. Ce n’est pas du tout une fausse-couche naturelle et une pareille fièvre ne vient pas d’elle-même.

Réfléchissant, je cherche une indication. Ces gens-là vinrent de loin, peu de temps avant les hostilités et installèrent une cantine. Puis, l’industrie de guerre prenant son essor, ils créèrent un casino et enfin, ouvrirent ultérieurement un ci­néma. On y joue également de temps à autre des revues, m’a-t-on dit, du plus mauvais genre, surtout des obscénités les plus grossières, avec des danseuses demi-nues et autres spectacles « d’éducation populaire ».

On y fait parade de tout ce qui est cynique, ordurier comme tableaux, lan­gage, personnes : saine nourriture pour cette jeunesse de guerre sous-alimentée !

Bien entendu, le bonhomme gagne beaucoup d’argent.

Pourquoi n’est-il pas incorporé ? Nul n’en connaît le motif. On chuchote toutes sortes de choses ; on parle de nuits d’orgie secrètes, derrière les volets clos, de petits coins et de réduits où l’on se retire en cachette, de compagnons de débauche venus là de loin. On raconte beaucoup, mais rien, rien du tout de bon.

Jamais je ne vis la femme à l’église, ni se rendant au temple ou à l’assem­blée juive se tenant parfois dans l’une des salles d’école.

Dois-je prévenir le prêtre, le pasteur, le rabbin ? La malade ne porte sur elle aucune indication témoignant d’un souci religieux quelconque : de la poudre, du rouge à lèvres, des gouttes pour les yeux, une lime à ongles, un peigne, une glace… vingt objets inutiles. Une carte avec un nom : « Infirmier et masseur » ; et au-dessous : successeur de Marx. Alors, je savais de quoi il retournait…

Dans un gros caillot de sang noir, coagulé, sort un petit bras d’enfant conçu depuis cinq mois environ.

« Ma sœur, dis-je à la supérieure, préparez tout, je vous prie, pour une in­tervention, en attendant l’arrivée du docteur, car s’il existe encore une possibilité, ce sera uniquement par une opération… »

Ce fut une nuit effroyable, la plus épouvantable de toute ma vie, et pour­tant combien pour moi défilèrent de jours et de nuits terribles… !

Que n’étaient-ils donc présents, tous ceux qui seraient un jour tentés par le démon des enfers pour provoquer un avortement… !

Une sage-femme s’habitue à bien des secousses : gémissements, cris, an­goisses, douleurs, sang, frayeurs, etc. Là où d’autres tomberaient immédiatement en pamoison ou s’enfuiraient, on reste et l’on accomplit sa tâche silencieuse, ferme, dure au besoin, comme si l’on ne manipulait pas un être vivant, comme si l’on n’avait pas de cœur, un cœur qui palpite et qui saigne. Mais une agonie comme celle de cette jeune femme de trente ans, mon Dieu, je vous en prie, ne jamais plus revoir cela…

L’horloge du clocher égrena ses douze coups dans la nuit d’été silencieuse et chaude, car la journée fut accablante. Toutes les fenêtres ouvertes aspiraient un peu de fraîcheur de la nuit. D’ordinaire, les malades entendent volontiers sonner les heures, mais ici la femme se dresse, elle fixe sur la porte des yeux agrandis par une épouvante démesurée, le regard devient toujours plus hagard et s’emplit d’une terreur folle, ses cheveux se dressent…

Essayant de sauter hors du lit, vers la fenêtre ouverte, elle parle : « Partir… je veux partir… » halètent les lèvres décolorées.

Une sueur d’angoisse perle sur son front et nous ne la maintenons qu’à grand-peine. Alors elle se cache sous la couverture, elle pousse des cris et des gémissements d’épouvante et de terreur.

Pourtant, il n’y a rien. Rien. Pas une ombre, pas un rayon de lumière, la chambre est plongée dans une demi-obscurité paisible ; si nous l’éclairons davan­tage, la malade crie plus fort encore, dans son tourment sans borne.

Nous ménageons une obscurité quasi-totale, les transes atteignent leur pa­roxysme.

En définitive, j’attrape la seringue, puisque durant les hostilités, on accorda aux gardes-malades diverses possibilités. Je n’en use pas volontiers, mais laisser la malheureuse, des heures durant, en proie à une telle surexcitation me paraît impossible ; nous-mêmes nous trouvons à bout de force. Comment arrêter ces hallucinations ? D’où proviennent-elles ? Tous nos raisonnements sont pratique­ment inutiles, elle ne nous entend pas.

Pendant un moment, elle gît épuisée, comme morte, la tête sur l’oreiller.

D’une pâleur de cire, défaite, semblable à une femme de soixante-dix ans. Puis les affres réapparaissent graduellement ; elle parle à nouveau…

« Les voilà…, ils reviennent, l’un après l’autre…, un… deux… trois… celui-là est déjà grand, presque à terme…, quatre…, cinq… celui-ci resta tout petit…, six… sept… huit… celui-là on lui arracha la tête, il la porte à présent dans ses mains… neuf… dix… celui-là, ce sont les jambes, il se meut quand même… brisé en deux, ensanglanté… onze… douze…, et là, seulement un bras… et une jambe… Où est la tête ?… les autres membres… ?

« Et vos yeux, où sont-ils… vos yeux ?… »

Soudain elle tire la couverture, l’élève, puis s’en couvre le visage.

« Non… non… allez-vous en… allez-vous en… vous n’avez aucun droit à la vie… » et elle s’effondre, épuisée.

Après un moment, elle recommence :

« Les entendez-vous ? ils parlent… écoutez-les… “Nous ne pouvons voir la lumière éternelle… nous ne pouvons voir la lumière éternelle… donne-nous tes yeux, toi, notre mère !… tu nous a pris les nôtres, donne-nous tes yeux”. Vous ne les entendez donc pas ?… ici… là… un… deux… jusqu’à treize… »

Brusquement je comprends et tout mon être se glace d’effroi. Pourtant, non, ce sont des cauchemars, c’est du délire, ce n’est vraiment pas possible… !

Mais dorénavant, cette pensée ne me quitte plus. D’ailleurs, la fin concor­dait : un bras et une jambe étaient jusqu’ici sortis, l’enfant ayant été criminelle­ment déchiqueté dans le sein maternel. Mais le treizième !…

« Pourquoi venez-vous… à présent… aujourd’hui ?… vous êtes morts… vous n’avez jamais vécu… je n’ai pas d’enfants… qui donc vous envoya ici ?… là… là… ils reviennent, tous… un… deux… trois…

« Les entendez-vous crier ? les entendez-vous ?… “Nous ne pouvons entrer dans le repos éternel… nous ne pouvons entrer dans le repos éternel… tu nous a pris la paix… tu nous as privés de la Patrie… tu nous as chassés du sein mater­nel… tu nous as volé notre repos… donne-nous le repos éternel”… Et leurs yeux… leurs yeux vides, affreux… »

Les doigts effilés de la malade montrent le mur en comptant : « Deux… quatre… six… Allez-vous en !… »

Elle avance les mains comme un rempart, agitant les bras autour d’elle.

Elle se défend contre d’invisibles fantômes qui la pressent, puis retombe sans force, mais elle ne trouve aucun répit ; la terreur revient encore, revient toujours :

« Là… là… un… deux… trois… treize… Pourquoi êtes-vous si laids, san­glants, écorchés, déchirés, nus ?… » Elle est secouée par un frisson d’horreur.

« Ne me tourmentez pas… allez-vous en… allez… ! »

« Vous ne voyez rien ?… vous n’entendez donc pas comme ils se plaignent et gémissent, comme ils pleurent et crient ?… là-bas… encore… “Nous n’avons pas l’eau du baptême, pour effacer le péché originel… nous n’avons pas le vête­ment de la grâce, pour couvrir notre nudité… pas l’habit de fête pour l’éternel festin nuptial…, nous sommes exclus…, nous avons faim… Donne-nous la lu­mière… la lumière… réchauffe-nous”… Vous n’entendez donc rien ? ici… là… là-bas… un… deux… trois… »

Et dans un accès de frénésie soudain, elle crie :

« Allez-vous en… allez-vous en… allez… ne me touchez pas… laissez-moi partir… Ils veulent me prendre les yeux… le cœur… laissez-moi partir… partir… »

Elle repousse violemment la religieuse.

Par bonheur voici le médecin. La tête de l’enfant est expulsée dans un flot de sang. Le diagnostic est instantané : intervention immédiate ; « tout est prêt, dit la supérieure, nous nous y attendions ». Les religieuses, durant la guerre, étant peu nombreuses, par suite du grand nombre d’hôpitaux, j’aidais fréquemment aux opérations, comme aujourd’hui.

Les constatations confirmèrent mes prévisions : l’enfant était déchiqueté par une intervention mécanique, l’utérus blessé en de multiples endroits, une périto­nite à ses débuts ; avec cela une hémorragie impossible à stopper durant une heure ; vraisemblablement, demain, la fin.

On prévint le mari.

Il prit cela avec un grand flegme, mais lui disant qu’un procès contre lui était inévitable, alors il s’emporta contre les hommes de loi sans autre occupation qu’à mettre le nez dans le ménage des autres, au lieu de s’inquiéter du leur. Il tempêtait et jurait toujours lorsque la pauvre femme, encore sous anesthésie, re­prit une fois de plus le compte tragique : « Là… ils reviennent… tous… un… deux… trois… quatre… cinq… six… sept… huit… » L’homme s’enfuit, comme poursuivi par des furies vengeresses.

La malheureuse cria et gémit trois jours et trois nuits durant. Même les plus fortes doses de stupéfiants ne lui procuraient un repos complet, un oubli un peu prolongé. Elle revoyait sans cesse ses treize enfants, déchirés dans son sein, re­venir vers elle avec leurs plaintes, leurs reproches et leurs supplications.

Elle ne reprenait pas suffisamment connaissance pour lui proposer le re­pentir, pour la tourner vers Dieu et la délivrer, par un regard sur sa miséricorde et sa bonté, de cet effroyable supplice ; mais, d’autre part, comment la laisser mourir de détresse et de peur ? Les religieuses, le médecin, tous, face à ce déses­poir, ne savaient vraiment que faire.

Au quatrième jour, elle revint à elle subitement, du moins l’estima-t-on ainsi. On prévint à nouveau le mari, puis le prêtre. Mais celui-ci aussitôt entré, dès ses premiers mots, reçut comme réponse : « Il y en a treize, oui, pas besoin de poser de question… » Et comme il lui parlait de la miséricorde divine, en ras­semblant ses dernières forces, elle dit : « Laissez-moi… je veux aller en enfer… je rendrai à ce bandit dans l’éternité… » Une dernière parole encore, à la vue de son mari : « Bandit ! » et elle décéda.

 

[Fin de l’extrait du récit de Litz Burger]

 

*

  

 

Que faire face à l’avortement ?

M. de Lemps, dans l’article qu’on a lu précédemment, insiste à juste titre sur la nécessité de réagir avec vigueur. Il faut s’insurger, dit-il.

 

Notre propos, ici, n’est pas de détailler les moyens d’action pratiques qui s’offrent aux catholiques pour mener cette résistance résolue. Nous voulons seulement dire trois choses :

1. — Signaler que la participation des catholiques aux activités des groupes qui militent contre l’avortement pose souvent des problèmes, parce que la plupart de ces groupes sont aujourd’hui non confessionnels ou protes­tants. Il convient donc de suivre à ce sujet les règles de prudence données au­trefois par l’Église pour la participation des catholiques aux entreprises des groupes non catholiques.

2. — D’autre part, il importe de rappeler que la première résistance aux menées du mal, la première « insurrection » contre ses ravages, consiste à être soi-même entièrement fidèle au bien, à le pratiquer et à le propager autour de soi, selon les circonstances et les exigences de son état.

En l’occurrence, dans ce domaine, être fidèle au bien et en donner l’exemple, c’est d’abord et avant tout pratiquer la pureté. Le monde moderne se vautre dans l’impudicité, et tous ces péchés qui portent les noms d’ona­nisme, d’irrévérence dans les tenues, de contraception, de fornication, d’adul­tère, d’avortement, d’eugénisme, etc., sont le fruit direct et logique de la dé­bauche et du libertinage qui contaminent jusqu’aux milieux catholiques eux-mêmes (notamment par la mondanité et la maudite télévision !). Nolite conformari huic sæculo, dit saint Paul, qui n’hésitait pas à tonner contre ces désordres qui infectaient déjà la société antique où vivaient les premiers chré­tiens. « Ne vous conformez pas à ce siècle. » La pureté est le fondement de la morale naturelle et chrétienne. C’est sur cette vertu que s’est bâtie la civilisa­tion chrétienne.

3. — Enfin, l’apostolat de la prière et du sacrifice a, dans ces domaines, une importance considérable, beaucoup trop méconnue des catholiques eux-mêmes. C’est tout spécialement vrai de la prière du chapelet. Nous pouvons et nous devons tous prier et faire pénitence pour réparer et pour supplier Dieu de faire miséricorde à notre monde pécheur, comme nous pouvons et nous devons tous pratiquer la pureté.

Souvenons-nous : au temps de l’oppression du peuple hébreu, lorsque Pharaon ordonna aux sages-femmes de tuer les enfants des hébreux, « les sages-femmes craignirent Dieu » et le peuple cria vers le Seigneur. Et Dieu dit à Moïse, du milieu du buisson ardent : « Le cri des enfants d’Israël est monté jusqu’à moi ; (…) j’ai entendu le cri que lui font pousser ses exac­teurs [1]. » Ce que Dieu a fait en ce temps pour son peuple en le délivrant de la tyrannie de l’Égypte, il le refera pour nous si nous l’en prions avec foi et si nous lui sommes vraiment fidèles.

D’ailleurs, la rigueur spéciale avec laquelle l’État athée poursuit ceux qui prient publiquement pour réparer le péché public de l’avortement est une grande leçon : l’ennemi juge souvent mieux que nous, l’efficacité de la prière.

Le Sel de la terre.

 

 

 

 


 

Les rois mages


[1] — Ex 1, 15-22 et 3, 7-10.

Informations

L'auteur

Pseudonyme de Christina Strassner (1858-1964)

Le numéro

Le Sel de la terre n° 32

p. 113-118

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