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Pie XII et les juifs

 

 

 

par Olivier Lelibre

 

 

 

Cette conférence a été prononcée en Vendée, en décembre 1997. Le texte en a été actualisé par l’auteur.

L’importance de ce texte n’échappera pas à nos lecteurs, au moment où sort en France un film scandaleux qui est la mise à l’écran de la pièce de théâtre de Rolf Hochuth, Le Vicaire, dont il est question dans cet article. L’affiche de ce film intitulé Amen, en transformant la croix chrétienne en croix gammée, montre l’intention ouvertement calomniatrice des auteurs.

Le Sel de la terre.

 

 

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« LA FORTERESSE est trahie par ceux‑là mêmes qui devaient la dé­fendre »… Comme cette terrible constatation de saint Jean Fisher, seul évêque anglais à avoir refusé le schisme anglican et pour cela martyrisé en 1535, parle à nos cœurs meurtris de fils d’une Église outragée, et ou­tragée par ceux‑là mêmes qui devraient la défendre ! A la suite de son divin maître, notre sainte Mère l’Église vit sa Passion : le corps mystique du Christ gra­vit sous les crachats le chemin du calvaire… En tentant de démonter le procès inique intenté à Pie XII et, à travers ce pontife, contre l’Église à propos des juifs – machination diabolique aux conséquences incalculables – je voudrais, autant qu’il est en mon pouvoir, essuyer la face souillée de l’Église, souillée parfois par ceux-là mêmes qui devraient en redire sans cesse la beauté, la sainteté et la divi­nité. Comme le disait Pie XII, l’Église « ne craint la lumière de la vérité ni pour le passé, ni pour le présent, ni pour l’avenir ».

Dans un premier temps, nous verrons les faits, la vérité dans toute sa beauté, et nous serons fiers d’être des enfants de la sainte Église, épouse de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. Puis, non sans dégoût, nous tenterons d’élucider l’immonde conspiration tramée contre elle, à travers la personne de Pie XII.

 

 

L’histoire

 

Je partirai d’un décret du Saint‑Office de 1928 (25 septembre), alors qu’une vague de haine antisémite traverse l’Allemagne :

 

C’est pour l’Église une pratique constante de prier pour le peuple juif, dans le­quel, jusqu’au Christ, la promesse divine était manifestée, et cela malgré, ou plutôt à cause de l’aveuglement que ce peuple a témoigné par la suite. Mû par sa charité en­vers ce peuple, le siège apostolique l’a pris sous sa protection pour lui épargner les mauvais traitements injustifiés et, de même que le Saint‑Siège réprouve tous les sen­timents d’envie parmi les peuples, de même il condamne tout particulièrement la haine contre le peuple jadis élu de Dieu et notamment cette haine que l’on a l’habi­tude de désigner par le mot d’antisémitisme [1]

 

Ce texte lu en chaire dans toutes les églises d’Allemagne rappelle la pra­tique constante de l’Église : la charité envers tous les peuples avec une attention « toute particulière » pour ce peuple « jadis élu de Dieu ». Cette charité s’exerce par la protection que l’Église assure, quand elle le peut, et par la prière. Ouvrons un missel de l’époque, au soir du Vendredi saint : que fait l’Église qui pleure son époux assassiné, et dans quels indicibles tourments ? Maudit-elle ? Appelle-t-elle à la vengeance ? à la « guerre sainte » ? Non, elle prie, non seulement pour elle-même, le pape, le clergé et les fidèles, mais aussi pour les hérétiques, les schis­matiques, les juifs, les païens… : Qu’ils se convertissent et qu’ils vivent ! Nous sommes à des années lumière des fausses religions qui n’ont pour nous qu’indif­férence ou haine, à des années lumière du racisme, fruit du délire évolutionniste, « ce conte de fée pour grandes personnes » comme l’avouait Jean Rostand à la fin de sa vie, et des « idées » des « lumières [2] ». L’Église voit en tout homme un des­cendant d’Adam, un chrétien potentiel, cohéritier du ciel ! Judith Cabaud, née dans une famille juive de Brooklyn (New York), convertie au catholicisme sous Pie XII, l’a vécu : Étudiante, non encore convertie, elle est chaleureusement reçue par le père Théotime de Saint‑Just, le savant capucin de Lyon [3] :

 

Cet homme gai, paisible et confiant, était une preuve vivante de l’existence du vrai Dieu. […] En repensant à cet entretien, je me disais que l’antisémitisme, dans l’acception raciale et actuelle du mot, était une prévention qui n’avait aucun sens pour un catholique. Un vrai catholique ne pouvait que se réjouir de ma conversion et m’accueillir avec joie. Du judaïsme au christianisme, la continuité était si vitale et évidente que, le sachant, on ne pouvait guère songer à me reprocher d’avoir eu le même héritage que le Christ. Cet antisémitisme est une conséquence de la bêtise et de l’aveuglement, du néo-paganisme et du matérialisme. Le Jeudi saint des milliers de juifs choisirent Barabbas contre Jésus. Ils furent aussi des milliers mais combien différents, le jour de Simchas Torah – de la Pentecôte. Et lorsque les apôtres remplis de l’Esprit‑Saint quittèrent le Cénacle et proclamèrent la résurrection du Fils de Dieu, ceux-là furent baptisés, avec d’autres, au nom du Père, du Fils et du Saint‑Esprit.

Nous autres juifs avions été les ancêtres de l’Église. Mais n’étions-nous pas nous-mêmes racistes parmi les racistes lorsque nous refusions de mêler le sang juif au sang chrétien ? N’étions-nous pas plus attachés à notre race physique qu’à notre race spirituelle, à l’image des pharisiens plus attachés à la lettre de la loi qu’à son esprit ?

L’antisémitisme relevait d’une mythologie d’impies [4]

 

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En cette année 1928, Eugenio Pacelli a 52 ans, il est nonce en Allemagne depuis 1920 et sur les quarante-quatre discours qu’il a prononcés depuis l’émer­gence du Parti National‑Socialiste (1923), quarante contiennent des phrases de condamnation pour ce mouvement dont il dénonce le racisme, l’athéisme et le néo-paganisme. Cela, alors que les Églises protestantes d’Allemagne sont souvent antisémites, comme la Fédération Évangélique (sic) qui proclame « l’antisémitisme moralement légitime »… dans la droite ligne, il est vrai, de Luther [5].

Alors que Mgr Pacelli, devenu cardinal (1929) et secrétaire d’État (1930) de Pie XI, est à Rome, le combat se poursuit en Allemagne :

— 1931 : L’épiscopat allemand condamne le programme nazi ;

— 1932-1933 : Le parti d’Hitler enregistre ses plus mauvais résultats dans les régions catholiques [6], les protestants (65 % de la population) constituent le gros des adhérents de la N.S.D.A.P., des S.A. et des S.S. Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la persécution commence [7].

Le régime est aussi anti-chrétien qu’antisémite, les deux haines se mêlent dans le délire d’Hitler et de ses acolytes (Rosenberg [8], Darré, Bormann…) ; il faut « extirper le christianisme, religion d’esclaves [9] », « religion juive », « honte cultu­relle ». Le führer veut une Allemagne « sans pape et sans Bible [10] ». Goering ap­pelle les catholiques, les « taupes noires », Himler voit dans le mariage chrétien une « œuvre satanique »… Toute la clique est imbibée d’ésotérisme, de paga­nisme (on voit revenir le culte de Wotan (= Odin), « dieu » de la guerre, avide de sacrifices humains), de satanisme [11]. Même Mussolini finira par s’en indi­gner : « Ce sont toujours les barbares de Tacite et de la Réforme, en lutte constante contre Rome [12]. »

Dès juin 1933, le Parti Bavarois du Peuple (catholique) est interdit ainsi que des centaines d’associations et de journaux catholiques. Des centaines d’écoles sont fermées et des religieuses enseignantes expulsées. La presse nazie se répand en attaques blasphématoires et ordurières, des cimetières et des églises sont pro­fanés par des S.A. En août 1935, une lettre pastorale des évêques allemands dé­nonce la « guerre d’anéantissement » du régime contre l’Église. En septembre 1936, le cardinal-archevêque de Münster dénonce l’« asservissement » du peuple allemand par le régime alors que la « déconfessionnalisation » (retrait des crucifix des écoles dans certaines régions), l’eugénisme (400 000 stérilisations de 1933 à 1944), l’euthanasie, l’extermination des malades mentaux et des incurables battent leur plein dans l’indifférence générale [13]. En mars 1937, l’encyclique Mit Brennen­der Sorge (« Avec un souci brûlant »), rédigée par le cardinal Pacelli dans la ligne de ses discours de 1935 et 1937 en France, éclate comme un coup de tonnerre : ce fut la première et la seule condamnation du national-socialisme au milieu d’un silence général. Elle condamne le nazisme, « véritable apostasie […] contraire à la foi chrétienne », son système qui « ne vise qu’à une guerre d’extermination », son néopaganisme, son totalitarisme, son embrigadement de la jeunesse (« on tente, par une éducation ennemie du Christ, de profaner ce tabernacle qu’est l’âme de l’enfant, consacrée par le baptême ») et son racisme (« ce culte idolâtrique de la race qui fausse et renverse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu »). Lu dans un grand nombre de paroisses, le texte déchaîne la fureur des nazis : deux palais épiscopaux sont saccagés ; leur presse redouble de violence contre le Vati­can, « Centrale du vice », contre Pie XI, « demi-juif » et Pacelli, « complètement juif » ! Lorsque ce dernier est élu pape en mars 1939, alors que, même des pays non représentés au Vatican envoient des diplomates, l’Allemagne nazie refuse d’être représentée à son couronnement.

 

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Sa première encyclique (Summi Pontificatus), la même année, alors que la guerre vient d’éclater, renouvelle les condamnations portées contre le totalita­risme, le racisme, le paganisme « corrompu et corrupteur ». Elle est interdite en Allemagne.

Tel est le pape qu’on osera pourtant présenter comme sensible aux idées nazies !

Quatre jésuites (allemand, étasunien, français, italien) ont dépouillé les ar­chives du Saint‑Siège pendant la guerre, à la demande de Paul VI : dix-sept années de travail (1965-1982), douze gros volumes édités par la Secrétairerie d’État qui prouvent l’action quotidienne du souverain pontife en faveur de la paix, dans l’hostilité générale. Les mêmes qui ont supprimé les États pontificaux dont Garcia Moreno écrivait, en 1863, qu’ils étaient « l’indispensable condition de la liberté et de l’indépendance du Saint‑Siège aussi bien que de la paix et de la civilisation dans le monde » [14], les mêmes qui ont anéanti la puissance temporelle du successeur de Pierre, l’ont mis à la merci de ses ennemis (pour l’eau, l’électri­cité, le téléphone…), lui reprocheront son inefficacité [15] ! Quand on voit, dans la synthèse réalisée par l’un des quatre jésuites, le père Blet [16], l’arrogance de l’An­gleterre vis-à-vis de Pie XII (c’est déjà elle qui avait tenu le Vatican à l’écart de la Conférence de la paix en 1919), on devine le poids qu’eurent les appels du vi­caire du Christ sur des Hitler ou des Staline ! On croit entendre le ricanement sardonique du monstre du Kremlin : « Le Pape ?… Combien de divisions ? »

L’ignoble traitement infligé à la Pologne par les deux complices aurait ou­vert les yeux de Pie XII s’il en avait eu besoin. Mgr Szeptyckyj, Métropolite de Lvov, va subir les deux occupations. En 1939, celle des Soviétiques, dont il écrit : « Ce sont des bêtes féroces animées d’esprit diabolique… On ne peut expliquer ce régime que par une possession diabolique en masse » ; puis, en 1941, celle des nazis : « Le régime nazi est, à un degré peut-être plus élevé […] mauvais, presque diabolique [17]. » Il suggère au pape de demander prières et exorcismes aux ordres contemplatifs [18]. Le cardinal Tardini résume cela par une formule : « Un diable chasse l’autre [19] ». Ce responsable de la diplomatie vaticane voit clair : « Communisme et nazisme sont également faux et pernicieux, tous les deux maté­rialistes, tous les deux antireligieux, tous les deux destructeurs des droits élémen­taires de la personne humaine, tous les deux adversaires implacables du Saint‑Siège [20]. »

Or, devant le martyre de la Pologne catholique, Pie XII se tait. De nom­breux prélats s’indignent ; ainsi, Mgr Radonski, évêque de Wloctaweck (en exil à Londres) : « Voici, disent les Polonais, que les églises sont profanées ou fermées, la religion est désolée, le culte cesse, les évêques sont chassés, des centaines de prêtres sont tués ou emprisonnés, les vierges saintes sont livrées aux plaisirs de brigands dépravés, presque chaque jour des otages innocents sont mis à mort. […] Le peuple, privé de tout, meurt de faim, et le pape se tait comme s’il ne se souciait pas de ses brebis [21]. » Le Secrétaire d’État lui répond que c’est à la de­mande des évêques polonais eux-mêmes que le pape se tait « dans la crainte que les brebis qui leur sont confiées ne soient victimes de nouvelles persécutions en­core plus dures [22] ». Le cardinal Tardini explique de son côté : « Dans les circons­tances actuelles, une condamnation publique par le Saint‑Siège serait largement exploitée à des fins politiques, […] exaspérerait la persécution contre le catholi­cisme, […] empêcherait que le Saint‑Siège […] exerçât son œuvre de charité que, pour le moment encore, sous une forme réduite, il peut accomplir [23]. »

Ce seul exemple devrait suffire à prouver combien il est monstrueux de qualifier d’indifférent ou de complice, le silence du pape, et nous rejoignons ici la question des juifs.

Pour les nazis, les juifs sont une race, qui doit être persécutée en tant que telle, quelle que soit la religion de ses membres. Au printemps de 1933, la philo­sophe Edith Stein, baptisée catholique depuis onze ans, est interdite d’enseigne­ment parce que juive ! Devenue carmélite en octobre 1933, elle refusera toujours de quitter l’habit malgré les menaces et devra s’exiler dans un carmel de Hol­lande avec sa sœur. Déportée en 1942, en tant que juive, elle mourra à Ausch­witz, offrant sa vie pour la conversion des juifs. Quelques années avant sa mort, Thérèse Bénédicte de la Croix (c’est sous ce nom, son nom de religion, qu’elle a été canonisée) écrivait, identifiant le peuple juif à Caïn :

 

C’est l’ombre de la Croix qui s’abat sur mon peuple. Oh, s’il pouvait à présent comprendre ! C’est l’accomplissement de la malédiction que mon peuple a appelée sur lui-même. Caïn doit être poursuivi, mais malheur à qui touche à Caïn !

 

Au Saint‑Siège qui proteste, les autorités allemandes rétorquent : « L’eau baptismale ne change pas le sang juif. » Car le cas d’Edith Stein n’est pas isolé, nombreux sont les juifs qui se convertissent sous le pontificat de Pie XII, pontifi­cat qui voit, chaque année, 300 000 convertis de toute origine rejoindre la sainte Église ! Sous Pie XI déjà, 60 000 Allemands sont devenus catholiques, entre 1925 et 1933, parmi lesquels de nombreux juifs ; d’après le père Blet, 25 % des « juifs » autrichiens, 80 % des « juifs » croates, sont baptisés. Or ces « juifs » baptisés, ces catholiques « non-aryens », comme disent les nazis, sont particulièrement haïs. Doublement haïs par le IIIe Reich, comme catholiques et comme juifs, tandis que les organisations juives les ignorent, les estimant « renégats », et que les orga­nismes protestants (mission suédoise, quakers…) refusent de s’en occuper… L’Œuvre de Saint-Raphaël [24], qui tente d’aider ces catholiques « non-aryens » alle­mands, mais aussi polonais, hollandais, autrichiens, à fuir la persécution, ren­contre de grandes difficultés. Les États-Unis déclarent ne rien pouvoir faire pour eux avant trois ou quatre ans… Trois pays toutefois leur ouvrent leurs portes : l’Espagne du général Franco, le Portugal de Salazar et l’Argentine.

En février 1941, le cardinal Innitzer, archevêque de Vienne, assiste, impuis­sant, à la déportation de 11 000 Viennois catholiques d’origine juive. Il écrit : « Nombre de catholiques évacués vers la Pologne supportent la dureté de leur sort avec un courage digne d’admiration et s’en vont vers le destin incertain de leur exil avec un héroïsme chrétien, qui a édifié les juifs de rite mosaïque [25]. » En juin de la même année, la Gestapo ferme l’Œuvre de Saint‑Raphaël pour « activités anti-allemandes » : il s’agit de représailles contre l’action du Saint‑Siège.

Quelle est cette action ?

 

— En France, dès 1940, un journal clandestin La Voix du Vatican reproduit les émissions en langue française de Radio-Vatican qui exposent l’opposition ra­dicale de Rome à la mystique raciste et antichrétienne des nazis. Le nonce apos­tolique, Valerio Valeri, proteste même contre la législation de l’État français (statut des juifs d’octobre 1940 et loi du 2 juin 1941) qui retient des critères ethniques et n’accorde aucun effet légal à la conversion d’un juif au christianisme, car, comme l’écrit J.-M. Varaut, c’est une législation « républicaine »… et donc laïque [26].

Lorsqu’en août 1942, horrifié par les rafles allemandes, Mgr Saliège, arche­vêque de Toulouse, publie sa célèbre protestation : « Il y a une morale chrétienne […] qui impose des devoirs et reconnaît des droits. […] Ils viennent de Dieu. On peut les violer, on ne peut pas les supprimer. […] Les juifs sont des hommes. […] Les juives sont des femmes. […] Ils font partie du genre humain. Un chrétien ne peut l’oublier », le texte est diffusé sur Radio-Vatican. On connaît moins la suite : « Pourquoi le droit d’asile de nos églises n’existe-t-il plus ? Seigneur, ayez pitié de nous ! Notre‑Dame, priez pour la France ! » Admirable droit d’asile imposé par l’Église aux puissants, exemple entre mille de l’action de l’Église pour civiliser la société, adoucir les mœurs… Droit d’asile balayé par la Révolution dite française, dont le totalitarisme nazi, comme tous les totalitarismes, est l’héritier !

 

— En Roumanie, le Saint‑Siège fait annuler, en 1941, la mesure qui préten­dait interdire aux juifs de se convertir. Le nonce Cassulo protège les catholiques « non-aryens ». Les juifs réclament alors, et obtiennent, sa protection.

 

— En Hollande, c’est en représailles contre l’énergique protestation des évêques contre les persécutions raciales (juillet 1942) que 40 000 juifs catholiques sont déportés (dont Edith Stein et sa sœur) [27]. Apprenant l’horrible nouvelle, Pie XII constate : « Aussi vaut-il mieux se taire en public et faire en silence, comme auparavant, tout ce qu’il m’est possible de faire pour ces pauvres gens. » Pesant ses mots, le Saint‑Père déclare cependant, dans son message de Noël 1942, former des vœux pour ces « centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive [28] ». Les nazis sont furieux : Heydrich (lui-même d’origine juive) a hâte que la guerre s’achève pour pouvoir enfin « briser toutes les églises » ; Himmler rêve de pendre le pape place Saint‑Pierre ! Martin Bormann projette l’enlèvement de Pie XII…

 

— En Croatie, où 80 % de la communauté juive est convertie, les persécu­tions redoublent, le cardinal Marcone sauve de la déportation 2 500 malheureux.

 

— En Hongrie, une législation raciste est votée, l’épiscopat proteste. En juin 1944, la persécution s’intensifiant, Pie XII adresse un télégramme au régent, l’ami­ral Horthy : « Notre cœur de Père ne peut demeurer insensible à ces instantes supplications, en raison de notre ministère de charité qui embrasse tous les hommes [29]. » Le régent, qui n’était pas catholique, arrête les déportations.

 

— A Rome, enfin, Pie XII fait face directement aux Allemands qui occupent la ville depuis le 10 septembre 1943. La communauté juive y est nombreuse [30]. Dès le 20, les S.S. exigent cinquante kilogrammes d’or, dans les vingt-quatre heures, sous peine de déportation pour tous les juifs de la ville. Apprenant qu’il manque quinze kilos, Pie XII donne l’ordre de les fournir. Le grand rabbin Italo Zolli [31] le rassure : des catholiques de la ville ont déjà offert ce qui manquait. Dès octobre, couvents et communautés religieuses deviennent des lieux de re­fuge pour les juifs comme pour tous les pourchassés : Pie XII fait lever les bar­rières de la clôture canonique pour permettre aux hommes de pénétrer dans les couvents et aux femmes dans les monastères et les instituts religieux. Le Vatican, les édifices extra-territoriaux adjacents aux basiliques (Saint‑Jean de Latran, Sainte-Marie Majeure), le Russicum, le collège Lombard, Castelgondolfo regorgent de réfugiés… à la barbe de l’occupant. Le pape exige la fin des arrestations dans Rome, il menace l’ambassadeur d’Allemagne d’une protestation publique si elles se poursuivent. Fou de rage, Himmler donne lui-même l’ordre d’obéir : l’Alle­magne a alors besoin de ménager le Saint‑Père qui demeura toujours impartial dans le conflit, tandis que la Curie romaine et le clergé italien montraient ouver­tement leur sympathie pour l’Angleterre.

 

*

 

Relever tous les témoignages de reconnaissance reçus par Pie XII de la part des communautés juives du monde entier serait fastidieux. Citons-en tout de même quelques-uns :

 

— Dès février 1943, le grand rabbin de Zagreb (Croatie) le remercie pour l’aide apportée à l’émigration des enfants juifs vers la Turquie, et le grand rabbin de Bucarest pour l’aide apportée à la communauté juive roumaine.

— Juillet 1943 : remerciements du grand rabbin de Jérusalem alors qu’un capucin français, Marie-Benoît, surnommé le « père des juifs », était chargé par les juifs français de faire part au pape « de la reconnaissance qu’ils éprouvent envers l’Église catholique pour la charité qu’elle leur témoigne ».

— Septembre 1943 : remerciements du congrès juif mondial.

— Février 1944 : nouveaux remerciements du grand rabbin de Jérusalem.

— Juin 1944 : le bulletin de la Brigade juive de la 7e armée, arrivée à Rome, proclame : « Honneur éternel au peuple de Rome et à l’Église catholique ro­maine, le sort des juifs a été rendu moins pénible grâce à leur offre, vraiment chrétienne, d’aide et d’abri. »

— Août 1944 : remerciements du Dr Grossmann, responsable de la com­munauté juive de Transylvanie ; de l’« American Jewish Committee » ; du « Committee to save the Jewish of Europe » ; des communautés juives d’Amérique latine…

— En décembre 1944, Mgr Valeri, nonce apostolique en France pendant l’occupation, recevait la Grand-Croix de la Légion d’honneur des mains du géné­ral De Gaulle. Reçu au Vatican quelques mois auparavant, ce dernier notait : « Pie XII juge chaque chose d’un point de vue qui dépasse les hommes, leurs en­treprises, leurs querelles [32]. »

 

Les remerciements ne s’arrêtent pas avec la guerre :

 

— En 1946, 70 rescapés juifs des camps de concentration viennent remer­cier Pie XII de son attitude pendant le nazisme. L’année précédente, Israël Zoller, grand rabbin de Rome, sa femme (puis leur fille) ont demandé le baptême et choisi les prénoms d’Eugenio et d’Eugenia en l’honneur de celui (né Eugenio Pa­celli) dont Zoller disait : « Aucun héros de l’histoire n’a commandé armée plus vaillante, plus attaquée, plus héroïque que Pie XII au nom de la charité chré­tienne [33]. »

— En 1948, quarante délégués de « L’United Jewish appeal » viennent re­mercier le Saint‑Père. Albert Einstein déclare : « L’Église catholique a été la seule à protester contre l’assaut mené par Hitler contre la liberté. Jusqu’alors, je ne m’intéressais pas à l’Église, mais aujourd’hui j’éprouve une grande admiration pour elle, qui seule, a eu le courage de se battre pour la vérité spirituelle et la li­berté morale [34]. »

— En 1955, quatre-vingt quatorze musiciens juifs de quatorze pays viennent exécuter au Vatican, sous la direction de Paul Kletzki, la Neuvième de Beethoven « en reconnaissance de l’œuvre humanitaire grandiose accomplie par Sa Sainteté Pie XII pour sauver un grand nombre de juifs pendant la Seconde Guerre mon­diale ».

 

Combien Pie XII a-t-il sauvé de juifs ? L’historien Pinhas Lapid, qui se définit comme « juif, croyant et israélien », a tenté d’estimer leur nombre. Pour lui, Pie XII a sauvé directement 40 000 juifs environ, et indirectement entre 150 000 et 850 000 [35].

Le philosophe juif d’origine lituanienne, Emmanuel Levinas, écrivait, re­merciant longuement l’Église dans son livre Judaïsme et Christianisme : « C’est à cette époque [la Seconde Guerre mondiale] que j’ai découvert ce que vous appe­lez la charité et la miséricorde. Partout où il y avait une soutane, il y avait un re­fuge [36]. »

Terminons avec la déclaration de Golda Meir, ministre des Affaires étran­gères d’Israël, à la mort de Pie XII (9 octobre 1958) : « Nous partageons la dou­leur de l’humanité. […] Pendant la décennie de la terreur nazie, quand notre peuple a été persécuté, la voix du pape s’est élevée pour condamner les persécu­teurs et pour invoquer la pitié envers les victimes [37]. » Comme l’écrivait un converti illustre, André Frossard : « Ce deuil n’est pas seulement un deuil chré­tien [38]. »

 

*

 

Ici s’arrête l’histoire : Pie XII a parlé, Pie XII a condamné, Pie XII a agi. Dès 1928, l’Église a parlé, l’Église a condamné, l’Église a agi, seule.

Elle a été seule à s’opposer à la guerre, seule à dénoncer, dès leurs débuts, les totalitarismes communiste et national-socialiste, seule à condamner solennel­lement le racisme hitlérien et ses applications criminelles.

Pour ne prendre qu’un exemple du silence général sur le sort des juifs, ce n’est qu’en mars 1944 que le président Roosevelt publie une déclaration sur les crimes racistes des nazis : seize ans après le Saint-Office ! Encore cette déclara­tion est-elle boycottée par les Soviétiques et accueillie avec indifférence ailleurs… Ces mêmes Soviétiques assassineront (après deux ans et demi de prison) le di­plomate catholique suédois, Raoul Wallenberg, qui a sauvé des milliers de juifs hongrois [39] !

L’Église, conformément à sa mission, a considéré la détresse des proscrits, des persécutés, des pourchassés, non leurs mérites. Après la guerre, dans les mêmes maisons religieuses, elle cachera des vaincus… et on ose le lui reprocher aujourd’hui !

 

 

Le grand mensonge

 

Ici, s’arrête l’histoire et commence le montage, le grand mensonge (fils de Satan, d’après saint Jean), la grande manipulation.

« Tout de suite après la guerre, raconte Miriam Zolli, mon père me dit à plusieurs reprises : “Tu verras, on fera de Pie XII le bouc émissaire pour le si­lence du monde entier devant les crimes des nazis”. Malheureusement, il avait raison [40]. » Pieusement décédé en 1956, Eugenio Zolli n’aura pas la douleur d’as­sister au déchaînement médiatique contre son héros.

 

— Dès mars 1958 (six mois avant la mort de Pie XII), Mgr Roncalli, pa­triarche de Venise, évoque une machination préparée « depuis quelques mois » contre le souverain pontife ; il précise qu’elle « coûte des sommes immenses » (il s’agit donc d’une campagne d’opinion) et demande : « qui fournit l’argent ? ». La question demeure sans réponse et Roncalli, devenu Jean XXIII, ne reparlera ja­mais de cette machination.

 

— Début 1963, alors que le Concile bat son plein, sort un mauvais mélo, en allemand, Le Vicaire, de Rolf Hochuth, protestant suisse. L’argument est simple : le vicaire (Pie XII) est responsable de l’antisémitisme nazi, complice des atrocités hitlériennes… La pièce bénéficie d’un extraordinaire tapage médiatique, à l’échelle mondiale. Elle est interdite en Italie et en Israël, mais elle rencontre un vif succès en Suisse, en Allemagne… et dans la France du « très catholique » De Gaulle ! La salle de l’« Athénée », à Paris, est comble tous les soirs, « pleine de clergymen » note avec dégoût Alexis Curvers. Poirot-Delpech dans Le Monde est dithyrambique, l’abbé Laurentin dans Le Figaro dénonce le sort réservé aux juifs de Carpentras… au XVIIIe siècle ! Le dominicain Daguet, encourage ses lecteurs de Témoignage chrétien à voir cette œuvre authentiquement « chrétienne ». Fran­çois Mauriac est d’accord ; d’ailleurs, la « véritable » Église vient seulement de naître : « Tout commence à peine. L’enchantement maléfique des Borgia et des Borghese a été vaincu. […] Dans Saint‑Pierre édifiée avec l’argent des in­dulgences qui ont suscité la révolte de Luther, […] Simon-Pierre était endormi et tenu par des chaînes : la nuit régnait sur le monde [41] » (janvier 1964).

Quant au cardinal Feltin, archevêque de Paris, il se contente d’un bref communiqué au Figaro pour « réprouver la légèreté de certaines caricatures »…

 

*

 

Il faut s’arrêter ici pour reprendre ses esprits devant tant de mensonges, tant d’impudence, tant d’impiété ! Pie XII n’est mort que depuis 5 ans, tous les acteurs de cette imposture l’ont connu, ont connu la guerre, et le mensonge s’affiche, s’étend, triomphe. Jean-Pierre Dickès raconte comment le père Bosc (jésuite) consacra le premier cours de sociologie au grand séminaire d’Issy-les-Moulineaux à une « apologie masquée du Vicaire » (octobre 1965) [42].

En 1964, trois ouvrages à prétention historique sortent en même temps, bé­néficiant d’un battage publicitaire mondial : Pie XII et le IIIe Reich de Saül Friedländer ; Le Vicaire et l’Histoire de Jacques Nobécourt ; The Catholic church and Nazi Germany de Guenter Lewy.

Aux yeux de l’opinion, l’indignité de Pie XII est chose acquise… et Jean XXIII laisse faire. Certes, il y a des réactions, des livres [43] rétablissent magis­tralement la vérité. Mais qui en parle ? qui les lit ? qui les croit ? Il est effrayant de constater comme une pensée de Charles de Foucauld sur les musulmans (1905) s’applique à nos contemporains : « Leur état habituel de péché mortel les rend esclaves de l’erreur et du mensonge, en sorte qu’ils croient très difficilement ce qui est vrai et très facilement ce qui est faux. »

Pourtant, Pinhas Lapid, déjà cité, a été clair :

 

Je ne comprends pas qu’on s’en prenne à Pie XII. […] Toute notre presse [c’est-à-dire israélienne] a salué sa mémoire et il y a même eu deux propositions pour planter une forêt qui porterait son nom ! Pie XII ne disposait ni de divisions blin­dées, ni d’aviation, alors que Staline, Roosevelt et Churchill, qui en avaient, n’ont jamais voulu s’en servir pour désorganiser le réseau ferroviaire qui menait aux camps de la mort [44].

 

*

 

Nous arrivons alors à la grande question : pourquoi ?

 

— Alexis Curvers répond : « Question insoluble pour qui ne croit plus au diable. » Satan veut détruire ce qui est : le réel est. La vérité est. Il faut détruire la vérité, anéantir le réel. Vous connaissez 2 + 2 = 5 ; eh bien, ici, c’est Pie XII = Hitler. Et cela a marché, y compris à Rome, le nom de Pie XII a tellement disparu que Jean Madiran a pu poser la question : « Pie XII a-t-il existé ? »

 

— Deuxièmement, Pie XII est le dernier pape avant la « Révolution d’oc­tobre dans l’Église » comme le père Congar a (affectueusement) surnommé Vati­can II. Il est :

– le pape qui a levé la condamnation de l’Action Française (1939) [45] ;

– le pape d’Humani generis qui condamne les erreurs modernistes (1950) ;

– le pape de la définition du dogme de l’Assomption (1950) ;

– le pape qui condamna le marxisme, l’existentialisme, le freudisme, l’évo­lutionnisme, le teilhardisme ;

– le pape qui canonisa saint Pie X (1954), malgré l’opposition de nombreux prélats (dont un certain J.-B. Montini…). Lors de cette canonisation qui fut la dernière grande joie de son pontificat, Pie XII surnomma Pie X « le saint provi­dentiel de notre époque », avant de souligner sa lucidité et sa fermeté contre le modernisme afin de conserver, envers et contre tout, l’héritage divin intact pour le troupeau qui lui était confié. Et il conclut en ces termes : « Sa lutte contre les erreurs du modernisme atteste à quel degré héroïque la vertu de foi brûlait dans son cœur de saint [46]. »

Pie XII a été le dernier pape à transmettre intact l’héritage divin : messe, sa­crements, Écriture sainte [47], catéchisme. On comprend la haine des hérétiques pour ce pape que le bienheureux Padre Pio aimait tant. Le père Agostino a noté cette confidence du célèbre capucin : « Il a ressenti toute la douleur de son âme pour la mort du pape Pie XII. Mais, après, le Seigneur le lui a fait voir dans la gloire du paradis [48]. »

L’abbé Coache raconte dans ses souvenirs qu’il dut rappeler à la décence quelques confrères, comme lui en pèlerinage à Lourdes, qui manifestaient une totale indifférence à la mort d’un tel pape…, ajoutant qu’on sablait le champagne dans certaines institutions romaines !

 

— Enfin, Pie XII est le dernier pape à avoir maintenu la doctrine catholique quant aux juifs et au judaïsme. Elle est simple : le judaïsme antique, la religion de Moïse, n’ont plus de raison d’être ; sans Temple ni prêtres, cette religion n’existe plus : elle a donné naissance au christianisme. Les croyances fondées sur le refus de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, qu’on nomme « judaïsme » par facilité et qu’on devrait plutôt nommer « talmudisme », car elles reposent plus sur le Talmud que sur l’ancien Testament, sont une survivance – violemment antichrétienne – de l’Israël charnel pour maintenir la suprématie du peuple jadis élu, contre le nouvel Israël – l’Église – et assurer sa domination temporelle. Ce judaïsme talmudique est condamné sans appel, les pratiques judaïsantes aussi : « Si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous sert de rien » s’exclame saint Paul [49]. Saint Thomas d’Aquin conclut : « C’est donc un péché mortel de se faire circoncire et de prati­quer les autres observances cérémonielles. » Voilà l’antitalmudisme ou, si l’on veut, l’antijudaïsme chrétien (aucun de ces deux mots ne se trouve dans le Petit Robert, édition 1992 : la révolution s’attaque d’abord aux mots), celui de tous les Pères de l’Église : Hilaire, Jérôme, Ambroise, Cyrille de Jérusalem, Jean Chrysostome, Augustin… ou saint Épiphane, juif converti ! Car, ce que de­mande l’Église ce n’est pas la mort du pécheur, même du pécheur public, c’est sa conversion ; ce qui l’anime, ce n’est pas la haine, mais l’amour ; ce qui l’oppose à la synagogue, ce n’est pas la race, mais la foi ! D’où le prosélytisme de la sainte Église, rien que pour l’Espagne : les Torquemada (Juan, le cardinal, et Thomas, le dominicain), Las Casas, Luis de Leon, saint Jean d’Avila, Diego Lainez (successeur de saint Ignace), sainte Thérèse d’Avila… sont des convertis ou des descendants de juifs convertis.

Saint Vincent Ferrier, au XIVe siècle, obtiendra, par ses sermons et ses dé­bats, 200 000 conversions volontaires de juifs en Espagne, n’en déplaise à Mgr Lustiger qui ose parler de « baptêmes forcés ». Le saint dominicain savait, lui, qu’« aucune violence ne peut être exercée pour obtenir leur conversion : tout baptême forcé étant nul [50] ». La « force » de saint Vincent, c’est sa remarquable connaissance de l’Écriture sainte et sa parole ardente, fraternelle, mais sans concessions :

 

C’est une hérésie de prétendre que chacun peut être sauvé en suivant sa religion. […] Si donc, ô juifs, vous n’êtes pas comme ceux qui sont baptisés, ou tout au moins qui ont le désir du baptême, il n’y a pas à compter sur la demeure du Paradis, que Moïse n’a point promise dans l’ancienne Loi, mais seulement une demeure ter­restre et les biens de ce monde. […] Ainsi donc, ô juifs, ouvrez les yeux et ne restez pas volontairement aveugles en face de la vérité des Écritures [51].

 

C’est en écoutant ses arguments que le rabbin de Burgos se convertit avec ses fils : ils prirent le nom de Santa-Maria ; lui devint évêque de la ville et ses fils furent aussi évêques. Où est le racisme ? Où est l’antisémitisme ? Pie XII, à la lu­mière de dix-neuf siècles de Tradition, a fait, pendant la guerre, envers tous les hommes, de toutes les confessions, de toutes les races, ce que la charité chré­tienne commandait, mais, en fidèle gardien de dépôt, voulant sauver les âmes et pas seulement les vies, il a refusé de changer le dogme : « On » ne le lui a pas pardonné et son passé étant par trop gênant pour ceux qui voulaient imposer l’équation : antitalmudisme = antisémitisme, « on » a monté l’odieuse machination.

 

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Le 5 août 1947, dans le village suisse de Seelisberg, la charte fondatrice de l’Amitié judéo-chrétienne est publiée [52].

Le président-fondateur de ce groupe est l’historien Jules Isaac (celui des manuels Mallet-Isaac), juif d’Aix-en-Provence, cadre du B’naï B’rith de France, président du jury d’agrégation d’histoire pendant trente ans. Il a perdu sa femme et sa fille dans les camps nazis ; fou de douleur, il a trouvé la responsable de cette haine antisémite : c’est l’Église ! Et si on lui démontre que l’Église n’a jamais massacré et encore moins exterminé les juifs (elle dit au contraire qu’ils se perpé­tueront jusqu’à la fin du monde pour en être témoins et se convertir), il répond qu’est bien pire cet avilissement (?), ce « lent supplice », cette « survie hon­teuse »… Quant aux conversions, il les assimile à un « génocide religieux ». Isaac prévoit donc « une refonte complète de l’enseignement, de la liturgie et de la théologie catholiques » ; l’Église doit réviser les Évangiles, renoncer à convertir les juifs, à se dire le « nouvel Israël », à prêcher que Notre‑Seigneur Jésus‑Christ est le Messie, etc. Bref, elle doit renoncer au christianisme ! Un de ses émissaires est reçu par Pie XII… En 1948, la congrégation des Rites précise que « perfidis » ne doit plus être traduit par « perfide » mais par « incrédule », « infidèle [53] ».

En 1949, Pie XII reçoit brièvement Isaac. Ce n’est qu’en 1955, sans doute sous la pression du futur cardinal Bea, son confesseur, qu’il cède sur un point pour le nouvel ordo de la Semaine sainte : à l’office du Vendredi saint, après l’oraison pour les juifs, on fera la génuflexion comme pour les autres oraisons. Une tradition millénaire est ainsi abolie : la génuflexion ayant été utilisée ironi­quement par les juifs pendant la Passion, on ne la faisait pas jusque-là à cette oraison [54].

 

*

 

Avec Jean XXIII, les autres revendications de Jules Isaac progressent vite [55]. Dès 1959, le nouveau pape fait supprimer le mot « perfidis ». L’année suivante, il reçoit Isaac et lui accorde que la question juive soit traitée au Concile par une commission du secrétariat pour l’Unité des chrétiens (!) du cardinal Bea. Quant à l’État d’Israël, il aura un « observateur » au Concile (Chaïm Wardi).

En octobre 1962, le IIe concile du Vatican s’ouvre… Le père Congar, qui ne cache pas sa détestation de Pie XII, est envoyé en secret par le pape recevoir les requêtes des dirigeants juifs à travers l’Europe, tandis que Bea rencontre ses amis du B’naï B’rith. Coïncidence ? L’année 1963 est celle du Vicaire. En novembre, le président de l’« American Jewish committee » en Europe se félicite : « On peut af­firmer qu’il n’y a pas une seule communauté juive, une seule tendance juive, qui n’ait pu exprimer son opinion aux autorités romaines, à qui en revenait l’initia­tive [56]. » Parmi ces « tendances », celle d’Elie Benamozegh, auteur d’Israël et l’hu­manité (1961), qui affirme : « La religion chrétienne est une fausse religion, soi-disant divine. Il n’y a pour elle et pour le monde qu’une voie de salut : revenir à Israël [57] ».

Le 17 novembre 1963, on présente au Concile le chapitre quatre du texte sur l’œcuménisme (le futur décret Unitatis redintegratio), qui a été révisé à la demande des B’naï B’rith : c’est l’humanité qui est moralement responsable de la mort de Notre‑Seigneur. Toute responsabilité juive disparaît. L’opposition est vive, y compris de la part de Paul VI… Les choses traînent. Coïncidence ? 1964 voit l’offensive d’ouvrages « historiques » qui soutiennent les thèses du Vicaire.

En mars 1965, Bea est sommé de s’expliquer devant les B’naï B’rith à New York. Il les rassure : les thèses d’Isaac sont les siennes et le Concile (privé de l’assistance du Saint‑Esprit) va les entériner. Le 14 octobre 1965, le paragraphe 4 de Nostra ætate, consacré à la question juive, est définitivement adopté [58] : Au­cune distinction n’est faite entre le judaïsme biblique pré-chrétien et le judaïsme talmudique anti-chrétien, entre le peuple juif de l’ancien Testament élu par Dieu et la partie de ce peuple qui a rejeté le Messie jusqu’à aujourd’hui… Il n’y a donc plus de conversion à souhaiter, mais une « estime naturelle » et un « dialogue fra­ternel » en vue d’une « ère messianique », et tout antijudaïsme devient de l’antisé­mitisme. D’ailleurs, évoquer la responsabilité du peuple juif dans la mort de Notre‑Seigneur relèverait de ce délit [59] !

André Chouraqui, délégué de l’Alliance Israëlite Universelle déclare alors : « L’Église a réussi à effacer le lourd héritage de seize à dix-sept siècles. » Tribune juive, dans son bilan du Concile, écrit : « Après de difficiles débats […] le Concile fit droit à nos vœux. La déclaration Nostra ætate nº 4 constitua – le père Congar et les trois rédacteurs du texte me le confirmèrent – une véritable révolution dans la doctrine de l’Église. […] La doctrine de l’Église avait bien connu une totale mu­tation [60]. »

 

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Le martyrologe allait subir à son tour cette révolution. Dès 1965, le culte de saint Simon de Trente, patron et protecteur de la ville, où, depuis son martyr (1475), les miracles étaient si nombreux que Sixte V en avait confirmé le culte (1588), fut interdit et la châsse-reliquaire cachée. Pourquoi ? Le culte du petit Si­mon (deux ans et demi) horriblement martyrisé un Vendredi saint (24 mars), « instaurait l’intolérance » contre la communauté dont des membres s’étaient alors rendu coupables d’un pareil crime [61]. Les enfants martyrisés dans des conditions analogues : saint Guillaume de Norwich († 1144), saint Richard de Paris († 1179), saint Robert de Bury († 1181), saint Hugues de Lincoln († 1255), le bienheureux Henri de Munich († 1345), saint Ludwig von Bruck († 1429)… virent leur culte disparaître aussi. En feuilletant, le (très moderniste) dictionnaire hagiographique des Bénédictins de Ramsgate [62], on s’aperçoit toutefois que d’autres ont échappé à cette « épuration » :

– Saint Harold de Gloucester († 1168) fêté le 25 mars (page 241).

– Saint Dominique del Val (« Dominguito »), enfant de chœur de la cathé­drale de Saragosse, « il fut enlevé par les juifs et cloué à un mur » en 1250. Il avait sept ans. « Sa fête (31 août) est célébrée dans l’Aragon entier » (page 150).

– Bienheureux André Oxner de Rinn (près d’Innsbruck), trois ans (1462). Fête le 12 juillet (page 47). Pourtant, en 1985, Mgr Stecher, nouvel évêque d’Innsbruck a proscrit toute forme de culte public. Le 3 juillet, soit une semaine avant le grand pèlerinage annuel, il fit retirer et placer les reliques de l’église du bienheureux André sous la protection de la police. En 1989, son autel, les ex-voto, la fresque représentant son martyre furent détruits, et l’église débaptisée. C’était pourtant le très savant et humaniste pape Benoît XIV qui avait béatifié l’enfant en 1752 (avec une messe propre).

— Bienheureux Laurentin Sossius, tué à cinq ans, le Vendredi saint 1485, « par les juifs de Valrovina » (diocèse de Vicence, Italie). Culte approuvé en 1867 par le bienheureux Pie IX (page 307).

— Saint Christophe de Guardia (près de Tolède), patron de la ville, « ravi et crucifié par les juifs » (page 118) en 1450. Il avait trois ans. Culte officiellement confirmé par Pie VII en 1805.

 

*

 

La doctrine et le martyrologe étaient révolutionnés, il fallait s’attaquer à la li­turgie. A titre posthume, Jules Isaac (mort en 1963) triomphait.

En 1969, le N.O.M. (Novus Ordo Missæ) supprime l’offertoire, tant haï par Luther, et le remplace par une prière israélite, tirée de la Kabbale et sans grande signification, sur « le pain et le vin ». J.-D. Granville écrit : « Occultant le caractère sacrificiel de la nouvelle et éternelle Alliance par des petites bénédictions de l’an­cienne Alliance (Berakoth[63]. »

Il est intéressant de connaître la prière du Qiddoush prononcée par le père de famille juif au soir du Shabbat, sur une coupe de vin qu’il élève, avant de bé­nir, de rompre et de distribuer le pain : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, Roi de l’univers, créateur du fruit de la vigne. Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, Roi de l’univers, qui nous a sanctifiés par tes commandements et, dans ta bienveil­lance à notre égard, nous a donnés ton saint Shabbat en héritage, avec amour et bonté, en souvenir de l’œuvre de la création. Car il occupe la première place parmi nos saintes solennités, mémorial de la sortie d’Égypte. Oui, tu nous a choi­sis, tu nous as sanctifiés entre tous les peuples et tu nous as donné ton saint Shabbat en héritage, dans ton amour et ta bonté. Sois béni Seigneur qui sanctifies le Shabbat [64]. » On voit par cet exemple que « les actes rituels propres aux repas juifs (définissent) la structure de la (nouvelle) messe [65] », souvent dite… le samedi soir !

Derrière ce rejet du sacrifice, n’y a-t-il pas le refus de la notion de déicide ? Écoutons les paroles que l’abbé Bryan Houghton, converti de l’anglicanisme, or­donné prêtre en 1940, et qui démissionna de sa charge de curé la veille de l’en­trée en vigueur du Novus Ordo, met dans la bouche d’un de ses personnages : « Avec la messe, le Dieu fait homme nous a laissé ses dernières volontés, son tes­tament. Regardez maintenant votre crucifix. Il représente le plus inconcevable de tous les crimes : le déicide, le meurtre de Dieu. Mais, selon sa propre volonté, qu’avait ce Dieu à léguer qui fût à lui ? Rien. Pas même ses vêtements qu’on lui avait pris. Il n’avait plus que son corps et son sang… Aussi les a-t-il légués. Oui, mais ce corps et ce sang constituaient la preuve matérielle de ce meurtre incon­cevable – Dieu tué. Ainsi arrivons-nous au cœur même du christianisme : d’un crime inconcevable, le Dieu tout-puissant et transcendant a fait une caution de salut pour le criminel. Cela s’appelle la messe. C’est la présence sacrificielle de Jésus-Christ : le salut de l’humanité par le crime suprême [66]. »

Quant à la nouvelle prière du Vendredi saint, la voici :

 

Prions pour les juifs

A qui Dieu a parlé en premier :

Qu’ils progressent dans l’amour de son nom

Et la fidélité à son Alliance.

Dieu éternel et tout-puissant,

Toi qui as choisi Abraham et sa descendance

Pour en faire les fils de ta promesse,

Conduis à la plénitude de la Rédemption

Le premier peuple de l’Alliance,

Comme ton Église t’en supplie.

 

Dès 1973, une communauté charismatique judaïsante est fondée : les « Béatitudes » (d’abord nommée « Le Lion de Juda »). On y étudie le Talmud et l’hébreu, on y respecte le Sabbat, on y utilise le chandelier à sept branches (on en trouve presque partout aujourd’hui)…

Sous Jean‑Paul II, les esprits sont mûrs pour l’inversion complète.

– En octobre 1983, le cardinal Etchegaray appelle le synode mondial des évêques au repentir et à demander pardon pour « les maux causés aux juifs dans le passé ». Dès 1964, Alexis Curvers, avait prévu cela : « Le Christ sur la croix a pardonné à ses bourreaux. Il faut maintenant qu’il leur demande pardon. Et les bourreaux ne pardonnent jamais [67]. »

– 1984 : La commission pontificale pour les rapports avec le judaïsme de­mande aux chrétiens et aux juifs « de préparer le monde à la venue du Messie ».

– 1985 : Mgr Etchegaray reçoit le prix international œcuménique de l’uni­versité Ben Gourion de Beer-Sheva et appelle à fonder « un humanisme spirituel voire mystique ».

– 1986 (l’année d’Assise) : Jean‑Paul II se rend à la synagogue pour y prier, sur un pied d’égalité, avec ceux qu’il appelle ses « frères aînés » ou « préférés ».

– 1991 : Le pape fait ajourner sine die la procédure de béatification d’Isa­belle la Catholique (titre officiel d’Église, donné par le pape en 1496, n’en dé­plaise à La Croix qui ose l’appeler : « Isabelle de Castille, dite “la Catholique” » [68]). Pourquoi ? Parce que « jamais le judaïsme ne pardonnera à la souveraine [69] ».

– 1992 : Le comité de liaison Saint‑Siège/Organisations juives internatio­nales, condamne « la théorie de la substitution selon laquelle le christianisme se­rait la relève du judaïsme ». Comme le disait le cardinal Decourtray (médaille d’honneur du B’naï B’rith 1991), quelques mois avant sa mort : « J’avoue que je ne pense jamais à ce que je peux apporter à mes amis juifs. » Il le sait mainte­nant…

– 1993 : Le Vatican reconnaît l’État d’Israël. Le rabbin Askenazi écrit le len­demain : « L’Église catholique reconnaît enfin que les juifs sont Israël. Elle re­nonce à la conception selon laquelle la Chrétienté formait le nouvel Israël. […] Un temps s’achève, celui de l’Église, de la Chrétienté, de la civilisation occiden­tale, et cela peut déboucher sur une civilisation universelle, c’est-à-dire messia­nique [70]. »

– 1995 : L’école biblique de Ravenne publie une nouvelle traduction de la Bible : catholiques, orthodoxes, protestants, francs-maçons (dont un certain Gamberini, « évêque » de « l’Église » gnostique) et juifs y ont travaillé [71].

– 1997 : Le 23 décembre, une cérémonie « juive » est célébrée pour la pre­mière fois au cœur de la Cité du Vatican. Le cardinal Cassidy et Mgr Tauran allu­ment les lumières d’Hanouka en présence du vice-premier ministre israélien. Cette année voit aussi la sortie d’un livre du cardinal Ratzinger, préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi : Le Sel de la terre. Le christianisme de l’Église catholique au seuil du 3e millénaire. On peut y lire : « La chrétienté avait le sentiment que les juifs faisaient une lecture erronée de l’ancien Testament, qu’on ne pouvait le lire avec justesse que dans une perspective ouverte sur le Christ » (page 238), ou encore : « Nous devons vivre de nouveau notre apparte­nance commune en l’histoire d’Abraham […] en respectant le fait que les juifs ne lisent pas l’ancien Testament les yeux fixés sur le Christ » (page 239). Que ceux qui n’auraient pas encore compris en quoi cette « tradition vivante » chère au cardinal est une vivante trahison, relisent les Évangiles (par exemple, saint Jean 8, 39-46).

– 1998 : Alors que le cardinal Lustiger reçoit dans une synagogue de New York, de concert avec le grand rabbin Sirat, la médaille Nostra ætate, la commis­sion mixte judéo-catholique déclare souhaiter le déplacement de la croix d’Au­schwitz (neuf ans après la fermeture du Carmel), oubliant les morts catholiques de ce camp, à commencer par saint Maximilien Kolbe († 1941) qui cacha plus de 2 000 juifs ! Pendant ce temps, à Paris, la première église construite depuis trente ans est nommée « Notre‑Dame de l’Arche d’Alliance ».

– 2001 : Le cardinal Kasper [72] réaffirme le caractère salvifique du judaïsme [73] pour la peuple juif, alors qu’une adaptation du Vicaire est tournée en film par Constantin Costa-Gavras…

 

*

 

Est-il nécessaire de préciser que toutes ces « concessions » furent rigoureu­sement à sens unique et qu’il n’est question ni d’adoucir les blasphèmes et les in­sultes du Talmud ni de « repentance » pour les persécutions dont l’Église fut vic­time de la part des autorités juives (saint Jean, saint Étienne, saint Paul, saint Jacques le Majeur, saint Siméon…) ou à cause d’elles [74], pour ne parler que des premiers temps du christianisme ? Ces hommes d’Église ont jeté les armes, moralement et spirituellement, de manière unilatérale. Le modernisme, tel un SIDA spirituel, a détruit les défenses immunitaires des fidèles catholiques, tandis que nos adversaires ne cédaient rien, n’abandonnaient rien de leur antichristia­nisme. Faut-il s’étonner si « les catholiques ont le sentiment d’être la seule mino­rité persécutée dans la société française actuelle » comme l’écrivait récemment un hebdomadaire moderniste [75] ? Quelle religion peut se glorifier d’avoir fait pour les membres d’une autre religion ce que la sainte Église a fait pour les juifs ?

Pour ne prendre qu’un exemple local, c’est plusieurs dizaines d’enfants juifs qui furent accueillis sous l’occupation par des familles vendéennes, alors profon­dément catholiques, de Chavagnes-en-Paillers. L’opération était coordonnée, à la barbe de l’occupant, par le maire et le curé. A l’occasion de la remise de la « médaille des Justes parmi les Nations », décernée par l’État d’Israël à l’une de ces héroïques Chavagnaises survivantes, en novembre 1999, l’actuel maire et conseiller général, H. Coutaud, rappelant que sa commune est depuis le début du XIXe siècle le siège de congrégations religieuses, voyait dans cette attitude « l’empreinte de l’éducation, basée sur la religion catholique, qui enseigne géné­rosité et charité envers ceux qui en ont besoin ». L’article rapportant le fait ajoute : « Geste si spontané, jugé comme allant de soi, qu’aucun Chavagnais n’a jamais songé à le faire connaître ou à en tirer gloire, une fois la guerre terminée [76]. »

 

Voilà pourquoi il fallait calomnier si honteusement Pie XII : la Providence avait voulu qu’il soit la preuve indiscutable de la charité de l’Église envers tous. Cette réalité lumineuse, cette évidence reconnue par tous jusqu’en 1958, devaient être niées quelques années plus tard pour pouvoir « brader l’héritage de Dieu », bâtir une nouvelle doctrine, une nouvelle liturgie, un nouveau catéchisme, un nouveau martyrologe, une « nouvelle Église »… Oublié, Pie XII, oublié, saint Vin­cent Ferrier, oubliés, nos martyrs, oubliés, tous les Pères de l’Église ou – pire – critiqués, admonestés, corrigés [77]… Les modernistes sont enragés de « contrition » (pour les fautes d’autrui), ils ont « cette rage épidémique de contrition, singerie du Malin pour estropier les consciences » écrivait Jacques d’Arnoux [78].

Estropier les consciences, accélérer l’apostasie par un sentiment de culpabi­lité aussi morbide et vain qu’il est erroné, détruire l’Église de l’intérieur, la judaï­ser pour tenter de conduire les naïfs à accueillir l’Antéchrist comme le Messie et justifier la persécution des catholiques fidèles accusés « d’antisémitisme ». Écou­tons le cri de colère et de douleur de Judith Cabaud, en 1979 : « M’arrachera-t-on deux fois ma religion ? Le judaïsme fut falsifié par les pharisiens et le sanhédrin dont les nouveaux livres de prières devinrent le talmud et la michna. Ils étaient coupés de la Bible et des prophètes. Le catholicisme a été défiguré par les mo­dernistes de Vatican II qui nous ont coupés des trésors de la Tradition [79]. »

 

*

 

En octobre 1997, après la « repentance » de quelques évêques français, Le Monde exultait : « Beau pied-de-nez aux catholiques intégristes. » En 1998, l’am­bassadeur d’Israël près le Vatican, Aaron Lopez osait demander le report – pour 50 ans ! – de l’étude de la cause de béatification de Pie XII. Le 2 mars 2000, La Croix faisait sa « une » sur la « repentance ». Écoutons Jean Madiran : « Un titre énorme (sans point d’interrogation) : “Pourquoi l’Église demande pardon” ; Le “pourquoi” est donné, sous ce titre, par une immense photographie du pape Jean‑Paul II à genoux. Avec cette légende simple et lapidaire  :”Jean-Paul II à Au­schwitz en 1979”. On savait déjà, version officielle, que les principaux respon­sables des crimes hitlériens, étaient le Maréchal Pétain, Charles Maurras, Pinochet, Le Pen, Haider. Par cette image frappante de La Croix, on saura désormais qu’il faut ajouter à la liste, et en tête, Jean‑Paul II et l’Église catholique [80]. »

Jean‑Paul II ? Peut-être pas. Mais l’Église, oui ; Pie XII, sûrement ; et tous les catholiques qui veulent encore affirmer leur foi. « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi. » Qu’importe, nous avons « un Dieu qui sait com­ment l’on sort du tombeau ».

 


 

Pie XII en prière.


[1] — Cité dans Artur D., « Le Vatican et les Juifs au temps du nazisme », AFS, 1992, p. 9.

[2] — Voir sur ce point de Viguerie J., Histoire et Dictionnaire du temps des Lumières 1715-1789, éd. R. Laffort – Bouquins, 1995, articles : « Racisme » et « Juifs ».

[3] — Il s’agit de l’auteur de La Royauté sociale de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ d’après le cardinal Pie. (Réédition Chiré/Sainte Jeanne d’Arc, 1988.)

[4] — Cabaud J., Sur les balcons du ciel, Grez-en-Bouère, éd. DMM, 1985, p. 104-105.

[5] — Un hebdomadaire avait publié des extraits des Propos de table (chap. III « Gog et Magog ») du fondateur de la prétendue « Réforme ». Il a été condamné à 10 000 francs d’amende pour « diffamation raciale ». Le journal avait osé intituler son article « Portrait piège : Isabelle la Catholique a-t-elle tenu ces propos ? »

[6] — Dreyfus F.G., Le Troisième Reich, Paris, éd. Poche-Histoire, 1998, cartes p. 344-345.

[7] — N’en déplaise à Henri de Fersan dont la curieuse plaquette : L’Église catholique et le nazisme prétend le contraire. Le témoignage d’un Allemand de l’époque, converti, Hellmut Laun (Je sais en qui j’ai cru, DMM), montre bien le sort des catholiques sous Hitler.

[8] — Tous les ouvrages de Rosenberg, idéologue du régime, sont mis à l’Index.

[9] — Dreyfus, ibid., p. 236-237.

[10] — Ut supra « Mein Kampf doit devenir la bible du peuple allemand », in Völkischer Beobachter, (décembre 1933), p. 236-237.

[11] — Sur la porte du bunker d’où il dirigeait la campagne de France, en juin 1940, Hitler avait fait écrire « Wotan est le dieu sauvage de la possession, le Maître divin des Männerbünde extatiques, le dieu imprévisible de la Guerre et de la Tempête, des Ruines et des Morts, de la Colère et de la Sorcellerie, des masques et des sacrifices humains. Soldats ! Nous sommes Wotan ! » Voir Ephémérides nationalistes, éd. Faits et Documents, 1999, p. 197.

[12] — Le 20 novembre 1943, la 10e division S.S. (Charlemagne) est « rebaptisée » Frundsberg du nom du chef des lansquenets qui prirent et pillèrent Rome (pour le compte de Charles-Quint…), ibid., p. 371.

[13] — Dreyfus F.G. (op. cit.) note, il est vrai, que les stérilisations avaient commencé sous la République de Weimar et que l’eugénisme nazi « rejoignait » ce qui se passait alors en Suisse, aux États-Unis et dans les États scandinaves (spécialement dans la Suède sociale démocrate !).

[14] — En 1866, dans le décret constituant sainte Catherine de Sienne patronne secondaire de Rome, le bienheureux Pie IX notait : « […] Les ennemis du catholicisme s’efforcent d’arracher à la papauté son pouvoir temporel, que la Providence lui a donné afin qu’elle pût accomplir plus librement ses fonctions apostoliques. […] » In Joyau O.P., Sainte Catherine de Sienne, Lyon, Vitte et Perrussel, 1890, p. 358.

[15] — En mai 2000, Jean Madiran notait dans Présent (10 mai) : « Dans le monde actuel, le Saint‑Siège n’est pas libre. Il est en demi-liberté. Plus exactement, il n’est pas libre temporellement. […] Il me semble que cette clef ouvre plus d’une serrure dans l’histoire contemporaine de l’Église. »

[16] — Blet Pierre, S.J., Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Paris, éd. Perrin, 1997.

[17] — Blet, ibid., p. 92.

[18] — Faut-il en rire ou en pleurer ? Eva Fleischner « théologienne catholique », expert à la commission internationale constituée pour examiner l’attitude de Pie XII, déclarait en octobre 2000 : « Pie XII a échoué en ne voyant pas l’énormité de la machine nazie. Il était un homme de prière. A chaque crise, sa réaction était de prier. C’était totalement inadéquat […]. » (Présent, 28 octobre 2000).

[19] — Blet, ibid., p. 137.

[20] — Id., ibid., p. 143.

[21] — Id., ibid., p. 98, Lettre du 14 septembre 1942 au cardinal Maglione.

[22] — Id., ibid., p. 100.

[23] — Id., ibid., p. 103.

[24] — Œuvre de l’Église catholique allemande fondée en 1871 pour aider les émigrés catholiques allemands. A partir de 1935, elle devint un comité d’assistance aux catholiques non-aryens.

[25] — Id., ibid., p. 166. Lettre du 28 février 1941.

[26] — Varaut J-.M., Le Procès Pétain 1945-1995, Paris, éd. Perrin, 1995. L’auteur oppose bien la froide indifférence du Conseil d’État et des « éminents professeurs » comme Maurice Duverger ou Gaston Jeze, « éminent publiciste, républicain de gauche » (p. 445), à la sainte colère du philosophe René Gillouin, ami intime et conseiller du Maréchal Pétain, qui, dès octobre 1940, dénonce « l’abjecte législation antisémite qui n’est ni humaine, ni chrétienne, ni française ». Il écrit au chef de l’État : « Les protestants français du XVIIe siècle pouvaient se soustraire aux rigueurs de la persécution en se convertissant […] mais les juifs de France […], il ne leur servirait à rien de se convertir, car le sang juif est, paraît-il, une tare indélébile […]. La France se déshonore par la législation juive » (p. 441). En mai 1941, il s’éloigne de l’État français qu’il avait ardemment soutenu.

[27] — L’Église réformée des Pays-Bas ayant accepté de se taire sur la déportation des Israëlites, les juifs baptisés protestants ne furent pas inquiétés. Voir Judith Cabaud dans Eugenio Zolli, Paris, F.-X. de Guibert, 2000, p. 94-95.

[28] — Blet, ibid., p. 183.

[29] — Id., ibid., p. 221.

[30] — Heers J. rappelle que les juifs chassés d’Espagne par les rois catholiques se réfugièrent… à Rome. Le Moyen Age, une imposture, Paris, éd. Perrin, 1992, p. 252.

[31] — Nom « italianisé » par les lois antisémites de Israël Zoller, le futur Eugenio Zolli.

[32] — Blet, ibid., p. 326, d’après les Mémoires de guerre, 30 juin 1944.

[33] — Artur D., ibid., p. 24.

[34] — Id., ibid., p. 24.

[35] — Blet, ibid., p. 323.

[36]Faits et Documents, octobre 2000. E. Ratier précise que ce livre n’est toujours pas paru en français. On le trouve en Italie chez Ja CA Book.

[37] — Artur D., ibid., p. 25.

[38]L’Aurore, 9 octobre 1958. Il y prophétisait la canonisation du « Pasteur angélique ».

[39]Présent, 29 novembre 2000. L’assassinat a été officiellement reconnu par la Russie en novembre 2000. La fable de la « crise cardiaque » a vécu.

[40] — Entretien de 1998, in Eugenio Zolli de Judith Cabaud, ibid., p. 107.

[41] — On croirait lire du Congar : « Et Pie IX règne encore. Boniface VIII règne encore : on l’a surimposé à Simon-Pierre, l’humble pêcheur d’hommes ! » (octobre 1962). Voir Le Sel de la terre 35, p. 229.

[42] — Dickès J-.P., La Blessure, Étampes, éd. Clovis, 1998, p. 131.

[43] — Curvers Alexis, en 1964 : Pie XII le Pape outragé, réédition DMM, 1988 ; – Von Lefort G. ; – Sr Pascalina Lehnert ; – P. Pottier J., etc.

[44] — Artur D., ibid., p. 24-25.

[45] — « Le père spirituel » de J.-P. Dickès au séminaire (ibid., p. 183-185) devait l’ignorer, lui qui déclara, en 1966 : « Tes idées qui te rattachent à l’Action Française sont un signe de non-vocation. »

[46] — Michel de la Sainte-Trinité (frère), Toute la Vérité sur Fatima, t. III, Saint-Parres-les-Vaudes, CRC, 1986, p. 278-280.

[47] — Sur les traductions récentes de l’Écriture, on peut se reporter aux travaux de D. Raffard de Brienne. Ainsi, cette publicité de l’éditeur de la Bible de Jérusalem (1998) : « Cette œuvre contribue au développement de l’amitié judéo-chrétienne », in La Bible trahie, Paris, éd. Rémi Perrin, 2000, p. 46.

[48] — Chiron Y., Padre Pio, le Stigmatisé, Paris, éd. Perrin, 1988, p. 253.

[49] — Ga 3, 5.

[50]Sedes Sapientiae nº 60 (été 1997). Article de Jean Dumont, p. 23-25.

[51]Ibid., p. 42-43.

[52] — En septembre 1997, Mgr de Berranger fait allusion à son « 50e anniversaire » dans sa « Déclaration de repentance ».

[53] — Cabaud J., (Eugenio Zolli, F.X de Guibert, 2000) attribue cette modification à une demande de Zolli (p. 113).

[54] — Ce n’est donc pas une réforme de Jean XXIII, contrairement à la note 3, p. 199 du Sel de la terre 34.

[55] — Voir : « Comment les juifs ont changé la pensée catholique », par J. Roddy, dans Le Sel de la terre 34, p. 196-219.

[56]Savoir et Servir 57, « L’Esprit et la lettre du Concile », p. 18.

[57]Ibid., p. 16.

[58] — 1763 voix pour, 250 contre.

[59] — On peut se reporter sur ce point au livre d’un magistrat, Olivier Kraft (qui conclut à l’absence totale de responsabilité… de Pilate) : Les Trois procès de Jésus, éd. La Pensée Universelle, 1994, p. 168). Réédité par G. de Bouillon récemment.

[60] — Landau Lazare Tribune Juive, nº 1001 (décembre 1987) cité dans Savoir et Servir nº 57, ibid., p. 26.

[61] — En 1996, une pétition réclamant encore la restauration du culte, l’archevêque déclara l’affaire « définitivement close » et assura la communauté juive de sa « pleine solidarité ».

[62]Dix mille saints, Brepols (Belgique), 1991, 601 p.

[63] — Dans « Le Mystère d’Israël et la tentative de judaïsation du Catholicisme », AFS suppl. au nº 66, p. 10. Si ces prières viennent de la Kabbale (XIIe ; XIIIe siècles), elles n’ont même rien à voir avec l’ancienne Alliance.

[64] — Article « Découvrir le judaïsme » dans Feu et lumière nº 196 (juin 2001, p. 52), revue de la communauté des Béatitudes qui organise aussi une « fête des Tentes » (p. 67) sans préciser s’il s’agit bien de Soukkot.

[65]Le problème de la réforme liturgique, FSSPX, Paris, Clovis, 2001, p. 18-19.

[66] — Bryan Houghton, Le Mariage de Judith, Grez-en-Bouère, DMM, 1994, p. 39.

[67]Pie XII, le Pape outragé, ibid.

[68] — Voir la « mise au point » de Jean Dumont, L’Incomparable Isabelle la Catholique, Criterion Histoire, 1992, p. 7.

[69]Ibid., Kahn Jean dans Tribune juive, p. 7.

[70]La Croix, 29 décembre 1993.

[71] — En 1866, déjà, on avait tenté une telle aventure « entre juifs, protestants et catholiques ». L’abbé Freppel la déclare absurde, « l’Église catholique étant la seule interprète infaillible des saintes Écritures ». Un exemple ? « Maria gratia plena » y devenait « Marie pleine d’agréments »… Mgr Freppel, t. I, par le frère Pascal du Saint-Sacrement, CRC, 1999, p. 309-310.

[72] — Sur les croyances de ce curieux prince de l’Église, voir Le Sel de la terre 39, p. 211-220.

[73] — Dans sa réponse, A. de Lassus apporte d’intéressants éclairages sur la religion talmudique qui n’aurait rien de monothéïste. Voir AFS 158 (décembre 2001), p. 69-75.

[74] — « L’animosité de certains milieux juifs contre les chrétiens perdura. Ils n’hésitaient pas à dénoncer ces derniers à la justice romaine. C’est ainsi que l’évêque de Smyrne, Polycarpe, fut brûlé vif et le futur pape Calixte condamné aux mines de Sardaigne » (M. Vallery-Radot, article sur « L’Orient chrétien » in Œuvre d’Orient nº 722, janvier-mars 2001, p. 297).

[75]Famille chrétienne, nº 1203, 3 février 2001 ; article « Les catholiques sont-ils persécutés ? » P. de Plunkett est rassurant : c’est une « impression », il n’y a pas de « complot » (p. 15).

[76]Journal du Conseil Général de la Vendée, (décembre 1999).

[77] — Une édition récente des 15 oraisons révélées par Notre‑Seigneur à sainte Brigitte de Suède (approuvées en 1862 par le bienheureux Pie IX) remplace le mot « juifs » par « hommes » (éditions du Parvis, 1995, Suisse). En mai 2000, les éditions bénédictines (36170 Saint-Benoît-du-Sault) les ont heureusement rééditées dans leur version authentique (collection « Textes et prières »).

[78] — Voir Les Soifs de l’homme, p. 152-153, éd. de Chiré, 1978. D’Arnoux ajoutait : « Que ces chrétiens, si vite dupés, prennent la peine de comparer la somme de ces œuvres, vingt fois séculaires, à celles qui prétendent ne rien devoir au Christ ni à son Église » (p. 153-154).

[79] — Judith Cabaud, Sur les balcons du ciel, Grez-en-Bouère, DMM, 1985, p. 148.

[80]Présent, 4 mars 2000.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 40

p. 124-146

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