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+ « Dubia »

sur la liberté religieuse,

et Réponse aux « Dubia »

 

 

Le cardinal Ratzinger ayant engagé Mgr Lefebvre à présenter officiellement ses objections au texte de Vatican II sur la liberté religieuse (Dignitatis humanæ), ce­lui-ci l’a fait sous la forme d’une série de questions (« dubia » ou « doutes ») posées à la Congrégation pour la Doctrine de la foi en octobre 1985.

Ces Dubia furent publiés sous forme d’ouvrage en 1987 par le Séminaire Saint-Pie X d’Écône, et ont été réédités récem­ment par les éditions Clovis sous le titre : Mes doutes sur la liberté religieuse [1].

L’introduction de l’article possessif « mes » dans le titre de la réédition est un peu regrettable. En effet, il ne s’agit pas de doutes personnels de Mgr Lefebvre, mais d’un problème objectif : la doctrine de la liberté religieuse énoncée au Concile Vatican II n’est pas compatible avec l’en­seignement et la pratique de l'Église du­rant près de 20 siècles [2].

 

Les Dubia

 

Le livre se compose d’une première partie rappelant en détail la doctrine tra­ditionnelle de l’Église (104 pages), et d’une deuxième partie où sont exposés 39 dubia (42 pages). La lecture en est fa­cile, fort instructive et recommandée à tous les lecteurs du Sel de la terre.

En résumé, la doctrine traditionnelle de l’Église repose sur les principes im­muables de l’ordre naturel et de la Révéla­tion.

 

a) Au plan naturel, c’est un principe premier pour la raison que « la liberté morale et la liberté d’action n’ont d’autre fondement que la vérité », comme l’expose magnifiquement Léon XIII dans Libertas.

Autrement dit : « Seule la vérité et le bien ont des droits, l’erreur ou le mal mo­ral n’ont jamais de droits. »

Il faut préciser : droit positif (droit de faire) ou droit négatif (droit de ne pas être empêché de faire).

Ce sont les tenants de la liberté reli­gieuse qui font cette distinction subtile entre le droit positif et le droit négatif. Mgr Lefebvre montre (page 39 sq.) qu’un droit négatif à l’erreur et au mal moral est absurde, faux et condamné par l’Église [3].

 

b) Au plan de la Révélation, nous nous appuyons sur les deux dogmes de la royauté sociale de Notre‑Seigneur Jé­sus‑Christ et de la primauté de l’Église (par rapport à l'État, l’Église est la pre­mière société, car elle poursuit le bien le plus haut).

De ces deux dogmes, la théologie ca­tholique a déduit tout un corps de doc­trine aussi immuable que les principes révélés dont ils sont logiquement déduits.

Parmi ces grandes vérités, il y a celle-ci :

 

L’État peut et, parfois même doit, exercer une contrainte en matière reli­gieuse ;

1° en vue du bien commun temporel ;

2° en raison de sa fonction ministé­rielle par rapport à la vraie religion.

 

C’est cette doctrine qui est niée par Di­gnitatis humanæ ; or, non seulement elle découle des vérités révélées, mais encore elle a été enseignée de manière constante par le magistère de l’Église qui a condamné à maintes reprises la liberté religieuse, en particulier dans l’ency­clique Quanta cura.

 

La Réponse aux Dubia

 

Au début de l’année 1987 la congréga­tion pour la Doctrine de la foi a envoyé à Mgr Lefebvre une Réponse de 50 pages affirmant à nouveau, et avec plus de force, les principes libéraux contenus dans le concile Vatican II [4].

Mgr Lefebvre a considéré que cette Ré­ponse était plus grave que la réunion in­terreligieuse d’Assise (d’octobre 1986) qui ne fut qu’un fait (répercuté et amplifié par les médias) tandis que, là, il s’agit d’une prise de position de principe, d’une affirmation de principe d’où peut décou­ler une multitude de faits [5].

 

Donnons ici une brève analyse de cette Réponse de Rome à laquelle fait allusion la quatrième page de couverture de la ré­cente réédition des Dubia.

Dans son introduction, le rédacteur de la Réponse reconnaît que Dignitatis huma­næ a été une « indiscutable nouveauté ». Ensuite il classe en quatre grandes ques­tions les 39 dubia (ce qui lui permet d’évi­ter de répondre à certaines difficultés).

 

a) Dignitatis humanæ enseigne-t-elle un droit moral à répandre les fausses doctrines, droit fondé sur la dignité de la personne hu­maine ?

Oui, dit la réponse, à condition d’en­tendre un droit négatif (droit à ne pas être empêché). On prétend que l’Église n’au­rait condamné que le droit positif.

Il est bon « qu’il existe dans la société civile un domaine d’autonomie juridique en matière religieuse compatible avec l’ordre et la moralité publique ».

Autrement dit : « L’État doit protéger par des lois la liberté d’action, autant celle du bien que celle du mal, du moment que l’ordre public est sauf. » Avec un tel prin­cipe on peut justifier la loi sur l’avorte­ment, puisque celui-ci est réputé ne pas être contraire à l’ordre et à la moralité publique.

 

b) Dignitatis humanæ enseignerait-elle que toutes les religions sont plus ou moins vraies ?

Réponse : « Il y a dans les religions non catholiques des éléments qui aident ceux qui les professent à se mettre en relation avec Dieu. »

C’est un peu comme si l’on répondait : « Il y a dans ce plat empoisonné des ali­ments comestibles, donc on n’a pas le droit d’en empêcher la diffusion. »

Nous avons expliqué dans cette revue qu’au fond de l’erreur conciliaire sur l’œ­cuménisme, il y a une conception maté­rialiste de la religion, considérée comme un assemblage d’« éléments », sans voir que ces éléments sont informés par un esprit qui en est la « forme » au sens phi­losophique (voir l’éditorial du nº 35)

 

c) Dignitatis humanæ enseigne-t-elle l’indifférentisme de l’État ?

Réponse : « Non, bien sûr, l’État peut reconnaître la religion catholique comme religion d’État [l’enseignement de l’Église sur ce point est trop explicite pour le nier de front, donc on contourne l’obstacle], mais il faut veiller à ce que cela n’apporte aucun dommage à l’égalité des citoyens dans la question religieuse. »

Autrement dit : « Vous pouvez favori­ser les catholiques à condition de ne pas gêner les autres. »

Et l’on ajoute : « Il n’est pas de la com­pétence de l’État en tant que tel de dis­cerner la vérité en matière religieuse. » Erreur si patente que le concile Vatican II n’avait pas osé l’énoncer.

En effet, la religion catholique apporte des preuves de crédibilité : par le seul moyen de la raison naturelle il est facile de voir qu’elle est l’unique vraie religion. Il est donc absurde de prétendre que l'État (par ses représentants qui sont des hommes, en principe raisonnables) ne peut discerner la vraie religion.

 

d) Y a-t-il contradiction avec Quanta cura ?

Non, répond-on, car Quanta cura « a condamné une autre liberté religieuse. En effet ceux qui professaient la liberté reli­gieuse au XIXe siècle le faisaient à cause de présupposés naturalistes, tandis que Vatican II défend la liberté religieuse au nom de la dignité de la personne hu­maine ».

Cette réponse est absurde, car elle suppose que la motivation peut changer la moralité d’un acte intrinsèquement mauvais.

Autrement dit : « Si vous volez parce que vous êtes communiste et contre la propriété privée, c’est mal, mais si vous volez pour donner aux pauvres c’est bien. »

Quel que soit le motif, le vol, comme la liberté religieuse (entendu comme un droit naturel), sont mauvais en soi, et condamnés comme tels par l’Église [6].

 

Conclusion

 

Il est intéressant de noter que saint Thomas d’Aquin (III, q. 8, a. 7) expose que la devise de la Contre-Église est le slogan « liberté », et que, dans la mesure où les hommes obéissent à ce cri, « ils tombent sous l’empire et le gouverne­ment du démon ».

Cette réflexion de saint Thomas se trouve confirmée par le fait que toutes les révolutions, spécialement celle de 1789, se sont faites en poussant ce cri.

Une des premières libertés accordée par la Révolution française fut la liberté religieuse, liberté sur laquelle les agents de la Contre-Église ont jalousement veillé et qui ne fut jamais sérieusement remise en cause, même lors de la « Restauration ».

C’est le cardinal Béa qui fut le grand promoteur de la liberté religieuse au Concile. Au sein de la commission cen­trale préparatoire, il se heurta violem­ment au cardinal Ottaviani qui défendait la thèse traditionnelle [7]. Il n’est pas inutile de rappeler que le cardinal Béa noua des conversations avec les B’naï B’rith (haute maçonnerie juive) avant le concile [8]. Il fut récompensé de ses services, ayant reçu, après le concile, une décoration de la part des B’naï B’rith pour ses travaux sur la li­berté religieuse.

En application de Dignitatis humanæ, les concordats et les constitutions des États catholiques ont été modifiés pour accorder la liberté religieuse à toutes les sectes et religions (voir la deuxième An­nexe des Dubia).

Parmi les résultats catastrophiques de cette politique, on peut noter ceux-ci :

– en Amérique Latine, on compte des dizaines (voir des centaines) de millions d’apostasies : les sectes issues des États-Unis, auparavant interdites par les an­ciens concordats, ont pu maintenant dé­ferler sur ces populations désarmées ;

– la Chrétienté ne dispose plus de moyens efficaces pour lutter contre la montée de l’islam (voir l’éditorial du nº 39 du Sel de la terre).

 

A la fin de ses réflexions sur la Réponse de Rome aux Dubia, Mgr Lefebvre écri­vait :

 

Les principes faux de la liberté reli­gieuse conciliaire sont les mêmes que ceux de la Déclaration des Droits de l'homme de 1789 : la soi-disant dignité de l'homme et l'athéisme d'État. Les prin­cipes ont été condamnés maintes fois par les papes, jamais l'Église ne pourra les admettre. Écône, le 24 mars 1988 [9].

 

Il faut beaucoup prier pour que Rome sorte des ténèbres, et pour que les catho­liques ne se laissent pas gagner par cet esprit libéral qui souffle partout.

 

Fr. P.-M.

 

 

Mgr Marcel Lefebvre, Mes Doutes sur la liberté religieuse, Étampes, Clovis, 2000.


[1] — Mgr Marcel Lefebvre, Mes Doutes sur la liberté religieuse, Étampes, Clovis, 2000.

[2] — Voir les divers articles et études parus dans Le Sel de la terre : « Petite Chronique thomiste », nº 1, p. 108 sq. ; « La Déclaration sur la liberté religieuse du concile Vatican II est-elle compatible avec la Tradition ? », par le père Pierre-Marie, nº 2, p. 7 sq. ; « Petite Chronique thomiste », nº 2, p. 101 sq. ; « Débat avec le père Gitton », nº 8, p. 256 sq. ; « Petite Chronique sur la liberté religieuse », nº 12, p. 164 sq. ; « Les Saints face à la liberté religieuse », par le père Pierre-Marie, nº 13, p. 112 sq. ; « Saint Augustin face à la liberté religieuse », par le père Pierre-Marie, nº 16, p. 10 sq. ; « La France chrétienne face à la liberté religieuse », par le père Pierre-Marie, nº 19, p. 99 sq. ; « Saint François d’Assise face à l’Église conciliaire », nº 26, p. 170 sq. Ainsi que les recensions de l’abbé Lucien dans notre nº 2 (p. 110), celle du père Harrison dans notre nº 3 (p. 119), celle du père de Margerie dans notre nº 6 (p. 201), celle du Catéchisme de l’Église catholique dans notre nº 8 (p. 283), celle de l’abbé Meinvielle dans notre nº 26 (p. 176), enfin celle du père Basile dans le nº 30 (p. 202).

[3] — Une note de la deuxième édition précise qu’il s’agit ici du droit naturel (ce que revendique Dignita­tis humanae). Car un droit civil à la tolérance est par­fois légitime.

[4] — Cette Réponse n’a pas été rendue publique, mais elle a été analysée brièvement par Mgr Lefebvre dans le Bulletin Officiel du District de France de la Frater­nité Saint-Pie X nº 24 du 19 avril 1988 (p. 3 à 6). Voir aussi les nº 12 et 13 de ce même Bulletin.

[5] — Voir son sermon à Écône le 29 juin 1987.

[6] — L'Église admet la possibilité d’un droit civil à la liberté religieuse. Ce droit n’est pas fondé sur un droit naturel de la personne humaine (en vertu de la jus­tice), mais sur un devoir de tolérance (en vertu de la prudence et de la charité).

[7] — Voir l’article sur « l'Église et l'État » dans le nº 39 du Sel de la terre, p. 74 sq.

[8] — Voir l’article de Roddy publié dans Le Sel de la terre 34, p. 196 sq.

[9] — Bulletin Officiel du District de France de la Fra­ternité Saint-Pie X nº 24 du 19 avril 1988, p. 6.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 40

p. 229-232

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