Notre-Dame
du Perpétuel Secours
par l’abbé Nicolas Pinaud
Cet article a d’abord été rédigé par M. l’abbé Pinaud pour Le Donjon (Bulletin de la Fraternité Saint-Pie X du Pays Basque, nº 50, octobre 2000). Il nous en a adressé le texte, revu par ses soins, pour que nous puissions le publier dans notre numéro d’été, de manière à ce que nos lecteurs le lisent à l’occasion de la fête liturgique de Notre-Dame du Perpétuel Secours, fixée au 27 juin.
Le Sel de la terre.
*
LE 11 DÉCEMBRE 1865, le pape Pie IX confiait l’image sainte de Notre‑Dame du Perpétuel Secours à la congrégation de saint Alphonse de Liguori comme palladium en leurs campagnes apostoliques et il chargea les rédemptoristes d’en répandre le culte à travers le monde : « Faites-la connaître au monde entier » leur ordonna-t-il.
Il est impossible aujourd’hui de chiffrer le nombre de m édailles et d’images distribuées. Une seule chose est certaine : c’est l’image de la très sainte Vierge la plus répandue à travers le monde, comme le rappelait le père Michael-Mary Sim [1] lors du congrès marial de 1996, à Lourdes.
Quelques exemples anciens illustrent cette diffusion : en 1877, l’imprimerie Robineau de Paris en avait déjà livré 5 millions d’exemplaires ; une autre de Paris, en 1902, en avait écoulé 2 millions ; à Lyon, l’imprimerie Pénin signalait en avoir vendu plus de 50 millions !
En 1914, le pape Pie X attacha une indulgence partielle de 300 jours à l’invocation : Mère du Perpétuel Secours, priez pour nous [2].
Histoire de l’image miraculeuse
de Notre‑Dame du Perpétuel Secours
Préhistoire !
Le père Segalen, dans sa brochure qui a le mérite d’être très bien illustrée, affirme : « Beaucoup ont cru dans les siècles passés que c’était un portrait de la Vierge Marie peint de la main de saint Luc. C’est pour cette raison qu’ils appelaient cette icône “la Vierge de saint Luc”. Nous savons que c’est une légende. Mais une légende qui s’appuie sur un fait : l’Évangile de saint Luc nous offre le plus beau portrait de la Vierge Marie. »
Nous aimerions savoir comment le père Segalen sait que ce n’est pas saint Luc qui a peint l’original de cette image ! Aujourd’hui, ce que l’homme ne peut expliquer ni vérifier, il en fait « une légende » et non pas dans le sens primitif de ce mot, c’est-à-dire : « ce qui doit être lu », mais dans le sens d’une fable.
Saint Luc, médecin de formation, était un esprit cultivé. Il ne connut pas Notre‑Seigneur, mais il fut en rapport très étroit avec la Mère de Dieu, ce qui lui permit de nous révéler dans son Évangile les secrets dont seule Marie avait été témoin.
Une tradition très sérieuse, sinon absolument certaine, nous apprend que saint Luc était également peintre. De sa relation intime avec Marie, naquit sans doute le désir de transmettre aux fidèles non seulement un peu de l’âme de la très sainte Vierge, mais aussi les traits de son visage. Ce qu’il fit.
La tradition nous rapporte que la sainte Vierge, voyant ce tableau, y attacha cette bénédiction : « Gratia mea eam comitabitur – Toujours ma faveur accompagnera cette image. » C’est ce que rapporte notamment le père Henze, l’auteur qui a étudié le plus intégralement toute l’histoire de ce tableau miraculeux [3].
Un autre portrait attribué à saint Luc est vénéré dans une chapelle latérale gauche de l’église Sainte-Marie-Majeure, à Rome, sous le titre « Salus Populi Romani ». Nous remarquons quelques similitudes entre les deux icônes [4].
Deux faits récents accréditeraient la tradition qui reconnaît dans ce tableau un portrait de la sainte Vierge. En effet, lorsqu’on montra cette icône à sainte Bernadette, celle-ci y reconnut les traits de la Dame qui lui était apparue à la grotte de Massabielle : « On ouvrit sous les yeux de Bernadette un carton de gravures qui, toutes, représentaient la sainte Vierge. Au passage de la Vierge de saint Luc, écrit le père Cros [5], Bernadette mit vivement la main dessus en disant : “Il y a quelque chose là !…” Quant aux autres images, elle ne les vit qu’avec indifférence. »
Et sœur Lucie répondit également au père Mc Glynn qui lui demandait quelle était la physionomie de la Vierge : « Son visage est le même que celui de Notre‑Dame du Perpétuel Secours [6]. »
Cette image fut vénérée à Jérusalem durant près de quatre siècles. Le premier document qui atteste l’existence de ce tableau de la Vierge peint par saint Luc date de 444. C’est à cette époque qu’il fut offert à l’impératrice Eudoxie, épouse de Théodose II, empereur très pieux qui régna de 408 à 450 sur l’empire romain d’Orient. Eudoxie confia ce précieux trésor à la sœur de l’empereur, sainte Pulchérie. Cette dernière fit construire une église à Constantinople et y déposa la précieuse relique qui y fut l’objet d’une très grande vénération. Chaque mardi, une procession sortait du sanctuaire et la sainte image était portée à travers la ville. Le peuple multipliait ses hommages et Marie, fidèle à sa promesse, prodiguait ses faveurs : « Toujours ma faveur accompagnera cette image. »
Jusqu’à Baudouin II, comte de Flandre, empereur d’Orient (1240-1273), et encore bien après, la sainte image fut mêlée aux événements les plus importants de l’histoire du catholicisme en Orient. La Vierge avait reçu le nom grec de Hodigitria [7], ce qui signifie guide.
Hélas ! des jours sombres s’abattirent sur Constantinople. Le 30 mai 1453, les Turcs s’emparaient de Constantinople et Mahomet II détruisit de sa main la précieuse image qui périt pour toujours.
Heureusement, de nombreuses copies avaient été réalisées, dont une par le moine saint Lazare, mort en 860. Ce religieux, qui vivait au temps de l’empereur iconoclaste Théophile eut les mains brûlées pour avoir peint cette image de la Vierge [8].
L’œuvre de saint Lazare diffère du portrait authentique par l’adjonction des deux anges présentant, de part et d’autre du visage de Marie, les instruments de la Passion qui valurent à cette image le titre de « Vierge aux deux archanges » ou « Vierge de la Passion », appellation la plus répandue en Orient, principalement en Russie où l’on vénère à Moscou l’une des copies de la peinture de Constantinople. Cette imitation qui est l’œuvre de l’artiste Grégoire a été l’objet de miracles. En 1641, par ordre du tsar Alexis Mikhaïlovitch, elle fut transportée à Moscou, et à l’endroit où on la reçut, près de la porte de Tver, on construisit une église en son honneur, puis un monastère. Son nom, « Vierge de la Passion », lui vient de ce que, à droite et à gauche de la tête de la Vierge se trouvent peints deux anges tenant les instruments de la Passion du Sauveur [9]. L’inspiration commune des icônes de Notre‑Dame du Perpétuel Secours et de la Vierge de la Passion est évidente comme nous pouvons le constater sur la reproduction jointe.
Mais laissons cette imitation de l’Est pour revenir à celle du moine Lazare qui peut être légitimement considérée comme l’héritière naturelle de la bénédiction de la Vierge : l’image miraculeuse de Notre‑Dame du Perpétuel Secours, nom dicté par la Vierge elle-même dans une apparition dont nous parlerons plus loin.
L’antique peinture de saint Luc, qui fut vénérée d’abord à Jérusalem, puis à Constantinople où elle fut honteusement lacérée, se survit donc dans la célèbre copie que nous connaissons tous et qui est vénérée aujourd’hui à Rome dans l’église Saint‑Alphonse, via Merulana, entre Sainte-Marie-Majeure et Saint-Jean-de-Latran, comme le demanda la très sainte Vierge.
De Constantinople à l’île de Crète
Selon la tradition, le pape Nicolas Ier ayant exprimé le vœu de posséder à Rome une copie de la célèbre image, saint Lazare quitta son monastère pour correspondre au désir du pape, mais il n’acheva pas son voyage. Il fut contraint, peut-être par la tempête ou la maladie, de faire escale sur l’île de Crète où il mourut.
Les Crétois recueillirent avec grande piété l’image qu’ils vénérèrent pendant six siècles dans une église qu’ils édifièrent à cet effet.
Le désir de Nicolas Ier n’avait pas été réalisé de son vivant, mais Rome était bien le terme que le ciel avait fixé à cette image ; la suite le prouve amplement…
De l’île de Crète à Rome
Un manuscrit de 1499, découvert à l’église Saint-Matthieu à Rome où le tableau fut l’objet d’un culte très populaire, nous rapporte très précisément le récit de la translation de l’île de Crète à Rome. Ce document a disparu en 1799, en même temps que l’église, lors de l’invasion de Rome par les Français, mais trois copies distinctes ont survécu au désastre ; elles se trouvent aujourd’hui à la bibliothèque vaticane. C’est la source principale de notre étude.
1. Le voyage
Vers 1496, un marchand de l’île de Crète, poussé par l’esprit de lucre, déroba l’image dans l’église où elle était en vénération, avec l’intention de vendre ce tableau à une église d’Italie. Il s’embarqua, mais au cours de la traversée, une formidable tempête s’éleva au point que les passagers crurent vraiment leur dernière heure arrivée. Plus morts que vifs, ils se confièrent à la sainte Vierge, mais sans soupçonner – le document le mentionne en termes explicites – la présence à bord d’une Madone miraculeuse volée.
Pris de repentir, le voleur aurait-il, sans s’expliquer, suggéré qu’on invoquât celle dont il avait l’image ? Rien ne le laisse supposer. Enfin, le bateau aborda sain et sauf à un port indéterminé d’Italie, grâce à la protection de Marie qui s’y trouvait « clandestinement » !
Puis, sans qu’on puisse recomposer les événements intermédiaires, notre individu arriva à Rome, toujours en possession de son trésor qu’il s’était proposé de vendre à une église. Mais la maladie le surprit dans la ville et il dut s’aliter chez un ami. Son mal, loin de le quitter, s’aggrava et notre voleur sentit que sa fin ne tarderait pas. Contrit, il manda son ami fidèle et le supplia de lui rendre un dernier service. Sur son acquiescement, il lui raconta son vol sacrilège et lui demanda d’offrir ce tableau à une église de son choix, celle qui lui paraîtrait la plus convenable.
Cet ami s’y engagea et le marchand crétois, sans doute bien disposé par Notre‑Dame du Perpétuel Secours, rendit son âme à Dieu. L’aventure devait s’arrêter là. Il n’en fut rien.
2. Enchaînée dans le secret
Déballant les effets du défunt, notre Romain trouva facilement le magnifique tableau et songea à exécuter sans retard sa promesse. Par malheur, son épouse, éprise de la beauté et de la valeur de l’image, s’opposa à la volonté de son mari. « Un tableau miraculeux chez nous, lui dit-elle, mais c’est un cadeau du ciel ! Jamais je ne consentirai à m’en séparer. — Cette peinture ne nous appartient pas, lui répondit son mari, nous devons permettre aux autres chrétiens de la vénérer. » Mais l’épouse n’était pas à court d’arguments : « Si nous l’offrons à une paroisse de Rome, les autres en seront jalouses ! Gardons-la ici et nous prierons chaque jour la Vierge pour tous les Romains… »
Finalement, au lieu de le porter dans une église, on suspendit le trésor dans la chambre à coucher, où, durant neuf mois, il fut tenu en réclusion, sans rien de marquant. Mais, un jour, la sainte Vierge apparut au Romain et lui enjoignit d’exécuter les dernières volontés de son ami défunt et l’engagement sacré qu’il avait lui-même contracté au chevet du mourant. L’injonction ne parvint pas à convaincre cet homme. Un second avertissement resta également inefficace. Marie intervint encore une troisième fois auprès du rebelle, accentuant sa visite d’une menace : « Si vous n’obéissez pas à mes volontés, vous mourrez sous peu. » Il allait enfin obtempérer, mais, une nouvelle fois, il fut impuissant devant les insistances de son épouse.
C’en était trop ! Une dernière fois, la Vierge se présenta au Romain, non plus pour le menacer, mais pour lui annoncer les châtiments futurs : « Je t’ai prévenu, dit-elle sévèrement à l’époux sans énergie, tu n’as pas voulu te soumettre de bon gré, eh bien ! tu vas sortir d’ici le premier… Ensuite, je quitterai à mon tour cette maison, et me choisirai une plus digne demeure ! » Effectivement, peu de temps après, notre homme sortait de la maison… dans son cercueil.
La sainte Vierge, qui ne pouvait se fier à l’épouse coupable, apparut d’abord à la fillette, âgée de six ans, et lui manda un message important – le plus important, puisqu’il nous révèle le nom de la Madone : « Avertis ta mère et ton grand-père, dit-elle, que Sainte-Marie du Perpétuel Secours veut être exposée à la vénération des fidèles dans une église de Rome. »
3. Vers la libération
Dans la dernière monition de la sainte Vierge, le grand-père est nommé, vraisemblablement parce qu’il corroborait l’opposition de l’épouse, sa fille. Quoi qu’il en soit, par l’expérience, la veuve avait appris que la Madone ne profère pas de vaines menaces. A ce message mystérieux qui, de surcroît, cadrait également avec une vision qu’elle avait eue personnellement, apeurée par la perspective du châtiment, elle s’apprêta à se défaire du précieux tableau et à l’offrir à une église, selon la volonté de celle qu’il représente.
Incapable de réaliser son projet en silence, elle en parla à une amie voisine. En pleurant, elle révéla la résistance de son mari, s’accusa avec amertume d’avoir été la cause de la mort de son époux par sa propre insubordination, et lui fit part de sa résolution de remettre au plus tôt la précieuse image dans une église.
La voisine ne crut pas à cette intervention providentielle et rassura la pauvre femme : « Tu te laisses tromper, la Vierge Marie est au ciel, elle ne s’intéresse nullement à nos images en peinture ; si tu jetais ton tableau au feu, il brûlerait comme n’importe quel autre, crois-moi. Et si tu es trop craintive, donne-le-moi : je m’en occuperai. » Mal lui en prit toutefois ! Avant la fin de la journée, cette voisine était très gravement malade. Mais ce coup du ciel raviva sa foi, elle comprit sa faute, demanda pardon, formula même un vœu à la sainte image qui la délivra instantanément de son mal.
Enfin, le tableau allait être rendu à la vénération publique. Mais, dans quelle église fallait-il le déposer ? La Vierge elle-même revint manifester ses intentions et les révéla à la fillette dans une nouvelle apparition, la septième et la dernière de cette histoire : « Informe ta mère qu’elle doit déposer l’image entre Sainte-Marie-Majeure et Saint-Jean-de-Latran, dans une église dédiée à saint Matthieu. » L’église indiquée était desservie par les pères augustins.
Au Ier siècle de l’Église, sur cette colline de l’Esquilin et dans l’enclos actuel de la propriété des rédemptoristes, s’élevait la maison paternelle de saint Clet, troisième pontife romain, qui reçut les vérités évangéliques de la bouche du Prince des apôtres. Devenu pape, il consacra sa demeure au culte public et en fit une église, qui devint ainsi l’un des premiers sanctuaires de la chrétienté. On lui assigna le titre de Saint‑Matthieu. Elle fut restaurée au XIIe siècle et consacrée alors par le pape Pascal II.
4. Le culte public
Informés de faits aussi favorables pour eux, c’est avec empressement, on le devine, que les augustins se portèrent acquéreurs de ce trésor céleste. Ils organisèrent donc une procession solennelle ; et, le 27 mars 1499, sous le pontificat d’Alexandre VI, le mercredi de la Semaine sainte, ils transportèrent le tableau miraculeux dans leur église.
La sainte Vierge n’entendait pas monter sur son trône sans apposer sa signature au contrat passé avec ses enfants. A peine le tableau avait-il franchi le seuil du nouveau sanctuaire, qu’un grand infirme, paralysé du bras et de tout le côté droit, se traîna à l’autel pour y implorer sa guérison, suppliant Dieu et la Vierge de lui redonner le mouvement. Soudain, le sang se remit à circuler, le paralytique était guéri.
Ce miracle, le premier d’une multitude, marquait l’inauguration d’un culte glorieux en faveur de Notre-Dame du Perpétuel Secours. Pendant trois siècles, dans cette église Saint‑Matthieu, les fidèles en foule et de nombreux visiteurs de marque, tel saint Alphonse de Liguori, viendront rendre hommage à l’image sainte dominant le maître autel sous son baldaquin tout en marbre.
Un siècle plus tard et constamment par la suite, les annalistes qui écrivirent sur la ville de Rome, ne purent taire la gloire de la Madone. Panciroli, en 1600, et Herrera, en 1644, mentionnent le tableau, le qualifiant de « miraculeux » ; Totti, en 1638, renchérit : « absolument (valde) miraculeux » ; Lupardus, en 1618, Martinelli, en 1653, le déclarent : « illustre par ses miracles » ; Cancelotti, en 1661 : « célèbre par ses prodiges » ; Brutius, vers 1670 : « très miraculeux » et le cardinal Nerli, en 1687 : « resplendissant au loin par la gloire de ses miracles ». Ces témoignages, parmi bien d’autres, sont puisés dans le remarquable ouvrage du père Henze.
Nouvelle épreuve
De l’église Saint-Matthieu à l’église Saint-Eusèbe
Hélas ! en février 1798, les troupes françaises, sous la conduite de Berthier, envahirent Rome. Masséna, succédant à Berthier, fit détruire une trentaine d’églises dont l’église Saint-Matthieu, qui fut rasée de fond en comble le 3 juin, comme nous l’apprend une Bulle de Pie VII du 23 décembre 1801.
Les augustins du monastère, Irlandais pour la plupart, retournèrent presque tous dans leur pays d’origine. Seuls, quelques-uns cherchèrent un refuge dans l’église voisine, dédiée à saint Eusèbe et, pour lors, complètement délaissée à cause de l’extinction des anciens desservants, les pères célestins.
Dans leur fuite, on le soupçonne bien, les augustins emportèrent précieusement, de Saint‑Matthieu à Saint‑Eusèbe, le tableau si vénéré de Notre-Dame du Perpétuel Secours. Où le déposèrent-ils ? Dans l’église même ou dans le monastère ? On l’ignore. Tout ce qu’on peut affirmer, c’est qu’il y fut conservé jusqu’en 1819, soit 21 ans. A cette date, en effet, les jésuites, rétablis par Pie VII, reçurent l’église Saint-Eusèbe en partage, et les augustins furent de nouveau transférés, cette fois à la petite église Sainte-Marie in Posterulana. Évidemment, le tableau de Notre-Dame du Perpétuel Secours les accompagna dans cette nouvelle migration.
Cependant, il ne fut pas déposé dans l’église – dédiée déjà à la Vierge sous un autre titre : Notre‑Dame de Grâce –, mais placé dans un petit oratoire secret à l’intérieur du monastère. Et là, petit à petit, il sombra dans l’oubli complet ou presque, car le peuple n’y avait plus accès et, d’autre part, fort peu de moines avaient connu les solennités de Saint‑Matthieu.
Seul, un vieux frère coadjuteur italien, Augustin Orsetti, restait profondément attaché à cette Madone ; car, seul, il jouissait d’informations de première main sur le culte, rendu naguère, à Notre‑Dame du Perpétuel Secours, dans l’église Saint‑Matthieu. C’est là en effet que, encore adolescent, il avait revêtu le saint habit religieux et avait coulé plus de dix ans de son existence religieuse. Devenu un vieillard, il répétait fréquemment, avec chaleur, à un jeune homme mis à son service durant plus de douze ans, Michel Marchi : « Mon cher Michel, ce tableau est celui de Sainte‑Marie du Perpétuel Secours, vénéré si longtemps à Saint‑Matthieu. C’est un tableau miraculeux, ne l’oublie pas ; la chose est absolument certaine. » D’ailleurs, le jeune homme avait déjà entendu certaines relations de faits miraculeux, attribués à la Madone du Perpétuel Secours.
Le vieux frère s’éteignit à l’âge avancé de 86 ans et le jeune homme quitta le monastère où il servait. Sans oublier tout à fait la recommandation du vieux frère sur le tableau miraculeux, il n’eut cependant plus l’occasion de ranimer ses souvenirs, ni de parler fréquemment du sujet. Le pauvre tableau fut donc enseveli dans l’oubli et la poussière, pendant près de soixante-quinze ans (de 1798 à 1866).
Plus tard, Michel Marchi raconterait que, dans son enfance, il avait souvent contemplé le tableau dans le petit oratoire du couvent, à Sainte-Marie in Posterulana. Tout en servant la messe, il observait que le tableau ne recevait aucun culte ; on n’y allumait pas même une lampe, on n’y déposait jamais la moindre ornementation, on laissait la poussière le couvrir et le ronger : lui, pourtant si jeune, ne laissait pas de l’admirer… Sa mission n’était pas terminée !
Notre‑Dame s’enveloppa une nouvelle fois de mystère et de silence : trois quarts de siècle se passèrent ainsi. Sans doute, des individus devaient encore posséder de petites images de la Vierge et recourir privément au perpétuel secours de Marie… Mais c’en était fait des processions et des cérémonies grandioses. C’en était fait ? Non pas !
Aux mains des rédemptoristes
En 1855, pour obtempérer aux pressantes invitations du souverain pontife, la congrégation du Très Saint Rédempteur fondée par saint Alphonse de Liguori s’installe à Rome. L’achat d’un terrain et d’un monastère n’alla pas sans graves complications : que de négociations échouèrent ! Finalement, non sans de nouvelles difficultés, on s’installa sur l’Esquilin, et, remarquez-le bien, sur l’emplacement précis de l’ancienne église Saint‑Matthieu. Mais à cette date, on ne soupçonnait rien. En outre, par une coïncidence curieuse, cette même année, Michel Marchi, l’ancien serviteur et jeune confident du vieux frère Augustin Orsetti, entrait en religion, …chez les rédemptoristes !
Ce n’est pas tout. A quelque temps de là, l’archiviste du monastère signala à la communauté une trouvaille des plus intéressantes. Dans un vieux bouquin, il avait découvert un document révélateur : une église dédiée à saint Matthieu se dressait autrefois sur le terrain de la communauté, à l’angle du jardin ; et on y vénérait un tableau miraculeux de la Vierge.
Le père Marchi, à cette occasion, évoqua quelques souvenirs qu’il gardait de Sainte-Marie du Perpétuel Secours, et dont, une fois ou l’autre déjà, il avait entretenu ses confrères. Tous, on le comprend, avaient l’esprit très en éveil concernant cette affaire.
Mais un jour, on s’enrichit d’un complément d’information. C’était en 1863. Un jésuite, le père François Blosi, prêchait au Gésu, à Rome, sur les différentes madones vénérées dans la Ville éternelle. Or, un soir, il préluda en ces termes à son sermon : « Je voudrais vous entretenir aujourd’hui d’une image autrefois très célèbre, à cause des prodiges qu’elle opérait. Depuis 70 ans, on n’en fait plus mention, sans doute parce qu’elle est cachée dans quelque maison privée. »
Puis, le prédicateur, s’inspirant d’un sermon prêché dans la même église en 1715 et imprimé dans un ouvrage de 1729, raconta différents traits relatifs à notre glorieux tableau. Il termina son allocution par cet appel enflammé : « Si, dans le vaste auditoire qui m’écoute, quelqu’un savait où se trouve cette image célèbre, je le conjure de le révéler, et de la faire rendre au culte, à l’endroit même choisi par la sainte Vierge : entre Sainte-Marie-Majeure et Saint-Jean-de-Latran. »
L’écho de cet historique discours, de cette prédication providentielle, parvint aux oreilles des rédemptoristes. Ils y apprirent un détail de souveraine importance, et complètement ignoré : la Vierge de Crète a choisi d’autorité l’endroit où elle veut accueillir nos hommages : c’est l’église située entre Sainte-Marie Majeure et Saint-Jean-de Latran. Or, l’église actuelle qui répondait à cette description, c’était celle des rédemptoristes, dédiée au Saint Rédempteur et à saint Alphonse.
On soupçonne aisément quel désir et quel espoir de posséder ce tableau s’allumèrent au cœur des fils de saint Alphonse. Ne possédaient-ils pas, d’ailleurs, dans leurs rangs, un témoin de première valeur ?
Le père Mauron, supérieur général, demanda au père Marchi de rédiger en bonne et due forme un document sur la réclusion du tableau, dont son cœur gardait fidèlement le secret. Muni de cette pièce, signée en la fête de l’Immaculée Conception, le supérieur général des rédemptoristes se présenta à Pie IX le 11 décembre 1865. Il lui raconta les faits, précisa les informations désirées, fournit les documents requis, et, séance tenante, le souverain pontife apposa sa signature à un acte authentique, par lequel il enjoignait « à l’institut microscopique des augustins de Sainte-Marie in Posterulana » de céder l’image miraculeuse aux rédemptoristes, afin d’assurer à la Madone un culte public et solennel.
Le 19 janvier suivant, l’image était effectivement remise aux rédemptoristes [10]. On procéda en hâte à la restauration du tableau quelque peu détérioré ; puis on inaugura le nouveau culte par une procession dans les rues de Rome, le jeudi soir 26 avril 1866, fête de Notre-Dame du Bon Conseil ! C’était également ce jour-là la fête de saint Clet !
« Les fils de saint Alphonse de Liguori (1696-1787), remarquent les Bénédictins de Paris, avaient formé dès l’origine une congrégation très dévote à la sainte Vierge. Elle avait adopté comme emblème de cette dévotion l’image de Notre‑Dame du Bon Conseil. Mais elle était aussi en spécial honneur chez les ermites de Saint-Augustin. En 1866, la Vierge confia aux rédemptoristes le trésor d’une de ses images miraculeuses : Notre‑Dame du Perpétuel Secours. »
Les augustins, contraints de céder l’image miraculeuse de Notre‑Dame du Perpétuel Secours, retrouvaient en quelque sorte la propriété sans partage de Notre‑Dame du Bon Conseil ; n’est-ce pas ce que voulait l’inauguration providentielle de Notre‑Dame du Perpétuel Secours le jour de la fête de Notre‑Dame du Bon Conseil ?
Des miracles eurent lieu exactement comme lors de la précédente intronisation, quatre siècles plus tôt, dans l’église Saint-Matthieu. Signalons l’une ou l’autre de ces interventions extraordinaires de la sainte Vierge.
Un enfant de quatre ans, brûlé par la fièvre et martyrisé par d’intolérables maux de tête qui le jetaient dans des convulsions semblables à celles d’une méningite, semblait sur le point de mourir. Au passage du tableau miraculeux de Notre‑Dame du Perpétuel Secours, la mère saisit son enfant, ouvre la fenêtre et le présente à la Vierge avec cette prière confiante : « O bonne Mère, guérissez mon enfant, ou emportez-le avec vous en paradis ! » La confiance de la mère ne fut pas vaine. L’enfant ressentit aussitôt un mieux humainement inexplicable et, quelques jours plus tard, il était en parfaite santé.
Quelques maisons plus loin, une autre mère tenait dans ses bras sa petite fille de huit ans qui avait perdu, depuis plusieurs années, l’usage de ses jambes. Le cœur de Marie entend aussi son appel, mais l’enfant, si elle perd de sa raideur, ne retrouve pas pour autant la force de rester debout. Quelques jours plus tard, sa mère, encouragée par une amélioration que rien ne laissait prévoir, l’emmène à l’église Saint-Alphonse et la dépose devant le tableau en disant : « O Marie, achevez ce que vous avez commencé ! » A cet instant, la fillette se lève et se met à marcher.
Depuis ce jour, l’image miraculeuse est exposée à la vénération publique dans l’église Saint-Alphonse, via Merulana, entre Sainte-Marie Majeure et Saint-Jean de Latran, où elle ne cesse de répandre ses faveurs sur les foules qu’elle attire : « Toujours ma faveur accompagnera cette image. »
Le pape Pie IX ne tarda pas à venir en personne ; le 5 mai 1866, il se prosternait devant l’image miraculeuse : « J’ai appris que cette Vierge accorde des grâces qui tiennent du prodige. Elle devrait bien user de sa puissance en faveur du pauvre pape » dit-il, et il chargea les rédemptoristes de « la faire connaître au monde entier ».
Saint Alphonse, leur fondateur, n’avait-il pas écrit : « Marie ne cessera pas de nous secourir, si nous ne cessons pas d’invoquer son secours. »
Description et symbolisme
de l’image miraculeuse de
Notre‑Dame du Perpétuel Secours
« Si, par le saint Suaire, nous pouvons contempler le visage de Notre‑Seigneur, écrit l’abbé Delagneau, on peut dire que par le tableau de Notre‑Dame du Perpétuel Secours, copie du tableau de saint Luc, nous approchons également du vrai visage de Marie. »
Le tableau est une peinture sur bois qui n’a guère que cinquante centimètres de haut et quarante de large.
Sur un fond d’or assez éclatant apparaissent plusieurs personnages. La Vierge Marie, portant sur son bras gauche l’Enfant Jésus, occupe la place centrale. L’or qui reste toujours lumineux et ne se détériore pas, symbolise la lumière incréée, le ciel. Marie qui occupe la plus importante place de ce fond céleste nous rappelle qu’elle est la porte du paradis, « Janua Cœli ».
La Vierge est revêtue de la pourpre royale, sa robe est rouge et son manteau bleu, relevé sur la tête en guise de voile. Les plis du manteau et du voile sont marqués par des traits d’or. L’ancien Testament ne connaît qu’une seule teinte de bleu : le bleu hyacinthe. Les étoffes qui recouvraient l’Arche d’alliance étaient de cette teinte (Nb 4, 6, 12). Or Marie n’est-elle pas justement la véritable Arche d’alliance ? Le grand prêtre appelé par ses fonctions à communiquer directement avec Dieu portait également des vêtements de cette couleur. Marie n’est pas prêtre, mais elle nous donne le prêtre par excellence [11] : puisque Notre‑Seigneur est devenu prêtre par l’acte même de l’Incarnation, il faut dire que la première ordination sacerdotale fut célébrée dans le sein virginal de Marie, que l’ordination ne s’accomplit qu’avec le consentement de Marie, que le sujet de l’ordination a été fourni par Marie.
Sur le voile brille une étoile – « Stella Maris » – l’étoile qui indique la route, celle que suivirent les mages, celle que chante saint Bernard :
Marie est cette splendide étoile qui se lève sur l’immensité de la mer, brillant par ses mérites, éclairant par ses exemples. O toi qui te sens, loin de la terre ferme, emporté sur les flots de ce monde au milieu des orages et des tempêtes, ne quitte pas des yeux la lumière de cet astre si tu ne veux pas sombrer. Si le vent des tentations s’élève, si l’écueil des tribulations se dresse sur ta route, regarde l’étoile, appelle Marie. Si tu es ballotté par les vagues de l’orgueil, de l’ambition, de la médisance, de la jalousie, regarde l’étoile, appelle Marie. Si la colère, l’avarice, les désirs impurs secouent la nacelle de ton âme, regarde vers Marie. Si, troublé par l’énormité de tes crimes, honteux des turpitudes de ta conscience, effrayé par la crainte du jugement, tu commences à te laisser aller à la tristesse, à glisser dans le désespoir, pense à Marie. Dans les périls, les angoisses, les doutes, pense à Marie, invoque Marie [12]…
L’étoile est également symbole de virginité. Sur le voile de l’icône de la Vierge de la Passion, nous en apercevons trois, car Marie est Vierge, avant, pendant et après l’enfantement.
L’auréole assez large qui enveloppe sa tête est ornée de dessins artistement travaillés.
Au-dessus de la Madone, on lit ces quatre lettres grecques : MR–QU, initiales et finales qui signifient : « Mère de Dieu » (MªHTHºR QªEOºU).
Le divin Enfant est assis sur le bras gauche de sa Mère ; il n’est pas habillé comme un enfant, mais comme un homme. Il porte une tunique verte entourée d’une ceinture rouge et couverte en partie par un manteau jaune foncé. Sa tête est aussi entourée d’une auréole un peu moins large et moins ouvragée que celle de la Madone, mais marquée d’une croix. Au-dessus de son épaule gauche, dans la ligne de son regard, nous lisons ces lettres : IÇ–CÇ, c’est-à-dire « Jésus‑Christ » (IªHSOUºS CªRISTOºS).
L’enfant ne regarde pas sa Mère, mais rejette sa tête en arrière et tourne les yeux du côté gauche vers une vision qui, en le préoccupant vivement, répand sur son doux visage un sentiment de frayeur. Quelle est cette vision ? Deux anges : l’un à droite, saint Gabriel, qui lui présente la croix et les quatre clous, l’autre à gauche, saint Michel, qui porte dans un vase sacré les instruments de la Passion : la lance qui percera le côté de Jésus et le roseau.
Ce n’est pas un reportage photographique comme l’écrit le père Segalen, mais une célébration liturgique. Nous pouvons identifier ces deux anges, car chacun porte en grec l’inscription de son nom au-dessus de sa tête : à droite O AR G pour « l’archange Gabriel » (O ARªCAGGELOSº GªABRIHLº, dont le nom signifie : Dieu est ma force) et, à gauche, O AR M pour « l’archange saint Michel » (O ARªCAGGELOSº MªICAHLº, dont le nom signifie : Qui est comme Dieu ?).
C’est toute l’histoire du salut qui est résumée par la présence de ces deux esprits célestes : Gabriel, l’ange de l’Incarnation et Michel, l’ange de la victoire sur le Dragon.
Aux extrémités de l’Arche d’alliance se trouvaient deux chérubins, face à face, dominant le propitiatoire, sorte de grand « couvercle » en or sur lequel le grand prêtre, une fois par an, versait le sang de la victime. Ici, ce sont les archanges Gabriel et Michel qui entourent l’Arche de la nouvelle alliance, la « Theotokos [13]
