Démons de Midi…
Tribune libre
par Maxence Hecquard
Nous reproduisons cet article paru dans Pacte, Lettre mensuelle d’informations de l’association 496 [1] (nº 62 de février 2002), que DICI [2] nº 44 (2 mars 2002) a signalé comme étant « excellent ».
Le Sel de la terre.
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SELON une ancienne tradition des Hébreux, il existe un démon particulièrement violent, nommé Qéteb, qui ne craint pas d’attaquer les hommes en plein midi. Ce démon est évoqué dans le psaume 90 et saint Jérôme traduit logiquement daemonium meridianum, le « démon de midi ». « Midi », meridies, le milieu du jour, c’est-à-dire quand le soleil est au zénith et que la lumière est la plus vive, mais aussi quand ce soleil est le plus lourd, quand on est fatigué d’avoir marché tout le matin et que la marche qui reste pour l’après-midi paraît démesurément longue. Alors attaque Qéteb. Incursus daemonii meridiani.
Il est midi pour la Tradition catholique. La pertinence de son choix n’a jamais brillé plus clairement au soleil de la vérité : les apostasies renouvelées de l’Église conciliaire montrent combien il a été sage de ne pas s’y rallier. Mais les trente années passées ont été fatigantes et que seront les trente prochaines ? Alors attaque Qéteb.
Certains pensent que Rome a changé. Passons sur la savante campagne orchestrée par La Nef (et l’Opus Dei ?) autour du livre du cardinal Ratzinger, Voici quel est Notre Dieu [3] : colloque liturgique à Fontgombault, entrevue accordée en avant-première… A la veille de sa retraite, qu’explique le cardinal ?
Il souligne que la liturgie est un « processus historique toujours vivant : du nouveau peut toujours intervenir » (page 291), mais il ajoute « qu’il faut considérer avec un grand respect l’apport des siècles ». « Il est important de cesser de bannir la forme de la liturgie en vigueur jusqu’en 1970 », poursuit-il. Et de s’étonner avec une candeur calculée : « Je ne comprends pas pourquoi beaucoup de mes confrères évêques se soumettent à cette loi d’intolérance. » Se souvenant avec émotion du « mouvement liturgique » d’avant le Concile, il se prononce pour une « réforme de la réforme » qui doit venir « des croyants qui célèbrent ». S’il n’est « sans doute pas souhaitable » de célébrer en latin, il faut se garder du « déficit culturel et de la perte des points communs », précise le cardinal qui ne serait pas isolé.
On a ainsi exhumé quelque texte récent (1997 !) de ce bon (vieux…) cardinal Stickler qui explique les tares du nouveau rite (mais n’a pas le courage d’afficher ses affinités avec la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X). Enfin on invoque l’autorité de Jean-Paul II lui-même, qui a trouvé « de très belles prières » dans le « missel romain, dit de saint Pie V ».
Rome serait-elle en train de changer ? Faut-il croire à ces indices ?
Dieu ! Que ce Qéteb est redoutable ! Et que nous sommes faibles !
L’exemple de Campos le rappelle. L’Ordinaire de ce diocèse du Brésil, Mgr de Castro Mayer, avec un courage unique, avait accompagné tous les combats de Mgr Lefebvre, son confrère au Concile. Mgr de Castro Mayer avait co-consacré les quatre évêques de la FSSPX en 1988. Après sa mort en 1991, ces quatre évêques lui avaient donné un successeur en la personne de Mgr Rangel. Chassés de leurs églises, Mgr Rangel et ses fidèles durent les rebâtir. Ils envoyèrent leurs séminaristes dans les établissements de la FSSPX, notamment à Buenos Aires. Leur influence dans le diocèse de Campos restait forte, mais s’y limitait.
Aujourd’hui Campos est tombé et Mgr de Castro Mayer, dans son éternité, doit être bien triste.
L’affaire vient de loin. Au dire d’un « proche du dossier » le père Fernando Guimarães [4], chef de service de la congrégation pour le Clergé, tout a commencé durant le jubilé de l’an 2000 par un déjeuner avec le cardinal Castrillon Hoyos. Comme il ne suffit pas de frapper à la porte d’un cardinal pour partager son repas, il faut nécessairement que les contacts aient été plus anciens. De fait, le Vatican, maître de diplomatie sinon d’orthodoxie, avait remplacé l’ordinaire (conciliaire) de Campos par un ancien condisciple de séminaire de Mgr Rangel, Mgr Roberto Guimarães, le propre frère du précédent. Le contact entre la Curie et Mgr Rangel en fut facilité. Mgr Rangel suivit de près les conversations de la FSSPX avec le cardinal Hoyos, son adjoint, le P. Rifan, y étant associé. La FSSPX ayant suspendu la négociation en mai 2001, Mgr Rangel accepta les avances bi-latérales du cardinal. Avait-il oublié le sort des Curiaces ? Les fastes romains ont gardé bien des charmes… Il accepta donc l’« accord pratique », c’est-à-dire une reconnaissance au sein de l’Église conciliaire en mettant sous le boisseau la dénonciation des errements de Vatican II.
Les documents de ce ralliement sont navrants. Dès le 15 août, une lettre fut envoyée par Mgr Rangel à Jean-Paul II, apparemment sans que Mgr Fellay en eût été informé. Gageons que ses termes ont été âprement négociés. Après moult déclarations de soumission et allégeance, l’infortuné formule sa pitoyable demande : « Que nous soyons acceptés et reconnus comme catholiques. » Rien de plus. Demande-t-il à Jean-Paul II de faire cesser les erreurs qui pourrissent l’Église ? De cesser d’embrasser le Coran ? D’autoriser la messe traditionnelle ? En un mot, se soucie-t-il du bien commun ? Point : il demande simplement des papiers d’identité pour lui-même et les siens. Comme si le catholicisme était un simple visa pontifical. Mais il va plus loin : il offre de « collaborer ». A quoi ? A préparer la journée d’Assise peut-être ? Pire, il « implore humblement son pardon paternel ».
Pour prix de cette trahison, il reçoit une Administration Apostolique limitée à Campos. Ce qui signifie sans doute qu’il y a désormais deux ordinaires dans ce diocèse.
Mgr Rangel demande des papiers d’identité
comme si le catholicisme était un simple visa pontifical
J’oubliais… Avant de retourner à Campos, on lui a fait signer une petite déclaration. Il y reconnaît Vatican II comme un des conciles œcuméniques de l’Église et la validité de la nouvelle messe. Il s’y engage enfin à « approfondir toutes les questions encores ouvertes (…) avec un sincère esprit d’humilité et de charité fraternelle ».
D’après nos informations, la seule chose que répondit Mgr Rangel à Mgr Fellay, venu en octobre tenter de le convaincre de renoncer à cette funeste signature, fut : « Mais cette crise ne va pas durer 50 ans ? ! » Comme si la foi dépendait du calendrier ! Rompant une alliance de plusieurs décennies avec la FSSPX dont il a reçu l’épiscopat, Mgr Rangel divise une Tradition restée providentiellement unie depuis les sacres.
Que ce Qéteb est redoutable et que nous sommes faibles !
En demandant pardon et en implorant humblement la levée des sanctions canoniques, Campos en reconnaît la validité. Or les excommunications lancées contre les évêques de la FSSPX ne sont pas invalides parce qu’entachées de quelque vice de procédure. Elles sont inexistantes parce qu’elles sont contraires à la justice, comme l’ont été celles qui ont frappé un saint Athanase ou une sainte Jeanne d’Arc. Avec raison Mgr Fellay s’insurge dans sa lettre du 22 juin 2001 au cardinal Hoyos : « Nous n’avons jamais quitté l’Église. »
La démarche de Mgr Rangel n’est pas disciplinaire mais doctrinale : il désavoue la logique de sauvegarde de la Tradition catholique qui a justifié les sacres et par là même donne au Vatican le dernier mot dans les controverses issues du Concile.
Mgr Rangel se définit lui-même comme le supérieur d’une congrégation schismatique. Il renie Mgr de Castro Mayer et flétrit son propre épiscopat. Tout en déclarant agir pour le progrès de la Tradition, il la jette dans l’opprobre. Fuyant l’excommunication, il se condamne lui-même, car la Tradition en tant que telle reste excommuniée. Les martyrs imploraient leurs bourreaux de se convertir, non de cesser le supplice…
Et pour quel bénéfice ? Pourquoi demander aujourd’hui des papiers d’identité ? Pour un mythe : le fameux raz-de-marée traditionnel supposé déferler après la reconnaissance de la Tradition et que la Fraternité Saint‑Pierre attend depuis treize ans. Mais les conciliaires ne veulent pas de la Tradition. Leur foi affaiblie se méfie d’un Dieu si jaloux. Rome n’a pas changé.
Le ralliement de Campos dénote un regard de la chair et méconnaît les voies déroutantes de la Providence. Il est parfaitement clair que l’injuste excommunication, qui frappe (pas officiellement sans doute, mais bien réellement), les traditionalistes, est pour eux une souveraine protection. En les coupant de la hiérarchie officielle, elle les place dans une enclave extra-territoriale interdite à la police révolutionnaire. Dans ce havre de santé, les catholiques traditionalistes sont à l’abri des virus conciliaires auxquels succombent tous ceux qui le quittent. Divin tour de la Providence qui protège l’intégrité des chrétiens en leur faisant subir le martyr du Christ accusé par le Sanhédrin ! Malheureux Campos, qui voulez quitter l’arche avant de voir la colombe, vous ne pouvez que vous noyer !
Car finalement quelle est la faute de ceux qui « fraternisent » (si l’on passe ce jeu de mot) avec l’ennemi ? Précisément de refuser le combat. Contre qui ? « Non pas contre la chair et le sang : mais contre les puissances et les dominations, contre les dirigeants du monde des ténèbres, contre les esprits du mal dans les nuées » (Ep 6, 12). Contre Satan, Qéteb et autres loups rapaces déguisés en brebis (Mt 7, 15).
Parce que fides ex auditu (Rm 10, 17) et que « sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (He 11, 6), le silence face à l’hérésie est une abomination. Le doux saint François de Sales, dont l’Introduction à la vie dévote, interdit à Philothée la moindre médisance, déclare : « J’excepte de cette règle les ennemis déclarés de Dieu et de son Église, puisqu’il faut les décrier autant que l’on peut comme les chefs des hérétiques et des schismatiques. C’est une charité que de crier au loup quand il est parmi les brebis, quelque part qu’il soit [5]. »
Saint Thomas consacre une (courte) question de sa Somme Théologique à l’acte extérieur de la foi [6]. Il y explique que la confession est un acte propre de cette vertu. En effet la parole doit exprimer ce qui est conçu dans le cœur et la confession suit nécessairement la croyance. C’est pourquoi l’Église nous fait réciter le Credo à tout instant.
Laissons parler le Docteur angélique : « Ainsi donc confesser la foi n’est pas de nécessité de salut toujours et en tous lieux : mais en certains lieux et en certaines époques, quand par exemple l’omission de cette confession porte atteinte à l’honneur dû à Dieu, ou même à l’utilité du prochain ; ou encore quand quelqu’un interrogé sur la foi se tait, et que ce silence est interprété comme le fait qu’il n’a pas la foi ou que sa foi n’est pas la vraie, ou même que ce silence en détourne d’autres de la foi. Dans ces cas en effet la confession est de nécessité de salut [7]. » Cette grave obligation est reprise solennellement dans le premier alinéa du canon 1325 du CIC qui fustige ceux dont « le silence, la tergiversation ou les actes emportent une négation implicite de la foi, le mépris de la religion, l’injure de Dieu ou le scandale du prochain ».
C’est pourquoi, en cas d’hérésie, l’acte de foi doit porter précisément sur les points attaqués. Les orthodoxes composent alors un Credo précisé et l’hérésie est vaincue lorsque les fidèles l’adoptent. Or qu’est-ce qu’une hérésie ? Le second alinéa du canon 1325 la définit précisément : « Est hérétique le baptisé qui met en doute ou nie avec pertinacité n’importe laquelle des vérités devant être crues de foi divine et catholique. »
L’œcuménisme susurre que le Saint‑Esprit souffle dans toutes les religions. Le salut existerait donc hors de Jésus‑Christ. Ce dernier point est une claire hérésie. Le précédent n’est-il pas un loup sous une toison de brebis ? Arrachons cette toison et crions « au loup ! ». Il faut confesser. Saint Thomas précise que cette obligation incombe particulièrement aux majores, c’est-à-dire à ceux qui sont chargés d’enseigner les autres [8]. Les évêques sont majores par nature. Mgr Rangel ne peut se réfugier derrière l’ambiguïté d’une déclaration qu’il interprète différemment de Jean‑Paul II. Il a le grave devoir de confesser que la religion de Vatican II est grosse de multiples hérésies. Campos ne vaut pas une messe.
Heureusement, le Vatican nous ramène lui-même sur terre. Ses multiples repentances désavouent la foi de nos ancêtres et, malgré les démentis embarrassés de quelques prélats, les cérémonies œcuméniques d’Assise constituent bien une grave communicatio in sacris. La profondeur de la crise donne le vertige. Mais parce que la Tradition est éternelle, le temps joue pour elle. La génération du modernisme se meurt (physiquement). Les positions se clarifient. Rome s’enfonce dans l’erreur avec (per ?)ténacité. Il faut tout l’art de Qéteb pour abuser les bontés naïves.
Tenir. Il faut tenir. Quand Dieu nous permettra-t-il de sortir de l’arche ? Nous n’en savons rien. Nous ne sommes pas maîtres du calendrier. « Celui qui persévèrera jusqu’à la fin sera sauvé » (Mt 10, 22 et 24, 13) répétait le Maître. Laissons à Dieu « la solution ».
Et Qéteb ?
Le Roi David indique le moyen de le vaincre dans le verset précédant celui qui nous met en garde. Scuto circumdabit veritas ejus (Ps 90, 5) : la vérité du Seigneur nous protégera comme un bouclier. Confessons cette vérité et nous déferons Qéteb.
[1] — 23 rue des Bernardins, 75005 Paris.
[2] — Documentations-Informations catholiques-Internationales, Fraternité Saint-Pie X, Service de presse, Étoile du Matin, F–57230 Eguelshardt.
[3] — Éd. Plon/Mame, Paris, 2001, 22.
[4] — Déclaration à l’agence Fides, 18 janvier 2002.
[5] — III, q. 29.
[6] — II-II, q. 3 : deux articles seulement.
[7] — II-II, q. 3, a. 2 c.
[8] — II-II, q. 2, a. 6.

