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Du théâtre de Corneille

au théâtre de Voltaire (II)

 

de l'orthodoxie religieuse à l'idéologie

 

par Joseph Lagneau

 

 

 

APRÈS avoir exigé pour ses tragédies politiques « une connaissance approfondie de l’histoire, une tête faite pour combiner des idées de politique, de morale et de philosophie [1], » Voltaire veut faire de ses tragédies religieuses « une école de raison et de tolérance [2]. » Alors que Corneille exposait les vertus héroïques des martyrs, comme en témoignent les sous-titres de ses deux tragédies chrétiennes — Polyeucte martyr, tragédie chrétienne, 1643 et Théodore vierge et martyre, tragédie chrétienne, 1646 — Voltaire fait du prosélytisme pour une religion nouvelle faite d’une morale universelle et d’un vague déisme [3]. « Pour éclairer les hommes et les porter à la vertu », comme le dit Condorcet dans sa Vie de Voltaire [4], « il fallait éliminer le plus funeste des préjugés, le fanatisme. » Et Voltaire, poursuit notre hagiographe, « voulut immoler ce monstre sur la scène et employer, pour l’arracher des âmes, ces effets terribles que l’art du théâtre peut seul produire », témoins ces deux tragédies aux sous-titres révélateurs : Mahomet le prophète ou le fanatisme, 1742, et les Guèbres ou la tolérance, 1769 [5].

De plus, tandis que Corneille dédiait le plus souvent ses pièces à des personnalités politiques — Polyeucte par exemple est dédiée à la régente Anne d’Autriche [6] — le philosophe de Ferney n’hésitait pas à offrir certaines de ses tragédies à des princes de l’Église : il dédia Sémiramis (1748) à un cardinal [7] et envoya Mahomet au Pape. Voici à ce sujet la lettre de Voltaire à Benoît XIV, à laquelle le pape répondit « en lui envoyant des médailles [8] » :

« Très Saint Père, Votre Sainteté voudra bien pardonner la liberté que prend un des plus humbles, mais l’un des plus grands admirateurs de la vertu, de consacrer au chef de la véritable religion un écrit contre le fondateur d’une religion fausse et barbare. « À qui pourrais-je plus convenablement adresser la satire de la cruauté et des erreurs d’un faux prophète qu’au vicaire et à l’imitateur d’un Dieu de paix et de vérité ? « Que Votre Sainteté daigne me permettre que je mette à ses pieds et le livre et l’auteur. J’ose lui demander sa protection pour l’un et sa bénédiction pour l’autre. C’est avec ces sentiments d’une profonde vénération que je me prosterne et que je baise vos pieds sacrés. » Paris, 17 Auguste 1745.

 

« Benoît XIV, Pape, à son cher fils, salut et bénédiction apostolique. « Il y a quelques semaines qu’on me présenta de votre part votre admirable tragédie de Mahomet, que j’ai lue avec un très grand plaisir. Le cardinal Passionni me donna ensuite en votre nom le beau poème de Fontenoi. M. Leprotti m’a communiqué votre distique pour mon portrait ; et le cardinal Valenti me remit hier votre lettre du 17 août. Chacune de ces marques de bonté mériterait un remerciement particulier ; mais vous voudrez bien que j’unisse ces différentes attentions pour vous en rendre des actions de grâces générales. Vous ne devez pas douter de l’estime singulière que m’inspire un mérite aussi reconnu que le vôtre (...). « Quoique vous soyez partie intéressée dans ce différend [concernant la quantité d’une syllabe dans un vers de Virgile ], nous avons une si haute idée de votre franchise et de votre droiture, que nous n’hésitons pas de vous faire juge entre votre critique et nous. Il ne nous reste plus qu’à vous donner notre bénédiction apostolique. Donné à Rome, à Sainte Marie Majeure, le 19 septembre 1745, la sixième année de notre Pontificat. »

 

Cet échange de politesses ne doit cependant pas masquer d’une part l’hypocrisie de Voltaire [9], d’autre part le danger de Mahomet dont le cardinal de Fleury interdit la représentation à Paris. Il est vrai que Voltaire, en s’attaquant à des religions non chrétiennes, pouvait donner l’impression de respecter la religion catholique : il n’en est rien. En critiquant le fanatisme et la persécution comme le signe distinctif des religions, c’est bien à la religion catholique que l’impie Voltaire s’attaque comme le manifeste son Discours historique et critique publié à l’occasion de la tragédie des Guèbres [10].

À cet égard, l’engouement de Voltaire pour Athalie, considérée par lui comme « le chef d’œuvre de l’esprit humain », ne doit pas nous abuser. Les titres de gloire de cette tragédie chrétienne relèvent aux yeux du critique Arouet de critères strictement littéraires, dramaturgiques, davantage inspirés par la Poétique d’Aristote que par le Livre des Rois : « Trouver le secret de faire en France une tragédie intéressante sans amour, oser faire parler un enfant sur le théâtre, et lui prêter des réponses dont la candeur et la simplicité nous tirent des larmes, n’avoir presque pour acteurs principaux qu’une vieille femme et un prêtre, remuer le cœur pendant cinq actes avec ces faibles moyens, se soutenir surtout (et c’est là le grand art) par une diction toujours pure, toujours naturelle et auguste, souvent sublime ; c’est là ce qui n’a été donné qu’à Racine et qu’on ne reverra probablement jamais [11]. »

Condorcet, quant à lui, ne s’y est pas trompé quand il comparait Athalie et Zaïre : « Athalie n’est que l’école du fanatisme, de l’assassinat et du mensonge. Zaïre est pour toutes les opinions, comme dans tous les pays, la tragédie des cœurs tendres et des âmes pures [12]. » C’est donc en comparant le contenu des tragédies religieuses de Voltaire — Zaïre (1732), Mahomet et les Guèbres — et celles de Corneille — principalement Polyeucte [13] — que l’on pourra juger de leur valeur respective en les considérant d’une part dans leur rapport au culte, d’autre part dans leur rapport avec la morale.

 

 

a) Religion et culte

 

La tragédie des Guèbres présente en sa Préface une inquiétante justification de la liberté de culte par Voltaire. Selon sa méthode historique qui consiste à interpréter les faits les plus anciens à la lumière de l’idéologie [14], ce qui, en matière de culte, était simplement toléré par l’Empire romain non encore totalement christianisé, y est promu au rang de droit :

« L’empereur Gallien, dont les prédécesseurs avaient longtemps persécuté une secte persane, et même notre religion chrétienne, accorda enfin aux chrétiens sectaires de Perse la liberté de conscience par un édit solennel. C’est la seule action glorieuse de son règne. Le vaillant et sage Dioclétien se conforma depuis à cet édit pendant dix-huit années entières. La première chose que fit Constantin, après avoir vaincu Maxence, fut de renouveler le fameux édit de liberté de conscience porté par l’empereur Gallien en faveur des chrétiens. Ainsi c’est proprement la liberté donnée au christianisme qui était le sujet de la tragédie. Le respect seul pour notre religion empêcha, comme on sait, l’auteur de la mettre sur le théâtre : il donna la pièce sous le nom de Guèbres. L’empereur, dans la tragédie des Guèbres, n’entend point et ne peut entendre, par le mot de tolérance, la licence des opinions contraires aux mœurs, les assemblées de débauche, les confréries fanatiques ; il entend cette indulgence qu’on doit à tous les citoyens qui suivent en paix ce que leur conscience leur dicte, et qui adorent la divinité sans troubler la société [15]. »

Voltaire a même l’impudence de trouver la tolérance de l’Empereur plus orthodoxe que celle prétendument prônée par Sévère dans Polyeucte : « Si les faux politiques s’effarouchent d’une vertu que la nature enseigne (il s’agit de la tolérance), s’ils osent s’élever contre cette vertu, qu’ils songent au moins qu’elle est recommandée par Sévère dans Polyeucte :

           « “J’approuve cependant que chacun ait ses dieux.”

« Qu’ils avouent que, dans les Guèbres, ce droit naturel [16] est bien plus restreint dans des limites raisonnables :

           «  “Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ;

           “Mais la loi de l’État est toujours la première.”

« Aussi ces vers ont-ils toujours été reçus avec une approbation universelle partout où la pièce a été représentée. Ce qui est approuvé par le suffrage de tous les hommes est sans doute le bien de tous les hommes [17]. »

 

Qu’en est-il exactement ? Dans cette pièce religieuse, on voit, selon les mots mêmes de Voltaire, l’Empereur « inspirer le respect pour les lois, la charité universelle, l’humanité, l’indulgence, la tolérance (préface) en protégeant les pratiques religieuses des Guèbres » :

« Les Guèbres désormais pourront en liberté

Suivre un culte secret longtemps persécuté :

(Au vieil Arzémon) :

« Si ce culte est le tien, sans doute il ne peut nuire ;

Je dois le tolérer plutôt que le détruire.

Qu’ils jouissent en paix de leurs droits, de leurs biens,

Qu’ils adorent leur dieu, mais sans blesser les miens :

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ;

Mais la loi de l’état est toujours la première.

Je pense en citoyen, j’agis en empereur ;

Je hais le fanatique et le persécuteur. » (v. 6)

Tout l’aspect religieux est ainsi ramené par Voltaire à une pratique indépendante d’un contenu dogmatique ou d’une liturgie sacramentelle. Puisque les rites religieux sont liés non plus au contenu des religions, mais aux coutumes des peuples, il suffit de respecter cette diversité sans rechercher une hypothétique vérité religieuse comme le reconnaît Zaïre :

« La coutume, la loi, plia mes premiers ans

À la religion des heureux musulmans.

Je le vois trop ; les soins qu’on prend de notre enfance

Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance.

J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux,

Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.

L’instruction fait tout ; et la main de nos pères

Grave en nos faibles cœurs ces premiers caractères... » (v. 103-110)

 

À l’inverse, qu’observe Sévère, le valeureux chevalier romain confronté à la double conversion de Pauline et Félix ? Favori de l’empereur païen Décie, païen lui-même, il ne peut que tolérer les chrétiens, mais il le fait avec un tel sens de la justice et de la piété qu’un jour peut-être — dies natalis — pourra se présenter devant lui la voie de l’unique vérité comme le lui suggère ultimement le gouverneur d’Arménie :

Sévère :

« Qui ne serait touché d’un si tendre spectacle ? (la double conversion)

De pareils changements ne vont pas sans miracle,

Sans doute vos chrétiens qu’on persécuta en vain

Ont quelque chose en eux qui surpasse l’humain ;

Ils mènent une vie avec tant d’innocence,

Que le Ciel leur en doit quelque reconnaissance.

Se relever plus forts quand ils sont abattus

N’est pas aussi l’effet des communes vertus [18].

Je les aimais toujours quoi qu’on m’en ait pu dire,

Je n’en vois point mourir que mon cœur n’en soupire,

Et peut-être qu’un jour je les connaîtrai mieux.

J’approuve cependant que chacun ait ses dieux,

Qu’il les serve à sa mode, et sans peur de la peine.

Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine,

Je les aime, Félix, et de leur protecteur

Je n’en veux pas sur vous faire un persécuteur. » (v. 1787-1802)

Félix :

« Daigne le Ciel en vous achever cet ouvrage,

Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez,

Vous inspirer bientôt toutes ses vérités. » (v. 1808-1810)

 

Loyal observateur de la doctrine et des mœurs chrétiennes,

[« La secte des chrétiens n’est pas ce que l’on pense,

On les hait, la raison je ne la connais point...

Par curiosité j’ai voulu les connaître. » (v.1412-15)]

Sévère se fait même l’apologiste des chrétiens. Après avoir comparé avec beaucoup de lucidité et de droiture les dieux impuissants et le Dieu tout-puissant (v. 1416-1428), le favori de l’empereur Décie relève deux signes — l’unité et la sainteté — en faveur de l’orthodoxie du christianisme (dans la perspective historique de la pièce de Corneille — le martyre de Polyeucte se passe en l’an 250 après J.C. — christianisme et catholicité sont, bien sûr, synonymes) :

« Les chrétiens n’ont qu’un Dieu, maître absolu de tout,

De qui le seul vouloir fait tout ce qu’il résout  

Mais, si j’ose entre nous dire ce qui me semble,

Les nôtres bien souvent s’accordent mal ensemble,

Et me dût leur colère écraser à tes yeux,

Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux.

Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes,

Les vices détestés, les vertus florissantes,

Ils font des vœux pour nous qui les persécutons,

Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,

Les a-t-on vus mutins ? Les a-t-on vus rebelles ?

Nos Princes ont-ils eu des soldats plus fidèles ?

Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,

Et, lions au combat, ils meurent en agneaux.

J’ai trop de pitié d’eux pour ne pas les défendre. » (v. 1429-1443)

 

Tel est le sens de l’orthodoxie cornélienne, soucieuse de vérité religieuse là où l’idéologie voltairienne recherche la liberté religieuse.

 

 

b) Religion et morale

 

Si, chez Voltaire, la religion est délibérément délestée de tout contenu théologique, elle est également impropre à assurer la rectitude morale. Le chrétien Nérestan, par exemple, admire la vertu du « généreux soudan » (v. 512) Orosmane :

« Grand Dieu ! Que de vertu dans une âme infidèle » (Zaïre, v. 517),

tandis que Zaïre nie la perfection de la morale par la religion chrétienne :

« Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus,

S’il (Orosmane) était né chrétien, que serait-il de plus ? » (v. 1085-86)

 

À l’inverse, Polyeucte, sachant que la grâce perfectionne la nature, implore pour Pauline le plein accomplissement des vertus :

« Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,

S’il y daigne écouter un conjugal amour,

Sur votre aveuglement il répandra le jour.

Seigneur, de vos bontés, il faut que je l’obtienne,

Elle a trop de vertus pour n’être pas chrétienne. » (v. 1264-68)

Soucieux, malgré peut-être quelques excès de néophyte [19], de réunir loi et foi :

« Je ne hais point la vie, et j’en aime l’usage,

Mais sans attachement qui sente l’esclavage,

Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens ;

La raison me l’ordonne et la loi des chrétiens... » (v. 1515-1518),

Polyeucte décrit la foi « comme un don du ciel et non de la raison » (v. 1554) et respecte l’ordre de la charité :

« Je vous aime (à Pauline)

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. » (v. 1279-80)

 

Alors que dans les tragédies religieuses de Corneille les vertus théologales sont respectées et présentées avec orthodoxie, de telle sorte que la religion catholique perfectionne la morale naturelle, les tragédies religieuses de Voltaire — déistes, devrions-nous dire, car Voltaire refuse toute adhésion à une doctrine révélée — séparent la morale de la religion au point de faire de toute religion l’imperfection de la morale. À ce sujet,il existe une note de Voltaire [20] — postérieure à la publication de Mahomet (offert à Benoît XIV en 1742) — où Arouet célèbre les vertus d’une morale pure, complètement autonome à la manière de la morale kantienne. En effet, après un échange entre Séide, esclave de Mahomet, et Zopire, shérif de la Mecque :

« — L’ennemi de mon dieu connaît donc la vertu !

— Tu la connais bien peu, puisque tu t’en étonnes » (III,8)

Voltaire commente :

« C’est la seule bonne réponse à tous ceux qui croient ou font semblant de croire qu’il n’y a de vertu que parmi les hommes qui pensent comme eux. Ce vers renferme un sens profond. Un homme, en effet, qui pense que, pour avoir de la justice, de l’humanité, de la générosité, il faut croire une telle opinion spéculative [périphrase pour désigner l’adhésion à un Credo], imaginer que dans un autre monde on sera payé de cette action, savoir même précisément comment on sera payé ; un tel homme regarde nécessairement la vertu comme une chose peu naturelle à l’espèce humaine, ne connaît pas les véritables motifs qui inspirent les actions vertueuses aux âmes nées pour la vertu ; enfin les bonnes actions qu’il a pu faire n’ont été inspirées que par des motifs étrangers [21], ou bien il n’a pas su démêler le principe de ses propres actions. Tel est le sens de ce vers, le plus philosophique peut-être, le plus vrai de la pièce. »

Jamais peut-être, face à l’orthodoxie morale et religieuse du théâtre de Corneille, parfaite illustration dramatique de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote et du Traité des vertus de saint Thomas dans la Somme théologique [22], l’idéologie du théâtre de Voltaire n’aura été aussi proche du Fondement de la métaphysique des mœurs et de La Religion dans les limites de la simple raison de Kant [23]. Il est vrai que ces deux philosophes des Lumières ont rêvé au XVIIIe siècle d’un projet de paix entre les nations [24], conditionné par une paix religieuse et fondé sur une morale universelle, abstraite et obligatoire, sorte de pseudo-religion que la Déclaration de 1789 baptisera « Droits de l’Homme ».

 

Que dire, pour conclure, de la postérité réservée aux théâtres politiques et religieux de nos deux poètes [25] ?

Voltaire, dans son Commentaire de Corneille, laisse souvent échapper des formules d’admiration pour le père de la tragédie française : « Tous les corps de l’État, écrit-il dans son exégèse de Cinna, auraient dû assister à cette pièce pour apprendre à penser et à parler. » Corneille était un maître dont il avait besoin.

Condorcet pour sa part, dans sa Vie de Voltaire [26], indiquait la dette de l’Europe à l’égard du père de la révolution française : « Voltaire avait formé dans l’Europe entière une ligue dont il était l’âme et dont le cri de ralliement était raison et tolérance. S’exerçait-il chez une nation quelque grande injustice, apprenait-on quelque acte de fanatisme, quelque insulte faite à l’humanité, un écrit de Voltaire [27] dénonçait les coupables à l’Europe. »

Au siècle suivant, tandis que Napoléon Ier, en le dénaturant [28], s’intéressait à Corneille et considérait que, « formé aux affaires, l’avocat de Rouen eût été un grand homme d’État », Madame de Staël précisait ce que le monde entier devait aux Lumières de Voltaire : « Ces pensées qui rappellent de quelque manière aux hommes ce qui leur est commun à tous causent toujours une émotion profonde ; et c’est encore sous ce point de vue que les réflexions philosophiques introduites par Voltaire dans ses tragédies rallient l’intérêt universel aux diverses situations qu’il met en scène [29]. »

Aujourd’hui où le théâtre de Voltaire est ignoré [30], où l’Éducation Nationale s’attaque au prestige de Corneille [31], face à la « famille de Voltaire, c’est-à-dire des gens de lettres » selon le mot de Beaumarchais, ne devons-nous pas promouvoir la famille de Corneille, c’est-à-dire des gens de bien ?

 





[1] — Voltaire, Catilina, Avertissement.

[2] — Cf. Préfaces de Sémiramis et des Guèbres.

[3] — D’après Condorcet in La vie de Voltaire, « le père Lejay, un de ses maîtres au collège des Jésuites, frappé de la hardiesse de ses idées et de l’indépendance de ses opinions, lui prédisait qu’il serait en France le coryphée du déisme. »

[4] — Ibid.

[5] — Dans la Préface de cette pièce, Voltaire explique nettement qu’il a choisi ce titre au lieu de Les Chrétiens pour ne pas choquer ces derniers.

[6] — Initialement c’était Louis XIII qui devait recevoir la dédicace de cette pièce. Il mourut trop tôt !

[7] — Le Cardinal Quirini († 1759) évêque de Brescia, bibliothécaire du Vatican.

[8] — Condorcet, op. cit., p. 16 (in Librairie Firmin Didot, Paris, 1854).

[9] — Ibid. p. 23 : « Il se faisait un plaisir malin de montrer aux fanatiques français (sic !) que des princes de l’Église savaient allier l’estime pour le talent au zèle de la religion, et ne croyaient pas servir le christianisme en traitant comme ses ennemis les hommes dont le génie exerçait sur l’opinion publique un empire redoutable ».

[10] — Cf. l’extrait suivant : « Tout l’esprit de cette pièce consiste à rendre les mœurs plus douces, les peuples plus sages, les souverains plus compatissants, la religion plus conforme à la volonté divine. »

[11] — Préface des Guèbres intitulée Discours historique et critique.

[12] — Condorcet, op. cit., p. 11.

[13] — Figurent également dans Théodore, (cf. à ce sujet le dossier réalisé par G. Couton in Œuvres complètes de Corneille, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1984, p. 1312 à 1337) de très beaux vers religieux. Est-il besoin de rappeler pour garantir l’orthodoxie cornélienne que Corneille est l’auteur d’une admirable paraphrase en vers de l’Imitation de Jésus-Christ (1651) avec approbation des Docteurs et privilège du Roi ainsi que d’une traduction en vers et prose — avec la même mention — de l’Office de la Sainte Vierge (1670) (avec les sept Psaumes pénitentiaux, les Vêpres et Complies du dimanche et tous les Hymnes du Bréviaire romain) ?

[14] — Cf. notre précédent article : « Du théâtre de Corneille au théâtre de Voltaire (I) : de l’orthodoxie politique à l’idéologie » in n° 3 du Sel de la terre.

[15] — Suit un long réquisitoire contre les prétendus excès de la religion catholique où le ton haineux exclut toute velléité d’analyse. Il se termine par les considérations suivantes : « Plus on est absurde, plus on est intolérant et cruel : l’absurdité a élevé plus d’échafauds qu’il n’y a eu de criminels. C’est l’absurdité qui livra aux flammes la maréchale d’Ancre, le curé Urbain Grandier ; c’est l’absurdité, sans doute, qui fut l’origine de la Saint Barthélémy. Quand la raison est pervertie, l’homme devient un animal féroce ; les bœufs et les singes se changent en tigres. Voulez-vous changer enfin ces bêtes en hommes ? Commencez par souffrir qu’on leur prêche la raison » Voilà bien un ton et un souffle comparables à ceux utilisés par le croisé Arouet dans l’affaire Calas !

[16] — À ce sujet, remarquons que l’Empereur reproche aux prêtres des Guèbres non pas d’avoir exercé leur liberté religieuse, mais de ne pas avoir su limiter cet exercice, la limite étant fixée selon Voltaire par la vengeance c’est-à-dire la persécution ou l’inquisition !

[17] — Préface des Guèbres. Ailleurs, — dans Pot pourri (1765) — Voltaire, avec son habileté habituelle, prétextant l’imprudence évidente du néophyte, mettra sur le même plan, pour les discréditer toutes deux, l’attitude de Polyeucte (symbole du catholique, au XVIIIe siècle) et celle d’un protestant : « J’avoue, dit l’interlocuteur de Voltaire, que je suis indigné contre ce sot Polyeucte et contre cet impudent Néarque. Que diriez-vous d’un gendre de M. le Gouverneur de Paris, qui serait huguenot et qui, accompagnant son beau-père le jour de Pâques à Notre-Dame, irait mettre en pièces le calice et le ciboire, et donner des coups de pied dans le ventre à monsieur l’Archevêque et aux chanoines ? Serait-il bien justifie en nous disant que nous sommes des idôlatres (...) ? C’est là le fidèle portrait de Polyeucte. Peut-on s’intéresser à ce plat fanatique, séduit par le fanatique Néarque ? »

[18] — À la même époque, mais dans une pièce légèrement postérieure (1646) à Polyeucte (1643), on constate chez le tragique français d’inspiration baroque, Rotrou, la même orthodoxie religieuse lorsque, en jouant le martyre du chrétien Adrian, l’auteur païen Genest se convertit sur scène, d’où le titre de la pièce Le véritable Saint Genest :

« (J’ai vu) Dessus des grils ardents et dedans les taureaux

Chanter les condamnés et trembler les bourreaux... » (v. 395-396)

[19] — Au sujet du zèle de Polyeucte, souvent jugé comme téméraire (in Notice des Œuvres complètes de Corneille, tome I, p. 1634 à 1657), G. Couton, se fondant sur les opinions des théologiens (notamment saint Thomas, Bossuet et Benoît XIV) et après une enquête minutieuse sur la pièce, estime que le redoutable geste de briser les idoles, contraire à l’enseignement ordinaire de l’Église lui a été cependant dicté par une inspiration spéciale du Saint Esprit — ce qui rend l’initiative licite — comme le confirme le double miracle opéré après son martyre : la conversion de Pauline et celle de Félix. « Le problème politique, écrit G. Couton, consistait à obtenir que le christianisme trouvât sa place dans un État qui adorait d’autres dieux. Pour le retenir d’aller “s’offrir” au martyre, Néarque remontrait à Polyeucte qu’il devait vivre et “protéger les chrétiens” d’Arménie. Polyeucte a jugé que “les fortifier” par l’exemple de sa mort était un devoir plus pressant. Il les a “fortifiés” certainement ; mais de surcroît il les protège. Il les protège par l’intermédiaire de Sévère, ému du “miracle”, et entend devenir le “protecteur” des chrétiens. De ce fait, grâce à Sévère, et d’abord à Polyeucte, un nouveau chrétien, Félix, est réinvesti de la charge de gouverneur d’Arménie. Grâce à Sévère et d’abord à Polyeucte, la persécution va cesser : “Vous verrez finir cette sévérité” (v. 1806). Ainsi le service de Dieu et celui de César ne s’opposeront plus : les chrétiens pourront sans déchirement rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » De plus, poursuit G. Couton, « Polyeucte martyr protège et accroît l’Église. Grâce à lui est converti Félix et Sévère est mis dans de bonnes dispositions pour une conversion possible. On a pu croire que son acte était dicté par l’égoïsme du salut. Il n’en était rien. Polyeucte, en faisant son salut, a rempli son devoir de protection envers les chrétiens, d’apostolicité envers les gentils ; il a manifesté sa charité et servi les “intérêts de Dieu” ; et aussi bien ceux de l’État en dénouant un cruel et dangereux conflit politique. » Enfin, en s’inquiétant des reliques de Polyeucte et de Néarque :

                « Allons à nos martyrs donner la sépulture

                Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu » (v. 1812-13),

et en terminant par l’invitation de « faire retentir partout le nom de Dieu » (v. 1814), Corneille ne pouvait affirmer plus nettement que son héros était inspiré du Saint-Esprit en faisant de la tragédie, pour la clôturer, un “office de Saint-Polyeucte”.

[20]Mahomet, édition de 1752, note 4.

[21] — Quelle similitude avec l’hétéronomie (du grec heteros, autre, et nomos, loi) kantienne selon laquelle se déterminer par autre chose que par le seul respect du devoir (l’amour de Dieu par exemple) ôte à l’action morale sa moralité (cf. Fondements de la métaphysique des mœurs, 1ère section).

[22] — Cf. à ce sujet les études récentes de Marc Fumaroli, notamment celle intitulée « L’héroïsme cornélien et l’idéal de la magnanimité » in Héroïsme et création littéraire sous les règnes d’Henri IV et de Louis XIII, Actes du Colloque de Strasbourg, Klinsksieck, Paris, 1974, p. 53 à 76. Y figure un intéressant parallèle entre le héros cornélien et le magnanime d’Aristote (Eth. Nic., IV, 3) ; en définitive le portrait dressé s’apparente plus au généreux ignatien qu’au généreux cartésien. Il semble d’après M. Fumaroli que l’influence des œuvres du “jésuite thomiste”, le père Galluzi, ait eu une influence décisive dans la formation de Corneille.

[23] — Ces deux ouvrages sont postérieurs aux tragédies de Voltaire : 1785, 1793.

[24] — Même si Voltaire estimait le Projet de paix universelle de l’Abbé de Saint Pierre (d’après Conseils à un journaliste, 1741) “d’une exécution impossible” en raison de “l’état où l’Europe était alors”, il aurait sans doute souscrit à la huitième proposition de Kant proclamant “la liberté universelle de religion” in Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784.

[25] — Corneille et Voltaire furent considérés par leurs pairs du XVIIe et XVIIIe siècles comme les meilleurs poètes tragiques avec Racine et Crébillon. Pour l’aspect plus proprement poétique et littéraire de l’œuvre de Corneille, cf. le Corneille de Robert Brasillach, Fayard, Paris, 1961.

[26] — Condorcet, op. cit. p. 39.

[27] — Rappelons que Voltaire, auteur de plus de 250 pièces de théâtre, accordait à ses tragédies un poids considérable.

[28] — Cf. le jugement de Napoléon sur le pardon d’Auguste, davantage inspiré semble-t-il par le Prince de Machiavel que par le De Clementia de Sénèque : « Il n’y a pas si longtemps que je me suis expliqué le dénouement de Cinna. Je n’y voyais d’abord que le moyen de faire un cinquième acte pathétique, et encore la clémence proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n’est point appuyée sur la politique, que celle d’Auguste, devenu tout à coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle tragédie. Mais une fois, Monvel, jouant devant moi, m’a dévoilé le mystère de cette grande conception. Il prononça le “Soyons amis, Cinna”, d’un ton si habile et si rusé que je compris que cette action n’était que la feinte d’un tyran et j’ai approuvé comme calcul ce qui me semblait puéril comme sentiment » (in Mémoires de Mme de Rémusat, t.1, ch. IV, p. 279).

[29] — Cité par P. Moreau in Le classicisme des romantiques, Paris, Plon, 1932, p. 84-85.

[30] — Dans les derniers Classiques Larousse (1988) figurent sept pièces de Corneille contre une seule — Zaïre — de Voltaire. Cependant, malgré cet échec contemporain du théâtre de Voltaire, le contenu de ses idées, diffusé notamment à travers ses contes, reste largement prégnant comme en témoigne le récent sujet de dissertation française soumis aux candidats de l’Académie de Montpellier lors de la dernière épreuve de Français du baccalauréat (juin 1992) : « En une argumentation fondée sur des exemples précis, dites en quoi la culture littéraire et artistique que vous avez acquise jusqu’à présent peut contribuer à faire de vous un “honnête homme du XXe siècle”, c’est-à-dire, à vous rendre lucide, responsable, tolérant ».

[31] — Cf. le sondage Ipsos-Le Monde auprès des professeurs de Français (“échantillon représentatif” de 500 professeurs de Lettres — 19 mai 1989) :

— Quels sont les auteurs que vos élèves n’aiment pas du tout ? Réponse (en tête) : Corneille (21%) ;

— Quels sont les auteurs que vous n’appréciez pas du tout ? Réponse (toujours en tête) : Corneille (cité in Coursière, été 1989).

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 4

p. 154-164

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