Fatima – Sœur Lucia témoigne
– Le message authentique
Recension critique
par l’abbé Fabrice Delestre
Cet article de M. l’abbé Delestre, prêtre de la Fraternité Saint-Pie X en poste au Portugal, est une recension critique de l’ouvrage Fatima – Sœur Lucia témoigne – Le message authentique, de M. Carlos Evaristo, paru aux éditions Chalet en novembre 1999.
Le Sel de la terre.
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EN NOVEMBRE 1999 est parue aux éditions « Chalet » (appartenant au groupe Fleurus-Mame) la traduction française d’un petit livre publié au Portugal en 1998 sous le titre : Duas entrevistas com a Irmã Lúcia (« Deux entrevues avec sœur Lucie », Fatima, Regina Mundi Press, 1998, 108 pages). M. Carlos Evaristo en était présenté comme l’auteur, la préface de l’édition portugaise ayant été écrite par le prélat José Geraldes Freire, l’un des deux seuls spécialistes de Fatima qui s’obstinaient à soutenir que la troisième partie du secret du 13 juillet 1917 concerne uniquement le Portugal et ses anciennes colonies (il a écrit un livre entier pour défendre cette thèse). C’est M. Yves Chiron, assez connu dans les milieux catholiques traditionnels, qui a rédigé la présentation (de 45 pages) et les notes de la traduction française.
Le premier de ces deux entretiens avec sœur Lucie, qui datent respectivement du 11 octobre 1992 et du 11 octobre 1993, avait été publié d’abord en anglais par M. Evaristo, au cours de l’année 1993, puis, en janvier 1994, une première fois en portugais sous forme de petit livret de 32 pages intitulé : Duas horas com a Irmã Lúcia (« Deux heures avec Sœur Lucie », Fatima, 1994).
Comme chacun le sait, sœur Lucie, âgée maintenant de 93 ans, carmélite depuis 1948 à Coïmbra, après être restée sœur dorothée une vingtaine d’années, est la dernière survivante du groupe des trois pastoureaux qui eurent le privilège de voir trois fois l’ange gardien du Portugal en 1916, près de leur village natal d’Aljustrel, et six fois Notre‑Dame, en 1917, du 13 mai au 13 octobre.
La très sainte Vierge Marie étant venue elle-même chercher, très rapidement après les apparitions, les deux autres pastoureaux, les bienheureux François et Jacinthe Marto (morts respectivement le 4 avril 1919 et le 20 février 1920) pour les emmener au ciel comme elle le leur avait promis, le témoignage de Lucie est essentiel pour nous, sur tous les points capitaux du message de Notre‑Dame de Fatima : la dévotion réparatrice au Cœur Douloureux et Immaculé de Marie, l’enfer, le communisme, la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie, la troisième partie du secret confié aux trois enfants le 13 juillet 1917. Or, sur presque tous ces points, les deux entretiens publiés par M. Evaristo attribuent à sœur Lucie des affirmations diamétralement opposées à tout ce qu’elle avait pu affirmer auparavant, depuis 1917, avec une grande cohérence et une remarquable continuité dans ses propos. Une grave question se pose donc : ces entretiens sont-ils véridiques et crédibles, quant à leur contenu ? Pour pouvoir répondre à cette question et arriver à une conclusion précise et sûre, il nous faut examiner en détail ces entrevues dans leurs deux versions portugaises, plus complètes.
Garanties d’authenticité et de véracité
Existe-t-il des garanties d’authenticité et de véracité des propos de sœur Lucie, tels qu’ils ont été publiés par M. Evaristo ?
Premier entretien
Examinons d’abord les garanties d’authenticité et de véracité du contenu de la première entrevue (11 otobre 1992, de 12 heures à 14 heures, à l’intérieur du parloir du carmel Sainte-Thérèse de Coïmbra).
Dans la version portugaise de 1998, la relation de cette première entrevue nous est présentée aux pages 13 à 36. Cette relation est suivie d’un « album photographique » qui offre seize photographies de cette première entrevue, avec une légende pour chacune (pages 37 à 48). En outre, cinq autres photographies de cette rencontre nous sont présentées aux pages 3 à 11. Au total, nous avons donc vingt et une photographies de cette entrevue, ce qui montre qu’elle eut réellement lieu, comme le confirment d’ailleurs les lettres ou dédicaces des trois participants à cette rencontre (outre M. Evaristo) :
— Le cardinal Antony Padiyara, archevêque majeur d’Ernakulam (Inde ; mort le 25 mars 2000), dans une lettre du 24 décembre 1992, dont l’original en anglais nous est donné en page 4 et la traduction portugaise en page 5. Voici la teneur de cette lettre :
Je viens déclarer que, accompagné de l’évêque Francis Michaelappa, du père Francisco Pacheco et de M. Carlos Evaristo, j’ai rencontré sœur Lucie à l’intérieur du carmel de Coïmbra, Portugal, le 11 octobre 1992, entre 12 et 14 heures.
La relation donnée par M. Evaristo en ce qui concerne cette visite fait référence à ces faits.
— Mgr Francis Michaelappa, évêque de Mysore (Inde, mort le 17 mars 1993), certifie dans une « dédicace » publiée en page 3 de l’édition de 1994 et en page 9 de l’édition de 1998, avoir rencontré sœur Lucie « durant deux longues heures », « le 11 octobre 1992 ».
— Enfin, une « dédicace » du père Pacheco, datée du « 11 octobre 1992, Coïmbra », publiée en page 3 de l’édition de 1994 et en page 11 de celle de 1998, nous donne aussi l’assurance que cette rencontre eut bien lieu.
Le point étant fait sur la réalité de cette rencontre du 11 octobre 1992 avec sœur Lucie, il nous faut examiner maintenant quelles garanties d’authenticité et de véracité nous avons, de la part des quatre participants et de la mère prieure du carmel qui assista à cette rencontre, au sujet du contenu de cette entrevue, tel que l’a publié M. Evaristo.
• Le cardinal Padiyara
Dans une lettre de la fin de l’année 1993, publiée dans le numéro 33 du Sel de la terre (pages 169-170), le père Pacheco affirme clairement que la lettre du cardinal Padiyara en date du 24 décembre 1992, citée plus haut, ne constitue absolument pas une confirmation de la véracité du contenu de l’entrevue, tel que l’a publié M. Evaristo :
En octobre 1993, j’ai rencontré encore le cardinal Padiyara pendant plusieurs heures réparties sur quelques jours. A cette occasion le cardinal Padiyara m’a confirmé de manière absolue que la lettre publiée par Carlos Evaristo au début de sa brochure confirme seulement que nous avons bien rencontré sœur Lucie. Cette lettre du cardinal, datée de décembre 1992, avait été envoyée en réponse à Carlos Evaristo qui prétendait que certaine(s) personne(s) avai(en)t dit que nous n’étions jamais allés à Coïmbra. (…).
Le cardinal a confirmé encore en octobre 1993 que sa lettre ne souscrit absolument pas au contenu de l’interview tel que le rapporte C. Evaristo.
Outre cette lettre, cinq autres lettres du cardinal Padiyara nous sont présentées dans la version portugaise de 1998 :
— l’une en pages 6-7, datée du 6 juillet 1995, qui affirme à nouveau la réalité de la rencontre avec sœur Lucie, mais sans rien dire du contenu de l’entrevue tel que l’a publié M. Evaristo ;
— les quatre autres en pages 95 à 98 ; elles sont présentées comme les « documents 1 à 4 » dans leur version originale anglaise, sans traduction portugaise (pourquoi ? n’ont-elles donc aucun intérêt pour le lecteur portugais ?) et sont datées respectivement des 22 janvier 1993, 8 avril 1994, 12 août 1994 et 27 septembre 1994. Or, trois de ces quatre lettres ne font aucune allusion directe à la rencontre avec sœur Lucie du 11 octobre 1992, seule la lettre du 8 avril 1994 affirme ceci :
A propos de la question de savoir si j’eus une entrevue avec sœur Lucie de Fatima, la réponse est affirmative, c’est-à-dire : j’ai eu une entrevue avec elle et j’ai souhaité que cette entrevue soit publiée.
Comme on peut le voir, il apparaît donc très clairement qu’aucune des six lettres publiées du cardinal Padiyara ne constitue un « imprimatur » du livre de M. Evaristo : aucune ne confirme l’authenticité et la véracité du contenu des paroles de sœur Lucie, telles que M. Evaristo nous les rapporte ! Il est d’ailleurs très significatif, à ce propos, qu’aucune de ces six lettres n’ait été publiée dans la version française des éditions Chalet : on ne pouvait signifier plus clairement l’absence totale d’importance et d’intérêt de ces lettres, par rapport au contenu de l’entretien tel qu’il est publié.
• Mgr Francis Michaelappa, évêque de Mysore (Inde)
Il est mort quelques mois seulement après sa rencontre avec sœur Lucie, le 17 mars 1993. C’est pour cela que nous ne possédons de cet évêque, à propos de cette entrevue, qu’une courte « dédicace » qui affirme :
Cela [cette brochure] porte sur le mémorable événement de la rencontre avec sœur Lucie, durant laquelle nous avons parlé avec elle durant deux longues heures sur différents sujets, incluant l’enfer et le ciel. Cette rencontre eut lieu le 11 octobre 1992.
Cette « dédicace » jette en fait une suspicion sur la transcription de l’entrevue publiée par M. Evaristo. En effet, si, dans cette relation, des propos sur l’enfer sont effectivement échangés, (pages 22-23 de l’édition portugaise de 1998 ; pages 68-69 de l’édition française), on ne trouve en revanche nulle trace de paroles significatives sur le ciel. Dans les deux versions portugaises, sœur Lucie ne parle du ciel qu’à l’extrême fin de la rencontre, dans des propos d’une telle banalité [1] qu’ils ont été supprimés de l’édition française (où ils devraient se trouver à la page 79 ou 80). Voici ces propos tels qu’ils se trouvent en page 35 de la version portugaise de 1998 :
L’évêque Michaelappa se tourne vers sœur Lucie et dit :
— « Maintenant, nous ne nous rencontrerons tous qu’au ciel… »
Sœur Lucie : — « Oui, c’est un lieu très grand !… »
Cette courte « dédicace » de Mgr Michaelappa, loin d’être une garantie d’authenticité et de véracité du contenu de la transcription faite par M. Evaristo, nous pousse au contraire à nous poser une nouvelle question : l’intégralité de l’entrevue avec Lucie a-t-elle bien été publiée par M. Evaristo ? Il faut répondre par la négative, avec, à l’appui, la constatation d’un ajout qui n’est pas du tout anodin, dans la version portugaise de 1998, par rapport à la première version portugaise de 1994. Cet ajout vise en effet à discréditer le compte rendu des propos que sœur Lucie avait tenus au père Fuentes, le 26 décembre 1957. Voici cet ajout, qui se trouve en page 19 de l’édition portugaise de 1998, et en pages 62-63 de l’édition française :
[Fin de la réponse de Lucie sur les guerres :]
« Que l’on se rappelle ce que Notre-Seigneur dit dans la sainte Écriture au sujet du futur que seul le Père connaît. Il y a beaucoup de mauvaises interprétations au sujet de Fatima. »
[Début de l’ajout :]
Carlos Evaristo : — « Je crois que le reportage du père Fuentes en est un exemple. Ai-je raison ? »
Sœur Lucie : — « Oui, bien qu’il y ait toujours eu, dans l’histoire du monde, beaucoup de guerres dues aux péchés des hommes ; et il y en aura probablement d’autres, parce que c’est un cycle. Je n’ai parlé d’aucune de ces choses qu’il a propagées comme appartenant au troisième secret… »
Carlos Evaristo : — « Ce qui est triste, c’est que beaucoup de gens croient que c’est le contenu du secret… »
Sœur Lucie : — « Même après mon démenti de cela auprès de l’évêque de Coïmbra, et après la publication de ma déclaration dans la presse » (Document 5).
Et nous est présentée dans ce « document 5 », en page 99 de la version de 1998, la photocopie en portugais de la Note de la Curie diocésaine de Coïmbra, du 2 juillet 1959, intitulée : « Sœur Lucie dément ».
Cet ajout jette en fait une grave et terrible suspicion à la fois sur l’authenticité de l’ensemble de la transcription publiée par M. Evaristo, et sur l’intégralité de la transcription.
Mais, doit-on se demander, pourquoi une telle fureur contre l’entretien de Lucie diffusé par le père Fuentes en 1958, alors que, nous dit le père Joaquin Maria Alonso – qui fut le spécialiste officiel de Fatima de 1966 à sa mort, en décembre 1981 –, son compte rendu fut publié « dans son texte original espagnol et dans une version anglaise, avec toutes les garanties d’authenticité et toutes les garanties hiérarchiques, parmi lesquelles figurait celle de Mgr l’évêque de Leiria », et que Mgr Sanchez, archevêque de Vera Cruz (Mexique), donna l’imprimatur [2] ?
La raison est la suivante. Sœur Lucie, dans cet entretien, a abordé des thèmes nouveaux : une bataille décisive, c’est-à-dire finale, est commencée entre la très sainte Vierge et le démon ; la stratégie de prédilection du démon est de s’attaquer d’abord et avant tout aux âmes consacrées, pour les faire chuter et pour qu’elles entraînent dans leur chute une multitude immense d’âmes ; il y a une défaillance de toute l’Église hiérarchique dans la pratique de la pénitence ; les derniers moyens donnés au monde pour se sauver sont le saint Rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie… En révélant ces choses, sœur Lucie avait dévoilé l’essentiel du contenu de la troisième partie du secret du 13 juillet 1917 : la prophétie d’un terrible châtiment spirituel s’abattant de plein fouet sur toute l’Église et sur le monde entier à partir de 1960.
Or, les commanditaires de M. Evaristo (sur ceux-ci, voir plus loin) devaient déjà préparer, en 1998, la manoeuvre qui a abouti le 26 juin 2000 à la publication d’un troisième secret incomplet et accompagné d’une interprétation officielle qui est, de manière certaine, fausse et erronée. Ces gens ont dû se rendre compte que, pour préparer l’opinion publique catholique à accepter la supercherie qu’ils étaient en train de concocter, il fallait auparavant discréditer complètement les propos si clairs et si importants tenus par sœur Lucie, le 26 décembre 1957, au père Fuentes, et ils ont ordonné à M. Evaristo d’insérer cet ajout certainement inauthentique. Pourtant, même le successeur du père Fuentes (démis par Rome) comme postulateur de la cause de béatification des pastoureaux François et Jacinthe Marto, le père Louis Kondor, SVD (nommé le 19 mars 1961), a reconnu implicitement l’authenticité et la véracité des propos de Lucie au père Fuentes. Le 7 août 1990, il déclarait en effet à M. David Boyce que « le père Fuentes avait été blâmé pour ses indiscrétions ». Le père Kondor n’a pas dit : « pour ses mensonges » ou « pour ses affabulations », et cela est très significatif [3] !
• Le père Francisco Veras Pacheco
Sa courte « dédicace », écrite à Coïmbra le jour même de la rencontre avec sœur Lucie, ne nous dit rien et pour cause, sur la relation faite par M. Evaristo. En revanche, dans sa lettre de la fin de 1993, (voir Le Sel de la terre 33, pages 169-170), ce père « affirme catégoriquement que la brochure intitulée Deux heures avec sœur Lucie publiée par Carlos Evaristo contient des mensonges et des demi-vérités et qu’elle ne doit pas être crue. » Le père Pacheco parle encore « des mensonges flagrants qu’il [M. Evaristo] avait mis dedans [dans cette brochure] ». Le père Pacheco est donc très clair et tout commentaire est superflu.
• Carlos Evaristo
Il a détruit lui-même toute garantie d’authenticité et de véracité de la relation qu’il a publiée de sa première rencontre avec sœur Lucie dans un fax daté du 23 novembre 1992 et envoyé à Coralie Graham, l’éditeur de la revue en langue anglaise du père Nicholas Gruner : The Fatima Crusader. Dans ce fax, M. Evaristo a admis que les réponses qu’il a attribuées à sœur Lucie contiennent « des choses contradictoires et illogiques qui parfois semblent presque de la folie – contradictory and unlogical things which at times seem almost craziness [4] ». Et M. Evaristo précise encore, plus loin dans le même fax : « Le dialogue n’a pas été retranscrit sur le champ. Aucune note ne fut prise – The dialogue was not recorded at the time. No notes were taken. »
Plus fort encore : M. Evaristo écrit, dans ce même fax : « Outre le fait que je puisse avoir une mauvaise mémoire, cette reconstitution de ce qui fut dit ne fut, en grande partie, pas faite par moi. Je l’ai seulement tapée à la machine – Although I may have a bad memory this reconstruction of what was said was not largely made by me. I only typed it [5] »
Ces paroles détruisent de fond en comble toute garantie d’authenticité, de véracité et d’intégralité de la transcription telle que l’a publiée M. Evaristo, car :
— 1) Si aucune note de l’entretien ne fut prise sur place, ni aucun enregistrement effectué, comme l’avoue M. Evaristo (ceci étant confirmé par le père Pacheco dans une lettre du 19 avril 1994 à Dom Lourenço Fleichman O.S.B. : « Ce fut un long entretien. Sœur Lucie ne permit aucun enregistrement. Malheureusement ») ;
— 2) Si la transcription de ce que Lucie est censée avoir dit n’a pas été faite, du moins « en très grande partie », par M. Evaristo qui a mauvaise mémoire ;
— 3) Si le père Pacheco, le seul autre témoin parlant portugais (avec la Mère prieure) a rejeté cette transcription comme non crédible car contenant « des mensonges et des demi-vérités » ;
Alors, l’essentiel de la « reconstruction » de ce qui fut dit au cours de l’entretien ne peut être fondé que sur les souvenirs du cardinal Padivara et de Mgr Michaelappa. Or, aucun des deux prélats, décédés maintenant, ne parlait un seul mot de portugais ! Nous sommes donc en présence de la « reconstruction » d’une entrevue à partir des seuls souvenirs de deux personnages qui ignorent complètement la langue de la personne qu’ils sont venus interroger. Autant dire que la crédibilité d’une telle « reconstruction » est absolument nulle ! Et comme, visiblement, le cardinal Padiyara a toujours refusé d’écrire une lettre claire et précise confirmant le contenu de la transcription tel que l’a publié M. Evaristo (ce qu’il n’aurait pas manqué de faire, à coup sûr, si cette transcription avait été directement écrite à partir de son témoignage direct et de ses souvenirs personnels…), il est très probable que de larges morceaux de la transcription de l’entretien publié par M. Evaristo ont été inspirés à ce dernier par des commanditaires : des personnalités qui n’ont pas directement participé à l’entretien, mais qui avaient permis qu’il se déroule. N’oublions pas en effet que, depuis des années, tout cardinal voulant visiter sœur Lucie doit être muni d’une autorisation en bonne et due forme émanant des plus hautes autorités vaticanes ; or nous savons qu’en 1992, M. Evaristo, avant de rencontrer sœur Lucie le 11 octobre, avait rencontré à Fatima les cardinaux Casaroli (mort en 1998) – ancien Secrétaire d’État du Vatican et grand artisan de l’Ostpolitik si diamétralement opposée au message de Fatima –, et Sodano, actuel Secrétaire d’État [6].
• Le témoignage de la Mère prieure du carmel de Coïmbra
Nous n’avons aucun témoignage direct ni écrit de la supérieure de sœur Lucie, qui assista à presque tout l’entretien du 11 octobre 1992. Nous est seulement présenté en page XX de l’édition portugaise de 1998, le témoignage suivant du père Robert J. Fox, directeur de Fatima Family Apostolate et ardent défenseur du « nouveau » message de Fatima, en pleine conformité avec les nouvelles orientations conciliaires :
En octobre 1993, j’obtins la permission de visiter la mère prieure du carmel de Coïmbra, Portugal. Je portai avec moi le livre Duas horas com a Irmã Lúcia et je demandai à la Mère si c’était un témoignage authentique et précis. Elle me répondit : « Oui. Tout ce qu’il renferme est correct… » Et elle ajouta : « Nous ne savions pas qu’ils prenaient des notes. » Je lui répondis : « Peut-être ont-ils enregistré l’entretien avec un magnétophone ? » Elle répondit : « Peut-être en a-t-il été ainsi, parce que je pense qu’il est impossible que quelqu’un ait pu se rappeler tout ce qui s’est passé de cette manière si détaillée, comme cela se trouve écrit dans le livre, sans avoir comme référence des notes ou un enregistrement audio. »
Ce témoignage indirect (est-il authentique ?), à force de trop vouloir prouver, provoque un effet totalement contraire, pour plusieurs raisons :
1. — Comme nous l’avons vu, en réalité, aucune note ne fut prise ni aucun enregistrement effectué, au témoignage de M. Evaristo comme du père Pacheco qui a écrit en 1994 : « Soeur Lucie ne permit aucun enregistrement. » S’il en est ainsi, la mère prieure connaissait très bien cette interdiction de la part de sœur Lucie : pourquoi aurait-elle alors parlé de notes et d’enregistrement au père Fox ? Nous sommes là devant une première incohérence et quelqu’un ment dans cette affaire !
2. — La mère prieure aurait dit qu’elle pense qu’il est impossible que quelqu’un se souvienne de tous les détails rapportés, sans notes ou enregistrement. Or il n’existe ni notes ni enregistrement de cet entretien. Par conséquent, ces paroles de la mère prieure, au lieu de nous donner une garantie d’authenticité, jettent au contraire une nouvelle suspicion sur la fidélité de la transcription publiée par M. Evaristo.
3º La mère prieure témoignerait que « tout ce que contient [le livre] est correct » avant d’avouer, dans les paroles suivantes, que, pour sa part, elle était incapable de se souvenir de tout cet entretien sans notes ni enregistrement ! Par le fait même, la valeur de son témoignage, déjà amoindrie par son caractère indirect et purement oral, devient à peu près nulle, car il repose sur une mémoire infidèle.
La conclusion s’impose donc d’elle-même : aucun des cinq témoins ayant participé à l’entretien du 11 octobre 1992 ne nous offre de véritable garantie d’authenticité et de véracité quant au contenu tel qu’il a été publié par M. Evaristo. Bien plus, comme nous l’avons vu, les témoignages de ces cinq personnes font naître de graves suspicions sur ce qu’a publié M. Evaristo :
— l’authenticité d’au moins certaines « paroles de sœur Lucie », rapportées comme telles par M. Evaristo, est douteuse (voir la lettre du père Pacheco) ;
— il apparaît clairement que l’intégralité de l’entretien n’a pas été reprise dans la « transcription » publiée par M. Evaristo (voir la dédicace de Mgr Michaelappa et l’ajout pas du tout anodin dans la version portugaise de 1998) ;
— il y a enfin une suspicion quant à savoir si M. Evaristo est réellement l’auteur de cette « transcription » ou s’il n’est pas plutôt une sorte de « prête-nom » bien pratique, permettant à des personnages beaucoup plus considérables (et qui tirent les ficelles de la manœuvre) de rester dans l’ombre (voir le fax envoyé par M. Evaristo lui-même à Coralie Graham).
Deuxième entretien
Examinons maintenant les garanties d’authenticité et de véracité du contenu du deuxième entretien, le 11 octobre 1993, de 22 heures 30 à 23 heures 30 (!), au parloir du carmel Sainte-Thérèse de Coïmbra.
Cet entretien eut lieu entre le cardinal Ricardo Vidal, archevêque de Cebu (Philippines), accompagné de huit personnes (deux prêtres, un séminariste, une religieuse, trois dames laïques et M. Evaristo), et sœur Lucie, en présence de la mère prieure du Carmel.
Dans la version portugaise de 1998, on nous présente au total 14 photographies de cette rencontre, l’une en page 53, les 13 autres dans « l’album photographique » : photographies numérotées 7 à 19, aux pages 84 à 90 du livre. Cette rencontre eut donc bien lieu et, encore une fois, nous ne prétendons pas contester sa réalité.
Quelles garanties d’authenticité et de véracité les témoins de ce deuxième entretien nous donnent-ils, concernant le contenu publié de la rencontre ? Aucun document ou témoignage ne nous étant présenté de la part des accompagnateurs du cardinal Vidal qui, pour la plupart, sont Philippins, donc anglophones et/ou hispanophones et non lusophones, nous nous contenterons d’examiner les affirmations du cardinal Vidal et de M. Evaristo.
• Le cardinal Vidal
Deux lettres de lui sont publiées dans la version portugaise de 1998, en pages 51 et 52, dans leur version originale anglaise, sans traduction (nous allons voir la raison de cette absence de traduction portugaise).
— L’une datée du 12 novembre 1993 : le cardinal n’y fait aucune allusion, même lointaine, à sa rencontre avec sœur Lucie.
— L’autre datée du 21 août 1996, qui est présentée par M. Evaristo comme une « déclaration officielle au sujet de la publication de la transcription de l’entrevue du 11 octobre 1993 dans Duas horas com a Irmã Lùcia ». Or, Duas horas com a Irmã Lùcia est la première version portugaise de l994, qui nous donnait la transcription dite intégrale de la première entrevue du 11 octobre 1992 (pages 4 à 26), avec seulement un « bref reportage de la seconde rencontre de l’auteur avec sœur Lucie » (du 11 octobre 1993), sur la seule page 29, dans un texte d’une trentaine de lignes. Et n’y sont rapportées que six affirmations de Lucie [7].
De plus, le contenu même de cette lettre du cardinal Vidal ne parle pas du tout de la transcription faite par M. Évaristo, mais accuse réception du livre Duas horas com a Irmã Lùcia, et ajoute :
I commend you for your work of spreading the message of Our Lady of Fatima by propagating the true accounts of what had transpired since the days of the apparition – Je vous loue pour votre travail de diffusion du message de Notre-Dame de Fatima, en propageant les vrais récits de ce qui est arrivé depuis les jours de l’apparition.
Il est donc évident que cette lettre de 1996 du cardinal Vidal n’est pas du tout une garantie d’authenticité et de véracité de la transcription présentée comme intégrale de la seconde rencontre, transcription que M. Evaristo publia seulement dans la version portugaise de 1998 : Duas entrevistas com a Irmã Lùcia ! D’où l’absence de traduction en portugais de cette lettre, dans une version portugaise destinée à être lue par des Portugais. La supercherie est tout de même un peu grosse, et il est très clair que M. Evaristo prend ses lecteurs pour de parfaits imbéciles.
Il n’y a donc, de la part du cardinal Vidal, aucune garantie d’authenticité et de véracité concernant la transcription de ce second entretien. Et ceci d’autant plus que, dans une lettre du 25 juillet 2000 adressée à M. Chiron, le cardinal Vidal écrit :
I could not really give you any comment regarding the veracity of what Carlo Evaristo has written regarding the meeting with Sister Lucia for the simple reason that I have not received a copy of the said book nor have I read its content – Je ne pourrais vous donner aucun commentaire concernant la véracité de ce que Carlos Evaristo a écrit au sujet de la rencontre avec sœur Lucie, pour la simple raison que je n’ai pas reçu d’exemplaire du livre dont vous parlez ni lu son contenu [8].
Il est tout de même incroyable que M. Evaristo n’ait pas envoyé un seul exemplaire de sa transcription du second entretien avec sœur Lucie au cardinal Vidal, le personnage principal de cette rencontre ! Cela sent la manipulation à plein nez et montre que le cardinal Vidal, qui visiblement n’a pas été mis au courant de la publication de M. Evaristo, a été entraîné, en rencontrant sœur Lucie, à participer à une manœuvre qu’il ignorait et qui le dépassait de beaucoup. (C’est peut-être cela qui explique l’heure très tardive de la rencontre : les commanditaires de M. Evaristo avaient besoin d’un cardinal non lusophone et demeurant très loin de l’Europe pour pouvoir continuer tranquillement leur manipulation : ils ont dû profiter du passage du cardinal Vidal à Fatima pour combiner un entretien à la dernière minute, juste avant son départ, à cette heure très tardive qui ne manque pas de surprendre quand on connaît le règlement de vie des carmels et la limitation très stricte des horaires de visite !)
• M. Evaristo
Il nous présente un « bref reportage de [sa] seconde rencontre avec sœur Lucie », en page 29 de la première version portugaise de 1994. A propos de cette rencontre, il nous dit que « sœur Lucie a parlé avec le cardinal en espagnol durant presque toute la rencontre qui fut enregistrée sur cassette audio et vidéo. » Et il nous dévoile, munies de guillemets, six affirmations ou réponses de sœur Lucie prononcées lors de cet entretien du 11 octobre 1993. S’il y avait un enregistrement audio de l’entretien, même en langue espagnole, nous devrions retrouver mot à mot ces six réponses de Lucie dans la deuxième version portugaise de 1998 qui, est-il écrit en page 55, contient la « transcription intégrale de l’entrevue, enregistrée en vidéo et audio ». Or, il n’en est rien ; aucune de ces six affirmations ne se retrouve, sans au moins deux altérations de forme dans la version de l998, même si le fond reste à peu près identique, ce qui entraîne une grave suspicion sur l’existence même de l’enregistrement audio (d’ailleurs, dans sa lettre du 25 juillet 2000 à M. Chiron, le cardinal Vidal ne semble mentionner qu’un enregistrement vidéo). Je ne donnerai que deux exemples pour ne pas trop allonger cette recension :
1. — L’une des affirmations de Lucie reproduites dans la version de 1994 nous dit que « la consécration de 1984 prévint (preveniu) une guerre atomique qui allait arriver (que iria acontecer) en 1985 ». Dans l’édition de 1998, cette phrase devient : « La consécration de 1984 évita (evitou) » une guerre atomique qui serait survenue (que teria occorido) en 1985. » Pourquoi ces différences de formulation entre 1994 et 1998, si l’enregistrement audio existe vraiment ?
2.— Dans la version de 1994, il est écrit : « Sœur Lucie affirma que “1e triomphe du Cœur Immaculé de Marie se réfère aussi aux erreurs répandues par la Russie... Le Cœur de Notre-Dame triompha sur les erreurs qui étaient répandues par la Russie communiste”… »
Or, dans la version de 1998, les seules paroles de Lucie qui mentionnent le triomphe du Cœur Immaculé de Marie disent : « La Vierge parle seulement des erreurs et des guerres provoquées par les erreurs… les erreurs du communisme athée dans le monde entier… et c’est de ces erreurs et de ces guerres provoquées par ces erreurs qu’il y aura la paix. C’est sur tout cela que le Cœur Immaculé de Marie doit triompher ! Le triomphe du Cœur de Marie est celui-là. C’est sur ces erreurs, en surpassant ces erreurs [9] ! »
Comme on le voit, la forme est toute différente dans la première et dans la deuxième version, ce qui ne pourrait se produire s’il existait un enregistrement audio ! De plus, il y a une variante très importante : dans la première version, Lucie aurait parlé du triomphe du Cœur Immaculé au passé, en sous-entendant que tout est accompli et que ce triomphe est déjà en train de se réaliser ; dans la seconde version, au contraire, on prête à Lucie des propos sur un triomphe du Cœur Immaculé qui est encore à venir, qui appartient à notre futur ! Cette contradiction grave jette en fait un sérieux doute sur l’authenticité de ces paroles attribuées à sœur Lucie, et sur la fidélité de la transcription publiée par M. Evaristo.
• Un démenti du Saint-Siège
La légitime suspicion à laquelle nous sommes arrivés au sujet de la transcription publiée du second entretien se trouve considérablement renforcée si l’on prend en compte un démenti du Saint-Siège au sujet d’une affirmation attribuée à Lucie. Elle aurait en effet déclaré, selon M. Evaristo :
La Vierge s’est servie des communistes, chefs de l’athéisme. Elle ne s’est pas servie d’un catholique, ni d’un chrétien. Elle s’est servie des chefs de file athées ! Elle les a amenés à entrer dans le bon chemin... Et l’un des principaux chefs de file du communisme athée vint à Rome et s’agenouilla aux pieds du pape et demanda pardon pour lui et pour sa nation. C’était un chef aussi athée que l’était Gorbatchev. C’était le plus grand chef de file de l’athéisme qui a donné au monde cet exemple d’humilité d’aller à Rome et de s’agenouiller aux pieds de celui qui représentait Dieu, demandant pardon... Cela a un sens très fort [10] !
Gorbatchev présenté par sœur Lucie comme un instrument docile de Notre-Dame et comme un modèle d’humilité que devrait bien imiter le monde entier ! On aura décidément tout vu. Le problème est que la teneur de ces propos incroyables a été publiquement démentie, le 2 mars 1998, par le porte-parole du Saint-Siège, M. Joaquim Navarro-Valls :
Gorbatchev n’a pas demandé pardon au pape. Cette déclaration est complètement incorrecte. Mikhail Gorbatchev ne s’est pas agenouillé devant le pape et n’a pas demandé pardon pour ses péchés, comme l’a prétendument (supostamente) déclaré sœur Lucie, 89 ans, et unique survivante des trois voyants de Fatima. Ce fait conté par sœur Lucie dos Santos aux cardinaux Padiyara (Inde) et Vidal (Philippines), durant une série de conversations, n’est ni vrai ni plausible [11].
Ce démenti cinglant sur des paroles attribuées à sœur Lucie par M. Evaristo, dans la transcription du premier comme du second entretien, jette, cette fois, une suspicion particulièrement forte sur l’ensemble des deux transcriptions publiées, car le Saint-Siège semble lui-même penser que l’on a fait dire à Lucie des paroles qu’elle n’a pas réellement prononcées, puisqu’il use dans ce démenti de certains mots choisis : « prétendument déclaré », « plausible ».
Il est temps de tirer la conclusion de tout cet examen : concernant les transcriptions des deux entretiens avec sœur Lucie publiées par M. Evaristo, nous n’avons aucune garantie d’authenticité et de véracité, venant d’aucun des participants, pas même de M. Evaristo.
Des contradictions manifestes
Nous pourrions arrêter là notre analyse du livre publié par M. Evaristo, car la manipulation est déjà bien démontrée. Mais il semble convenable d’examiner encore certains propos prêtés à sœur Lucie par M. Evaristo. Sur les sujets essentiels, ces propos contredisent frontalement tout ce que Lucie avait affirmé depuis 1917, ce qui amène encore une grave suspicion sur les transcriptions publiées par M. Evaristo. Passons donc en revue les points essentiels du message de Fatima abordés dans ces transcriptions.
L’enfer
M. Evaristo fait déclarer à sœur Lucie dans le premier entretien :
L’enfer est une réalité. C’est un feu surnaturel et non pas physique, et il ne peut être comparé au feu qui brûle à partir du bois ou du charbon, ni à ces feux que l’on a l’habitude d’allumer ici, dans nos forêts [12].
Il est pratiquement impossible de croire que Lucie ait prononcé de telles paroles, pour plusieurs motifs :
1. — Si le feu de l’enfer n’est pas physique, cela signifie que les corps des damnés ne seront pas châtiés après la résurrection générale, ce qui est contre la foi catholique transmise par le catéchisme traditionnel que Lucie a reçu. Le Grand catéchisme de saint Pie X nous enseigne par exemple, à propos des 11e et 12e articles du Credo :
— Question : Que nous enseigne le onzième article : la résurrection de la chair ?
— R. : Le onzième article du Credo nous enseigne que tous les hommes ressusciteront, chaque âme reprenant le corps qu’elle avait en cette vie.
— Q. : Pourquoi Dieu veut-il la résurrection des corps ?
— R. : Dieu veut la résurrection des corps afin que l’âme, ayant fait le bien et le mal quand elle était unie au corps, soit encore avec lui pour la récompense ou le châtiment. (…)
— Q. : Les biens du paradis et les maux de l’enfer sont-ils seulement pour les âmes ?
— R. : Les biens du paradis et les maux de l’enfer ne sont, en ce moment, que pour les âmes, parce qu’en ce moment il n’y a que les âmes qui soient en paradis ou en enfer, mais, après la résurrection de la chair, les hommes, dans la plénitude de leur nature, c’est-à-dire en corps et en âme, seront ou heureux ou tourmentés pour toujours.
2. — Les paroles attribuées à Lucie sont en parfaite contradiction avec le catéchisme donné par la mère de Lucie à ses enfants. Ecoutons le témoignage de Maria dos Anjos, la sœur aînée de Lucie :
C’était notre mère qui nous apprenait le catéchisme. […] Mais notre mère ne se contentait pas de la récitation des formules sur le bout du doigt, elle voulait aussi que nous comprenions la doctrine chrétienne, et nous donnait des explications détaillées. […] Aussi lui faisions-nous beaucoup de questions… Une fois, je lui dis que je ne comprenais pas comment le feu de l’enfer pouvait ne pas consumer et détruire les damnés, comme le bois qu’on met dans le foyer. « Vous ne savez donc pas, nous répondit-elle, que si l’on met un os dans le feu, il brûle sans paraître se consumer ? » Et nous, très effrayées, nous nous mettions à réfléchir là-dessus, et à prendre la résolution de ne pas faire de péchés, pour ne pas tomber dans ce feu terrible [13].
3. — Ces prétendues paroles de Lucie sont en contradiction avec certains passages de ses Mémoires :
La description de la vision de l’enfer : « Nous vîmes comme un océan de feu et, plongés dans ce feu, les démons et les âmes, comme s’ils étaient des braises, transparentes et noires, ou bronzées, ayant des formes humaines [14]. »
Les paroles de la bienheureuse Jacinthe après la vision de l’enfer : « Jacinthe s’asseyait souvent par terre ou sur quelque pierre et, pensive, commençait à dire : “Oh l’enfer ! Oh l’enfer ! Que j’ai pitié des âmes qui vont en enfer ! Et les personnes qui sont là, vivantes, à brûler comme du bois dans le feu !” [15] »
En conclusion : il est donc quasi impossible de croire que Lucie ait pu soudain prononcer, sur l’enfer, des paroles en contradiction aussi radicale avec le catéchisme qu’on lui avait enseigné et avec ce qu’elle a toujours écrit sur le sujet depuis 1917.
Le communisme
Selon la transcription du second entretien, Lucie se mettrait soudain à distinguer entre un « mauvais communisme », appartenant au passé, et un « bon communisme », gorbatchévien en quelque sorte, avec lequel il serait possible à l’Église catholique de cohabiter en paix et en bonne intelligence ! C’est inimaginable, car sœur Lucie n’a jamais fait une pareille distinction auparavant, bien au contraire ! Ainsi, on attribue à Lucie les incroyables paroles suivantes :
Il peut y avoir un communisme qui ne soit pas athée… Mais je parle du communisme athée qui produisait de nombreuses guerres à travers le monde entier [16].
Lucie distinguerait donc soudain deux sortes de communisme : un « communisme athée » qui aurait régné entre 1917 et 1989-1990, et un « communisme croyant », ou du moins avec lequel l’Église et la foi catholique pourraient s’accommoder, qui se serait substitué au premier communisme seul concerné par la deuxième partie du secret du 13 juillet 1917. Le « communisme athée » étant mort en 1989-1990, il y aurait désormais une sorte de « bon communisme », bien doux et bien gentil, avec lequel tout le monde pourrait s’entendre, selon les paroles attribuées à Lucie :
C’est vrai, avec la miséricorde de Dieu, Dieu change tout… et Dieu peut changer les pierres les plus lourdes, jusqu’aux communistes athées, qui étaient ceux qui luttaient contre tous.
Ils ont changé, du jour au lendemain, et ont complètement viré de bord. Ils s’entendent avec les autres nations, et toutes les autres nations les acceptent et les comprennent, sans conditions, sans protestations et sans contester. C’est un acte considérable de Dieu qui doit émerveiller le monde [17] !
Notons bien que, par ces paroles, voilà Lucie transformée, par un coup de baguette magique, en chantre de la collaboration avec le néo-communisme, collaboration qui est absolument nécessaire pour l’instauration du « nouvel ordre mondial » si radicalement anti-catholique ! Et ces paroles apparaissent en outre comme une légitimation à retardement du bien-fondé de la fameuse et honteuse Ostpolitik menée par le Vatican à partir de 1962, et qui a abouti à livrer toutes les Églises catholiques de l’Europe de l’Est aux communistes pour un plat de lentilles bien dérisoire : la présence d’observateurs orthodoxes russes au concile Vatican II, condition nécessaire au développement ultérieur de l’œcuménisme conciliaire avec l’orthodoxie schismatique.
Remarquons en outre que les paroles attribuées à Lucie soulignent avec grande insistance que le secret du 13 juillet 1917 ne concerne que le « communisme athée » et les guerres qui en ont été la conséquence.
« Le Saint-Père me consacrera la Russie et il y aura la paix »… Mais cette paix, à laquelle la Vierge se référait, fait référence aux guerres et persécutions que les erreurs du communisme athée causaient dans le monde entier [18].
Or, si le « communisme athée » est mort en 1989-1990, la deuxième partie du secret du 13 juillet 1917, qui ne concernait que ce communisme-là, selon ce que l’on fait dire à Lucie, est entièrement accomplie et appartient au passé. Et, ce qui tend à prouver une nouvelle fois que, derrière M. Evaristo, ont agi des commanditaires à partir de Rome même, nous retrouvons cette même affirmation, présentée comme un postulat explicatif fondamental du secret de Fatima, sous la plume du cardinal Ratzinger, dans le document de la sacrée congrégation pour la Doctrine de la foi du 26 juin 2000 qui prétendait révéler la troisième partie du secret de Fatima et expliquer ce secret dans son ensemble.
Que signifie dans son ensemble (dans ses trois parties), le « secret » de Fatima ? Que nous dit-il à nous ? Avant tout, nous devons affirmer avec le cardinal Sodano : « Les situations auxquelles fait référence la troisième partie du “secret” de Fatima semblent appartenir au passé. » Dans la mesure où les événements particuliers sont représentés, ils appartiennent désormais au passé [19].
Toutes ces affirmations de sœur Lucie sur le communisme, publiées par M. Evaristo, sont en fait bien douteuses, car elles contredisent ce que Lucie avait toujours affirmé sur le sujet jusque dans les années 1980. Par exemple :
1.— A l’historien nord-américain William Thomas Walsh, le 15 juillet 1946. A propos de la prophétie selon laquelle la Russie répandrait ses erreurs à travers le monde, Lucie observa :
— Si cela est fait [la consécration de la Russie], elle [la très sainte Vierge] convertira la Russie et il y aura la paix. Sinon, les erreurs de la Russie se propageront à travers tous les pays du monde.
— A votre avis, demanda Walsh, cela signifie que tous les pays sans exception seront conquis par le communisme ?
— Oui, répondit la voyante.
— Tous les pays sans exception ? insista Walsh, surpris.
— Oui, tous les pays sans exception, même si c’est pour peu de temps (pour sa déroute totale), avant le triomphe du Cœur Immaculé de Marie [20].
2.— Au pape Jean-Paul II, dans une lettre du 12 mai 1982 dont certains extraits ont été publiés par Rome le 26 juin 2000 :
La troisième partie du secret se réfère aux paroles de Notre-Dame : « Sinon, la Russie répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir, plusieurs nations seront anéanties » (13 juillet 1917).
[…] Parce que nous n’avons pas tenu compte de cet appel du message, nous constatons qu’il s’est réalisé, la Russie a inondé le monde de ses erreurs. Et si nous ne voyons pas encore la réalisation totale de la fin de cette prophétie, nous voyons que nous nous acheminons vers ce but à grands pas. Si nous ne faisons pas marche arrière sur le chemin du péché, de la haine, de la vengeance, de l’injustice qui viole les droits de la personne humaine, de l’immoralité et de la violence, etc [21].
Comme on le voit donc, en 1946 comme en 1982, Lucie ne fait aucune distinction entre un « bon » et un « mauvais » communisme, et annonce, au contraire, avant le triomphe du Cœur Immaculé de Marie, un temps de domination mondiale absolue du communisme athée sur le monde entier si la consécration de la Russie au Cœur Immaculé n’est pas accomplie ! Cette domination mondiale du communisme n’est-elle pas celle qui se déroule sous nos yeux, avec l’instauration d’un « nouvel ordre mondial » fondé sur une philosophie marxiste du monde et sur des principes communistes totalement matérialistes ? Comment prétendre après cela que le contenu du secret de Fatima appartient au passé, comme le suggérait Lucie d’après les paroles publiées par M. Evaristo et comme l’a affirmé explicitement le cardinal Ratzinger le 26 juin dernier ?
Ajoutons enfin une dernière constatation qui renforce notre suspicion sur l’authenticité des paroles attribuées par M. Evaristo à Lucie sur le communisme et l’athéisme : il y a des contradictions manifestes et flagrantes entre différentes paroles qui auraient été prononcées par Lucie à quelques secondes d’intervalle, par exemple :
— L’athéisme est encore le plus grand instrument utilisé par le diable en ce moment… parce que c’est un grand péché contre Dieu, qui nie son existence même, ouvrant le chemin à la pratique de toute une gamme d’actes diaboliques comme l’avortement [22].
— L’athéisme existe encore, mais grâce à Dieu, je crois que ce n’est déjà plus celui qui voulait détruire la foi, l’Église de Dieu, tout ce qui est surnaturel [23].
La consécration de la Russie
Jusqu’en 1989-1990, au sujet de la consécration de la Russie demandée par Notre-Dame à Tuy, le 13 juin 1929, tout avait été rapporté très clairement par sœur Lucie et il n’y avait aucune ambiguïté possible. La consécration authentique devait répondre aux conditions suivantes :
1. — Ce devait être une consécration de la Russie, pays qui devait « apparaître nettement comme étant l’objet de la consécration » (déclaration de Lucie remise au nonce apostolique du Portugal, Mgr Portalupi, le 19 mars 1983). Et Lucie avait toujours affirmé la même chose, par exemple au père Mc Glynn en février 1947 : « Non, Non, pas le monde ! La Russie, la Russie ! »
2. — Elle devait être faite au Cœur Immaculé de Marie, en pleine conformité avec l’ensemble du message de Fatima dont l’un des buts principaux, avait déclaré Notre‑Dame le 13 juin 1917, était d’« établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé ».
3. — Elle devait être effectuée par le Saint-Père en union avec tous les évêques du monde catholique (lettre de mai 1930 de sœur Lucie au père Gonçalves, son confesseur d’alors).
4. — Enfin, elle devait se dérouler dans le cadre d’un « acte solennel et public de réparation et consécration » (même source).
A la lumière de ces données claires et précises, le père Antonio Maria Martins, S.J., grand spécialiste de Fatima, avait estimé que la consécration du monde faite le 25 mars 1984 n’avait pas correspondu à la demande de Notre-Dame :
Bien que la consécration à Fatima en 1982 et sur la place Saint-Pierre en 1984 ait été faite par le pape en union avec les évêques, il ne me semble pas que l’on puisse obtenir la conversion de la Russie, puisque toutes les exigences de Notre‑Seigneur n’ont pas été remplies. En effet, selon les documents, la conversion de cette nation suivra une consécration de la Russie – et non du monde, même si la Russie y est incluse – faite par le pape, en union avec tous les évêques du monde, en un jour spécial.
Cela paraît bien être aussi l’avis de la voyante, selon le témoignage des personnes qui ont parlé avec elle, après l’acte du Saint-Père [24].
Et de fait, comme l’indique le père Martins, les carmélites du couvent de Lucie, comme toutes les personnes qui purent visiter la voyante en son carmel de Coïmbra entre le 25 mars 1984 et la fin de 1989 (certains membres de sa famille habitant Fatima, sa vieille amie Madame Pestana, de Porto, le cardinal Law, archevêque de Boston, venu visiter Lucie en mai 1989…), se rendirent compte que la voyante considérait que la consécration de la Russie n’était pas faite comme le voulait Notre‑Dame. Au cardinal Law, Lucie déclara :
Le Saint-Père considère qu’elle a été faite, faite au mieux des possibilités dans les circonstances. Faite sur le chemin étroit de la consécration collégiale qu’elle a demandée et qu’elle désirait ? Non, cela n’a pas été fait [25].
Mais le Vatican, considérant que tout avait été fait, envoya un ordre aux principaux experts de Fatima au cours de l’année 1988 : « Une consigne arriva de Rome, obligeant tout un chacun à dire et à penser : “La consécration est faite. Le pape ayant fait tout ce qu’il pouvait, le ciel a daigné agréer son geste” [26]. »
C’est dans la logique de cette « consigne » romaine qu’il faut situer les paroles attribuées à Lucie, sur la consécration de la Russie, dans les deux entretiens publiés par M. Evaristo : ces paroles contredisent formellement tout ce qu’elle avait toujours écrit ou affirmé sur le sujet jusqu’alors, et le but est de faire croire à l’opinion publique catholique que la consécration du 25 mars 1984 a parfaitement correspondu à la demande de Notre-Dame de Fatima ! Ainsi, on fait dire à Lucie :
• Sur les consécrations du monde faites par les papes à partir de 1942
1. — « Les consécrations ont été nombreuses. La Russie a été consacrée par toutes les consécrations que les papes ont faites [27]. »
Comment Lucie pourrait-elle prononcer des paroles pareilles, alors que, le 19 mars 1983 par exemple, elle avait écrit au nonce apostolique au Portugal : « Dans l’acte d’offrande du 13 mai 1982, la Russie n’est pas apparue nettement comme étant l’objet de la consécration » ?
2. — « L’erreur était mondiale et alors le peuple de Dieu dans le monde entier a dû prier, se sacrifier, se consacrer à Dieu, s’offrir à Dieu, pour la conversion de la Russie. Je veux dire… la Vierge a utilisé le mot Russie, parce que la Russie représentait les erreurs du monde entier [28]. »
Autrement dit : le terme « Russie » est symbolique, et la très sainte Vierge demandait en fait la consécration du monde ; donc, tout est accompli ! Mais tout ceci est radicalement contraire à tout ce qu’avait écrit ou dit Lucie auparavant, par exemple le 14 mai 1982. Ce jour-là, Mgr Hnilica, don Luigi Bianchi et Madame W. Poltavska eurent un entretien avec Lucie.
« Ma sœur, demanda don Bianchi, hier, dans son acte d’offrande, le pape Jean-Paul II a-t-il, conformément aux demandes de Notre-Dame, vraiment consacré la Russie au Cœur Immaculé de Marie ? » A l’aide de son doigt, Lucie indiqua que non. Puis, des deux mains, elle dessina la forme du globe terrestre en expliquant que, pour accomplir la demande de Notre‑Dame, il faudrait que chaque évêque fasse dans sa cathédrale une consécration publique et solennelle. Elle fit remarquer que la Russie n’avait pas été l’objet de la consécration. Or, Dieu voulait « la consécration de la Russie et uniquement de la Russie, sans aucune adjonction » ; car « la Russie est un immense territoire, bien circonscrit, et sa conversion se remarquera, apportant ainsi la preuve de ce qu’on peut obtenir par la consécration au Cœur Immaculé de Marie [29]. »
• Sur la nécessité de la mention explicite de la Russie
C. Evaristo : — « Mais Notre‑Dame ne voulait-elle pas que la Russie soit expressément mentionnée ? »
Sœur Lucia : — « Notre‑Dame n’a jamais demandé que la Russie soit spécifiquement mentionnée par son nom. A l’époque, je ne savais même pas ce qu’était la Russie. Nous pensions qu’il s’agissait d’une femme très méchante. Ce qui compte, c’est l’intention du pape, et les évêques savaient que l’intention du pape était de consacrer la Russie [30]. »
La consécration de la Russie était pratiquement faite, depuis que le pape Pie XII l’avait faite. Pie XII a fait la consécration du monde, et dans cette consécration du pape Pie XII, on voit déjà qu’il avait l’intention de consacrer la Russie quand il dit : « Ces peuples qui ont le plus besoin de cette consécration. » La Vierge n’a pas dit que le Saint-Père devait prononcer le mot Russie…
[…] Elle n’a pas dit non plus que le Saint-Père, dans la consécration, devait dire le mot Russie [31]…
Ces propos extravagants, et qu’il est impossible de croire authentiques, sont démentis par tous les écrits ou entretiens antérieurs de Lucie, par exemple par ses propos du 14 mai 1982 rapportés plus hauts, ou par sa lettre au père Humberto Maria Pasquale, du 13 avril 1980 ; ce père lui avait posé la question suivante : « Notre‑Dame vous a-t-elle jamais parlé de la consécration du monde à son Cœur Immaculé ? » En réponse, il reçut cette lettre manuscrite de Lucie :
Répondant à votre question, je clarifie les choses : Notre‑Dame, à Fatima, dans sa demande, se référa seulement à la consécration de la Russie.
Dans la lettre que j’écrivis au Saint‑Père Pie XII – sur l’indication du confesseur – j’ai demandé la consécration du monde avec mention explicite de la Russie [32].
Notre‑Dame de Fatima ne parla donc jamais de consécration du monde, et si Lucie, non directement en temps que messagère de Notre‑Dame de Fatima, mais sur l’indication de son confesseur, demanda une consécration du monde avec mention explicite de la Russie, c’est bien que le bon Dieu et Notre-Dame voulaient cette mention !
De plus M. Evaristo, prévoyant sans doute de fortes objections à ces propos attribués à Lucie, met dans la bouche de la voyante une comparaison particulièrement déplacée et qui ne vaut pas pour démontrer que la consécration de 1984 a répondu à toutes les conditions demandées par Notre-Dame. Voici cette comparaison :
Sœur Lucia : — « Dans le texte de la consécration de 1984, quand le pape a parlé de “ces peuples…”, son intention était la Russie. Ceux qui étaient au courant de la demande de consécration de la Russie savaient à quoi il se référait, de même que Dieu, qui est omniscient et qui peut lire les pensées des hommes. Dieu savait que l'intention du pape était la Russie et qu'il se référait à la Russie dans sa consécration. Ce qui importe est l'intention, exactement comme quand un prêtre a l'intention de consacrer une hostie [33]. »
Il est difficile de croire que Lucie ait pu employer une telle comparaison (qu'à notre connaissance, elle n'avait jamais faite auparavant) puisque cette comparaison n'est absolument pas pertinente et ne démontre rien dans le cas présent : en effet, un prêtre a beau avoir l'intention de consacrer une hostie, s’il ne prononce pas les paroles de la consécration, la consécration n’est pas faite ! De plus, quand Lucie a transmis la demande de consécration, en mai l930, elle a parlé d'un « acte public et solennel de réparation et de consécration de la Russie », et non d’une consécration faite en catimini, dans le for interne du pape, et connue d’un petit nombre d’hommes seulement : quelques initiés, « ceux qui étaient au courant ».
• Sur les deux grâces attachées par Notre‑Dame à la consécration de la Russie
1. — La conversion de la Russie.
Lucie a toujours vu dans cette promesse le retour de la Russie schismatique à la vraie foi catholique et à l’unité romaine. Or, voici que brusquement, dans les deux entretiens publiés par M. Evaristo, Lucie donnerait une toute autre interprétation de cette conversion :
C. Evaristo : — « Mais la conversion de la Russie ne doit-elle pas être interprétée comme une conversion du peuple au catholicisme ? »
Sœur Lucia : — « Notre‑Dame n’a jamais dit cela. Il existe beaucoup de mauvaises interprétations, à ce sujet. Le fait est qu’en Russie, le pouvoir communiste et athée empêchait le peuple de pratiquer sa foi. Les personnes peuvent maintenant choisir personnellement de rester comme elles sont ou de se convertir. Dorénavant, elles sont libres de choisir et, de fait, beaucoup de conversions se produisent [34]. »
C. Evaristo : — « Et la conversion de la Russie a-t-elle déjà commencé ? »
Sœur Lucia : — « Oui, elle a déjà commencé. Nous ne devons pas nous méprendre à propos du mot conversion. Convertir indique un changement. Une conversion est un changement. Du mal pour le bien. Cela ne veut pas dire que tout le mal disparaît, mais qu’il y a une conversion du mal pour le bien. C’est ce que veut dire le mot [35]. »
Par ces paroles, voici Lucie transformée en chantre de la liberté religieuse, l’une des grandes erreurs du concile Vatican II ! La « conversion de la Russie », promise par Notre‑Dame, ne signifierait donc plus le retour de ce pays à la foi catholique et à l’unité romaine, mais la liberté pour les Russes de choisir entre l’athéisme et la foi, en l’occurence orthodoxe ! Et comme cette liberté a été recouvrée en Russie, de manière tout à fait relative d’ailleurs, après la chute de Gorbatchev en 1991, c’est le résultat de la consécration du 25 mars 1984, et donc, cette consécration était la bonne ! Le tour est joué, la boucle est bouclée, tout a été accompli et appartient au passé, il n’y a plus rien à attendre du message de Fatima. Et nous rejoignons ainsi, une nouvelle fois, ce qu’a écrit le cardinal Ratzinger le 26 juin 2000, dans sa « tentative d’interprétation du secret de Fatima ».
2. — La grâce d’un « certain temps de paix dans le monde ».
Là encore, on réinterprète cette promesse de Notre‑Dame, en faisant dire à Lucie qu’elle ne doit être comprise que par rapport à des guerres mondiales, et non par rapport à des guerres civiles ou locales ! Voici un extrait du deuxième entretien :
Père Bing : — « Pourquoi est-ce que la paix ne règne pas aujourd’hui en Russie ? Pourquoi ? »
Sœur Lucia : — « Parce que ces guerres qui existent en ce moment, pratiquement, ne sont pas en rapport avec l’athéisme, ce sont des guerres civiles… »
C. Evaristo : – « Les guerres qu’il y a en ce moment sont des guerres civiles… des gens qui luttent pour gouverner… Ce ne sont pas des guerres provoquées par la Russie, par le communisme. »
Sœur Lucia : — « Les guerres qu’il y a en Russie, et de par le monde, sont des guerres civiles, ce ne sont pas des guerres mondiales… Elles sont locales… Et la Vierge ne se référa pas à ces guerres-là. La Vierge se référa aux guerres mondiales… à la guerre mondiale qui était en train d’être provoquée par les erreurs de la Russie répandues dans le monde entier… par l’athéisme… [36] »
Cette interprétation n’est absolument pas exacte, si l’on se réfère aux propres paroles de Notre‑Dame le 13 juillet 1917 : « Si l’on écoute mes demandes, la Russie se convertira et l’on aura la paix. Sinon, elle répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. » Notre‑Dame parle donc de guerres au pluriel, et ne se réfère donc pas seulement à la Seconde Guerre mondiale, mais aussi à la multitude de guerres civiles ou locales fomentées par la Russie communiste, de 1917 jusqu’à aujourd’hui, en particulier dans le cadre de la « décolonisation » et de ses suites, dans le but d’étendre la domination communiste sur le monde. Mais limiter la « paix » promise par Notre‑Dame à l’absence de guerre mondiale permet à nouveau de faire croire que la consécration de 1984 fut la bonne, car elle permit la chute du mur de Berlin et la fin de la « guerre froide » qui faisait planer sur le monde, à tout instant, la menace d’une nouvelle guerre mondiale. De nouveau, le tour est joué, la boucle est bouclée, tout a été accompli et appartient au passé, il n’y a plus rien à attendre du message de Fatima !
Conclusion
En conclusion générale, la critique tant interne qu’externe de la transcription des deux entretiens avec sœur Lucie, publiée par M. Evaristo, conduit très nettement à poser l’absence totale de crédibilité de cette publication.
Elle est, semble-t-il, une tentative de réinterprétation du message de Fatima pour le rendre conforme aux « nouvelles orientations conciliaires », en faisant de sœur Lucie le chantre de toutes les principales erreurs du Concile Vatican II : œcuménisme, liberté religieuse, collaboration avec le communisme et légitimation de l’ostpolitik, alors qu’en vérité, l’ensemble des faits surnaturels de Fatima, Pontevedra et Tuy sont une claire et forte confirmation de la foi catholique traditionnelle et de tous les principaux dogmes de notre foi les plus contraires à « l’esprit conciliaire » et à ses erreurs :
— dogme de la très Sainte Trinité (deuxième prière de l’Ange, et vision trinitaire de Tuy le 13 juin 1929) ;
— dogmes du ciel et du purgatoire (message du 13 mai 1917) ;
— dogme de l’enfer (vision du 13 juillet 1917, message du 19 août 1917) ;
— toute la doctrine eucharistique si bien définie par le concile de Trente (troisième apparition de l’Ange, apparitions de Pontevedra les 10 décembre 1925 et 15 novembre 1926) ;
— enfin tous les dogmes qui concernent la très sainte Vierge Marie (maternité divine, Immaculée Conception, Assomption) ; à noter que la médiation universelle de toutes les grâces par Marie, universellement crue mais qui n’a pas encore été définie comme dogme de foi, est soulignée de manière très forte par le message de Fatima.
Pour arriver à faire accepter cette réinterprétation, il fallait détruire :
— la crédibilité de l’interprétation antérieure du message de Notre‑Dame, qui s’appuyait, entre autres, sur les paroles de Lucie au père Fuentes en 1957 : d’où un ajout, dans la version portugaise de 1998, contre l’authenticité de cette entrevue ;
— la légitimité du combat actuel des traditionalistes en faveur de la vraie foi catholique et de la vraie sainte messe, combat qui trouve une pleine confirmation dans le message authentique de Fatima ; d’où ces propos attribués à Lucie :
C. Evaristo : – « Quel message avez-vous pour le monde confus d’aujourd’hui ? »
Sœur Lucia : – « Qui n’est pas avec le pape n’est pas avec Dieu ; et qui veut être avec Dieu doit être avec le pape [37]. »
Cardinal Vidal : – « […] Avez-vous un dernier message pour mes compagnons au congrès de Fatima ? »
— Sœur Lucia : – « […] Suivez ce qu’écrit le pape, tel est mon conseil. Je suis en union avec lui et je partage ses pensées. Lui qui est rempli de l’Esprit de Dieu, vous devez l’écouter et le suivre parce que c’est par la foi que nous sommes sauvés [38]. »
Comme les traditionalistes sont partout faussement présentés comme des gens désobéissants, contre le pape, schismatiques et excommuniés, le lecteur en déduira logiquement que Lucie est contre les traditionalistes et, par conséquent, contre l’interprétation du message de Fatima qu’ils défendent, interprétation qui se trouvera discréditée aux yeux de l’opinion publique catholique qui accueillera ainsi beaucoup plus facilement la nouvelle interprétation, conforme à l’esprit conciliaire ! C’est vraisemblablement dans cette logique qu’il faut situer la collaboration de M. Yves Chiron à la version française de la publication de M. Evaristo : M. Chiron, bien connu des milieux traditionalistes français, a dû être choisi à son insu pour faciliter une opération d’intoxication de ces milieux, et s’est laissé entraîner dans ce piège, sans doute par imprudence. Alors que nous avons vu qu’aucune note du premier entretien n’avait été prise, au témoignage de M. Evaristo lui-même, et que l’existence de l’enregistrement audio du second entretien est plus que douteuse, M. Chiron écrit, dans sa présentation de la version française des entretiens avec Lucie, en page 51 :
Le premier entretien a été édité d’après les notes prises par un des interlocuteurs, Mgr Michaelappa, et par celui qui servait de traducteur au groupe, Carlos Evaristo. Le texte du second entretien a été établi d’après un enregistrement audio et vidéo. L’authenticité des deux entretiens publiés ne saurait donc être raisonnablement contestée [39].
Quant à M. Evaristo, il semble avoir dévoilé une partie de sa duplicité au journaliste Miguel Carvalho. Celui-ci, dans un article de l’hebdomadaire portugais Visão du 11 mai 2000 [40], rapporte que M. Evaristo se dit ami intime de dom Duarte, le prétendant au trône du Portugal, et « monarchiste absolutiste avec un cœur d’or » (sic !) tout en tressant de grandes louanges envers le catholicisme cubain placé sous la férule communiste de Fidel Castro :
C. Evaristo effraye certaines âmes plus endurcies quand il donne Cuba, l’île communiste de Fidel, comme le lambeau de terre où l’on peut rencontrer aujourd’hui « une forme plus pure de donner un sens religieux à la vie », où « la pratique est socialement intacte » et où l’Église « est plus catholique ».
Le problème est que Castro a réussi à détruire presque complètement le catholicisme à Cuba : en 1986, seulement 1 % de la population se disait encore catholique [41], et l’hebdomadaire français Le Point publiait, sous le titre « Cuba : les derniers chrétiens », l’information suivante : « Selon une enquête demandée par le Vatican, après plus de 25 ans d’athéisme militant, Cuba, 9,5 millions d’habitants, ne compte plus que 0,5 % de catholiques pratiquants, contre 17 % avant la prise du pouvoir par Castro [42]. »
Alors, pour qui travaille M. Evaristo ? Certainement pas en faveur du message authentique de Notre‑Dame de Fatima, comme cette recension me paraît l’avoir bien montré !
[1] — Propos difficilement crédibles de la part d’une âme qui a contemplé un ange du ciel, Notre-Dame et aussi une théophanie trinitaire à Tuy, le 13 juin 1929, et qui, dans certaines lettres, a parlé du ciel avec effusion !
[2] — Père Alonso : La vérité sur le secret de Fatima, Madrid, 1976, page 107.
[3] — Voir Fr. François de Marie des Anges, Fatima, joie intime, événement mondial, 2e éd., Saint-Parres, CRC, 1993, p. 287, note 2.
[4] — Citation de la page 2 de ce fax, paragraphe i ; reproduite dans The Fatima Crusader 57, printemps-été 1998, p. 5.
[5] — Fax, paragraphe g ; The Fatima Crusader 57, p. 64.
[6] — Voir The Fatima Crusader 57, p. 87 et p. 90 (où est publiée une photographie du cardinal Casaroli en compagnie de M. Carlos Evaristo).
[7] — Voir à ce sujet les paragraphes suivants.
[8] — Aletheia, lettre d'informations religieuses de M. Chiron, nº 2, 15 août 2000, p. 8.
[9] — Page 63 de la version portugaise et page 92 de la version française.
[10] — Page 66 de la version portugaise de 1998 ; page 96 de la version française.
[11] — Traduit du texte portugais de la version de 1998, page 75.
[12] — Version portugaise de 1998, page 22 ; version française, page 68.
[13] — Père de Marchi, Témoignages sur les apparitions de Fatima, 3e éd., 1979, p. 53.
[14] — Mémoires de sœur Lucie, 2e éd. française, mai 1991 (réimprimées en août 1997), 4e Mémoire, p. 172.
[15] — Mémoires, 3e Mémoire, p. 110.
[16] — Version portugaise de 1998, page 64 ; version française, page 93.
[17] — Version portugaise de 1998, page 66 ; version française, page 97.
[18] — Version portugaise de 1998, page 63 ; version française, page 92 ; il y a d’autres paroles sur le même thème.
[19] — S.C. pour la Doctrine de la foi : Le Message de Fatima, Cité du Vatican, année 2000, pages 43-44.
[20] — Extrait du livre de M. Walsh, Our Lady of Fatima, en page 226 de l’édition anglaise ; ce texte a curieusement disparu des éditions récentes de ce livre en d’autres langues…
[21] — Le Message de Fatima, pages 8-9 ; passage retraduit directement à partir du texte portugais original, car la traduction française officielle de cette lettre de sœur Lucie est très mauvaise.
[22] — Version portugaise, page 64 ; version française, page 93.
[23] — Version portugaise, page 65 ; version française, page 94.
[24] — Père Antonio Maria Martins, S.J., Fatima e o Coração de Maria, Éditions Loyola, São Paulo, Brésil, 1984, pages 101-102. Traduit du portugais par mes soins.
[25] — Sur ces témoignages, voir Fr. François de Marie des Anges, ibid., pages 372 à 374.
[26] — Lettre de M. l’abbé Caillon, mars 1990, citée par Fr. François de Marie des Anges, ibid., page 374.
[27] — Deuxième entretien ; version française, page 102.
[28] — Deuxième entretien ; version française, pages 103-104.
[29] — Voir Fr. François de Marie des Anges, ibid., page 359.
[30] — Premier entretien, version française, pages 58-59.
[31] — Deuxième entretien ; version française, pages 90-91.
[32] — Voir Fr. François de Marie des Anges, ibid., pages 392-393, avec fac-similé de la lettre manuscrite.
[33] — Premier entretien, version portugaise de l998, page 16 ; version française, page 59.
[34] — Premier entretien ; version française, pages 60-61.
[35] — Deuxième entretien ; version française, pages 89-90.
[36] — Version française, page 94 ; voir aussi pages 91-92, et : premier entretien, pages 61-62.
[37] — Premier entretien ; version française, page 76.
[38] — Deuxième entretien ; version française, pages 110-111.
[39] — Au moment de boucler ce numéro, paraît le nº 5 d’Alètheia, la Lettre d’informations religieuses de M. Chiron. En p. 3 et 4, il réaffirme l’authenticité de la retranscription des entretiens parus dans Fatima, Sœur Lucia témoigne : « Le débat […] ne devrait donc pas porter sur l’authenticité des entretiens et de leur retranscription, mais sur les arguments avancés par sœur Lucie. » Personne ne conteste la réalité des entretiens. Mais l’authenticité de la retranscription est parfaitemnt douteuse, comme le prouve abondamment la recension de l’abbé Delestre qu’on vient de lire, qui répond point par point et au-delà aux remarques d’Yves Chiron. (NDLR.)
[40] — Numéro spécial sur la béatification des pastoureaux Jacinthe et François, page 94.
[41] — « Iota Unum » nº 330 du 9 mars 1996.
[42] — Le Point, nº 775 du 27 juillet 1987.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Fabrice Delestre a exercé son ministère en France et au Portugal, notamment à Fatima.
Le numéro

p. 64-88
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