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La vocation,

une grâce de Dieu

 

 

 

Anonyme

 

 

 

GRATIA DEI sum id quod sum (1 Co 15, 10). Si l’état religieux pouvait se personnifier, ou qu’il fût interrogé, il répondrait ainsi, comme saint Paul : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. » La grâce reste mystérieuse comme Dieu lui-même. La grâce, dit l’ange de l’école, est une participation de la nature divine. Et comme la nature divine est simple, il y aura dans la mission de la grâce quelque chose de très particulier, quelque chose qui différenciera les opérations de la grâce de toutes les autres opérations. Là où est la grâce, Dieu se trouve tout entier, puisque la grâce est une participation de la nature divine.

Le caractère principal de la grâce, quand nous la considérons par rapport à nous, c’est la gratuité. La grâce est gratuite, Dieu seul peut la donner, et chaque fois qu’il la concède, c’est en vertu d’un don libre et souverainement indépendant. Nous n’avons pas droit à la grâce, et cependant il la prodigue. La grâce a surabondé lorsque Dieu s’est mis à l’œuvre pour réparer les ravages du péché dans la création.

La vocation est une œuvre admirable de la grâce. Ce n’est pas seulement la grâce sanctifiante, c’est une grâce spéciale, distincte. La grâce sanctifiante, c’est le fond de cette charité et de cette union qui établit un commerce merveilleux entre Dieu et ses petites créatures. Mais ensuite, notre vie se subdivise en opérations, en situations très variées, et la grâce, qui est l’assistance de Dieu et son opération, se diversifie selon les lois qui ont été données à notre nature. Une des variétés de la grâce les plus admirables, c’est la grâce de la vocation, et surtout de la vocation à la virginité, à la consécration, à l’adaptation de toute notre vie au service unique de Dieu. Plus la grâce est élevée, et plus elle est gratuite, moins la créature saurait y prétendre. En sorte que si vous trouvez déjà la gratuité dans la grâce sanctifiante, vous la trouverez bien plus dans la vocation. Votre vocation vient de l’amour très particulier de Dieu. Dieu ne peut être déterminé que par l’amour. Là où Dieu répand des libéralités plus hautes, plus abondantes, plus choisies, évidemment il y a plus d’amour. Vous avez la vocation parce que Dieu vous a aimées, vous avez une vocation très distinguée parce que Dieu vous a aimées davantage… Pour vous la donner, il faut que Dieu, de toute éternité, vous ait aimées d’un amour que lui seul peut dire. Pourquoi m’a-t-il tant aimée ? Pourquoi moi au lieu d’une autre ? Il a ses raisons, mais lui seul les connaît ; la raison qu’il nous révèle, c’est son amour. La vocation est une grâce complexe dans sa genèse : combien de concours de circonstances n’a-t-il pas fallu à Dieu pour faire éclore votre vocation dans votre propre cœur ! Combien de combats contre les obstacles extérieurs, peut-être aussi contre vous-mêmes, contre vos propres résistances !

La grâce est complexe dans ses développements internes. Dans cette première grâce de la vocation est contenu tout un monde de grâces qui la réalisent année par année, jour par jour, heure par heure. La vocation est une première mise de la libéralité de Dieu déposée dans votre cœur et entre vos mains, mais entre cette première mise et la moisson qui viendra plus tard, il y a tout un monde, un univers de grâces. Entrez dans les détails de vos vocations spéciales, particulières, vous trouverez l’action de grâces. Il y a une telle libéralité divine d’assistance du Saint-Esprit, des dons et de l’amour de Dieu dans la moindre des grâces qui composent notre existence, qu’il y en aurait assez pour convertir une armée de pécheurs. Dieu vous donne un trésor si grand et si étendu parce qu’il vous aime ; son amour vous est fidèle. La grâce est gratuite. Et cependant, Dieu exige le tribut de la prière. La prière est une condition posée par Dieu pour que la grâce soit continuée et pour qu’elle arrive à se développer. Car autant il est vrai que nous ne pouvons rien sans le secours de la grâce, autant il est vrai que Dieu ne consentira jamais à se servir de la grâce toute seule pour sanctifier une âme. La créature étant en possession de son intelligence et de sa liberté, il exige tout le concours de la créature. D’autre part, la créature seule ne peut pas, par ses propres forces, accomplir des actes surnaturels, il faut donc qu’elle ait recours à la prière. La prière consiste donc en même temps à publier notre impuissance, à la reconnaître, et, comme conséquence, à puiser dans la richesse de Dieu et à lui demander son assistance, sans laquelle nous ne pouvons pas correspondre à la grâce. Et comme le mouvement de la vie ne s’arrête pas, qu’il nous emporte avec une rapidité effrayante vers le terme final, le mouvement de la prière ne doit pas s’arrêter non plus ; il faut prier toujours et, quand on avance, il faut que la prière occupe, qu’elle prenne dans la vie une place plus large, qu’elle exerce sur l’âme un empire plus complet… Oportet semper orare et non deficere [1]. Il faut prier toujours, parce que toujours il faut marcher, combattre, il faut toujours que la grâce descende d’en haut pour nous assister.

Considérée dans son ensemble et quant au fond, la grâce de la vocation est la même pour tous, mais elle varie selon chacune des âmes qui la reçoivent. Vous avez la même vocation ; il n’y a pas deux vocations qui se ressemblent, ni à leur point de départ, ni dans leur consommation. Dieu fait la mesure, et il la fait de telle sorte que la grâce soit la même, et cependant qu’elle soit variée selon la variété des sujets auxquels elle s’applique. La volonté de Dieu laisse à notre liberté tout son jeu. Et la preuve que la correspondance à la grâce dépend de nous, nous est donnée dans l’Évangile lorsque Dieu demande compte des talents.

Donc, la grâce nous impose l’obligation de faire ce qui est en notre pouvoir pour y correspondre, en sorte que la grâce produise ce que Dieu veut. Ce serait indigne de sa majesté que, quand il donne une grâce, il n’ait pas un dessein déterminé en vertu duquel cette grâce devrait produire tel degré de vertu. Et comme nous avons à nous défier de notre nature déchue, le devoir qui nous incombe en face de la grâce de la vocation et de toutes les tendresses de la grâce contenues en germe dans la vocation, c’est de déployer tout ce qu’il y a en nous de capacité, d’intelligence, de bonne volonté, d’attention, de générosité, d’esprit de sacrifice, pour avoir la certitude que nous donnons à Dieu tout ce qu’il demande de nous. Regnum Dei vim patitur et violenti rapiunt illud [2]. Le royaume de Dieu, avant d’être le triomphe des âmes justifiées, est l’exercice de la grâce, et la correspondance à la grâce. Les violenti, c’est-à-dire ceux qui sont vigilants, sont ceux qui s’appuient sur le secours de Dieu, ne négligeant aucun des moyens en leur pouvoir.

Il faut d’autant plus nous préoccuper de cette correspondance que « nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine ». Est-ce que nous pouvons avoir de l’état réel de notre âme une certitude ? Non, « nul ne sait (…) ». Des religieux éminents par leur sainteté et que l’Église honore aujourd’hui, tremblaient en méditant ces paroles. Ma mesure de la grâce, Dieu la fait surabondante : Ut vitam habeant et abundantius habeant [3]. Et lorsqu’une âme prédestinée demeure en face d’un obstacle et qu’elle ne le surmonte pas, lorsqu’une âme est en face d’une victoire et qu’elle omet de la remporter, elle est compromise, elle est déjà dans l’incertitude. Si elle croit au jugement de Dieu, pourra-t-elle s’abriter derrière des prétextes ? Dieu se conduit toujours en Dieu, il reste le maître de la grâce, il veut nous conduire à une fin déterminée et il nous donne toujours la grâce dans une mesure surabondante. Dieu est égal à lui-même. Dieu aime les hommes d’un amour infini, débordant, il aime les âmes des pécheurs dans les états les plus abjects, et il ne recule pas pour aller les chercher. Il va jusqu’à descendre au fond de l’abîme parce que sa grâce, qui est son opération, lui ressemble et se présente avec abondance. On a toujours plus qu’il ne faudrait pour se sanctifier. Voyez comme il est dangereux de reculer, d’hésiter, de ne correspondre qu’avec mollesse et d’une manière hésitante. Il faut correspondre de toutes nos forces… Saint Pierre ne se contente pas de dire : coacte, mais satagite ut per vestra bona opera certam vestram vocationem et electionem faciatis [4].

Évidemment, la gloire est contenue dans la grâce. Gratiam et gloriam dabit Dominus [5]. La grâce nous est donnée pour nous conduire à la gloire ; en principe nous tenons déjà la gloire si nous avons la grâce. Nous sommes des héritiers présomptifs de la gloire, mais il faut nous en donner la peine. Jésus-Christ, pour mériter la grâce, fait tout ce que nous savons, et il meurt sur la croix. Sanguis eius ornavit caelos, par la grâce et la gloire qui en sont les fruits.

Notre-Seigneur ayant fait ce qu’il a fait, personne n’a le droit ni de s’excuser, ni de prétexter, ni de se décourager. La règle de Dieu quant à la grâce, c’est de demander davantage à qui a reçu davantage. Cui multum datum est, multum quaeretur ab eo [6]. Puisque la grâce de la vocation est une grâce complexe, universelle, qui en contient une multitude d’autres, il sera demandé beaucoup à une âme favorisée de la vocation religieuse. Il lui sera demandé beaucoup en vertu d’un autre motif : l’effet de la vocation est de faire mourir ; la conséquence de cette mort réelle à tout ce qui est terrestre, à tout ce qui n’est pas Dieu, c’est de donner à l’âme appelée une puissance de dégagement et de liberté, une facilité de concentration de ses forces, une puissance d’action qui est refusée aux autres créatures. L’épouse du Christ, la vierge consacrée, est dans son cloître et elle dispose de l’intégrité de son être intellectuel, moral et corporel. Pourquoi cet affranchissement et ce dégagement de tout ce qui est de la terre et le mouvement de la vie présente ? Afin que l’être tout entier se dirige vers Dieu. Ascendit per desertum sicut virgula fumi [7]. L’atmosphère visible, la fumée adorante, c’est la paix : l’âme prend tellement le chemin du ciel qu’il n’y a rien, c’est le désert et la paix profonde ; la vocation réalisée, c’est le désert, le désert de tout ce qui n’est pas Dieu, et la concentration en Dieu seul et dans son royaume. Il vous sera demandé davantage, parce que vous avez plus de facilité et une grâce plus abondante, plus décisive. Dieu est bon, Dieu est prévenant. Il est infiniment tendre, infiniment délicat pour vous.

Contre ce travail de la grâce qu’il lui plaît de commencer et de continuer en nous, aucune puissance de l’enfer ne saurait prévaloir. L’enfer est jaloux, mais Dieu décrit un cercle autour de nous. Il y a des tentations qu’il ne permet pas, et celles qu’il permet, il les démasque. L’âme appelée, qui est fidèle à prendre tous les instruments merveilleux que donne la vocation, cette âme est dans la splendeur de la lumière ; quand les ennemis viennent, elle peut les discerner, et si elle les discerne, elle peut les vaincre, car l’esprit des ténèbres n’a de puissance que dans les ténèbres ; lorsque les ténèbres lui sont ôtées, il est démasqué, et il perd la plus grande partie de sa force. Latrare potest, mordere non potest, nisi volenti [8]. Remercions Dieu et souvenons-nous que la seule action de grâces qui lui plaise consiste dans les efforts pour faire fructifier cette grâce incomparable de notre vocation.

 


[1] — Il faut prier sans cesse et ne pas se décourager (Lc 18, 1).

[2] — Le royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui s’en emparent (Mt 11, 12).

[3] — Pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance (Jn 10, 10).

[4] — Appliquez-vous davantage à affermir par vos bonnes œuvres votre vocation et votre élection (2 P 1, 10).

[5] — Le Seigneur donnera la grâce et la gloire (Ps 83, 12).

[6] — A qui on aura beaucoup donné, il sera beaucoup demandé (Lc 12, 48).

[7] — Elle monte du désert comme une fumée légère (Ct 3, 6).

[8] — Il peut aboyer, mais il ne peut mordre personne, sinon celui qui le veut (Saint Augustin).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 36

p. 154-157

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