L’eugénisme
pré et post-chrétien
par l’abbé Arnaud Sélégny *
Cet article fait suite à celui publié dans notre numéro 31. Il est tiré des Cahiers Saint Raphaël, l’organe de l’Association Catholique des Infirmières et des Médecins (septembre 1994, nº 36, p. 2 à 97).
Le Sel de la terre.
L’eugénisme post-chrétien
L’EUGÉNISME post-chrétien présente de nombreux caractères de ressemblance avec l’eugénisme pré-chrétien, et cela n’est pas étonnant, puisque la nature humaine déchue, abandonnée à ses propres forces, ou refusant la guérison qui lui est offerte par la Révélation, sera toujours attirée par les mêmes erreurs et sera portée aux mêmes exactions : « Sans votre divin secours, rien ne subsiste dans l’homme, rien qui ne soit péché [1]. »
Mais le nouvel eugénisme présente aussi quelques dissemblances avec l’ancien, et qui ne sont pas dues seulement à une amélioration des techniques, ni à son universalisation, mais qui reflètent la différence entre une société non-chrétienne, et une société apostate. L’apostasie fait descendre plus bas dans l’abjection que le paganisme, car la négation des valeurs chrétiennes entraîne la négation des valeurs naturelles accessibles à la raison et que le monde antique avait plus ou moins découvertes. Mais le rejet de tout ce qui a le nom de chrétien ne fait pas dans le détail. Ôtez le surnaturel, il ne restera pas même le naturel.
Origines
Les premières traces de ce nouvel eugénisme peuvent être repérées à la Renaissance, chez des auteurs comme le sceptique Montaigne (1533-1592), l’humaniste Rabelais (1494-1553) ou encore le dominicain Campanella (1568-1639) – qui passa une bonne partie de sa vie dans les prisons du Saint-Office – dans sa Cité du Soleil. Ils manifestent tous trois le souci de la sélection des meilleurs. Ceci n’est pas étonnant puisque les humanistes de cette période étaient avant tout captivés par « l’assimilation du passé dans l’ordre de la beauté plus que de la vérité, et aussi un retour à la nature exaltée par l’hellénisme païen. (…) De même que les artistes renouvelaient les formes anciennes, les philosophes ont ressuscité la plupart des systèmes anciens [2] ». Quant à Francis Bacon (1561-1626), considéré comme l’un de ceux qui ouvrent la période moderne, il dépeint dans la Nouvelle Atlantide une société organisée suivant une politique guidée par la science et la raison et, pour lui, « la constitution des couples doit être une affaire d’État (…) ayant pour but la procréation d’une race forte et intelligente ». Ceci n’étonnera pas, car, pour ce philosophe, ce n’est plus sur Dieu que doit se régler la vie morale, c’est sur l’utilité sociale et humaine. Le but de la vie morale est donc le bien de l’humanité : « Est bon, ce qui est utile à l’humanité. » Cette morale tend donc inéluctablement à l’utilitarisme. Nous verrons jusqu’où cette formule, reprise, amplifiée et déformée, aboutira quelques siècles plus tard.
Il faut noter que c’est donc un eugénisme positif essentiellement attaché à l’idée de la « qualité » humaine qui prend naissance alors.
La première intervention législative prend place en Suède, pays protestant, qui interdit le mariage des épileptiques en 1757 [3]. Et c’est en Allemagne, autre pays protestant, que le Dr J.-P. Frank publie, en 1779, son Système complet de police médicale dans lequel il affirme : « Je crois fermement qu’il n’y a pas de moyens plus puissants, pour stimuler la vigueur et la santé de l’espèce humaine, qu’une sélection sévère parmi ceux qui, de nos jours, répandent exclusivement la mauvaise semence sur le champ de la vie collective, et rendre impossible à tous les dégénérés et les misérables de continuer à sacrifier une moitié de l’humanité, en fonction de leurs pulsions déraisonnées [4]. » En effet, pour le protestantisme, la prospérité matérielle est une marque de la bénédiction divine ; le protestant se porte donc tout naturellement vers les choses de la terre et s’en préoccupe presque exclusivement. Et comme sa morale est en évolution constante, il ne répugne pas à ces idées nouvelles.
C’est toujours ce souci d’eugénisme positif qui sous-tend l’œuvre du révolutionnaire Condorcet (1743-1794) : « Peut-on avoir d’autre but que de multiplier les êtres bien conformés, capables d’être utiles aux autres et de faire leur propre bonheur [5] ? » Mais il croit à l’hérédité des caractères acquis (Lamarck – 1744-1829 – règne en France) et s’oriente vers une action sociale. Il est d’ailleurs parmi les premiers à appliquer la méthode statistique à l’étude des phénomènes sociaux et des populations, fondant ce qu’il appelle la « mathématique sociale ». Ainsi apparaît pour la première fois la notion quantitative, mais orientée vers une mesure de la qualité. Ces travaux seront poursuivis par Quételet (1796-1872) qui est le fondateur de la biométrie, qu’il appelle la « physique sociale ». Mais lui aussi s’intéresse davantage au milieu.
C’est en 1798 que le pasteur protestant Malthus (1766-1834) publie son célébrissime Essai sur le principe de population qui marque la véritable naissance des préoccupations modernes sur la notion de quantité dans la population. Il existera désormais un courant nommé malthusianisme puis néo-malthusianisme, qui recherche avant tout la diminution ou la stabilisation des populations, et que l’on peut appeler eugénisme quantitatif. Pour Malthus, il est « dans la nature des choses que les riches ne puissent aider indéfiniment les pauvres » et que ceux-ci n’ont « aucun droit à être entretenus aux frais de la société ».
Ainsi la parole de Notre-Seigneur : « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous » (Jn 12, 8), est-elle mise en échec. C’est l’égoïsme, fruit du matérialisme, qui en est l’origine, se parant sous le masque de la bonté : aider les pauvres à devenir moins pauvres en limitant leur progéniture. Ce courant restera plus ou moins séparé de l’eugénisme « qualitatif », il n’en a pas moins le même fond, et ils finiront par se rejoindre.
En 1803, en France, Robert le Jeune publie sa Mégalanthropogénésie qui décrit la pratique du mariage d’hommes éminents et de femmes distinguées en vue de faire naître des enfants d’esprit. Nous y voyons apparaître une vieille idée grecque : « Tandis que l’on n’épargne rien en Europe pour relever la beauté des coursiers, améliorer les bêtes de laine et perpétuer la race des bons limiers, n’est-il pas honteux que l’homme soit abandonné par l’homme [6] ? » C’est dire le progrès de l’eugénisme qualitatif.
Mais son compère lui aussi continue sa progression. Dès 1821, J. Stuart Mill (1806-1873), le philosophe utilitariste, adhérant aux thèses de Malthus, pouvait écrire dans l’Encyclopédie britannique : « Le grand problème de l’heure est de trouver les moyens de limiter le nombre des naissances [7]. » En 1848, il précisait que « l’on ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès, tant que l’on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l’ivresse ou tout autre excès corporel [8] ». S’il ne propose pas lui-même de moyen immoral, il laisse la porte ouverte. Et dès 1822, l’anglais Francis Place lançait le « néo-malthusianisme » en éditant son Illustration et preuves du principe de la population qui marque le début du Birth-Control [9] (BC). Il diffuse anonymement ses Diabolical handbills (Tracts diaboliques), où il préconise le recours à tous les moyens contraceptifs connus à l’époque, qu’il décrit à l’adresse des couples mariés.
L’effort continue dans les pays anglo-saxons, car les pays latins, restés catholiques, s’opposent fortement à ces méthodes. Les États-Unis voient paraître en 1833 le livre du Dr Charles Knowlton, Les Fruits de la philosophie, qui décrit de même tous les moyens contraceptifs à l’imitation de Place. En Angleterre le Dr Drysdale publie en 1854 ses Éléments de science sociale, traité de contraception considérée au point de vue économique, philosophique et médical. Il voit dans l’institution du mariage indissoluble une dégradation de la femme, et il ajoute que « la pauvreté est une question sexuelle et non une question de politique et de charité [10] ». Un degré est donc franchi qui associe logiquement la destruction de la famille par l’émancipation de la femme au combat eugénique, ce qui explique l’entrée en lice de cette dernière. En 1877 est fondée la Ligue malthusienne anglaise par C. Bradlaugh et Annie Besant : le néo-malthusianisme entre dans la vie sociale. L’année suivante la première clinique de BC du monde s’ouvre à Amsterdam, en Hollande, pays protestant, en même temps qu’y naît une ligue malthusienne. Et en 1896, Paul Robin fonde à Paris la Ligue pour la régénération humaine qui organise en 1900 la première Conférence internationale néo-malthusienne où nous voyons poindre l’union des deux courants.
Revenons à l’eugénisme qualitatif. Des excroissances se manifestent qui sont dans la logique du principe initial. En 1851, Gobineau (1816-1882) publie son Essai sur l’inégalité des races humaines qui fonde la théorie raciste. Celle-ci sera reçue avec enthousiasme en Allemagne comme l’on sait, en particulier par Chamberlain (1855-1927) pour qui « toutes les règles de l’esthétique, de la morale et de la politique se résument en une seule : “Préserver et promouvoir la pureté du sang aryen” [11]. » Il faut affirmer bien haut que ces vues sont contenues en puissance dans l’eugénisme. Une amélioration dit norme, et qui dit norme dit position par rapport à la norme. De là à mépriser ceux qui se trouvent au-dessous, il n’y a qu’un pas qui sera suivi par l’élimination. Et la norme elle-même pourra être variable suivant le critère fixé par le sélectionneur. Ainsi se trouve exposé l’élément raciste de tout eugénisme qui se montrera toujours davantage par la suite.
L’œuvre de Charles Darwin (1809-1882) marque un tournant dans l’eugénisme qualitatif, car il en propose, dans l’Origine des espèces paru en 1860, le premier support scientifique. Il voit dans l’hérédité et dans la lutte pour la vie, le moyen pour les plus aptes de se perpétuer aux dépens des inaptes. L’on conçoit tout ce que cette conception porte en germe, d’une part quant à ce que l’on appellera « darwinisme social », qui étend l’eugénisme positif à la société, la sélection étant facteur d’évolution, et d’autre part quant à l’élimination des inaptes. C’est à la même époque que Gregor Mendel publie son Essai sur l’hybridité des plantes (1865) qui pose les bases de la génétique, science appelée à un développement fulgurant à partir du début du XXe siècle, et qui fournira le moyen tant attendu par les eugénistes.
C’est à l’anglais Francis Galton (1822-1891), cousin de Charles Darwin, que l’on doit la création du terme eugénique ou art de bien engendrer. Dès 1869 il publie le Génie Héréditaire, dont le titre seul montre bien qu’il entend amener l’eugénisme sur le terrain de l’hérédité, car il s’est persuadé, de par ses études sociales, que l’intelligence en suit les lois. Voici ce qu’il en dit dans ses mémoires :
Quand j’eus compris que l’hérédité des qualités mentales, sur lesquelles j’avais fait mes recherches, était réelle, et que l’hérédité était un moyen de développer les qualités humaines, beaucoup plus puissant que le milieu, je désirai explorer l’échelle des qualités dans des sens différents, en vue d’établir dans quelle mesure l’enfantement, tout au moins théoriquement, pouvait modifier la race humaine. Une nouvelle race pouvait être créée, possédant en moyenne un degré de qualité égal à celui rencontré seulement jusqu’ici dans les cas exceptionnels [12]. » Et il ajoute : « Loin de moi la pensée de dire quoi que ce soit qui puisse sous-estimer la valeur du milieu en elle-même, puisqu’elle comprend par exemple, toutes sortes d’améliorations sanitaires. Je désire proclamer que toutes ces améliorations sont des auxiliaires puissants de ma cause ; néanmoins je considère la race comme plus importante que le milieu. La race a un double effet : elle crée des individus plus intelligents et meilleurs [13].
Nous trouvons à ce propos une nouvelle erreur fondamentale qui se répercutera indéfiniment dans le système eugénique sous toutes ses formes : la confusion entre science et morale. Les eugénistes s’imaginent que la moralité suit automatiquement « l’intelligence », mais c’est confondre deux domaines, qui, s’ils ont des interdépendances étroites et nécessaires, n’en sont pas moins différents. Plus un être mauvais est intelligent, et plus il peut faire de mal… Nous touchons là à un vice indéracinable, car l’eugéniste pense améliorer l’homme par des actions qui font abstraction du bien et du mal, et qui ne visent que des qualités mesurables, même s’il s’agit de l’intelligence.
Galton proposera deux définitions de l’eugénique. La première, en 1883, dans ses Recherches sur les facultés humaines : « Science de l’amélioration de la race, qui ne se borne nullement aux questions d’unions judicieuses, mais qui, particulièrement dans le cas de l’homme, s’occupe de toutes les influences susceptibles de donner aux races les mieux douées un plus grand nombre de chances de prévaloir sur les races moins bonnes », qui montre un aspect compréhensif des méthodes – milieu et hérédité – car il s’est rendu compte de la difficulté des mesures portant sur l’eugénisme positif (la génétique est à peine fondée). Puis, en 1904, il gommera l’aspect « raciste » dans une nouvelle définition : « Étude des facteurs socialement contrôlables qui peuvent élever ou abaisser les qualités raciales des générations futures, aussi bien physiquement que mentalement [14]. »
Son action est alors reconnue ; les fondations se multiplient (Chaire nationale d’eugénique, Office d’enregistrement eugénique, Société d’éducation eugénique (1908), La Revue d’eugénique (1909), etc.) et les idées se répandent partout, ce que désirait Galton qui voulait « en faire une branche des études académiques ; ainsi, s’introduira-t-elle dans la conscience nationale comme une religion [15] ». Il parle même de « guerre sainte » !
Désormais l’eugénique est lancée. Elle a même obtenu la consécration politique tant souhaitée. Cependant, écrivant en 1950, Jean Sutter faisait ce bilan : « L’eugénique n’a pu trouver une technique propre et, peut-on dire, sa personnalité scientifique, si bien qu’à l’heure actuelle, elle semble disparaître en tant que science pour faire place à l’eugénisme, qui n’est qu’un état d’esprit ; il est à prévoir que celui-ci se rencontrera, de plus en plus, au sein des disciplines diverses qu’utilise l’ensemble des sciences [16]. » A l’aube du XXe siècle il faut précisément fragmenter notre étude pour étudier la manifestation de ce « nouvel état d’esprit ».
Le courant idéologique
Il est représenté par des hommes qui ne montrent pas forcément une filiation explicite, mais qui visent tous à un même but : l’amélioration de l’espèce humaine. Ils prônent donc un eugénisme à visée qualitative, mais qui s’intéresse à l’hérédité.
C’est en 1884 que Georges Vacher de la Pouge, qui enseignait à l’Université de Montpellier, publie ses Sélections sociales. La prévision perspicace y jouxte l’amoralité la plus complète, et l’on retrouve les conceptions platoniciennes du choix des « reproducteurs » : « En opérant dans des conditions déterminées, un très petit nombre d’individus masculins, d’une perfection absolue, suffirait pour féconder toutes les femmes dignes de perpétuer la race, et la génération ainsi produite serait d’une valeur proportionnelle au choix plus rigoureux des reproducteurs mâles. (…) A trois générations par siècle, il suffirait de quelques années pour peupler la terre d’une humanité morphologiquement parfaite. (…) Ce délai pourrait être abrégé dans des proportions considérables en employant la fécondation artificielle. Ce serait la substitution de la reproduction zootechnique et scientifique à la reproduction bestiale et spontanée, dissociation définitive de trois choses déjà en voie de se séparer : amour, volupté, fécondité. » Notons que notre auteur fixe cette humanité morphologiquement parfaite : il s’agit des Aryens dolichocéphales blonds… Une amélioration dite : idéal à atteindre…
En Belgique, c’est Gustave Molinari qui, à la même époque, réclame l’assimilation de l’homme aux animaux d’élevage. Il attribue le manque de soin à améliorer l’homme « à la croyance, qui a prévalu jusqu’à ces derniers temps, que l’homme se trouve placé au-dessus des lois qui régissent les autres espèces, (…) que ce serait porter atteinte à sa dignité [17] ».
Au début du XXe siècle, cette mentalité prend davantage d’assurance, et les propositions deviennent plus fermes et plus précises.
En France, le Dr Binet-Sanglé publie en 1918 Les Haras humains où il propose de recruter dans tout le pays de « bons générateurs » qui seront réunis par quarante dans des haras et où ils devront s’unir « aux femmes célibataires appartenant aux élites nationales et provinciales ». Nul besoin de préciser que ce seront des sortes de harem, un homme devant s’unir à de nombreuses femmes. Il ajoute que pour les « mauvais générateurs, il suffit de créer un institut d’euthanasie où les dégénérés fatigués de la vie seront anesthésiés à mort à l’aide du protoxyde d’azote ». Nous notons que l’eugénisme négatif gagne du terrain et que, franchissant hardiment un nouveau seuil, il préconise l’euthanasie pour assurer l’eugénisme. Tuer les adultes pour obtenir de meilleures naissances : le lien est donc établi ; nous le verrons se fortifier.
En 1919, le Dr Charles Richet (1850-1935), prix Nobel de médecine en 1913, publie la Sélection humaine. Cet ouvrage est révélateur à plus d’un titre ; il n’est en général pas trop revendiqué par les eugénistes, ce qui se comprend aisément comme nous allons le voir. Le but avoué est d’améliorer, le titre le prouve. Mais, dit Richet « on peut pratiquer la sélection de deux manières : d’une part en ne prenant pour la reproduction que les individus tout à fait supérieurs – sélection par l’élite ; d’autre part en éliminant les individus tout à fait inférieurs –sélection par l’éloignement des pires. Il semble bien que cette dernière méthode soit la seule applicable. On défendra le mariage à ceux qui n’auront pas donné quelque preuve, si médiocre qu’on voudra, d’intelligence et de robustesse [18] ». Priver du droit de mariage les êtres « inférieurs », voilà une conséquence inéluctable du système. Pourquoi choisir cette méthode ? Pour deux raisons : « On ne voit pas comment, au milieu de nos sociétés modernes, si jalouses et si démocratiques, un groupement d’hommes et de familles pourrait se constituer, en se tenant à l’écart des autres éléments sociaux, et s’interdisant rigoureusement toute alliance avec un citoyen ne faisant pas partie de sa tribu [19]. » De plus, « peut-être même une création de ce genre n’est-elle pas désirable, car il serait assez triste de laisser la plus grande partie de l’espèce humaine languir dans une relative infériorité [20] ». Un premier but à se fixer est de préserver la pureté de la race blanche. Citons ces pages d’un eugéniste convaincu : « L’infériorité de la race noire est éclatante. L’œuvre de la race noire a été égale à zéro. Des millions et des millions de nègres ont respiré, vécu – et souffert aussi, les malheureux ! – sans aucun profit, ni pour l’humanité présente, ni pour l’humanité future. Toute cette immense population humaine, par suite de l’imbécillité de son intelligence, n’a pas fait avancer la marche en avant de l’humanité plus que les milliers et les milliers de bestiaux qui peuplent depuis des siècles les pampas du Sud-Amérique. (…) Tout mélange de cette race dégradée avec la nôtre ne peut être que funeste [21]. » Pour les peuples de race jaune, le ton s’adoucit quelque peu : « Rien ne serait changé par l’absence de la race jaune. Nous n’y aurions perdu ni un théorème ni une expérience, ni une machine. Nous aurions quelques potiches de moins [22]. » Mais corrige-t-il aussitôt, « le simple bon sens fait déjà supposer qu’en la croisant avec une race inférieure, on introduit dans la race supérieure un élément qui la vicie. (…) Les métis, les mulâtres, constituent une population des plus médiocres [23] ». Aussi, « il faudra pratiquer non plus la sélection individuelle, comme avec nos frères les blancs, mais la sélection spécifique, en écartant résolument tout mélange avec les races inférieures [24] ». Et conclut-il, « le premier principe de la sélection humaine, c’est de formellement interdire l’union des blancs avec les femmes d’une autre race, race jaune ou race noire [25] ».
Mais ce n’est là qu’un premier but, il faut s’en fixer un second. Nous n’osons couper cette page qui étale avec une candeur incroyable – ou est-ce cynisme ? – la mentalité eugéniste dans toute sa plénitude. Ce qui fait précisément l’intérêt de ce passage, c’est la parfaite logique qui l’anime :
Après l’élimination des races inférieures [26], le premier pas dans la voie de la sélection, c’est l’élimination des anormaux. En proposant résolument cette suppression des anormaux, je vais assurément heurter la sensiblerie de notre époque. On va me traiter de monstre, parce que je préfère les enfants sains aux enfants tarés, et que je ne vois aucune nécessité sociale à conserver ces enfants tarés.
Je n’ignore pas l’admirable dévouement des maîtres qui enseignent les sourds-muets. Je tiens l’abbé de l’Épée pour un des plus généreux et nobles esprits de tous les temps. Mais, tout de même son œuvre paraît stérile. A quoi bon avoir donné un semblant de vie à des êtres imparfaits, condamnés à l’imperfection ? Où est l’avenir de pensée chez les sourds-muets ? Ces ébauches d’humanité, ces disgraciés condamnés, en eux ou en leur descendance, à être toujours des rebuts, ces pauvres avortons, doués de défectuosités physiques et de tares mentales, ne peuvent inspirer que pitié, dégoût et aversion. Pourquoi nous obstiner à conserver leur existence, malgré l’ordre formel de la nature qui veut les supprimer ?
A force d’être pitoyables, nous devenons des barbares. C’est barbarie que de forcer à vivre un sourd-muet, un rachitique. Ce qui fait l’homme, c’est l’intelligence. Une masse de chair vivante, sans intelligence humaine, ce n’est rien. Il y a là mauvaise matière vivante qui n’est digne d’aucun respect ni d’aucune compassion. Les supprimer résolument, ce serait leur rendre service.
De quel droit, dira-t-on, l’État va-t-il intervenir ? Après tout, si les parents veulent faire vivre un enfant idiot, c’est leur affaire. Soit ! et on ne va pas jusqu’à croire nécessaire le sacrifice officiel de cette piteuse existence. Mais, au moins, faudrait-il que l’État ne prît pas soin de ces pauvres créatures. La nature les a condamnés, et il n’est pas bon d’aller à l’encontre d’un arrêt irrévocable que la nature a prononcé. Laissez ces malheureux à la charge de leurs familles et rassurez-vous. Au bout de quelques années il n’en restera guère.
Notre tâche devrait être de fortifier le dédain de la nature pour les faibles, son mépris pour les malvenus, son aversion pour les anormaux, sa sévérité pour les avortons. Eh bien ! aveuglés par une routine que rien ne justifie nous agissons en sens inverse. Ces faibles, ces malvenus, ces anormaux, ces avortons, de toute notre puissance nous les aidons à vivre, et si, par bonheur, ils n’arrivent que rarement à faire souche d’êtres aussi détestables qu’ils le sont eux-mêmes, ce n’est pas notre faute, c’est parce que la nature y a sagement pourvu. Nature vraiment plus humaine que le philanthrope, puisqu’elle n’accorde ni longue existence ni force génératrice à ces formes larvaires.
Nous devrions considérer la normalité comme un minimum nécessaire. Tous les fleuves de nos grandes villes devraient recevoir le même tribut que l’Eurotas.
La religion de la douleur humaine est la seule qui soit sainte, mais notre but est précisément d’éviter quelques douleurs humaines, de sacrifier quelques créatures inférieures, pour que cette infériorité dont ils souffrent cruellement ne s’étende pas plus loin, et que d’autres créatures inférieures, vouées à une même souffrance, ne viennent pas à naître. Les vrais barbares sont ceux qui ne craignent pas de propager les déformations et les malformations, c’est-à-dire des existences condamnées à une éternelle douleur.
Nous n’admettons pas qu’on nous reproche la cruauté. Il n’est de cruauté que si une conscience humaine est opprimée ou supprimée. Or ces petits enfants nouveau-nés n’ont pas encore de conscience. En les arrêtant dans leur évolution, on ne leur inflige ni torture ni souffrance, car pour souffrir il faut penser, et ils ne pensent pas encore. Ah ! s’ils étaient capables de penser, ils nous remercieraient de notre clémence, puisqu’ils ont la certitude d’un avenir misérable, et que nous leur avons épargné d’indicibles souffrances [27].
Nous possédons avec ce texte différents ingrédients eugéniques : suppression de la pathologie plutôt que son traitement, nécessité d’une sélection artificielle (darwinisme social), supposition que la moindre anomalie rend malheureux, charité que l’on fait aux malformés de les éliminer, établissement d’une norme arbitraire, fixation de l’humain au moyen de « l’intelligence » ou de la « conscience » qui ouvre des perspectives illimitées vers l’avortement, l’infanticide et l’euthanasie.
C’est le même souffle qui anime Léonard Darwin, (à ne pas confondre avec son célèbre cousin Charles), qui fut un chaud partisan de l’eugénisme dès ses débuts. En 1926, il publie La Nécessité de la réforme eugénique, où il consacre tout un chapitre à l’évolution et un autre à la multiplication des bien doués. Dans Qu’est-ce que l’eugénique ?, paru en 1931, il fixe une norme d’élimination plus sévère que celle de Richet : « On pourra dire que nous ne faisons pas autre chose que suggérer un moyen de débarrasser d’un fardeau nos épaules et celles de nos successeurs. On pourra ajouter que si nous examinions la question du point de vue des inaptes et des inférieurs, nous arriverions à des conclusions différentes. Beaucoup des membres de ces classes mènent des vies de souffrance ; et s’ils devaient être remplacés dans les générations à venir par des citoyens sains et capables, la somme des chagrins et des souffrances qui disparaîtrait serait énorme [28]. » L’on touche ici à l’une des illusions eugéniques les plus fortes : pour supprimer la misère, il suffit de multiplier les riches…
Rappelons pour mémoire que Mein Kampf parut en 1927. Le chapitre XIe de ce livre mis à l’Index, indique clairement que son auteur avait lu les travaux des eugénistes allemands.
En 1930, le généticien anglais Castle livrait au public Génétique et eugénique, véritable manuel qui connut une grande fortune dans le monde entier. Il y faisait remarquer que la conception de Galton aboutissait logiquement à la polygamie. Celle-ci faciliterait beaucoup plus rapidement la sélection des conjoints que la monogamie. Les enfants supérieurs issus d’une telle sélection devraient être confiés à la communauté qui les élèverait le mieux possible, avec toutes les garanties scientifiques du temps présent. Comme quoi Platon, toujours lui, était bien un précurseur. Il faut se souvenir que cette mesure fut adoptée en Allemagne dans les Lebensborn, véritables haras des Jeunesses hitlériennes.
En 1935, c’est encore un prix Nobel (1946), le généticien américain et communiste Hermann Joseph Muller (1890-1967) qui se fait visionnaire. Il formait alors le vœu que l’eugénique devînt « la direction totale et consciente de l’évolution biologique de l’homme [29] ». Il se rattache par là au courant scientifique dont c’est une des préoccupations. Et en 1938, il présente la solution dans l’eutélégénèse, ou multiplication des hommes particulièrement doués à l’aide de l’insémination artificielle. Il propose de « faire des cultures de tissus reproducteurs mâles d’hommes présélectionnés, à n’utiliser que vingt-cinq ans après la mort de l’individu afin de juger sainement de l’œuvre de l’homme (…) et aussi juger un peu de ses gènes en examinant les caractères d’un nombre limité de ses descendants [30] ». Il se prend à rêver « qu’une telle méthode eût existé, qui nous permît aujourd’hui d’avoir des cultures vivantes de quelques-uns de nos grands disparus ». Il espère même pouvoir modifier la semence et remplacer ainsi les gènes défectueux : « Ainsi nous produirons en masse des gènes mais cela n’est que la première étape vers l’engendrement d’une créature de plus en plus sublime, un être à côté de qui les divinités mythiques du passé apparaîtront dérisoires [31]. » Ces imaginations sont maintenant en partie à portée de main, par les techniques de congélation des spermatozoïdes. Ce qui a mené le milliardaire américain Robert Graham à proposer une insémination par des semences de Nobel ! Mais ce qui est remarquable, c’est une illusion de la production d’un être surhumain, qui est un véritable défi au bon sens, comme nous le montrerons plus loin. Il semble que, sortis de leur spécialité, les Nobel soient un peu fous…
La liste ne s’arrête pas ici de cette filiation idéologique, car on retrouve après-guerre – mais à distance, du fait du traumatisme produit par l’expérience allemande – les mêmes revendications. Le célèbre biologiste et académicien Jean Rostand (1894-1977), déclarait en janvier 1969 dans la revue Atlas « qu’il y a une contradiction essentielle entre le mieux être individuel et le bien génétique. Nous payons cher, génétiquement, le progrès médical et social ». Et il ajoutait en 1970, dans Les Nouvelles Littéraires du 19 mars : « Je ne suis pas contre une eugénique qui empêcherait l’anormal de naître et même qui ferait des super normaux. » Citons aussi Robert Edward, le fameux biologiste anglais, « père » du premier bébé-éprouvette, affirmant : « Nous devons améliorer l’espèce humaine [32]. » Ce courant, au vu de la fulgurante progression des moyens d’eugénique négative, commence à s’y intéresser, comme l’écrit le Dr Escoffier‑Lambiotte : « Les progrès de la médecine conduisent à l’âge adulte, à l’âge de la procréation, un certain nombre sans cesse plus important d’individus porteurs d’une tare héréditaire, et l’on peut dès à présent entrevoir les conséquences de ce viol de la sélection naturelle [33]. »
Tout ce courant idéologique court en fait après une chimère. Comme le fait remarquer saint Thomas : « La volonté ne s’attache qu’à un bien pensé ; et donc ce qui n’est pas pensable par l’intellect ne peut être voulu. Mais les choses qui sont par elles-mêmes impossibles ne peuvent être conçues par l’intelligence, puisqu’elles y répugnent par elles-mêmes, si ce n’est à cause d’une erreur qui porte sur la propriété des choses [34]. » Or « avoir le désir de changer de nature, même si l’on concède que cela serait possible, irait contre un désir naturel. Tout individu, en effet, désire naturellement la conservation de son être, et cette conservation n’aurait pas lieu s’il se trouvait transformé en une autre chose. C’est pourquoi aucune réalité appartenant à un degré de nature inférieure, ne peut désirer un degré supérieur : l’âne ne désire pas devenir cheval, car il cesserait d’être lui-même. Il est vrai qu’en ces sortes de choses l’imagination nous trompe : l’homme en effet désire s’élever vers un plus haut degré de perfection par l’acquisition de qualités accidentelles, lesquelles peuvent lui advenir sans corruption du sujet lui-même ; et il en vient à penser qu’il peut atteindre à un degré supérieur de nature, alors qu’il ne pourrait y parvenir sans cesser d’être [35] ». Ainsi c’est l’imagination délirante des chercheurs qui est trompée. Nul ne peut se fixer un but qu’il ne connaît pas, et il a fallu la doctrine évolutionniste pour amener l’homme à se croire en devenir du surhomme. Comme le faisait remarquer avec humour le professeur Lejeune : « Pour produire des êtres plus intelligents que nous, il faudrait déjà que nous soyons plus intelligents que ces êtres-là ! »
Le courant scientifique
C’est aux alentours de 1930 que de nombreux savants de différentes spécialités, surtout des Anglo-Saxons, se posent la question de leur responsabilité au sein de la civilisation. Il semble que ce mouvement soit issu de la réflexion menée sur la tragédie de la première guerre mondiale. L’une des premières manifestations est l’œuvre collective due à 28 auteurs, Biologie humaine et prospérité raciale, rassemblée par Cowdry. L’esprit qui anime ces pages est marqué par le premier exposé d’Embry : « Quand on examine les moyens en notre possession contenus dans la physique, la médecine, la biologie, la psychologie et les sciences sociales, (…) on en arrive à se demander s’il n’est pas possible de faire une nouvelle poussée en avant dans l’évolution humaine [36]. » Et il ajoute plus loin : « La question fondamentale est la suivante : pouvons-nous, en quelque manière, contrôler le sens de l’évolution de la race ? »
Ce courant pourrait, à première vue, ressembler au premier par son but, mais cette ressemblance, qui tient à la conception eugéniste, laisse place à des dissemblances. Car ces savants recherchent avant tout l’efficacité, et ils vont pousser à de nombreuses réalisations, accomplissant le vœu cher à Galton qui accolait toujours l’épithète de « nationale » à l’eugénique. Leur compétence permettra de multiplier les maigres résultats enregistrés jusqu’alors par l’eugénisme classique. Cependant, ils s’efforcent, en cette période où la génétique s’invente, d’agir avant tout sur le milieu. Ce courant va donc donner une forte impulsion au prodigieux développement de la démographie qualitative qui va s’efforcer de rassembler des données statistiques sur les caractéristiques biologiques, socio-économiques et culturelles des populations. Il est clair qu’il nous est impossible de suivre ce développement car ce serait faire l’historique d’un grand nombre de sciences ou d’une de leurs branches : démographie, psychologie, nutrition, médecine, génétique, éducation, urbanisme, etc.
Nous ferons cependant les remarques suivantes :
— Ce courant a été à l’origine de réussites indéniables qui se sont concrétisées par l’amélioration des conditions de vie, la chute de la mortalité infantile, etc. Aussi n’est-ce pas un succès de l’eugénisme à proprement parler, mais des différentes sciences qui sont concernées.
— De plus, les raisons pour lesquelles le milieu a été pris en considération plus que l’hérédité dans ce courant tiennent à deux constatations :
1. La première était l’impossibilité d’agir efficacement par l’hérédité, se manifestant à travers les premières découvertes génétiques. Galton avait intitulé l’un de ses ouvrages le Génie Héréditaire, et pensait que cette transmission suivait un plan simple. D’autres eugénistes convaincus le suivirent sur ce terrain comme nous le verrons. Mais, dès 1925, le généticien Herbert Jennings écrivait : « Ni la couleur des yeux, ni la taille, ni la débilité, ni d’autres caractéristiques ne sont des caractères simples ; (…) dans la production de toute caractéristique sont investis des centaines de gènes sinon la totalité ; et beaucoup de produits intermédiaires apparaissent avant l’obtention du produit final [37]. » Il s’avérait donc que la voie de l’hérédité n’était pas (encore) ouverte.
2. La deuxième raison était la suivante : Les généticiens démontrèrent que la stérilisation eugénique était d’une efficacité dérisoire pour l’éradication d’une anomalie, que l’empêchement des mariages consanguins était plus efficace, et que l’élévation génétique d’une population par le choix du conjoint n’aurait que des effets très minimes. Ceci découragea donc l’action dans ce domaine, même si cela n’empêcha par les eugénistes convaincus d’obtenir des législations en ce sens.
— Une remarque négative doit cependant être faite en ce qui concerne l’intelligence.
Tout d’abord, le fait que, parmi ces mesures innombrables, il n’est quasiment jamais question de vertu, seules comptent l’« intelligence », la réussite matérielle, sociale, culturelle, etc. Nous avons déjà dénoncé ce vice radical : il est illusoire de vouloir « améliorer » la « qualité de vie » d’une population si l’on ne songe pas avant tout à son avenir moral. C’est une vue hédoniste et utilitariste qui fait raisonner ainsi, issue du matérialisme.
Ensuite, même l’intérêt porté à l’« intelligence » est faussé par l’appréciation qui en est faite. Que mesurent en effet les fameux « tests » de quotient intellectuel (QI) tels que le Binet-Simon, le Standford ou le Pintner-Paterson ? Un aspect seulement de l’intelligence, aspect restreint, partiel, voire partial. Et c’est à partir d’eux que l’on échafaude des théories farfelues, utopiques ou racistes.
Un exemple est le faux réalisé par Cyril Burt, qui a été président de la Mensa [38]. Membre de la Société eugénique anglaise, il réalisa une étude fictive sur 50 paires de vrais jumeaux et prétendit que l’héréditabilité du QI était de 80 %, ce qui donna une consécration inattendue à ces tests [39]. Ces préoccupations de la Mensa nous introduisent à la vision de Sir Bertrand Russell (1872-1970), prix Nobel de littérature, qui met le doigt sur l’une des conséquences de l’eugénique : la formation d’une aristocratie de l’intelligence scientifique destinée à diriger le monde. « Les gouvernants scientifiques auront une éducation pour les hommes et les femmes ordinaires et une autre pour ceux qui devront devenir détenteurs du pouvoir scientifique. Les hommes et les femmes ordinaires seront élevés dans un esprit de docilité, de ponctualité, d’industriosité, d’irréflexion et de consentement. Il est probable que le consentement sera considéré comme la plus importante de toutes ces qualités. (…) Quant aux enfants appelés à devenir membres dirigeants, ils recevront une éducation tout à fait différente. Ils seront choisis dès avant leur naissance, ou avant six ans ; l’eugénique, les procédés chimiques et thermiques, le régime alimentaire seront utilisés pour leur donner les plus hautes aptitudes possibles. (…) Il faudra constamment cultiver en eux le sens de leur haute destinée. » Et s’ils s’avèrent déficients, ils subiront « la terrible pénalité de la dégradation au rang de travailleur ordinaire et passeront le reste de leur vie en compagnie d’hommes et de femmes qui leur seront inférieurs [40] ».
Le courant néo-malthusien
Nous avons vu comment celui-ci était né en Angleterre. Il n’aura pas les mêmes motivations avant et après la deuxième guerre mondiale, même si son souci constant est le développement et la diffusion des méthodes d’eugénisme négatif et quantitatif. Avant la guerre, le combat est mené esentiellement par des féministes, pour lesquelles le BC (Birth-Control) est une revendication parmi d’autres. Le chef de file en est Margaret Sanger aux États-Unis, qui publie, dès 1910, à New York, différents ouvrages sur le sujet. Elle fonde en 1914 la revue La Femme rebelle qui prône l’émancipation de la femme et le BC. En 1916, elle ouvre la première clinique de BC des États-Unis, et en 1917, elle provoque la publication de la Revue de Birth Control. En 1921, est fondée la Ligue américaine de BC et, en 1923, deux États américains reconnaissent légalement l’enseignement du BC. D’autres mouvements voient rapidement le jour comme la Ligue pour une paternité volontaire et le Comité sur la santé maternelle.
Quels sont leurs principes directeurs ? Il faut que les enfants soient : 1° conçus dans l’amour ; 2° naissent d’une mère qui les désire ; 3° soient engendrés dans des conditions qui leur assurent les meilleures chances de santé et d’éducation.
Pour atteindre ces buts, il est nécessaire que chaque femme possède la liberté de restreindre le nombre des naissances, sauf lorsque les conditions de vie sont satisfaisantes. Ces ligues ont pour objet : 1° de répandre l’idée que la paternité et la maternité doivent être volontaires et que seuls les gens aptes devraient être autorisés à avoir des enfants ; 2° de lutter pour faire admettre officiellement le “Birth-Control”, en provoquant l’abolition des lois qui s’opposent à sa diffusion [41].
En Angleterre le mouvement est conduit par Marie Stopes qui fonde en 1921 les Cliniques maternelles pour un BC constructif ; une multitude d’autres vont les suivre (Institut de BC mitigé, le Groupe de BC des travailleurs, les Centres de bien-être féminin fondés par la Ligue malthusienne d’Annie Besant). En 1926, la Chambre des Lords demande l’autorisation de l’enseignement du BC dans les Centres de bien-être. L’Église d’Angleterre avait d’ailleurs déjà parlé en sa faveur en 1923.
Une autre tête de file est Miss Stella Browne, socialiste et féministe, pour laquelle le but essentiel est non pas la planification des familles, mais l’« autodétermination sexuelle » des femmes. A la Conférence internationale du néo-malthusianisme et du contrôle des naissances de Londres, en 1922, elle préconise non seulement la contraception mais aussi l’avortement. Elle est présente au Congrès de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle de Londres en 1929, et membre fondateur, en 1936, de l’Association pour la réforme de la loi sur l’avortement avec trois autres femmes [42].
En 1930, une fondation nouvelle, l’Association nationale de BC [43] rassembla tous les groupes, et en 1939, elle changea son nom contre celui d’Association de Planning familial [44]. Dès cette époque, elle commence à s’intéresser aux données quantitatives : « Les problèmes démographiques apparaissent à chaque page des documents qu’elle publie [45]. » Ce sont les thèmes qui constitueront le principal combat de l’après-guerre. Cette puissante association sera largement reconnue par les médecins anglais.
Aux États-Unis, le développement est le même qu’en Angleterre et cette époque voit naître la Fédération de la paternité planifiée d’Amérique [46], le Comité national de santé maternelle [47] et le Comité sur la reproduction humaine [48]. Tous ces organismes jouent un rôle de premier plan et maintiennent entre eux des liens étroits comme nous le verrons.
Dans les autres pays du monde, la progression est rapide. La Hollande possède sa Ligue néo-malthusienne dès 1882, la Suède commença la propagation des idées nouvelles d’abord avec des réticences, mais bientôt elles disparurent ; le Danemark était muni dès 1924. En U.R.S.S., le néo-malthusianisme recevait un encouragement officiel en 1923. En Italie, en revanche, la loi de 1926 interdit toute propagande. En Suisse, les cantons catholiques s’y opposent, mais les cantons protestants l’admettent. En Belgique, une loi de 1922 la réprimait, et en France la loi du 31 juillet 1920 l’interdisait totalement [49]. L’Inde était touchée dès 1922, mais le Japon refusa jusqu’après la guerre.
En conclusion, aux environs de 1930, il apparaît que « les pays anglo-saxons et scandinaves, pays protestants, tenaient la tête du mouvement et que, en revanche, les pays latins, ou à dominante catholique, se montraient beaucoup plus réticents [50] ».
Après la guerre, la préoccupation première de ce courant est d’endiguer l’« explosion démographique ». Car il faut bien avouer que nous assistons alors à une véritable psychose de la surpopulation qui n’a cessé de se propager depuis la fin de la guerre, justifiant toutes sortes de mesures qui pourraient être prises à son encontre et tout spécialement les mesures d’eugénique négative : stérilisation, contraception et avortement, et dont la Conférence du Caire qui s’est achevée le 13 septembre dernier [1993] n’est que le dernier avatar.
Dès 1948, l’Américain William Vogt, directeur à l’ONU de la commission pour la reconstitution des sols, lançait un cri d’alarme par son livre La Faim du monde [51] dans lequel il prédisait la catastrophe si un plan n’était pas mis en œuvre : « La stabilisation puis la réduction de la population européenne, serait l’un des pas les plus grands que l’on puisse faire vers la paix et le bien-être du monde. » Il ajoute que « les États-Unis d’Europe, avec une population qui serait la moitié ou le tiers de ce qu’elle est à l’heure actuelle pourraient vraisemblablement jouir d’un standard de vie égal ou supérieur à celui des États-Unis d’Amérique [52] ». Nous voyons donc dès ce moment poindre la raison fondamentale qui anime la plupart de ces auteurs : l’élévation du niveau de vie ne peut se faire que par la réduction de la population. Un point important à noter, c’est que ce développement démographique est dû à la cessation de la sélection naturelle du fait des découvertes dans les domaines de l’hygiène et de la médecine. « Le savant français Louis Pasteur fit connaître au monde les microbes et leur rôle dans les maladies. (…) L’homme trouvait à sa portée des moyens de lutter contre une longue suite de maladies, et le plus efficace instrument de limitation des populations commença à disparaître. La révolution sanitaire était déclenchée [53]. » D’où le retour de la vieille thèse de Malthus : la terre ne pourra bientôt plus nourrir ses habitants. Et la conclusion est qu’il faut utiliser tous les moyens pour stopper l’explosion.
En 1952, John D. Rockefeller III [54] fonde le Conseil de la population [55] ; il était d’ailleurs président de son conseil d’administration. L’on trouve ses idées exprimées dans un recueil réuni par ses collaborateurs sous le titre d’Enrichir la Vie. « A mon avis la stabilisation de la population n’est pas un frein mis au développement de l’humanité, mais tout au contraire un soulagement, qui, en multipliant les chances de chacun, rend l’homme libre de conquérir sa dignité naturelle et de développer toutes ses possibilités [56]. »
Les avertissements et les pressions pour obtenir la légalisation des moyens de contrôle des naissances ne vont alors plus cesser.
En juin 1965, le président des États-Unis, Johnson, déclare devant les Nations Unies : « Faisons résolument face aux problèmes croissants de nos populations croissantes dans toutes les terres, y compris cette terre. Et cherchons les réponses à ce qui constitue le plus sérieux défi au futur de l’humanité. Agissons en tenant compte du fait que moins de cinq dollars investis dans le contrôle de la population, équivaut à cent dollars investis dans le développement économique [57]. » Ce qui attire ce commentaire d’A. Sauvy : « Si l’enjeu n’était pas aussi chargé de tragédie, nous serions tentés de parler d’enfantillage. (…) Seulement, les économistes et démographes américains et suédois ne manquent jamais d’insérer, dans leurs modèles et raisonnements, qu’une boîte de pilules coûte beaucoup moins cher que l’éducation d’un enfant [58]. »
En 1969, le général Draper [59] lance la formule qui fera fortune : « Croissance zéro » (Zero Population Growth, d’où le nom de zégistes), formule qui sera sévèrement critiquée par A. Sauvy [60].
1972 voit de nombreux rapports dont les auteurs tiennent à rester discrets mais qui seront finalement divulgués. Le 9 février, c’est le Mémoire à usage interne sur le rôle de l’Europe dans un monde en danger de Sicco Mansholt, vice-président de la Commission de la C.E.E., qui sera finalement divulgué par Georges Marchais. C’est aussi le rapport Meadows du Massachussetts Institute of Technology (MIT), intitulé « Les limites de la croissance [61] ». Ce sont les études du Club de Rome [62] qui contribuent à entretenir ces terreurs dignes de l’an mille.
Des apôtres se lèvent pour prédire l’apocalypse. René Dumont qui écrit ces lignes dans L’Utopie ou la mort : « Il n’est plus possible de s’en remettre à la seule planification familiale car elle se contente d’empêcher la venue au monde des enfants non désirés. La survie de l’humanité ne peut plus être confiée au bon vouloir d’un nombre aussi élevé de procréateurs plus ou moins irresponsables. (…) Des mesures autoritaires de contrôle de la natalité vont donc devenir de plus en plus nécessaires, mais elles ne seront acceptables que si elles commencent par les pays riches et par l’éducation des autres. (…) L’abandon des petites filles dans les familles chinoises pauvres ou l’avortement systématique au Japon avant 1889 peuvent être considérés comme comportant une certaine sagesse. (…) En France, en Europe, (…) on commencera par supprimer tous les avantages (fiscalité, logements) et surtout les allocations familiales au-delà du deuxième enfant. Aux États-Unis, il faudrait aller plus loin, taxer les familles nombreuses de plus en plus lourdement avant d’en arriver à des quotas autoritaires [63]. » Il déclarera amèrement le 31 août 1974, à l’issue de la conférence de Bucarest : « Il sera dit un jour que cette conférence s’est réunie à la veille de la plus grande famine dans le monde et ne l’a pas reconnue. » Et pourtant, nous en sommes, 20 ans après, à la Conférence du Caire…, ceci pour montrer la précision des estimations de ces démographes idéologues.
En 1974 c’est le fameux Rapport Kissinger, qui ne sera publié que 15 ans plus tard, et qui manifeste à la fois la volonté de stopper la croissance démographique par tous les moyens, mais en même temps de ne pas le faire de manière trop franche pour éviter les déboires de l’échec de la conférence de Bucarest où les États-Unis avaient été accusés d’impérialisme.
Les États-Unis peuvent minimiser la suspicion de céder à une motivation impérialiste, qui se trouverait derrière l’appui qu’ils donnent aux activités populationnelles. Pour cela, il faut répéter fréquemment que la position nord-américaine découle d’une double préoccupation, à savoir :
a) le droit de chaque couple à déterminer librement et de façon responsable le nombre d’enfants, et l’espacement entre ceux-ci, ainsi que l’accès à l’information, à l’éducation, et aux moyens pour agir ainsi ;
et, b) le développement fondamental, social et économique des pays pauvres, dans lesquels la rapide croissance de la population est à la fois une cause qui contribue à et qui est la conséquence d’une pauvreté répandue [64].
La même année, des prix Nobel viennent en renfort. Citons-en deux ; nous avons déjà rencontré le premier, H.-J. Muller, qui déclare : « Le contrôle de la population ne sera un moyen que si tout le monde le pratique, car ceux qui ne le pratiqueraient pas submergeraient les autres [65]. » Mais il faut aussi mentionner le Dr William Shockley, (né en 1911), prix Nobel de physique en 1956, qui propose, lui, de stériliser temporairement toutes les jeunes femmes, l’enfantement étant autorisé par le seul gouvernement ; de plus il réclame la stérilisation définitive de tous les individus au-dessous d’un certain QI, en ajoutant que cela concernerait surtout des individus de race noire. Voilà de quoi réjouir « Big Brother ».
Toujours en cette même année, la franc-maçonnerie se mettait officiellement de la partie par la voix de F. Corneloup, Grand commandeur ad vitam du Grand Collège des Rites, qui déclarait, le 9 mars 1974, au colloque du Grand Orient sur le thème « Avortement, contraception, la parole est aux femmes » : « La croissance démographique, si elle se continue au rythme actuel ou ne fait que peu se ralentir, portera, bien avant la fin du siècle prochain, la population humaine à des chiffres tels que la vie deviendra impossible sur terre. C’est à cette menace qu’il faut parer pendant qu’il en est temps encore, et c’est justement ce à quoi peuvent viser contraception et avortement [66]. » Enfin citons le représentant des USA à la Conférence du Caire qui s’est déroulée entre le 5 et le 13 septembre derniers : « Le président Clinton est profondément engagé à placer la population au premier rang des priorités internationales de l’Amérique. (…) Le gouvernement des USA croit que la Conférence du Caire manquera à ses devoirs si elle ne développe pas des recommandations et des lignes de conduite concernant l’avortement. Notre position consiste à appuyer le choix reproductif, y compris l’accès à l’avortement sûr [67]. »
Examinons pour conclure ce chapitre, les raisons qui sous-tendent le néo-malthusianisme.
1.— Une guerre des riches contre les pauvres.
C’est ce dont les accuse E-.S. Calderon : « Le contrôle de la natalité apparaît comme un substitut au développement économique et au changement social. Il est clair que le problème concerne les pauvres, car c’est eux qui se reproduisent le plus au niveau international, avec les pays sous-développés, et au niveau national, avec les classes marginales. Les riches internationaux et nationaux qui forment une même classe, n’ont pas de problème démographique. Ils ont le problème de conserver leurs privilèges dans un monde où la multiplication des pauvres menace l’existence de l’ordre établi [68]. » Les réflexions de D. Jamet suscitées par la Conférence mondiale de la population de Bucarest (19 au 30 août 1974), décidée à l’initiative de l’ONU dès 1972, et qui vit l’échec de la politique néo-malthusienne, sont un bon aperçu de cette motivation : « Au 31 décembre prochain, 80 millions de convives supplémentaires chercheront au “banquet de la vie” au moins un tabouret à défaut d’une bonne place où recueillir quelques miettes. Ces nouveaux venus ne sont pas toujours les bienvenus. (…) Le Niger, Haïti, l’Inde ou le Congo accroissent chaque année la population du monde de quelques millions de misérables qui n’auront pas assez de nuits pour maudire le jour qui les a vu naître. L’espérance de vie ne se chiffre pas seulement en quantité mais en qualité. (…) Les riches, au contraire, ont depuis longtemps appliqué volontairement une politique de restriction des naissances. Ils n’en partagent pas pour autant leurs richesses. Mais, après tout, au nom de quelle justice ? On ne voit pas pourquoi les parents des uns trinqueraient pour les enfants des autres [69]. »
2. — Certains accusent l’« impérialisme » américain.
Il faut reconnaître que les États-Unis ont certainement un rôle-clé. Ils n’hésitent pas à l’avouer à l’occasion. « Le contrôle de la population est nécessaire pour maintenir l’activité normale des intérêts commerciaux américains dans le monde entier. Sans notre effort pour aider les pays dans leur développement économique et social, le monde se révolterait contre la forte présence commerciale des États‑Unis. L’intérêt propre est un impératif. Si l’explosion démographique se poursuit sans qu’on la brise, cela causerait des situations économiques si terribles que des révolutions s’ensuivraient. Et les révolutions sont rarement bénéfiques aux intérêts des États-Unis [70]. » Ce point a été réaffirmé récemment de la manière la plus officielle dans un mémorandum de 46 pages préparé par le Secrétariat à la Défense. Il s’agit de prévenir l’émergence d’un nouveau rival quel qu’il soit (après la chute du communisme [71]). D’autres indices pourraient être notés tels que la manipulation des organismes internationaux.
3. — La volonté d’imposer un projet universel de société.
A la très importante Conférence internationale du Planning familial de Dacca, en 1969, la chose fut parfaitement mise en évidence. On fit en effet vingt-neuf propositions destinées à pallier à l’échec des méthodes précédentes en Inde et au Pakistan. Celles-ci vont de la libéralisation de l’avortement à la modification des institutions sociales et économiques [72]. Dans son livre Croissance zéro ?, A. Sauvy, occupé à réfuter le Club de Rome, montre combien « cette optique de la population du monde, prise comme un tout, alors qu’elle est hétérogène et divisée en nations indépendantes [73] » est une illusion. Et il dénombre pas moins de neuf « optimums démographiques » qui vont de la richesse à la quantité totale de bien-être en passant par la puissance. C’est dire équivalemment que, si un pays quel qu’il soit veut obtenir le meilleur équilibre, il doit s’aligner sur l’un de ces « canons » démographiques.
4. — Le refus de l’effort à l’intérieur des pays riches.
Ce refus se manifeste par le gaspillage, dénoncé par A. Sauvy (qui est contre le Zero Growth) : « Pour le moment, le souci essentiel est de maintenir le gaspillage sous toutes ses formes, en pensant que la limitation ou la réduction du nombre des gaspilleurs permettra de maintenir les mauvaises habitudes. L’histoire inspire quelques doutes sur ce simplisme arithmétique [74]. » Mais le fait est dénoncé aussi par René Dumont qui est un zégiste convaincu. Lors de la Tribune de la population qui, à partir du 18 août 1974 se tint à la Faculté de Droit de Bucarest en marge de la Conférence mondiale de la population, il accusa les habitants des pays riches d’être des « cannibales » et des « anthropophages modernes » : « Vous avez indirectement mangé les enfants du Sahel. Au lieu de leur envoyer les céréales dont ils avaient besoin pour survivre, vous en avez nourri votre bétail qui s’est trouvé ensuite sur votre table [75]. »
5. — Enfin la motivation profonde, celle qui est la base de toutes les autres, c’est la notion de « qualité de la vie ». L’une des plus magistrales affirmations en ce sens est de F. Corneloup dans la conférence déjà citée : « Il est donc capital que le législateur (dont la responsabilité se situe avant celle du médecin) ait la claire vision de la réalité des dangers qui menacent, qu’il soit persuadé de la nécessité de fournir les moyens de parvenir à la société de qualité, qui ne peut être fondée que sur des hommes de qualité, qualité physique aussi bien que mentale. (…) Si le législateur refusait au médecin les moyens légaux de remplir sa tâche, toute sa tâche, la marée démographique ne pourrait être endiguée. (…) Il doit être aussi bien compris que l’œuvre ne devra pas être circonscrite à tels ou tels pays hautement développés. Le problème démographique doit être également résolu dans les pays sous-développés. Sans doute, les moyens d’application devront-ils varier. (…) Mais leur généralisation est d’autant plus indispensable que les pays sous-développés sont justement ceux où le taux de natalité est le plus élevé. (…) Il faut que le législateur ait le courage de prendre parti, même si quelques éléments lui manquent pour être absolument sûr de la valeur de son choix [76]. »
Cet argument pourrait être repris sous des formes diverses, mais il en découle immédiatement que, en deçà d’un certain seuil de qualité, il y a des vies qui ne valent rien, qui ne valent pas la peine d’être vécues, autrement dit, qui ne sont pas vraiment des vies humaines. « La société moderne, par une meilleure connaissance de tous les domaines de la santé, a fait disparaître la sélection naturelle. (…) On peut penser que, sans freins, cette société moderne sera un jour capable de faire “vivre” définitivement les individus la composant. Mais alors se pose un problème social, conséquence lui-même d’un problème économique. Déjà, les économistes estiment trop lourdes les charges financières de santé : jusqu’au point de devenir insupportables à la société. (…) Dans ces circonstances, l’homme est appelé à faire des choix – choix ô combien difficiles ou souvent cruels ! – entre les sommes que l’on pourra consacrer au maintien de la vie et celles nécessaires aux conditions de la vie. (…) Sachant qu’il est utopique de pouvoir laisser vivre à n’importe quel prix chaque individu, sera-t-il moral de consacrer des sommes considérables à vouloir faire naître des monstres, alors que ces mêmes sommes auraient permis de soigner et de guérir de nombreux enfants “pleinement humains [77]” ? »
Le Dr Peyret se rencontre d’ailleurs sur ce point avec un illustre savant, encore un Nobel (en 1962), le professeur Crick, qui affirme tranquillement : « De nouvelles définitions légales de la vie et de la mort sont nécessaires si l’on ne veut pas que l’explosion démographique pose un problème de qualité autant que de quantité. Par exemple, on pourrait envisager une nouvelle définition légale de la naissance, en repoussant la date de deux jours après la délivrance. Cela permettrait d’examiner les nouveau-nés qui ne sont pas des êtres humains au vrai sens du terme et d’administrer l’euthanasie à ceux qui sont nés avec une difformité, quelle qu’elle soit [78]. »
C’est une loi de la pensée humaine inscrite par Dieu en elle, de reconnaître spontanément le caractère sacré de la vie. Le seul moyen, si l’on veut y attenter de manière systématique (c’est-à-dire en dehors du crime passionnel ou du grand banditisme), consiste à lui refuser son titre d’humain. Pour s’assurer une justification, pour se mettre en paix avec soi-même, pour entraîner d’autres à sa suite, pour établir une société fondée sur cet argument, il faut dénier le titre d’homme à celui que l’on élimine. La méthode consiste donc à établir une échelle à partir d’un élément que l’on estime indispensable pour pouvoir parler de vie humaine, et de fixer un seuil : au-dessus, c’est un homme ; en dessous, c’est une vie à éliminer car il s’agit d’un déchet non humanisé. Comme le dit plaisamment M. Schooyans, « les riches semblent disposer d’un mystérieux engin appelé eudémomètre, appareil qui permettrait de mesurer le bonheur ; leur appréciation est en fait fondée sur les statistiques relatives au revenu. A partir de là, les riches estiment que la vie des pauvres n’a pas de sens parce qu’ils ont un faible revenu ; il faut donc – disent-ils – empêcher les pauvres d’avoir des enfants. La vie des pauvres vaudrait la peine si ces pauvres avaient accès au plaisir et à la richesse qui y ouvre la voie [79] ». Cet instrument peut facilement être transféré à d’autres utilisateurs.
Les moyens de pression
• Pression morale
Celle-ci s’exerce à travers les organisations mises en place par les promoteurs de l’eugénisme qui ont divers objectifs, mais celles-ci concourent à diffuser les idées par des tracts, des livres, un enseignement officieux ou officiel, ainsi qu’à introduire dans la pratique ou dans la législation les moyens d’une politique eugénique. Nous avons vu que ces organisations se constituent dès la fin du siècle dernier. Il serait trop long d’en faire un historique complet, nous nous contenterons de montrer par quelques exemples comment l’eugénisme mène à toutes les perversions morales que nous pouvons énumérer aujourd’hui, et comment des organisations aux fins apparemment très diverses, ne sont que les diverses façades d’une même politique.
Il est remarquable « que l’on retrouve les mêmes personnalités dans les diverses organisations internationales qui militent en faveur du Birth-Control, de l’avortement, de l’eugénisme ou de l’euthanasie, quand ces organisations ne militent pas successivement pour le Birth-Control, l’avortement, l’eugénisme et l’euthanasie [80] ». Le développement de ces sociétés est rapide. De nombreux pays voient des fondations dès les premières années du siècle et le premier Congrès international d’eugénique eut lieu à Londres en 1912. Après la Grande guerre le deuxième se tint à New York dès 1921, puis un troisième en 1932 dans la même ville. La Fédération internationale d’eugénique fonda des Journées qui siégèrent à Zurich en 1934 pour leur onzième édition. Le premier Congrès latin d’eugénique eut lieu à Paris en 1937.
Parallèlement, se fondent, dans la lignée des théories de Gobineau et de Chamberlain, des sociétés d’hygiène mentale (sous-entendu : d’hygiène raciale). La première est fondée aux États-Unis en 1908, la Société d’hygiène mentale du Connecticut [81], et dans les années trente, 34 pays avaient leur association d’hygiène mentale. Le lien avec les associations eugéniques est prouvé. A titre d’exemple, Évelyne Fox fut d’abord animatrice de la Société d’eugénique (anglaise [82]) avant d’être secrétaire de l’Association centrale pour l’hygiène mentale [83], et de participer à la fondation du Conseil national pour l’hygiène mentale [84]. (L’on retrouve d’ailleurs parmi les membres du bureau du N.C.M.H., Cyril Burt, président de la Mensa). De nombreuses personnes seront à la fois membres du N.C.M.H. et de la société d’eugénique. C’est sous la pression de ces diverses associations que furent adoptées, dès le début du siècle, diverses législations eugénistes que nous signalerons plus loin.
Même pendant la deuxième guerre mondiale, l’union entre les eugénistes de tous bords peut être mise en évidence. En 1942, l’Association centrale pour le bien-être mutuel [85], le N.C.M.H. et l’Association de surveillance mentale [86] fusionnent pour former l’Association provisoire pour la santé mentale [87] dont madame Norman, disciple et amie de madame Fox, devient présidente. Or, son mari, gouverneur de la banque d’Angleterre, soutint financièrement le IIIe Reich.
Après la guerre, une Association nationale pour l’hygiène mentale [88] est lancée par les Norman pour fédérer les associations existantes, laquelle suscite la fondation de la Fédération mondiale pour l’hygiène mentale [89], qui coordonne les groupes nationaux. Et c’est dès cette époque qu’une stratégie est mise au point ainsi que le révèle le rapport annuel de la Société d’eugénique. Ce rapport « manifeste en effet la volonté de l’association de ne pas prendre directement en charge l’action et la propagande auprès du public, du Parlement et des pouvoirs publics, mais de passer le relais à des organisations spécialisées contrôlées par personnes interposées ou par des liens financiers [90] ». De même la W.F.M.H. décide que « les éléments de son programme [doivent être] séparés, formulés distinctement et non simultanément par des organisations spécialisées autonomes [91] ». C’est ainsi que l’Association de stérilisation volontaire [92] est dirigée de la même adresse que la Société d’eugénique. Que la Fédération internationale du Planning familial [93] fut largement financée à sa fondation par les dernières citées ainsi que par la Fondation Galton, et par d’autres organismes américains. La division du travail s’établit ainsi :
« Les éléments du projet politique de la Société d’eugénique ont été séparés et confiés aux diverses organisations spécialisées créées à cette intention, à savoir :
1. une association (nationale) pour la santé mentale ;
2. une société pour l’eugénisme ;
3. une ligue ou une association pour la législation de l’avortement ;
4. une association pour la stérilisation volontaire ou non ;
5. une association pour l’euthanasie volontaire ou non.
Si l’on repère les membres influents de ces diverses associations, on établit aisément que :
— les mêmes noms se retrouvent souvent ;
— en particulier, les membres des associations 3, 4 et 5 appartiennent aux associations 1 et 2.
Ces associations ont le souci constant de mener des actions complémentaires et de s’aider mutuellement (les succès des uns servent de base de départ aux autres et justifient les actions qu’ils mènent).
Les exemples peuvent être multipliés pour les pays scandinaves, les États‑Unis, l’Afrique du Sud et la Grande-Bretagne. Prenons l’exemple de la Grande-Bretagne. Le Bureau de l’Association pour la réforme de la Loi sur l’avortement [94] est composé :
— du professeur Glanville Williams, membre de l’Association nationale pour l’hygiène mentale [95], membre de la Société d’eugénique, membre des Comités exécutifs de la Société pour l’euthanasie [96] et de la Campagne pour le BC [97] ;
— de Sir Julian Huxley, membre de la N.A.M.H., membre des bureaux de la Société d’eugénique et de la Société pour l’euthanasie ;
— de la baronne Stocks, membre de la N.A.M.H., titulaire du grade de Maître de Conférences Galton, membre de la Société d’eugénique et du Comité exécutif de la Campagne pour le BC ;
— du Dr Eliot Slater, membre de la Société d’eugénique et du Comité exécutif de la Campagne pour le BC.
Au Comité exécutif de la Société pour l’euthanasie on retrouve Lord Adrian, membre de la Société d’eugénique et de la N.A.M.H., le professeur Glanville et Sir Julian Huxley [98]. »
Aux États-Unis, le Dr Alan Guttmacher, président de la Fédération américaine du Planning familial, est membre du bureau directeur de la Société euthanasique d’Amérique.
En 1952, John D. Rockefeller III fonde le Conseil de la population [99] à New York et presque simultanément se fonde l’I.P.P.F. à Bombay qui sera soutenu par le PC et financé par l’Institut Rockefeller et bien d’autres. Un Rockefeller fait également partie de l’Association nationale américaine pour la santé mentale.
Il s’établit bien sûr des échanges entre les différents pays, manifestés par les Congrès internationaux, les Fédérations mondiales et par le soutien mutuel.
Un exemple caractéristique est la promulgation de la loi sur l’avortement en Angleterre, car la tactique consiste à obtenir gain de cause dans un pays pour justifier la loi dans un autre. Ainsi l’A.L.R.A. avait été fondée en 1936 comme nous l’avons vu. La même année, l’Américain Taussig publiait un ouvrage qui devint immédiatement la référence américaine en cette matière [100] ; le livre avait été demandé par le Comité national de santé maternelle dont le secrétaire était le Dr Robert Dickinson. Ces deux hommes devinrent vice-présidents de l’A.L.R.A. en 1936 et 1939. En 1963, Vera Houghton – dont le mari Douglas Houghton était président du groupe parlementaire travailliste à la Chambre des Communes – qui avait été secrétaire exécutive de l’I.P.P.F., devint présidente de l’association. C’est elle qui, par différentes voies, obtiendra le vote de la loi.
En France, le professeur Raoul Palmer, promoteur de la loi Neuwirth, est Président de l’Association nationale pour l’étude de l’avortement (A.N.E.A.), et vice-président du Mouvement français du Planning familial (M.F.P.F.). En 1976, il était président de l’Association pour l’étude de la stérilisation volontaire. L’on pourrait aussi citer le Dr Pierre Simon et Madame Dourlen-Rollier comme « polyvalents » (A.N.E.A. et M.F.P.F.).
• Pression financière
Elle est considérable.
1. — Il y a d’abord l’argent d’origine privée.
Il est fourni essentiellement par les fondations qui « sont des organismes non gouvernementaux, à but non lucratif, gérés par leurs propres administrateurs et créés pour assurer ou soutenir des activités sociales, éducatives, charitables, religieuses ou autres, organisées pour le bien-être de la communauté [101] ». Ces fondations suscitent, subventionnent ou contrôlent des organismes qui assurent l’activité en matière de démographie ou de BC [102].
Citons l’Institut Rockefeller fondé en 1901 et qui subventionne dès 1931 le Comité pour la recherche sur les programmes sexuels, dépendant du Conseil de la recherche nationale. Il suscite en 1952 la fondation du Conseil de la population. De 1963 à 1972 il aurait consacré 50 millions de dollars à la question de la population (dont 16,5 millions de dollars versés au Conseil de la population en 1972).
La Fondation Ford qui participe au financement de ce même Conseil. De 1969 à 1972, elle aurait versé 89 millions de dollars pour la recherche biomédicale sur la contraception et la mise au point de contraceptifs.
Le Fonds Path Finder constitué en 1957 qui a distribué des contraceptifs dans 65 pays du Tiers-Monde et diffusé des renseignements sur la régulation des naissances.
Le Fonds Victor, devenu le Fonds Victor-Bostrom, établi en 1968 pour contribuer à la régulation volontaire des naissances dans le monde. A lui seul, de 1968 à 1973, il a procuré une somme annuelle d’au moins un million de dollars à l’I.P.P.F.
Parmi les organismes soutenus ou créés, citons le Conseil de la population, le Comité de la crise de la population [103], le Bureau de référence de la population [104] et l’I.P.P.F. fondé en 1952. Ce dernier présente un budget impressionnant : en 1973 il s’élevait à 30 millions de dollars. Fin 1978, il prévoyait les réalisations de 1979 pour un montant de 47 millions de dollars.
2. — Vient ensuite l’argent public.
Divers pays fournissent de gros subsides à l’eugénisme. En 1975, vingt-cinq pays du Tiers-Monde bénéficiaient de l’aide bilatérale suédoise, sans compter que ce pays est un gros fournisseur de l’I.P.P.F. Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège, la Finlande, le Canada, l’Allemagne et l’Australie sont aussi de bons pourvoyeurs [105].
Les États-Unis sont également généreux. D’après P. Praverdand « l’AID américain [106] se taille la part du lion et dépense pour la limitation des naissances autant que toutes les autres organisations réunies, soit 75 millions de dollars pour l’année 1969-1970 [107] ».
3. — Reste le financement assuré par les organisations internationales.
En 1967, le Secrétariat général des Nations Unies créa un fonds destiné au développement qui sera bientôt assumé par le Fonds des Nations Unies pour les activités en matière de population (F.N.U.A.P.). Dans son rapport de 1991, toutes les méthodes contraceptives ou même l’avortement, sont fortement recommandées. Or sa contribution a été de plus de 120 millions de dollars en 1974 à différents Planning des pays pauvres. De 1970 à 1991, ce fonds a donné plus de 52 millions de dollars à l’O.M.S. pour le programme mentionné en note ci-dessus, soit 1/6e de son budget.
L’O.M.S. participe activement à cette campagne puisque de 1970 à 1991, les dépenses ont été de 310 millions de dollars pour la diffusion de la contraception et de l’avortement.
La Banque mondiale ou B.I.R.D. (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) participe largement. Dans une de ses publications on lit que grâce à elle, a été assuré « le développement d’un projet de ressources humaines pour le Sénégal, approuvé par le conseil d’administration en avril 1991. Une condition de la négociation était la libération des restrictions portant sur la prestation des services de planification familiale. (…) Une condition d’approbation était l’adoption officielle du Programme national de planification familiale [108] ».
Ceci, sans compter les intérêts financiers immenses, en particulier de l’industrie pharmaceutique. Il serait bon un jour de calculer les sommes qui sont utilisées pour prévenir ou détruire la vie humaine naissante dans le monde, c ’est par milliards qu’elles se chiffreraient.
Les législations
Ce qui est particulièrement notable dans l’étude de ces législations, c’est de constater que ce mouvement, loin de se limiter – comme on l’affirme souvent – à une brève période dans un pays donné, a commencé bien avant et s’est continué après. Il a même, à l’heure actuelle, une ampleur dans les résultats qui pourrait rendre jaloux les meilleurs concepteurs du IIIe Reich. Ce point est si remarquable qu’il a frappé Georges Naughton du G.A.R.A.H. [109] : « L’objet de cet ouvrage est précisément de montrer que le national-socialisme n’a été que la réalisation foudroyante, prématurée et brutale, d’un dessein dont les auteurs sont essentiellement anglo-saxons, anglais d’abord, américains aujourd’hui. Ces hommes, avant Hitler, derrière Hitler, après Hitler n’ont rien renié, mais ils ont beaucoup appris. Ils ont appris à sophistiquer et à reformuler l’inquiétant projet de civilisation dont il va être question dans cet ouvrage ; les nouveaux pouvoirs de la science leur en ont donné les moyens [110]. » Il a aussi frappé J. Testart : « Cette négation de l’eugénisme nazi, particulièrement de l’holocauste raciste, trouve son complément dans la réduction de l’eugénisme au nazisme, comme si le mouvement n’avait pas existé avant et après l’horreur culminante [111]. »
• Les lois sur la stérilisation
1. — Les États-Unis.
Dès 1907, surgit la première loi sur la stérilisation dans l’État d’Indiana (un an après la première loi sur l’euthanasie, 1906, en Ohio). De cette date à 1940, 33 États (sur les 48 qui composaient les USA à l’époque) adopteront pareille mesure de stérilisation obligatoire visant surtout les fous, les faibles d’esprit et les épileptiques, ou encore d’autres maladies mentales. Mais aussi les délinquants sexuels, parfois les criminels de droit commun ou les syphilitiques. Cette mesure concerna plus de 50 000 personnes entre 1907 et 1948 [112].
A partir de 1942, elle perd son caractère eugénique devant la preuve apportée par les généticiens de son inefficacité, mais garde son caractère pénal pour certains cas et passe au volontariat comme méthode de contraception, d’ailleurs largement utilisée puisqu’elle concerne 40 % des couples en Amérique du Nord [113].
2. — Le Canada.
En 1928, la province d’Alberta promulguait une loi concernant les malades séjournant dans un hôpital psychiatrique, avant leur retour à la vie normale.
3. — En Suisse.
En septembre 1928, le canton de Vaud (canton protestant) était le premier État européen à promulguer une loi de ce type. Il sera suivi par Genève (1956) et Bâle (1960) (cantons également protestants). Même si les cas restent peu nombreux, la loi demeure en vigueur et est appliquée régulièrement.
4. — Les pays scandinaves.
Le Danemark (1929 et 1935), la Norvège (1934), la Suède (1935) et la Finlande (1935) promulguèrent des lois de stérilisation obligatoire. Les motifs sont sensiblement les mêmes dans ces pays : génétique (danger de transmission d’une tare), médical (danger au cours de la grossesse) et social (l’individu est jugé incapable de fonder une famille). Ces lois entraînèrent plus de 20 000 stérilisations entre 1935 et 1949, la Suède venant largement en tête (de 1941 à 1975 il y eut 13 000 stérilisations).
L’on trouve encore, avant la guerre, des lois semblables en Estonie (1937), à Porto Rico la même année, à Panama (1941) et dans la province de Mexico.
5. — L’Allemagne.
L’on comprend ainsi que la « loi pour la prévention d’une descendance héréditairement malade » promulguée en Allemagne le 1er juillet 1933, ne suscita aucune réaction ni dans ce pays, ni à l’étranger, hormis chez les catholiques. Son esprit est résumé ainsi par un de ses promoteurs, O. van Verschuer : « Celui qui est malade héréditairement peut être stérilisé par opération chirurgicale, s’il y a grande probabilité, d’après les expériences de la science médicale, que ses descendants soient atteints de troubles héréditaires graves du corps ou de l’esprit [114]. » Cependant, son application fut rigide et l’on peut estimer à 200 000 les opérations effectuées entre 1934 et 1944, certains auteurs doublant ou triplant ce chiffre.
Après la guerre le mouvement ne fit que s’amplifier.
6. — Le Japon.
Il fut le premier pays d’Asie à porter, le 28 juin 1948, une « loi de protection eugénique », alors que les généticiens dénonçaient l’inutilité d’une telle mesure. En fait, elle était surtout destinée à une limitation démographique, et une double preuve existe de cette affirmation : Tout d’abord la même loi légalisait l’avortement en même temps que la stérilisation ; mais aussi, la diminution des stérilisations, observée après quelques années, est due, d’après Nizard, au coût élevé des interventions qui a limité cette pratique au profit de l’avortement, lequel est d’un prix minime [115].
Le but de la loi est de « prévenir l’accroissement du nombre des êtres inférieurs et protéger autant que possible la vie et la santé de la mère [116] ». La plupart des opérations (97 %), sont faites sur des volontaires et peuvent être effectuées par le médecin « sur une personne qui tombe sous une quelconque des indications données, avec son consentement et celui de son conjoint ». Les indications touchent ceux qui sont atteints d’une maladie mentale ou physique transmissible, mais elles touchent également ceux dont un parent par le sang – ou un parent de leur conjoint – est atteint, et ceci jusqu’au 4e degré ; il est ajouté le cas du danger pour la mère ou même l’état social d’une famille. La liste des 55 maladies justiciables est donnée en annexe de la loi.
Vingt ans après, le bilan est effarant [117]. 300 000 personnes stérilisées de 1948 à 1955. De 1956 à 1969 une érosion se produit mais cette dernière année voit encore 17 000 cas. Au total près de 600 000, sans que la conscience internationale réagisse, bien au contraire, puisque les États-Unis furent à l’origine de la loi. Mais du moment que cela reste volontaire…
7. — Singapour.
Le cas de Singapour est tout à fait caractéristique. Après des mesures antinatalistes sévères menées durant une quinzaine d’années, le gouvernement a lancé un plan eugénique fondé sur des bases socio-économiques que l’on suppose refléter les capacités intellectuelles, ce qui ravit le Planning familial : « Pour la première fois un gouvernement a donc défini une politique eugénique destinée à réguler non seulement le chiffre mais également la qualité de la population. Parallèlement a été mise en place une politique eugénique antinataliste dans le seul dessein de décourager les parents les plus pauvres et les moins éduqués d’avoir plus de deux enfants [118]. » Les couples « pauvres » n’ayant pas plus de deux enfants se voient en effet offrir 10 000 dollars s’ils acceptent de se faire stériliser, tandis que les diplômés voient leur salaire majoré de 5 % par enfant jusqu’au troisième.
8. — L’Inde.
Citons enfin le cas de l’Inde qui commença à procéder dès 1956 aux stérilisations sous l’impulsion du Dr Chandrasekhar, directeur du Planning familial au ministère de la santé, puis ministre en 1967. De 1956 à 1965, furent réalisées 615 700 stérilisations masculines et environ 289 880 féminines [119]. En 1966-1967, c’est plus de 863 000 stérilisations qui sont accomplies, chiffre record pour l’année et pour tout pays, et ceci grâce aux camps de stérilisation, installations temporaires pouvant offrir leurs services à peu de frais à un grand nombre de patients [120]. Sous l’impulsion de la Conférence internationale de l’I.P.P.F. tenue à Dacca en 1969, les chiffres vont croître fortement. A la fin de 1970, il avait été réalisé plus de 9 millions de stérilisations dont 1,5 millions pour cette seule année [121]. En 1972 il faut en compter 3 millions. Enfin, durant l’exercice 1976-1977, alors que madame Gandhi avait procédé à la proclamation de l’état d’urgence, elle promulguera une loi de stérilisation forcée qui permettra la stérilisation de 8,1 millions d’Indiens [122]. Sans commentaires.
• Les lois sur l’avortement
1. — l’U.R.S.S.
Si la stérilisation fut lancée aux États-Unis, l’U.R.S.S. fut le « pionnier » de l’avortement. Dès 1917, « les Soviets supprimèrent toutes les pénalités visant la répression de l’avortement criminel [123] », ce qui conduisit à des conséquences désastreuses (multiplications d’avortements clandestins). Aussi, le 18 novembre 1920, fut publié un décret qui, dans le but de sauvegarder la santé des femmes, autorisait l’avortement libre et gratuit dans les hôpitaux et l’interdisait sous des peines sévères dans tout autre endroit. Enfin, en 1924 des indications étaient requises qui recouvraient très largement les domaines médical (avortement thérapeutique), social (viol, mineure, femme seule et sans travail, mère d’au moins trois enfants, foyer sans travail…) et eugénique (épilepsie, psychose, surdité héréditaire…), ce qui autorisait tout.
Deux résultats sont à considérer :
— le nombre des avortements fut considérable et il arriva même, au moins dans certaines régions, à dépasser nettement celui des naissances ;
— ces avortements assurés larga manu dans les meilleures conditions, n’ont pas supprimé les avortements clandestins : « Le Congrès pan-russe de la maternité et de l’enfance estima, en 1935, qu’à 63 avortements légaux devaient correspondre 37 avortements clandestins. (…) Contrairement à ce que pensent souvent les néo-malthusiens, une justification aussi généreuse de l’avortement légal n’a pas supprimé l’illégalité dans ce domaine, alors même que l’État assurait simultanément une large diffusion des moyens anticonceptionnels [124]. »
Devant la crise démographique ainsi déclenchée, le gouvernement faisait machine arrière et interdisait l’avortement sous toutes ses formes, sauf l’avortement « thérapeutique », par la loi du 26 mai 1936, renforcée après la deuxième guerre mondiale par le décret du 8 juillet 1944. Mais, le 23 novembre 1955, apparaissait un nouveau décret qui révoquait la prohibition de l’avortement, ce qui conduisit à une nouvelle montée en flèche (en 1959, les avortements étaient estimés à 5 millions l’an [125]).
2. — Le canton de Vaud [126].
Il vient chronologiquement en second, car il compléta en 1932 la loi de 1928 sur la stérilisation par une loi sur l’avortement pour cause eugénique, mais de 1932 à 1944, date où la loi fut abolie par l’introduction du Code pénal suisse dans le canton, il n’y eut que 8 interventions.
3. — L’Estonie.
La loi de 1937 précitée permettait l’avortement dans les mêmes conditions que la stérilisation.
4. — La Suède.
Elle fut encore parmi les premières, car, le 17 juin 1938, elle définissait les cas où l’avortement peut être pratiqué : maladie mentale ou malformation physique transmissible chez l’un des parents. Et, en 1946, une clause permettant l’avortement « social » était ajoutée.
5. — Le Danemark.
Il se munit, en octobre 1939, d’une loi autorisant l’avortement en cas de « risque de voir l’enfant hériter de la folie ou d’une affection mentale grave, de l’épilepsie, d’une malformation physique sérieuse et incurable [127] », ce qui aboutit à des avortements chez des hémophiles, des diabétiques, dans le cas d’affections allergiques ou en cas de surdité.
6. — Le Japon.
La loi de « protection eugénique » de 1948 déjà citée, comportait une clause visant l’avortement eugénique dans les cas de maladies héréditaires justifiant la stérilisation ; s’ajoutait une cause maternelle (grossesses rapprochées) ainsi que le viol. Des amendements successifs aboutirent à l’avortement à la demande. Les effets furent analogues à ceux observés en Russie. En 1950 la somme des avortements légaux et clandestins était de 480 000, en 1955 de 1 750 000 et en 1965 à plus de 2 millions [128]. Nous avons vu comment l’avortement a même supplanté la stérilisation. Tout récemment, le Japon vient de prendre conscience de la conduite suicidaire qu’il a entreprise, et il a décidé d’interdire la contraception.
7. — Les « ex » pays de l’Est.
Ils suivirent le sillage du « grand frère » en 1956, car Staline avait compris l’utilité du pourrissement moral comme arme dans la domination des peuples. La Hongrie, la Pologne, la Bulgarie et la Roumanie eurent leur loi en 1956, la Tchécoslovaquie en 1957, mais ils avaient été précédés par la R.D.A. dès 1947 et 1950 : la législation sera même élargie en 1965-1972, alors qu’au contraire elle sera restreinte en 1966 pour la Hongrie et la Roumanie, en 1967 et 1973 pour la Bulgarie et en 1973 pour la Tchécoslovaquie. La Yougoslavie ne s’engagea qu’en 1970 [129].
8. — La Chine.
Elle autorisa l’avortement et la stérilisation le 7 mars 1957. Mais, dès 1958 c’était l’arrêt total. Cependant, en 1962, était mis en place un système autoritaire de limitation de la population : retard de l’âge du mariage, séparation des sexes (logement en dortoirs de millions de jeunes travailleurs), recours aux méthodes néo-malthusiennes : avortement, stérilisation et contraception.
9. — Pays islamiques.
Fortement réfractaires, comme l’a de nouveau montré la Conférence du Caire, seuls parmi eux la Tunisie a légiféré sur la question en 1965 et 1973 (avortement sur demande), le Maroc en 1967, et l’Iran en 1973 ; mais, pour ce dernier, la loi a bien évidemment été rapportée dès la révolution khomeyniste.
10. — L’Angleterre.
De par la campagne menée par l’I.P.P.F. et l’A.L.R.A., elle céda le 27 octobre 1967. L’Abortion Act rend l’avortement légal si deux médecins sont d’avis que : « 1. La poursuite de la grossesse entraînerait des risques pour la vie de la femme enceinte ou un préjudice à sa santé physique ou mentale, ou à celle des autres membres de sa famillle, plus grands que si la grossesse était interrompue ; 2. il y a un risque important que l’enfant, s’il naissait, souffrît d’anomalies physiques ou mentales telles, qu’il serait sérieusement handicapé [130]. »
11. — L’Inde.
La loi anglaise servit de modèle à la loi indienne du 10 août 1971, mais elle était encore plus libérale.
12. — Aux États-Unis.
Dix-sept États réformeront ou abrogeront leurs lois qui prohibaient l’avortement entre 1967 et 1971, et le 22 janvier 1973, la Cour Suprême, dans deux décisions capitales, déclarait, au regard des 14e et 9e amendements de la Constitution, inconstitutionnelles les lois des États restreignant l’avortement [131].
13. — La France.
Elle promulguait, le 17 janvier 1975, la loi la plus laxiste puisqu’elle autorise l’avortement volontaire (par convenance personnelle) jusqu’à la dixième semaine, et l’avortement « thérapeutique » – c’est-à-dire en cas de « risque » pour la mère ou de « risque » que l’enfant soit malformé – de manière illimitée jusqu’à… la veille de la naissance.
Ainsi nous avons vu ces législations prendre en compte : — la transmission de maladies héréditaires, — les dangers de la grossesse, — des causes sociales, pour suggérer, encourager voire imposer des mutilations ou des meurtres sans nombre. Le droit, normalement destiné à protéger la vie, s’est fait porteur de mort dans un système que pourraient envier les pires tyrannies.
Aspect scientifique et médical
Il est évident que cet eugénisme qui s’est introduit ainsi dans la civilisation moderne comme une nouvelle composante à visée universelle, a induit une transformation des professions de santé, et ce n’est sans doute pas le moindre de ses effets pervers.
1. La première conséquence est que le médecin est désormais au service de la mort. Au lieu de lutter contre la maladie, de soulager, autant que faire se peut, la misère de ses patients, il trouve parmi eux des victimes dont il devient le bourreau, le meurtrier et l’assassin. Il blesse, mutile et détruit en toute impunité. Il se fait le complice d’une politique d’élimination et de destruction, et ceci au nom de la « qualité de la vie ». Le même médecin qui, le matin, a mis tout son art à mener cette grossesse difficile à son terme, en arrête une demi-douzaine d’autres l’après-midi ; la même infirmière qui vient d’administrer ses soins à la nouvelle accouchée, dispose les instruments pour l’office de mort qui va se perpétrer ; la même salle d’opérations qui a vu le matin la « venue d’un homme en ce monde », assiste, impuissante, au crime abominable.
Que sont-elles devenues cette grandeur et cette noblesse de ceux qui se dévouaient à la santé du prochain ? Où est-elle cette reconnaisance qui allait à ceux et celles dont on percevait le don de toute une vie consacrée à la guérison et qui, selon une tradition multi-millénaire, avaient pour premier principe : non nocere [132] ? Surtout après que la Révélation ait porté au nombre des œuvres de miséricorde corporelle le soin apporté à tous ceux qui souffrent. Mais aujourd’hui, qu’en est-il depuis que ces mêmes hommes et ces mêmes femmes sont devenus des exécuteurs en puissance ?
Où mène cette effroyable situation ? Le père Marie-Ange Ricaud proposait ce petit apologue à une objection portant sur la position catholique qui interdit l’avortement thérapeutique : « Supposons un instant que votre position [de la légitimité de l’avortement thérapeutique] soit en tout point légitime. Ainsi, une femme bien née et de parfaite conscience serait en droit de tenir en tout honneur ce langage à l’être qu’elle vient de concevoir : “J’ai accepté de te transmettre la vie. J’irai jusqu’à accepter les douleurs normales de ta naissance. Mais en toute chose, il faut une limite raisonnable : qu’il soit bien entendu que, s’il y a danger pour moi, je te supprimerai pour me tirer d’affaire…” Je demande quels pourraient être désormais les sentiments de tous les enfants des hommes envers leur mère ? Ne croyez-vous pas que ces sentiments ressembleraient assez peu à celui que nous appelons piété filiale et qui fait que nous sacrifierions sans hésiter notre vie pour notre mère ? Ne seraient-ils pas plutôt près d’un terrible et désespérant mépris [133] ? » C’est ce mépris associé à une certaine crainte qui frappe désormais les professions de santé.
2. Une deuxième conséquence, c’est la part active prise par les médecins dans le développement de l’eugénisme. Cette activité se déploie soit dans la pratique médicale courante par les pressions, les sollicitations, les mauvais conseils, les menaces, et parfois même les mensonges, le médecin passant outre à la volonté de ses patients ou omettant de les avertir de son geste. Voici ce qu’écrivaient récemment deux gynécologues français : « Il faut savoir ce que l’on veut : ou bien l’on prend tout ce que Dieu nous donne, les enfants des toxicomanes, dont on sait aujourd’hui à quel point ils naissent pitoyables et lamentables, les enfants des alcooliques invétérés, les enfants des criminels récédivistes et impénitents, quitte à créer des parcs nationaux pour la plupart et des écoles de musique pour les rescapés [134] (…). » De plus en plus les médecins réclament un pouvoir de décision discrétionnaire vraiment exorbitant. Les mêmes auteurs continuent : « Notre respect va sans réserve à ceux et à celles qui désirent donner la vie délibérément à un enfant atteint d’une idiotie amaurotique, mais pas aux frais de la société globale et de son système de protection de santé [135]. »
Mais elle se déploie aussi dans la recherche biomédicale, nécessaire pour affiner les techniques eugéniques. Par suite des enjeux formidables qui sont engagés dans cette entreprise et des résistances qui sont opposées, de ce fait, par les défenseurs de la morale, les scientifiques ont été amenés à proposer leur propre manière de voir, ce que l’on a appelé la bioéthique. Certes, parmi eux il se trouve d’honnêtes gens qui sont prêts à faire des efforts devant les prévisions vertigineuses qui s’ouvrent sous leurs pas. Jacques Testart, « père » du premier « bébé-éprouvette » français en est un exemple, puisqu’il décida d’interrompre ses recherches au moins pour un temps, et il n’a cessé depuis de mettre en garde contre les dérives, ce qui ne l’a pas empêché de reprendre ses travaux. D’autres exemples pourraient être cités comme le moratoire d’Asilomar. Mais à côté de ces exceptions, l’immense majorité a une conception toute différente. Pierre-Paul Grassé, biologiste, n’hésite pas à dire que « c’est au nom de la biologie humaine qu’il faut enseigner et imposer la morale aux individus et aux nations [136] ».
Dans un rapport destiné au Conseil de l’Europe, M. Palacios se débat avec le statut de l’embryon humain, le but étant pour lui de s’assurer une totale liberté. Il en profite pour révéler la pensée profonde qui anime les scientifiques quant au rapport entre la science et l’« éthique ». Il y affirme notamment – au sujet des expériences sur le « pré-embryon » – « la valeur humaine de ce genre d’interventions scientifiques » et que « l’homme peut faillir à sa nature en renonçant, sciemment ou non, à la pleine réalisation de son être, en ne saisissant pas l’occasion d’améliorer ses connaissances, de progresser », d’où il apparaît que la valeur humaine de ces expériences « prime sur les réserves morales qu’elles peuvent susciter [137] ». Dans le même genre, R.G. Edwards – « père » du premier bébé-éprouvette – déclarait en 1982 : « Je pense que le besoin de savoir est supérieur au respect dû à l’embryon en son stade précoce [138]. »
Ce raisonnement pèche de deux manières au moins. Tout d’abord par la hiérarchie des valeurs qu’il établit : la vie et le respect dus à l’embryon humain sont rabaissés au-dessous de la connaissance scientifique. C’est d’ailleurs pour cela que ces mêmes savants s’efforcent de nier l’humanité du « pré-embryon ». Ensuite, par une confusion grave entre le domaine intellectuel et le domaine moral (de la volonté). Le présupposé est que la science porte en elle-même sa propre moralité ; du moment que l’on travaille « pour la science », tout ce que l’on fait est bon. Autrement dit, la science rend bon celui qui la possède et le fait bien agir. Or ceci est une erreur.
Comme l’enseigne saint Thomas : « La vertu est l’habitude qui fait qu’on agit bien. Or, de deux manières une habitude est orientée vers une bonne activité : 1° En tant qu’on acquiert par cette habitude une capacité pour bien faire, comme on a par l’habitude de la grammaire la capacité de bien parler ; (…) et il en est de même dans les autres branches des sciences et des arts. 2° L’autre manière, c’est quand une habitude non seulement donne la capacité de bien agir mais fait aussi qu’on s’en sert correctement : ainsi la justice ne fait pas seulement qu’on soit dans une prompte volonté d’agir justement, mais elle fait aussi qu’on agit justement. (…) C’est seulement par les habitudes de cette seconde sorte [que l’on nomme vertus morales] qu’on dit purement et simplement qu’un homme fait le bien et qu’il est bon. (…) Au contraire, les habitudes de la première sorte [que l’on nomme vertus intellectuelles] ne sont pas absolument appelées vertus, pour cette raison qu’elles ne rendent pas les œuvres bonnes si ce n’est dans une certaine capacité de les faire telles, et parce qu’elles n’assurent pas non plus de manière absolue le bien de celui qui les possède [139]. » Il ajoute plus loin cette explication capitale et lumineuse : « Étant donné que toute vertu se définit par rapport au bien, une habitude est dite vertu de deux manières, tantôt parce qu’elle donne une faculté de bien agir, tantôt parce qu’avec la faculté elle donne aussi le bon usage. Et ce dernier titre, avons-nous dit, appartient uniquement aux habitudes qui regardent la partie affective parce que c’est elle, en notre âme, qui fait que nous avons l’usage de toutes nos puissances et habitudes [140]. » Et il est clair que plus un homme mauvais est savant, et plus il pourra faire de mal. La science ne rend pas l’homme bon absolument mais relativement à l’intelligence, et les scientifiques, de par leur seule science, ne peuvent revendiquer le pouvoir de poser des règles morales.
Nous trouvons d’autres curiosités chez M. Palacios. Il affirme que la science avance plus vite que le droit, créant des tensions qu’il faut résoudre ; de plus, elle procède inexorablement, et ses résultats doivent être intégrés par le droit et la morale ; enfin elle relève de l’universel, alors que le droit comme la morale ne ressortissent qu’au relatif.
C’est oublier que la morale est aussi universelle que la science (elle en est une elle-même) puisqu’elle a pour fin de diriger tous les actes humains, même ceux qui concernent la science ; et que le droit s’enracine dans la morale dont il est le défenseur, et qu’il participe de son universalité. Et c’est, enfin, faire une nouvelle confusion entre les vertus. Il appartient en effet à la prudence, vertu intellectuelle, de diriger toutes les autres. Or cette vertu que tous doivent posséder, est spécialement la vertu du chef, celui à qui il appartient de prendre les décisions. Car ce n’est pas aux spécialistes que cela appartient ; certes, il est indispensable de les consulter, mais ils peuvent très bien, suivant leur spécialité, ne pas être d’accord, et d’ailleurs, même au sein d’une seule spécialité. Il faut donc que le chef prenne des avis, s’assimile les conclusions, les classe, les ordonne et enfin, décide souverainement. Or l’on peut être excellent scientifique et avoir une prudence médiocre.
En définitive, il s’agit d’un véritable scientisme, c’est-à-dire que la science se prétend souveraine, à la fois pour juger de la bonté (morale) de ce qu’elle fait, mais aussi pour décider les conséquences que cela aura pour toute la société. Comme le dit J-M. Varaut : « Comment ne pas noter le paradoxe à fonder un discours de justification éthique sur les acquis du savoir et du savoir-faire [141]. » Et M. Schooyans résume fortement ces considérations : « L’activité scientifique est un comportement typiquement humain ; à ce titre, comme tout comportement humain, elle est subordonnée à des normes morales. Comme tout homme, le savant est un être moralement responsable. Il faut dénoncer le mythe de l’autonomie de la science poussée jusqu’à l’amoralisme scientifique. Sinon, on en arrive à une situation dans laquelle, ou bien le savant tire argument de son savoir et de son savoir-faire pour s’imposer aux autres, ou bien il se met à la solde des chefs politiques qui se servent d’eux. Le gouvernement des hommes ne saurait revenir à une technocratie médicale [142]. » Il ajoute peu après que « le médecin est présenté comme celui qui connaît les lois de l’“ordre” et du “progrès” de l’existence humaine dans sa dimension biologique. C’est pourquoi, affirme-t-on, il doit contribuer à l’émergence d’un homme nouveau qui améliorera l’humanité générique, c’est-à-dire l’espèce [143] ».
Conclusion
Ce tableau bien incomplet permettra cependant d’introduire le lecteur aux questions eugéniques qui sont à l’ordre du jour, aussi bien dans les moyens mis en œuvre contre la « surpopulation » que par les techniques biomédicales porteuses d’un eugénisme radical au moyen du diagnostic prénatal ou du diagnostic pré-implantatoire. Il restera à examiner quel est le « projet » qui se profile derrière l’eugénisme moderne. Mais que tout ceci ne nous décourage pas, au contraire ; plus la lutte semble difficile, et plus nous devons combattre avec vigueur.
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* — Prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, Docteur en médecine.
[1] — Séquence de la messe de la Pentecôte.
[2] — Thonnard, Précis d’histoire de la philosophie, Éd. Desclée et Cie, 1945, p. 442.
[3] — Cité par Testard J., Le Désir du gène, François Bourin, 1992, p. 31. Voir également Sutter J., « L’Eugénique », Cahiers de l’INED, nº 11, Éd. PUF, 1950, p. 75.
[4] — Banu G., L’Hygiène de la race, Éd. Masson et Cie, 1939.
[5] — Cité par Béjin A., « Condorcet, précurseur du néo-malthusianisme et de l’eugénisme républicain », Revue de la bibliothèque nationale, 1988, nº 28, p. 37-41.
[6] — Cité par Mourreau J-J., « L’Eugénisme : survol historique », Nouvelle École, 1971, nº 14, p. 15-32.
[7] — Cité par Sutter J., ibid., p. 95.
[8] — Principes d’économie politique, 1848, l. II, ch. XIII, § 1.
[9] — Contrôle des naissances.
[10] — Cité par Mattelart A., Géopolitique du contrôle des naissances, Paris, Éditions Universitaires, 1967, p. 15.
[11] — Thonnard, ibid., p. 887.
[12] — Cité par Sutter J., ibid., p. 19.
[13] — Id., ibid.
[14] — Id., ibid., p. 21.
[15] — Id., ibid.
[16] — Id., ibid., p. 30.
[17] — Cité par Testart J., ibid., p. 38.
[18] — Richet C., La Sélection humaine, p. 205.
[19] — Id., ibid., p. 110.
[20] — Id., ibid., p. 205.
[21] — Id., ibid., p. 70-72.
[22] — Id., ibid., p. 77.
[23] — Id., ibid., p. 82.
[24] — Id., ibid., p. 81.
[25] — Id., ibid., p. 84.
[26] — Il s’agit comme nous l’avons vu, non d’élimination physique, mais d’empêchement au métissage avec les blancs.
[27] — Richet C., ibid., p. 163 sq.
[28] — Darwin Léonard, Qu’est-ce que l’eugénique ? Paris, Éd. Alcan, 1931, p. 60.
[29] — Cité par Sutter J., ibid., p. 226.
[30] — Muller H-J., Hors de la nuit. Vue d’un biologiste sur l’avenir, Paris, Éd. Gallimard N.R.F., 1938.
[31] — Id., ibid.
[32] — Cité par Testart J., ibid., p. 211.
[33] — Le Monde, 4 décembre 1969. Le Dr Escoffier-Lambiotte était membre de l’Association nationale pour l’étude de l’avortement qui combattit avec force pour l’obtention de la loi Veil.
[34] — Saint Thomas, C.G. I, c. 84, § « Amplius ».
[35] — Saint Thomas, I, q. 63, a 3.
[36] — Cowdry, Biologie humaine et prospérité raciale, Éd. Hoeber, 1930, 2e éd. Titre original : Human biology and racial welfare.
[37] — Cité par Kevles D-J., In the Name of Eugenics, Éd. Pelican Book, 1986.
[38] — Club permettant des contacts entre des personnes d’une intelligence élevée. Fondée en 1945 à Oxford par l’avocat R. Berril et le Dr Ware. Mensa (latin : table) symbolise la table ronde où tous sont assis sans ordre de préséance. Les candidats doivent subir un examen démontrant un niveau d’intelligence supérieur à celui de 98 % de la population. Parmi les sujets auxquels elle attache une importance particulière, on note : évolution future, responsabilité de l’homme intelligent, influence constructive des personnes intelligentes sur l’ensemble de l’opinion publique, enfants surdoués, eugénisme.
[39] — Cité par Testart, ibid. p. 81.
[40] — Cité par Naughton, Le Choc du passé, Éd. G.A.R.A.H., 1974, p. 123.
[41] — Sutter, ibid., p. 98.
[42] — Voir Rowbotham Sheila, A New World for Women, Éd. Pluto Press, 1977, p. 11 sq.
[43] — National Birth-control Association (NBCA).
[44] — Family Planning Association (FPA).
[45] — Sutter, ibid., p. 104.
[46] — Planned parenthood federation of America.
[47] — National Committee of Maternal Health (NCMH).
[48] — Committee on Human Reproduction devenu le National Research Council (NRC).
[49] — Sur ce dernier point, voir Adrian V., « La législation française relative à la contraception ; première partie, historique et état actuel », Cahiers saint Raphaël 28, 2e trimestre 1992, p. 115.
[50] — Sutter J., ibid., p. 102.
[51] — Titre original : Road to survival.
[52] — Vogt W., La Faim du monde, éd. Hachette, 1950.
[53] — Id., ibid., p. 85.
[54] — Petit-fils de John David I, qui fonda vers 1859 la Standard Oil dans la région de Cleveland. Voir P. Collier et D. Horowitz, La Dynastie Rockefeller, éd. du Seuil, 1976.
[55] — Population Council.
[56] — Berelson Bernard et coll., Programmes de régulation des naissances dans le monde, éd. du Conseil de la Population, 1977, p. 11.
[57] — Cité par Mattelard, ibid., p. 49.
[58] — Dans Le Monde, 14 août 1974.
[59] — Nommé représentant des U.S.A. à la Commission de la population des Nations Unies par le président Nixon.
[60] — Sauvy A., Croissance zéro ?, éd. Calmann-Lévy, 1973, p. 98-103.
[61] — Delaunay J., Halte à la croissance ?, éd. Fayard, 1972.
[62] — Fondé en 1968, ce club de « grands bourgeois » rassemble 70 experts de toutes les nationalités qui entendent raffiner le modèle du MIT. Les titres sont évocateurs : « Halte à la croissance », « Comment faire face au doublement de la population ? », « La stratégie de la survie », « L’humanité au tournant » et tout récemment il faut y ajouter « Question de survie. La révolution mondiale a commencé ».
[63] — Dumont René, L’Utopie ou la mort, Paris, Éd. du Seuil, 1973, p. 49 sq. (souligné dans le texte).
[64] — Rapport du National Security Council, Implications of Worldwilde Population Growth for U.S. Security and Overseas Interests, 1974, p. 115.
[65] — Cité par Naughton, ibid., p. 112.
[66] — Id., ibid., p. 29.
[67] — Wirth Timothy E., Statement, Comité préparatoire à la Conférence internationale du Caire.
[68] — Calderon E-S., Le Problème de la pilule, 1974.
[69] — Jamet D., « Le monde menacé de la bombe “S” », L’Aurore, samedi-dimanche 24 et 25 août 1974.
[70] — Campbell Jeremy, « Nouvelles de Washington », Evening Stantard, 11 mai 1977. Il s’agit d’une interview du Dr Ravenholt, directeur de l’Office US de la Population, agence du Département d’État.
[71] — Voir New York Times, 8 mars 1992.
[72] — Dr Weil-Hallé Lagroua, L’Avortement de Papa, Éd. Fayard, 1971, p. 39 sq.
[73] — Sauvy A., ibid., p. 120-121.
[74] — Id., ibid.
[75] — Vérinaud J., « Bucarest 1974 – Le monde s’interroge sur ses problèmes de populations », Information MEP 42, novembre 1974, p. 12.
[76] — Corneloup F., conférence citée.
[77] — Lettre du Dr Peyret – signataire d’une proposition de loi sur l’avortement – aux députés U.D.R. du 30 octobre 1970. Citée par Naughton, ibid., p. 29.
[78] — Tribune Médicale, 21 novembre 1970.
[79] — M. Schooyans, Bioéthique et population, Éd. Le Sarment Fayard, 1994, p. 138.
[80] — Naughton Georges, ibid., p. 74.
[81] — Connecticut Society for Mental Hygiene.
[82] — Eugenic Society.
[83] — Central Association for Mental Hygiene.
[84] — National Council for Mental Hygiene (NCMH).
[85] — Central Association for Mutual Welfare.
[86] — Mental after-Care Association.
[87] — Provisional Association for Mental Hygiene.
[88] — National Association for Mental Hygiene.
[89] — World Federation for Mental Hygiene (W.F.M.H.).
[90] — Naughton, ibid., p. 81.
[91] — Id., ibid.
[92] — Voluntary Sterilisation Association.
[93] — International Planned Parenthood Foundation (I.P.P.F.).
[94] — Abortion Law Reform Association (A.L.R.A.).
[95] — National Association for Mental Hygiene (N.A.M.H.).
[96] — Euthanasia Society.
[97] — Birth-Control Campaign.
[98] — Naughton, ibid., p. 82-83.
[99] — Population Council (PC).
[100] — Le Contrôle de l’avortement par le contrôle des naissances.
[101] — Voir de Lagrange Émérentienne, de Lagrange Marguerite-Marie et Bel René, Un complot contre la vie, Éd. Société de Production Littéraire, 1979, p. 96.
[102] — Pour les renseignements qui suivent, voir l’ouvrage Un complot contre la vie cité en note précédente, p. 95-108.
[103] — Population Crisis Committee devenu Population Action International.
[104] — Population Reference Bureau.
[105] — Entre 1970 et 1991 ces pays (la Suède comprise) ont fourni 216 millions de dollars à l’O.M.S. pour ses recherches dans le domaine de la fertilité – c’est-à-dire de l’eugénisme – soit plus des 2/3 du budget. Voir Reproductive Health : a Key to a Brighter Future. Biennial Report 1990-1991. Special 20th Anniversary Issue, Genève, World Health Organization, 1992, p. 140.
[106] — Agence des U.S.A. pour le développement international (U.S.A.I.D.).
[107] — Praverdand P., « Les pays nantis et la limitation des naissances dans le Tiers-Monde », Développement et civilisation 39-40, juin 1970, p. 4-40.
[108] — Population and the World Bank, Implications from eight Case Studies. Operations Evaluation Department, Washington DC, The World Bank, 1992, p. 58.
[109] — Groupe d’action et de recherches pour l’avenir de l’homme.
[110] — Naughton G., ibid., p. 7.
[111] — Testart J., ibid., p. 79.
[112] — Voir Sutter J., « Chapitre VI – Les stérilisations eugéniques », ibid., p. 121-151.
[113] — Vandelac, L., « La face cachée de la procréation artificielle », La Recherche, 1989, nº 213, p. 1112-1124.
[114] — Sutter J., ibid., p. 219.
[115] — Nizard A., « Le Japon vingt ans après la loi eugénique », Population, 1970, nº 6, p. 1236-1262.
[116] — Sutter J., ibid., p. 130.
[117] — Nizard A., ibid.
[118] — Le Monde, 24 novembre 1979.
[119] — Mattelart, ibid., p. 159.
[120] — Berelson, ibid., p. 73.
[121] — Nevett A., « Une démographie inquiétante », Projet, janvier 1974, p. 82.
[122] — Palmer R., Dourlen-Rollier A-M., Audebert A. et Géraud R., La Stérilisation volontaire en France et dans le monde, Éd. Masson, 1981, p. 172-173.
[123] — Sutter J., ibid. p. 159. Les renseignements qui suivent sont tirés de la même référence.
[124] — Id., ibid., p. 163.
[125] — Grisez G., Abortion : the myths, the Realities and the Arguments, Éd. Corpus Boks New York, 1972, 2e éd. p. 200.
[126] — Voir Sutter J., ibid., p. 157.
[127] — Id., ibid., p. 155-156.
[128] — Mattelart, ibid., p. 153.
[129] — Voir de Lagrange Émérentienne, etc., ibid. p. 115-116.
[130] — Id., ibid., p. 71.
[131] — Id., ibid., p. 44.
[132] — Ne pas nuire.
[133] — Ricaud M-A. , La Vie est sacrée, 1945.
[134] — Géraud R., et Merger C., Procréatique et société. De l’ovule à l’étoile, Éd. Medsi/Mc Graw-Hill, 1989.
[135] — Id., ibid.
[136] — Cité par J. Testart, ibid. p. 229.
[137] — Palacios M., Rapport sur la recherche scientifique relative à l’embryon et au fœtus humains, Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, 13 septembre 1988, Doc. 5943.
[138] — Edwards R.G., « Le Statut personnel de l’embryon humain » dans Débuts biologiques de la vie humaine, collection Catalyse, Paris, 1988, p. 59.
[139] — I-II, q. 56, a 3, c.
[140] — I-II, q. 57, a 1, c.
[141] — Varaut J-M. , Le Possible et l’interdit, Éd. La Table Ronde, 1989, p. 33.
[142] — Schooyans M., ibid., p. 95-96.
[143] — Id., ibid., p. 96.

